Cycle 1: Que peuvent les productions littéraires africaines?

5. Immigration et littérature

Présentation

Introduction et note

De gauche à droite: B. Mongo-Mboussa, B. N'Djehoya et Christiane Albert. © Cade
De gauche à droite: B. Mongo-Mboussa, B. N'Djehoya et Christiane Albert. © Cade

Cette première Rencontre-débat de l’année 2010/2011 fera apparaître la place du phénomène migratoire dans l’inspiration des écrivains africains. Enjeu majeur de la politique française depuis trois décennies, l’immigration imprègne parallèlement les romans des écrivains africains de la nouvelle génération. De Daniel Biyaoula à Fatou Diome, de Léonora Miano à Alain Mabanckou, tous méditent, auscultent ce motif pour exprimer les angoisses et les espoirs d’une génération partagée entre ici et là-bas. Après la guerre et les indépendances, les anglophones ont lancé la « littérature postcoloniale », analysant en détail les modalités et les conséquences de la décolonisation dans les pays de langue anglaise. Les jeunes Africains passés en Union Soviétique ont eu tendance à réécrire l’histoire. Les intervenants de ce soir vont faire revivre cette période dans l’aire francophone.

Christiane Albert, professeur de littératures françaises et francophones à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour présentera les étapes de cette évolution.

Blaise N’Djehoya, écrivain, auteur et réalisateur de films documentaires, racontera sa vie d’intellectuel immigré.

Boniface Mongo-Mboussa, écrivain, universitaire et administrateur de la CADE animera la séance.◘

 

Note : Par suite d’un incident technique, l’enregistrement sonore des interventions et du débat n’a pas été assuré. C. Albert nous a donné ses notes. B. N’Djehoya a bien voulu répondre à une interview téléphonique. Les textes sui- vants sont publiés avec leur accord. Le débat ne figurera malheureusement pas. Nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous excuser.

Jean Loïc Baudet, président de la CADE, précise que cette rencontre débat s’inscrit dans le cycle « Que peuvent les productions littéraires africaines ? », commencé l’an dernier.

Boniface Mongo-Mboussa situe les étapes de la littérature africaine éditée en France. Alors que la génération de Césaire et Senghor a écrit le cahier d’un retour au pays natal, la génération de l’écrivain franco-djiboutien Abdourahman Ali Waberi, celle dite des « enfants de la post-colonie », donne à lire le cahier de l’arrivée en France, méditant essentiellement la question migratoire. Mais entre ces deux générations, il y en a une troisième, celle à laquelle appartient Blaise N’Djehoya, « les négropolitains », qui revisite l’expérience de «Harlem Renaissance» et de la « Négritude ». Elle propose une alchimie entre la problématique de l’immigration et la mémoire des tirailleurs sénégalais.

Christiane Albert

fac-similé du livre de C. Albert

Elle souligne que l’« exil » a toujours existé depuis l’antiquité. Mais il est aujourd’hui davantage associé au phénomène de l’immigration, thématique qui fait apparaître un nouveau personnage dans la littérature, celui de l’« immigré ». En fait, la littérature africaine est née en situation d’exil : la négritude parisienne. C’est donc un thème très présent, qui, selon les épo- ques, sera appréhendé différemment, nous renseignant ainsi sur la manière dont il est perçu par la société.

Il y a eu trois étapes : l’époque coloniale, la période des indépendances (1960) jusqu’à 1980, depuis les années 80.


L'immigration: militaire, étudiante, travailleuse

La littérature africaine est apparue durant la période coloniale. De 1930 à 1960 ont eu lieu aussi les premiers mouvements migratoire de l’Afrique vers la France. Il y a eu trois sortes d’immigration. La première est celle des soldats enrôlés dans l’armée française pour participer aux deux grandes guerres : 14/18 et 39/45. Peu représentée dans la littérature, la guerre est évoquée par exemple dans la nouvelle « Véhi-Ciosane» qui a été filmée et où Sembène Ousmane évoque l’histoire du fils d’un chef revenu fou de la guerre.

