»Cycle II : « La libération de la capacité d’entreprendre en Afrique »

3. « La pérennité des entreprises africaines : nouvelles stratégies et nouveaux outils d’incitation »

Présentation

De gauche à droite : J.P. Imélé, R.  Portella, M. Jacquier et J.B. Bokoto © cade

Lors des précédentes rencontres-débats de ce cycle, nous avons constaté l’existence d’un nouveau tissu d’entrepreneurs africains soucieux non seulement de la rentabilité économique de leurs activités mais également de leur impact sur le tissu social environnant. La question posée au cours de cette rencontre-débat est de voir comment peut être assurée la pérennité de ces entreprises tant du fait des situations conjoncturelles à gérer que des politiques de promotion du secteur industriel privé et du rôle des acteurs nationaux et internationaux qui soutiennent cette pérennité. Pour répondre, la Cade a fait appel à différents acteurs impliqués soit dans les mécanismes de soutien, soit dans le management de leur entreprise. Michel Jacquier est Directeur général délégué de l’AFD (Agence Française de développement) et Président du FISEA (Fonds d’Investissement et de Soutien aux Entreprises en Afrique). Jean-Pierre Imélé est Directeur général de « Biotropical », entreprise agroalimentaire et de produits biologiques. Jean-Baptiste Bokoto est Président de « Africa Synergies International », réseau de « Business Angels » pour le développement d’entreprises africaines et de la diaspora, fondateur de « Profit Health » , une mutuelle d’assurance médicale.Roland Portella, administrateur de la Cade, Directeur de « Central Business Leaders », une plate forme de mutualisation de compétences pour chefs de PME européens, organisateur de ce cycle, a bien voulu animer cette séance.

Roland Portella introduit ce sujet difficile mais très important car beaucoup d’entrepreneurs créent mais leur situation devient souvent délicate après quelques années de fonctionnement. Pour quelles raisons ? A travers l’exemple d’un entrepreneur ivoirien qui a monté une entreprise de télécommunication qui a bien démarré, il montre comment l’absence de réalisme et de stratégie de groupe du manager a entraîné le déclin progressif de l’entreprise. Il passe ensuite la parole au premier intervenant.

le secteur privé: un axe stratégique pour le développement

Michel Jacquier © CADE

Michel Jacquier est vice-président de PROPARCO (Promotion et Participation pour la Coopération). Créée il y a 30 ans par la Caisse centrale, c’est une institution financière de développement, conjointement détenue par l’AFD et des actionnaires privés du Nord et du Sud. L’AFD a créé le FISEA, structure spécifique qui soutient les PME en Afrique ; elle a été parmi les premiers bailleurs de fonds à faire du secteur privé un axe stratégique important en mettant l’accent sur son rôle dans le développement. Pour ce faire, le groupe a mis au point un certain nombre d’outils qui permettent d’améliorer l’environnement du secteur privé et son financement mais sans entrer dans son financement direct. Le plus important est ce que fait le groupe pour consolider les secteurs financiers locaux en mettant en place des outils de garantie qui permettent aux établissements de crédits d’aller davantage vers les PME-PMI, donc vers le financement de l’investissement. Avec un portefeuille de garanties à terme d’environ 750 millions d’Euros en Afrique subsaharienne, on peut avoir un effet systémique.

En plus de cette activité de garantie, l’AFD et Proparco mettent en place des lignes de crédits dans les établissements de crédit pour leur permettre de développer leurs activités, de cibler des populations d’entreprises qui, sinon, seraient moins bien servies par le système bancaire. Cela se fait à travers l’agence elle-même lorsqu’elle accorde des lignes de crédits concessionnels par exemple pour pousser une banque à développer une clientèle d’entreprises oeuvrant dans le secteur de l’efficacité énergétique. Outre ces outils ciblés, l’agence peut aussi passer par Proparco simplement pour accorder des ressources longues aux banques mais aux conditions du marché. Ce dispositif peut se complexifier comme par exemple des programmes de mise à niveau d’entreprises en Tunisie, au Sénégal, au Mali. Il s’agit alors d’améliorer complètement le fonctionnement de l’entreprise et de lui permettre d’être plus compétitive aussi bien à l’exportation que sur son marché national. A côté de cela, il y a des outils qui s’appliquent directement à l’entreprise sous forme de prêts, de fonds propres, de garantie.

