Regards croisés sur 50 ans d’indépendance africaine (suite)

2ème table ronde du 13 avril 2010

Présentation

Anne-Cécile Robert © CADE

Anne-Cécile Robert rouvre la séance en indiquant que les questions sur l’histoire et la modernité - soulevées lors de la session précédente - ont retenu toute son attention. Il s’agit de comprendre comment se construit l’histoire et de rejeter les visions caricaturales qui se développent un peu partout, en particulier à propos de la colonisation. Ensuite, quelle serait une modernité africaine, puisque c’est l’Occident qui jusqu’à présent a monopolisé la vision de la modernité ? Pourtant, les choses bougent et l’Afrique conduit elle-même sa modernité, dans une interaction originale entre l’urbain et le rural, et sous la pression des jeunes générations, particulièrement créatives dans le domaine artistique, comme dans les nouvelles technologies.

L’accès à la souveraineté

Franck O. Igué © CADE

Franck O. Igué,chercheur en sciences sociales, propose le cadre d’analyse suivant : d’où est partie l’Afrique, comment ses pays se projettent-ils dans le monde et à quels défis internes doivent- ils répondre ? Les sociétés africaines ont dû faire face à plusieurs ruptures en même temps : l’accès à la souveraineté, l’explosion démographique et la croissance urbaine, etc... Obligées de répondre à ces défis, ces sociétés l’ont fait avec brio, mais au prix d’une certaine fragmentation dans la société et dans les institutions. Les Etats n’ont pas toujours suivi, parce qu’ils n’en avaient pas les moyens et n’étaient certainement pas préparés à çà. N’ayant pas eu à batailler pour exister, le processus des indépendances a consisté en une délégation de pouvoirs à des Etats mal outillés pour répondre aux nombreux défis qui se posaient à eux à leur naissance.

Un autre point, essentiel, est de comprendre comment s’organisent les solidarités et comment se construit l’intégration, avec la question du panafricanisme. Cette intégration ne pose guère de problèmes à la société, mais ils se posent au niveau des Etats et des élites.

Le cloisonnement, notamment linguistique, n’a pas favorisé la const ruct ion des bases communes sur l e s q u e l l e s pourrait se construire la solidarité. F. O. Igué cite le rôle joué par l’Université de Dakar dans la formation des élites ouest-africaines. Cette remarque permet d’ouvrir une fenêtre sur l’éducation - secteur gros consommateur de moyens - dont la prise en charge a été un échec, avec le démantèlement des structures communes.

Reste à réfléchir au regard qu’on porte sur cette période, sur la façon dont ces Etats sont venus au monde et comment ils se sont insérés dans le monde. Ceci pose la question de la place de l’Afrique dans le monde ou, inversement, de celle du monde en Afrique.A vrai dire, cette place reste problématique, quand la voix de l’Afrique compte si peu sur le plan politique, et qu’elle demeure économiquement marginale. F. O. Igué pense qu’il faut y voir, paradoxalement, une chance pour l’Afrique d’apporter des réponses originales sur sa place dans le monde, parce que ce vaste continent peut se replier sur sa base intérieure. La difficulté est que l’Afrique entretient une relation qu’on peut qualifier d’« intermédiée » avec le reste du monde : sa voix a du mal à porter et a besoin d’être amplifiée dans les cercles internationaux.

Un dernier point, qui n’a été qu’effleuré tout à heure, concerne les réponses des sociétés africaines au défi du développement, celui qui se pose à toute société et particulièrement en Afrique.