Deuxième type d’immigration, celle des étudiants venant en France, car il n’y avait pas d’université en Afrique. Ils apparaissent fréquemment dans la littérature sous forme de témoignages autobiographiques, mettant en scène des étudiants confrontés à la société française et à la culture occidentale. La plupart des écrivains africains ont d’ailleurs commencé leur carrière par un récit autobiographique, tels « L’aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane, « Un nègre à Paris » de Bernard Dadié, « Kocumbo, l’étudiant noir » d’Aké Lob ou encore « Mirage de Paris » d’Ousmane Socé. Les récits décrivent la souffrance, la misère matérielle, la solitude des étudiants africains à Paris. Ils racontent des expériences individuelles, mais à la différence de l’autobiographie occidentale, ils ne décrivent pas de destin singulier, il n’y a pas de confidence comme chez J.-J. Rousseau. Par contre ces témoignages prennent valeur collective en éclairant sur la situation des étrangers en France. L’exil est décrit comme une expérience déstabilisante d’un déchirement entre la culture occidentale, fascinante, et la culture traditionnelle.

Enfin, dernier type d’immigration, celle pour cause économique due au déséquilibre Nord-Sud. C’est l’afflux massif de travailleurs immigrés, qui viennent seuls en France où ils vivent dans des conditions misérables et envoient leur paye à leur famille restée en Afrique. Certains écrivains vont prendre en compte ce phénomène, pour dénoncer ces conditions de travail et de vie comme le fait Sembène Ousmane dans « Le Docker noir » et « La Noire de... » ou Driss Chraïbi dans « Les Boucs ». Dans ces récits plus militants que ceux qui évoquent les étudiants, la condamnation est avant tout idéologique et porte sur les conditions économiques dans lesquelles vivent les immigrés en France et sur leur exploitation.

Après les indépendances

L’immigration devient un phénomène de masse. Le regroupement familial commence en 1970 et avec lui, la construction des cités. Peu de familles africaines ne sont pas concernées par l’immigration. Mais paradoxalement cette question est peu évoquée dans la littérature qui se tourne vers la société africaine et les problèmes sociaux : dot, mariage forcé, conflits de génération ou le domaine politique avec les dictatures.

A partir des années 80

Christiane Albert © Cade
Christiane Albert © Cade

Une rupture se produit avec l’entrée en littérature d’une nouvelle génération d’écrivains africains qui vivent l’exil d’une manière différente de la première génération des années 60.

Celui-ci n’est plus vécu sur le mode de la nostalgie ou de l’aspiration au retour. Il est revendiqué et assumé comme un mode de vie transnational, un peu dans la tradition des écrivains cosmopolites du début du siècle, qui disaient appartenir à une internationale littéraire et rejetaient toute forme de nationalisme. De la même manière, la plupart des écrivains de la diaspora adoptent une posture supranationale (certains comme Abdourahman Ali Waberi ou Kossi Efoui vont même jusqu’à remettre en question la notion d’africanité), ce qui modifie leur positionnement identitaire par rapport à leurs aînés. Ils récusent toute appartenance à l’espace littéraire national africain, pour se revendiquer « écrivains » tout court et non « écrivains africains ».

Au niveau de la représentation, une rupture se produit aussi. On sort de la dualité « ici et là-bas », qui existait dans les premiers récits d’immigrés, où l’exil était décrit comme une expérience douloureuse, destructrice, difficile à vivre, mais où l’exilé savait qui il était et avait pour objectif de rentrer au pays. Une fois revenu, il faisait profiter son pays de son expérience. L’exil s’apparentait alors à une sorte d’initiation.

Après les années 90, c’est toujours une expérience difficile à vivre, mais le retour n’est plus envisagé et le sentiment d’appartenance identitaire se dilue. Les personnages d’immigrés qu’on rencontre dans les romans sont désormais autant en décalage avec leur société d’accueil - la France - qu’avec leur société d’origine (Daniel Biyaoula « L’impasse »). L’exil devient une espèce d’entre-deux, offrant à l’écrivain la possibilité de porter un regard critique autant sur le « là-bas », le pays d’origine, que sur « l’ici », tel un observateur étranger, qui donne crédibilité à ce qui est marqué par l’habitude, le « Persan » de notre époque. De plus, on trouve de manière récurrente les thèmes de l’errance, du nomadisme, du désancrage identitaire. Les auteurs prennent en compte les configurations nouvelles induites par la mondialisation, qui brasse les populations, les capitaux, mais aussi les espaces et les temporalités. Ils rendent bien compte de notre époque post-moderne, parcellisée, fragmentée, où le mouvement s’accélère et dont le sens échappe de plus en plus. C’est la fin des certitudes. Désormais les récits d’immigration enchevêtrent les espaces (Fatou Diome), mais aussi les identités et les appartenances. Ils donnent visibilité à un monde nouveau, hybride, hétérogène, en train de naître, dont plus personne ne peut prétendre avoir la maîtrise.