Un fond d’investissement dédié aux entreprises africaines

Tel est le panorama d’ensemble d’un groupe qui a au centre de sa stratégie le secteur privé. Le 28 février 2008, le Président de la République a prononcé un discours au Cap annonçant l’accroissement de la priorité africaine de la France en s’engageant à ce qu’il y ait 10 milliards d’intervention de l’AFD en Afrique subsaharienne dont 2,5 pour le secteur privé. Trois volets sont considérés. Le premier consiste en un accroissement de la capacité d’intervention de Proparco qui bénéficie d’une forte augmentation de ses fonds propres. Cela a été l’occasion de faire entrer au capital de Proparco des acteurs du Sud et c’est la seule institution de financement du Nord en matière d’aide publique au développement qui a dans son capital des partenaires du Sud. Le second volet est l’intensification de l’activité en matière de garanties. 250 millions d’Euros sont affectés à cet effet. Le troisième volet est la création d’un nouveau fond d’investissement pour répondre à une gamme de besoins non couverts par les intervenants classiques. Certains États faibles pouvaient par exemple avoir des projets solides méritant d’être soutenus ; des secteurs plus difficiles, innovants, aux rendements plus serrés comme la santé ou l’éducation, où le secteur privé a son rôle à jouer, n’étaient pas attractifs pour les fonds d’investissement classiques.

Comment positionner ces activités pour qu’elles soient rentables à un niveau compatible avec l’objectif visé et dans le cadre d’un développement durable, en évitant le saupoudrage de financements sans lendemain ? Elles sont confiées à Proparco qui les gère de manière c o m p l è t e - ment indépendante, ce qui permet de bien articuler ce qui relève d’une logique classique de fonds d’investissement d’une part, et d’une activité nouvelle relevant du FISEA d’autre part. Est prévu un fond de 5 millions d’Euros dédié à l’accompagnement des entreprises chez lesquelles FISEA interviendrait. Cette intervention peut prendre la forme d’une aide en matière de management, ou de fonds d’investissement dans lesquels FISEA va investir pour les aider à émerger ou à se développer. On est face à des fonds d’investissement nouveaux avec des équipes nouvelles qui ont besoin dans beaucoup de cas d’être appuyées, en particulier lorsque ces fonds souhaitent eux-mêmes se doter d’une capacité d’accompagnement pour ceux chez lesquels il veulent investir en final. Il faut être capable, au-delà du financement, d’apporter de l’accompagnement. L’intuition qui a été à l’origine du montage de FISEA en 2009 semble avoir été bonne car l’objectif qui était d’avoir un niveau d’engagements de 50 millions par an, devrait atteindre, en juin 2010, entre 90 et 100 millions, soit un rythme d’engagements beaucoup plus rapide que ce qui avait été anticipé, ce qui révèle l’existence d’un véritable besoin.

R. Portella note qu’une des difficultés des entrepreneurs est le dialogue avec les institutions. On a vu émerger en Afrique de l’Ouest un regroupement des États sur de nouvelles politiques industrielles. Ces dernières sont-elles favorables à la pérennité des entreprises ?

M. Jacquier indique que l’Agence dialogue avec les États sur ce sujet. Les partenaires sont de plus en plus demandeurs d’une participation avec eux à la construction de stratégies de développement, qui comprennent le développement de branches. On voit bien qu’il y a une prise de conscience de l’importance de développer le secteur privé chez l’ensemble des pouvoirs publics. On ressent aussi des évolutions au sein des systèmes bancaires locaux qui sont beaucoup plus ouverts au financement des investissements.

R. Portella souligne la frilosité des banques pour financer les entreprises et qu’il n’y a pas assez de fonds d’investissement. C’est là une question économique. Des institutions de développement comme l’AFD incitent à investir dans les entreprises. Il se demande s’il y a croisement entre le financier et les acteurs du développement.

M. Jacquier apporte d’abord à cette question une réponse factuelle. L’AFD fait un certain nombre d’interventions directes en faveur des entreprises. Mais elles sont nécessairement limitées car ce n’est pas une banque de détail. Ce qui est le plus important d’un point de vue systémique, c’est ce que l’agence fait pour renforcer les autres acteurs en s’appuyant sur sa conviction que le développement, ce sont les entreprises qui sont à 90 % des PME. Le rôle du bailleur de fonds est un rôle de catalyse. Ce sont les institutions financières africaines elles-mêmes qui doivent financer le développement de l’Afrique et de son secteur privé. C’est tout le sens de l’initiative du Cap. On espère mobiliser 9 milliards supplémentaires à partir du secteur privé du Nord et du Sud.◘

L'expérience de "Biotropical"

J.-P. Imélé © CADE

R. Portella introduit Jean-Pierre Imélé et lui demande s’il y a une évolution en matière d’organisation structurelle, de management, de gouvernance de l’entreprise, compte tenu d’un certain manque de transparence et de rigueur perçu par les bailleurs.