A.-C. Robert demande à F. O. Igué d’expliquer comment la marginalité de l’Afrique, souvent vécue comme un problème, pourrait se retourner comme une chance, et s’il observe des changements dans la manière dont les jeunes générations perçoivent la mondialisation, leur histoire et leurs élites, alors que le poids des conservatismes demeure trop fort. F. O. Igué pense qu’il faut rattacher cette question à la question identitaire, qui est du reste assez complexe. Agé lui-même d’un peu moins de quarante ans aujourd’hui, il précise qu’il a passé les deux tiers de sa vie à l’étranger, notamment en Occident, et un peu moins d’un premier tiers en Afrique. Dans ces conditions, on vit la marginalité de l’Afrique de façon quotidienne, on se laisse enfermer dans l’imaginaire de l’autre, qui nous renvoie à ses clichés, à des images figées dans lesquels on voudrait nous fixer. La réponse est dans ce que les Africains peuvent proposer au monde, en assumant totalement leur identité, selon la belle formule d’Aimé Césaire, qui dit que « Le plus important n’est pas ce qu’on a fait de nous, c’est ce que nous avons fait de ce qu’on a voulu faire de nous ». Ce qui est en jeu, c’est ce que l’Afrique peut apporter au monde au delà de sa marginalité, quelle autre façon d’être, sinon quel modèle, elle propose au reste du monde, notamment à l’Occident, avec lequel nous avons vécu la plus longue histoire commune. ◘

Proposer sa propre image du monde ?

Patrice Yengo © CADE

A.-C. Robert demande ensuite à Patrice Yengo, anthropologue, s’il partage l’idée que l’une des solutions pour l’Afrique consisterait à proposer sa propre image du monde, plutôt que d’essayer d’intégrer celles de l’extérieur. Selon P. Yengo, la réponse est de savoir ce qui était attendu des Etats à leur naissance. Certains, comme le président gabonais Léon Mba, ne voulaient même pas de cette indépendance. On répond généralement que ce qui était attendu de ces Etats, c’était le développement, qu’il existait un modèle et que la première tâche consistait en la création d’une nation, dans un territoire que leurs dirigeants n’avaient d’ailleurs pas choisi. L’Etat-nation offrait le cadre privilégié dans lequel les Etats devaient se développer, avec un marché intérieur unifié, une langue officielle, etc. Pour y parvenir, il fallait qu’ils éliminent beaucoup de choses d’eux-mêmes, comme les particularismes régionaux ou les ethnies. Le problème de ces Etats, c’était l’invention de leur unité à l’intérieur d’un cadre qui n’était pas défini.

Un fait sur lequel on n’a pas assez insisté est que les indépendances sont le fruit de la guerre froide et que c’est dans ce contexte que les nouveaux Etats auront à choisir entre deux méthodes : ou bien l’entrée dans une économie mondiale autour du Franc français, ou bien le parti unique des pays de l’Est. L’Etat postcolonial - ou néocolonial - est en réalité un Etat d’exception, où le porteur de souveraineté n’est pas le peuple ; c’est le transfert à une élite qui vise à obtenir une certaine souveraineté et qui a bien du mal à organiser des élections. Cette Afrique est-elle capable de montrer l’exemple ? La première préoccupation de nos dirigeants a été de se projeter vers la dimension panafricaine, pour ne pas être réduit à ces Etats morcelés, pour concevoir un projet global qui prenne en compte la question du continent, mais aussi celle de la race. Le thème de la Négritude n’est pas venu par hasard. Dans les situations d’exception que représentent ces Etats, il y a toutefois des choses très positives, en particulier la création de communautés d’intérêts, porteuses de changement. Les premiers leaders étaient des syndicalistes qui, partis des revendications sociales, sont devenus porteurs de revendications d’intérêt plus général. Il y a l’invention des communautés paysannes, des associations de quartier, c'est-à-dire une « revisitation » de la citoyenneté.