Peut-on, pour autant, parler des récits sur l’immigration comme des écritures supra-nationales, comme une littérature « Monde », revendiquée par certains ; une littérature qui parviendrait à dépasser les nationalismes littéraires ? Difficile de répondre à cette question, dans la mesure où cette littérature est exclusivement éditée en France et donc pour une bonne part destinée à un public occidental, qui peine à considérer les écrivains de la diaspora comme des écrivains à part entière. En 2006, le Salon du Livre était consacré aux œuvres francophones. Les écrivains de la diaspora étaient présents, mais pas les écrivains français ce qui pose la question de savoir si ces derniers sont francophones ou pas.

En conclusion, on peut dire que cette forme de marginalisation littéraire, dénoncée par les écrivains, reproduit la marginalisation sociale. C’est une situation qu’on peut regretter, car cette littérature n’est sans doute pas aussi connue qu’elle le mériterait, d’une part, et d’autre part, elle pèse sur la créativité des écrivains africains qui sont obligés de répondre à une certaine attente du public, en se perpétuant dans un genre connu.◘

Blaise N'Dehoya

Blaise N'Djehoya © Cade
Blaise N'Djehoya © Cade

Né à Bangui avant l’époque de Bokassa (empereur de la Centre Afrique), Blaise N’Djehoya a eu une enfance classique, pas riche mais à l’aise. Son père, chef de musique dans la communauté protestante française et américaine, figurait dans la hiérarchie de l’époque. Il a eu la même éducation que les fils de colons. Il a fait ses études secondaires au Cameroun, dans des écoles privées, puis chez les Jésuites. En 1973, il arrive en France et s’inscrit à la Faculté de la rue d’Assas, en économie et mathématiques d’abord, puis il passe à la philosophie et à l’anthropologie. La mort de son frère aîné, qui finançait ses études, l’oblige à changer de faculté (histoire, philosophie). Il a été pris en main par des groupes d’étudiants très à droite, du genre « Occident » aujourd’hui, totalement anti-communistes. Ce n’était pas des « Cagoulards » bien sûr. Leurs positions, fondamentalement incompati- bles, ont amené une rupture totale lors de la guerre en Angola. Le groupe s’élevait contre la menace rouge et le communisme liberticide. En les quittant, B. N’Djehoya leur reproche véhémentement de vouloir dire aux Africains comment se gouverner. Après ces années de faculté, il travaille pour le journal des immigrés, qui s’appelait « Sans frontières ». ©

Valoriser les Africains dans l'opinion

fac similé  "le nègre Potemkine"

Puis il s’est rendu au Ghana, où John Rollings était revenu au pouvoir. A son retour en France, il collabore à la revue « Autrement », qui se met à l’édition. Il écrit son premier ouvrage sur un thème anthropologique « Ethnologie inversée » avec Massaër Diallo, philosophe sénégalais passé à l’anthropologie. Ce dernier est coauteur de l’ouvrage « Un regard noir » dans lequel il publie un texte sur les marabouts de la Goutte d’or (à Paris 18ème), où il expliquait pourquoi des Français, cartésiens, des banquiers, venaient les consulter.

B. N’Djehoya rédige alors dans le même livre un texte sur « Les Français vus par un Africain ». Provocateur, ce livre connaît un grand succès et fit scandale dans l’émission de Bernard Pivot. Epuisé, il fallait le réimprimer, mais l’éditeur n’a pas voulu. Or il s’en servait comme « mascotte » dans tous les salons et manifestations littéraires. N’Djehoya va alors commenter les livres et la musique africaine au « Nouvel Observateur » jusqu’en 1984/1985, puis il passe dans l’immeuble d’à côté, celui du « Matin de Paris ». Le patron de la rubrique culture de ce journal lui commandait des reportages pour faire connaître les musiques africaines, antillaises et maghrébines.