Jean-Pierre Imélé est agriculteur biologique au Cameroun. Pour lui le management est universel ; la gouvernance est spécifique. Le management a ses exigences mais le travail des managers est souvent compliqué par un environnement difficile parce que peu structuré et réglementé. Ceux d’entre nous, dit-il, qui avons connu d’autres systèmes de gouvernance, voient bien les limites du système qui prévaut en Afrique. Il pense cependant que compte tenu des potentialités dont regorge l’Afrique, cette absence de gouvernance ponctuelle ne devrait pas être un frein à l’émergence d’entreprises pérennes « car la raison finit toujours par gagner ».

J.-P. Imélé dirige Biotropical depuis 20 ans. Cette entreprise est engagée dans l’agriculture biologique et le commerce équitable. Employant 200 personnes, elle produit, transforme et exporte en Europe des fruits tropicaux bio. Le capital de la société est de 110.000 € et son chiffre d’affaire de 650.000 € que la crise mondiale a sensiblement impacté. Elle produit sur 160 ha de terres dont la majorité lui appartient. Les fruits sont conditionnés en frais, en sec, en pulpe surgelée pour le marché international, les transformations permettant de mieux valoriser les produits et de limiter les pertes. Les produits africains ont longtemps bénéficié de l’appui de l’Union Européenne à travers les accords de Cotonou et la convention de Lomé qui permettaient à ces produits d’entrer en Europe sans payer de taxes douanières et d’être compétitifs.

La société a choisi d’avoir une démarche de production intégrée et compte utiliser les sous-produits de ses usines en produits valorisables. Elle dispose d’une large gamme de productions (ananas, papaye, tomate, mangue, banane) et fait beaucoup de culture mixte pour limiter les adventices qui augmentent les coûts de production. Elle conduit également une politique de production d’espèces africaines forestières non ligneuses pour l’alimentation, la cosmétologie et l’industrie pharmaceutique. J.P. Imélé a choisi de procéder par étapes, de l’artisanat à l’industrie, afin d’avoir une bonne adéquation entre la mise en production et l’équipement industriel. Il a participé à la promotion des vergers villageois au niveau national. De nombreux emplois, non liés au centre de ses activités, sont externalisés. Du point de vue de l’environnement des affaires, le Cameroun a mis en place une politique d’incitation à l’investissement par des dégrèvements fiscaux, en particulier sur le matériel importé. Ces mesures dont la société bénéficie depuis 2006, ont un impact sur la croissance industrielle du pays. Si la pression fiscale est modérée, l’inertie de quelques fonctionnaires qui considèrent la fonction publique comme une rente privée, entraîne un surcroît de travail pour les entrepreneurs et entache leur compétitivité. Depuis 2010, cependant, le contexte mondial et le système de notation obligent l’administration a plus de retenue. C’est une tendance positive.

La société cherche à faire évoluer son outil de production en faisant appel à des sources d’énergie alternatives pour ne plus être soumise aux coupures d’électricité. Elle a construit un four à biomasse qui lui permet de sécher les fruits à partir d’une énergie peu coûteuse et a en projet de produire du bio méthane. Elle envisage également d’augmenter les surfaces de production chez les producteurs indépendants et supplée au déficit de l’Etat en leur distribuant des plants de manguiers en échange d’un engagement des producteurs à ravitailler l’usine.

J.-P. Imélé développe les échanges avec la recherche et le commerce équitable au niveau international. Il renforce la formation de ses collaborateurs sur des métiers précis en agriculture et mécanique agricole, l’Afrique ayant un gros déficit de compétences dans ces domaines. Il est relayé au niveau international par des réseaux, comme la Fédération mondiale d’agrobiologie, le Comité de liaison Europe - Afrique - Asie - Pacifique ou le Groupement des entreprises en zones franches industrielles dont il est un des conseillers techniques au Cameroun. Il appartient à un groupement d’intérêt économique qui permet de négocier de manière collective avec les transporteurs et de réduire les coûts, ce qui est un facteur de développement durable de l’entreprise.

R. Portella interroge J.P. Imélé pour savoir comment il obtient des renseignements sur les marchés porteurs. L’Etat fait-il de la prospective ou doit-il investir lui-même dans l’intelligence économique ? Il l’interroge également sur le nomadisme entrepreneurial.

J.-P. Imélé répond que, concernant l’intelligence économique, des efforts sont faits dans certains Etats. Il s’est mis très tôt à l’agriculture biologique car il a identifié une demande des consommateurs. Sur le nomadisme industriel, c’est un phénomène qui n’est pas propre à l’Afrique. Il est plus important dans certains Etats que dans d’autres ce qui montre l’importance de l’environnement sur la gouvernance. Pour faire quelque chose de durable, mieux vaut se dispenser de cette pratique.◘

Un réseau dédié aux entreprises

J.-B. Bokoto © CADE

R. Portella qui trouve que les entrepreneurs ont du mal avec les réseaux, demande à Jean-Baptiste Bokoto comment les chefs d’entreprise s’entourent et quelle est la particularité des Business Angels, réseau d’Africa Synergies International, qu’il préside ?

Jean-Baptiste Bokoto se présente comme un homme de réseau. Il a compris très vite qu’il est difficile de faire les choses seul. Il a été d’abord un entrepreneur dans le domaine des premières assurances maladies en Afrique. Africa Synergies est une structure de prestations de services. Elle a mis en place des capacités d’expertise dans différents domaines, organisé des consultations pour public professionnel et non professionnel, apporté des informations stratégiques aux entreprises qui veulent exporter. « Business Angels » est venu après. C’est le seul réseau dédié aux entreprises africaines qui ont du mal à réunir des capitaux, des compétences techniques et des gens porteurs d’un carnet d’adresses. Ce réseau comprend aujourd’hui 120 membres dont 40 membres actifs qui participent à des tours de table et qui sont en capacité d’apporter des capitaux. Beaucoup sont des cadres en activité, mais il y a également des proches, des membres de la famille qui peuvent aider au financement des entreprises. Contrairement à une idée reçue, les Business Angels n’investissent pas que dans les nouvelles technologies mais couvrent tous les secteurs porteurs qui garantissent un retour sur investissement. Les motivations sont mercantiles ; les investisseurs ne sont pas des philanthropes. Ils sont cependant également motivés par le développement local et le soutien d’une activité. Une autre idée reçue que dénonce J.-B. Bokoto est que le concept de Business Angels est incompatible avec le marché africain. Le fait que cela fonctionne depuis 5 ans prouve le contraire. Ce concept est structuré avec un bureau au Sénégal pour l’Afrique de l’Ouest, un bureau au Cameroun pour l’Afrique centrale et un troisième ouvert au Congo. Ces trois bureaux drainent une dizaine de pays africains et le concept est en développement.

En ce qui concerne, les secteurs d’investissement, les Business Angels sont généralistes : informatique, Internet, services, agro-alimentaire, mode. Depuis sa création, 12 « deals » ont permis de lever 650.000 €, le ticket d’entrée étant de 5.000 à 50.000 €. Ce réseau permet d’amorcer le financement de projets. J.-B. Bokoto cite parmi les bénéficiaires une entreprise de produits capillaires pour civilisations noires qui possède une boutique au Sénégal et une autre à Paris, et qui existe depuis quatre ans. Une autre entreprise de bijouterie et de mode a pu être également créée par une Zambienne qui vit à Anvers. Autre exemple cité : une entreprise qui fabrique de la bière à partir du sorgho. Le réseau l’a aidée à mettre en place un business plan et a trouvé un financement de 40.000 € à la suite d’un tour de table. La constante de ce dispositif est que, souvent, les porteurs de projets sont des gens qui vivent hors d’Afrique qui sont aidés pour la mise en place d’une gestion qui réponde aux standards, et qui diffusent en Afrique avec les mêmes pratiques de gestion.◘

Le débat

Un premier train de questions s’adresse à Jean-Pierre Imélé. Est-il vrai que les pays importateurs d’Europe refusent que les produits soient transformés en Afrique? Vos partenaires ne sont-ils que des Camerounais ? Distribuez-vous des dividendes et quel est le salaire moyen de vos employés permanents ?

Vous êtes-vous adressé à Proparco ? Quelles sont vos relations avec les grands groupes comme la Compagnie fruitière au Cameroun ? Et si demain vous voulez faire de la banane, cela poserait-il problème ?

J.-P. Imélé répond d’abord sur les salaires. Compte tenu de son statut, son entreprise n’est pas tenue de respecter les conventions collectives locales en la matière. Mais étant une entreprise du secteur de l’agriculture biologique et du commerce équitable, et étant certifiée par Ecocert, elle est tenue de verser des salaires supérieurs à la moyenne. Un employé d’exploitation agricole touche de 40 à 55.000 FCFA plus des primes. L’entreprise dispose d’une cantine qui permet aux employés d’avoir un repas décent par jour.