Après la disparition du « Matin », il se lance dans des radios « libres » ou « privées » aujourd’hui. Toujours pour la musique, il travaille avec l’association « Africa Fête », dirigée par le regretté Mamadou Konté, qui soutient les musiciens, chanteurs, compositeurs d’Afrique, car jusqu’en 1980, on ne diffusait aucune musique de l’« Empire ». Journaliste, on lui demande d’écrire des romans. En 1984-85, avec la montée du Front National, l’opinion commençait à trouver que les étrangers y compris les Africains prenaient trop de place. Pour les valoriser, il rédige « Le nègre Potemkine », une fiction sur la 2ème D.B., la deuxième Division Blindée, célèbre unité de la seconde guerre mondiale, qui était partie d’Afrique Centrale pour aller jusqu’à Strasbourg et comptait beaucoup de troupes africaines. Mais à l’entrée dans Paris libéré, on ne voyait aucun soldat noir. Or ce sont ces soldats, ceux de la première et bientôt de la deuxième guerre mondiale, qui ont été les premiers écrivains africains. On les trouve à « Présence africaine ». Ainsi, il est apparu que la défense du territoire amenait la défense de la langue. Et pourtant on exclut les Africains à la fois du territoire et de la langue. L’éditeur du « Nègre Potemkine », « Lieu commun », a fait faillite l’année après sa parution. Mais B. N’Djehoya ayant récupéré ses droits vingt ans plus tard, fait rééditer l’ouvrage par l’association Madeleine Rousseau, dont il est membre.

Pourquoi est-ce si difficile de raconter aux enfants des lycées comment et pourquoi les Africains ont été amenés à participer aux deux guerres mondiales et aux guerres coloniales ? C’est pourtant un fait objectif de l’époque impériale Or, à droite comme à gauche, on n’a pas su faire sa place à cette tranche de l’histoire coloniale française, qui relève de l’éducation civique. Il y a, semble-t-il du côté français, un problème auquel B. N’Dje- hoya ne voit pas d’explication. La présence des troupes africaines sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2010, aux côtés de leurs frères d’armes, n’en n’est pas une.

Les films

Affiche du film "un sang d'encre"
Affiche du film "Un sang d'encre" de Jacques Goldstein et Blaise N'Djehoya.

Il délaisse les livres et s’intéresse au cinéma. Il a fait des films documentaires sur l’émigration des Noirs américains et leur participation à la seconde guerre mondiale. Le sujet est traité dans le style parodique des polars de Chester Himes, que certaines communautés noires jugeaient trop durs et trop moqueurs. Elles ont obtenu qu’il vienne aux Etats-Unis faire des conférences dans des universités noires sur l’immigration des artistes noirs Américains en France après la deuxième guerre. Il a pu aller aussi à la Nouvelle-Orléans, tout près de Natchez sur le Mississipi, village dont Richard Wright est originaire, pour mieux comprendre les dessous de l’histoire.

Il a ensuite réalisé en 1998 « Cinq siècles de solitude » sur les Noirs de Colombie du « Mouvement cimarron », qui avaient reçu le prix René Cassin, à l’occasion du cent cinquantenaire de la seconde abolition de l’esclavage en France (1848-1998). Il a retrouvé ces lauréats à Bogota et en a rencontrés jusque sur la côte Pacifique. Il a maintenant un projet de film sur « Présence africaine » avec Alioune Diop et il est en train d’achever un « Bernard Dadié », un « Mongo Beti » en collaboration avec Emile Moselly Batamack.

A la fin du siècle dernier, le mouvement de la « littérature Monde » a été lancé par Edouard Glissant. Il n’en était pas. Il n’a pas la prétention d’être « mondial ». Il écrit sur les mondes africains et néo africains. C’est aussi une façon d’être au monde et dans cette actualité, on trouve la Créolité qui est comme un affluent de la Négritude (dixit Césaire), un fleuve qui se jette dans la mer du Nègre « fondamental ». Pour cette « littérature Monde », il y a eu le besoin, assumé ou pas, chez les écrivains américains noirs francophones, de montrer qu’ils n’étaient pas seulement d’origine africaine, mais aussi libanaise, syrienne et autres, donc du monde.

Il se considère comme citoyen du monde entier par ses engagements philosophiques et politiques. Il y a une sorte d’hypocrisie, chez les politiciens français, entre la parole et les faits. Blaise N’Djehoya veut « être au Monde » et continuer à écrire.■

 

Robert Ginésy

Abdelkader Benarab © Cade
Abdelkader Benarab © Cade

A la fin de cette rencontre-débat, Blaise N'Djehoya a présenté le catalogue des Editions Alfabarre et ses dernières parutions. Il engage un débat sur l'ouvrage "Frantz Fanon, l'homme de rupture" publié dans la collection "Les fourmis rouges dans nos sommeils" des Editions Alfabarre, en présence de l'auteur Abdelkader Benarab.■

fac-similé du livre "Frantz Fanon, l'homme de rupture"

Couverture du livre en question