Concernant l’actionnariat, il est étranger et camerounais. 40 % des actions sont détenues par des sociétés françaises qui assurent des transferts de technologie sur place. Un pays européen ne peut pas refuser la transformation sur place des produits africains. Les citoyens européens, qu’ils en soient conscients ou non, participent au renforcement des capacités des entreprises des pays du Sud en matière de qualité. Il y a des structures qui bénéficient de fonds européens de développement en faveur des entreprises. Le Coleacp (association interprofessionnelle pour la promotion des échanges ACP-UE de fruits, légumes, fleurs, plantes) a des bureaux à Rungis et à Bruxelles. Il travaille sur des problématiques phytosanitaires. Le CDE (Centre de Développement des Entreprises) aide les entreprises du Sud à acquérir des standards pour prétendre vendre sur le marché européen. Il peut y avoir des groupes de supermarchés européens qui décident de promouvoir un label qui a pour objectif de trier ce qu’ils vont importer, ce qui donne une chance aux entreprises africaines qui bénéficient de ce label. De plus, l’OMC peut sanctionner des refus d’importer.

Sur les dividendes, la société a été rejointe depuis 1986 par des actionnaires étrangers. J.-P. Imélé est lui-même actionnaire et dispose de 40 % des actions. Bien que ce soit sa préoccupation, la société est trop jeune pour distribuer des dividendes.

J.-P. Imélé ne s’est pas rapproché initialement de Proparco car il n’avait pas encore un niveau d’organisation suffisant et n’avait donc pas les critères d’éligibilité minimum. Il fallait d’abord renforcer la société, avec beaucoup d’appui au management, au recrutement et à la mise aux normes.

Les relations avec les grands groupes sont bonnes, en particulier avec la Société bananière. A la suite des émeutes de 2008, des échanges ont été institués avec cette société pour prendre des initiatives favorables à l’intégration du personnel. La Compagnie fruitière s’est récemment impliquée dans un projet d’ONG pour la professionnalisation du personnel (le Cimar) situé à proximité de la plantation de bananes.

Une question s’adresse à Michel Jacquier : que veulent dire les mesures d’accompagnement, concrètement ?

M. Jacquier trouve intéressant qu’au capital de Biotropical, il y ait IPE qui lui-même est financé par Proparco. En réponse à la question posée, il précise qu’il essaie, à travers les outils dont il dispose, de financer des relais. Une grande partie de l’enjeu de la mise à niveau des entreprises, c’est de permettre à celles-ci de respecter les normes strictes qui leur permettent d’entrer sur le marché européen. L’assistance du FISEA, c’est du financement de conseil à des entreprises ou à des fonds d’investissement.

S'adressant à M. Jacquier, le Présidente du club des Africaines entrepreneurs d’Europe demande : qu’avez-vous mis en place concernant l’entrepreneuriat féminin ? Beaucoup d’échecs concernent les femmes migrantes. Elle regrette qu’à l’occasion d’une conférence-débat organisée sur le co-développement au regard de la femme africaine, l’AFD n’ait pas répondu à son invitation.

M. Jacquier répond qu’il est attentif à ces questions de genre mais qu’il n’a pas de stratégie globale. Le gouvernement demande à l’AFD d’y travailler. J.-B. Bokoto a sur cette question une expérience personnelle. Africa Synergies a au moins 60 % de projets qui résistent jusqu’à ce jour et qui sont portés par des femmes. Au niveau des Business Angels, les réseaux les plus actifs sont des réseaux de femmes. Il précise par ailleurs qu’en Afrique, la plupart des entreprises sont d’abord des réseaux sociaux informels avant de se structurer.

J.-P. Imélé est de nouveau interrogé : privilégie-t-il la production de mangues indépendamment d’autres produits? Et pourquoi ne s’attaque-t-il pas au marché africain ?

Un intervenant indique qu’il connaît peu d’entreprises qui travaillent sur des produits agricoles d’origine afri-caine. C’est très positif. Il se demande s’il est possible d’acclimater en Afrique des espèces qui vivent sous des climats semblables en Asie ? Est-ce que la puissance des tontines, qui ont un niveau de financement important en pays bamiléké, joue un rôle dans ses capacités d’investissement ?

J.-P. Imélé répond que la mangue a été introduite au XVIIe siècle au Cameroun par des voyageurs hollandais. Elle est sans fibres et possède de très bonnes qualités gustatives. La façade atlantique favorise des récoltes sur de longues périodes ce qui permet d’alimenter régulièrement l’industrie. Le programme d’amélioration de la compétitivité agricole du Cameroun n’a pourtant pas intégré la mangue comme une production stratégique. Elle a été délaissée jusqu’à ce que J.- P. Imélé s’en occupe en créant un verger à partir de graines provenant de Bornéo et de Sumatra. Il a démontré que ce fruit pouvait créer beaucoup d’emplois en milieu rural.

Il a fait des tentatives pour commercialiser les produits transformés sur le marché africain. C’est impossible avec des produits frais du fait des mauvaises liaisons entre pays. Il faut tenir compte des barrières techniques, douanières et liées à la corruption qui freinent le commerce régional qui serait pourtant un facteur de réduction des tensions entre pays.

Il n’a pas fait appel aux tontines car, dit-il, « ce n’était pas ma culture à l’époque » ; mais il juge cet outil, basé sur la confiance, très intéressant parce qu’il permet de résoudre rapidement des problèmes de financement.

Le système intégré présenté par J.-P. Imélé implique de petits producteurs. A-t-il pensé à les faire entrer dans l’actionnariat ?

L’Union Européenne veut accorder des préférences tarifaires aux pays africains ; quelles en sont les conséquences pour les producteurs ?

S’adressant à J.-B. Bokoto, un intervenant demande quels sont les principaux écueils pour créer une population d’entrepreneurs en Afrique francophone, comme cela se produit au Nigeria ou en Afrique du Sud ?

Quels sont les critères d’éligibilité au FISEA pour les entreprises ? est-il demandé à M. Jacquier.

Pour J.-P.Imélé, les petits producteurs ne peuvent pas être impliqués dans l’actionnariat de Biotropical. Mais le fait de les inciter à produire des mangues chez eux leur permet d’avoir des revenus supplémentaires. Le débouché est sûr car il y a une forte demande qu’on a du mal à satisfaire.

Concernant les questions tarifaires des pays ACP découlant des Nouveaux Partenariats Economiques, la clé réside dans l’amélioration de la compétitivité des entreprises faute de quoi les pays ACP ne pourront faire face aux pays mieux organisés. Les efforts faits seront-ils porteurs ? Biotropical bénéficie d’un avantage comparatif sur la mangue dont la qualité n’existe qu’au Cameroun.

J.-B. Bokoto indique que le concept de Business Angels est récent ; mais il faudrait faire un effort de vulgarisation pour sensibiliser les Africains francophones à son potentiel dans le processus de financement endogène.

M. Jacquier constate que les entreprises sont souvent amenées à prendre en charge des tâches d’intérêt général qui sont du ressort des Etats. Ce sont ces derniers qui devraient développer l’activité des petits producteurs. Dans certains cas, l’entreprise va faire de la formation professionnelle au-delà de ses propres besoins. C’est un rôle important joué par le secteur privé. Il signale au passage que son groupe soutient éventuellement cette initiative en consentant aux entreprises qui prennent en charge un objet d’intérêt général, des concours concessionnels. C’est un aspect important du partenariat public-privé.

On a beaucoup parlé de l’investissement ; mais comment préparer les compétences, le futur? Avez-vous pensé à des réseaux de compétences et pas seulement à des réseaux économiques ?

J.-P. Imélé répond qu’à Biotropical, on n’a pas développé de réseaux de compétences, même si son appartenance à divers cercles professionnels lui permet d’accéder à de multiples réseaux de compétences et à des disciplines non disponibles en interne. En interne, on a l’obligation de former le personnel de l’entreprise et les producteurs indépendants pour respecter le cahier des charges de la production. J.-B. Bokoto a compris l’importance de la formation. Il a organisé en interne un réseau de compétences qui permet aux acteurs de se rencontrer, d’échanger des informations. De temps en temps, il est fait appel à des spécialistes pour aider les entrepreneurs potentiels.

Les témoignages entendus au cours de cette rencontre-débat montrent qu’une nouvelle population d’entrepreneurs africains a su prendre à son compte des méthodes rigoureuses de management en même temps qu’une prise de conscience de l’importance du secteur privé dans le développement crée un environnement plus favorable. Ce contexte, complété par des appuis en matière d’investissements, entraîne des conditions favorables à la pérennisation des entreprises qui savent défendre leur compétitivité.■

Philippe Mathieu