L’élément fondamental des dynamiques africaines, c’est la naissance d’une nouvelle citoyenneté. C’est à la fin de la guerre froide que vont resurgir des choses enfouies. Si vous étiez opposés au gouvernement, vous étiez taxés de quelque chose. Par exemple, Lumumba se bat en disant qu’il n’est pas communiste, mais on veut qu’il le soit et il est condamné à ça et au bout d’un certain temps, il est obligé d’assumer. Après la guerre froide, des conflits vont certes resurgir, mais il y a aussi un passage du parti unique à la pensée unique, comme s’il n’était plus possible de s’inventer un autre modèle. Le passage à l’unique que l’on peut nommer « l’unique économique » pose la question de savoir si ces Etats sont menacés par l’interdépendance. La mondialisation se pose de la même façon en Afrique qu’en France et le moment est venu de conjuguer toutes les énergies, pour créer un espace mondial de solidarité, indépendant des Etats et des intérêts de groupes particuliers. Prenons l’exemple des pêcheurs bretons venus instruire des pêcheurs sénégalais, qui leur expliquèrent qu’ils ne voulaient pas apprendre à pêcher, mais créer un syndicat de la pêche artisanale pour défendre leurs droits dans les instances internationales. On a quitté le domaine de cette coopération unilatérale qui porte la marque judéo-chrétienne de la charité, pour construire une vraie solidarité : « on fait les choses ensemble pour que ça change chez nous, parce que, quand les choses changent chez nous, elles changent forcément chez vous et vice versa ». C’est le renouvellement d’une tradition de solidarité dont la France avait été porteuse et qui a notamment permis l’abolition de l’esclavage. Les aspirations démocratiques des peuples africains doivent enfin être prises en compte, car ils sont las de se faire toujours spolier de leurs espoirs et de leurs engagements. Il faut lutter ensemble contre les dérives de la globalisation, puisqu’on se rend bien compte que si, par exemple, on détruit la forêt tropicale, on sera aussi en manque ailleurs. Il faut refonder le cadre d’un développement qui ne soit plus unilatéral ou techniciste, mais qui permette de repenser « l'être-monde » que nous sommes tous et qu’il n’y ait plus une relation d’Occident vers l’Afrique mais une relation équilibrée qui permette de réécrire - ou plutôt d’écrire - une histoire commune.◘

Quelques réflexions sur le devenir des pays africains en matière de culture et de formation

Bernard Dumont © CADE

Bernard Dumont, expert auprès d’associations dans le domaine social et éducatif rappelle l’excellence des Africains dans les arts plastiques, la peinture, la sculpture, qui ont atteint une notoriété mondiale. Il en va de même pour la mode, la littérature ou le cinéma. Quant à la musique, elle jouit d’une aura indiscutable dans le monde entier. La culture africaine a cependant été marginalisée par les mentalités coloniales, avant que la guerre froide et la mondialisation n’imposent des modèles importés, impropres à servir à un véritable développement. Que l’on songe à ce qu’il est advenu des politiques fondées sur les valeurs africaines qu’ont cherché à promouvoir Mamadou Dia au Sénégal et Julius Nyerere en Tanzanie !

Malgré les efforts consentis en sa faveur, l’éducation souffre aujourd’hui d’une insuffisance de financement, et donc d’écoles, de matériel scolaire et de maîtres bien formés. Il faut aussi déplorer la mise à l’écart des traditions éducatives africaines et l’inadaptation du type d’école importée aux besoins des pays : langues d’enseignement, calendriers et horaires, méthodes et contenus, largement étrangers aux préoccupations des familles. Cette situation conduit au cycle contraignant : « modèle éducatif économiquement inaccessible → recours accru à l’aide étrangère → renforcement du modèle importé et inadapté ».

De grandes voix africaines n’ont cessé de dénoncer cette aberration, comme Joseph Ki-Zerbo, qui avertissait, dès 1963, que « Beaucoup plus que la course contre la montre pour les effectifs, le problème prioritaire est celui de l’orientation, du contenu des programmes, ainsi que celui des méthodes et des stratégies ».

Plus tard, en 1987, il portait le diagnostic suivant :

  • « Le vivre et le survivre sont de moins en moins assurés en Afrique, non seulement à cause de la sécheresse, des cours mondiaux des matières premières, etc… mais aussi en raison de la non-pertinence de l’école … L’école ne produit pas, n’apprend pas à produire. C’est pour cela qu’elle joue un rôle important dans l’exode rural »
  • « L’école apprend trop à consommer, et à consommer d’une façon aberrante. L’école africaine est surtout une grande rampe de lancement vers l’univers de la consommation « moderne » des produits du Nord. Le Nord est équipé aujourd’hui pour satisfaire cette demande suscitée par l’extension de son modèle vers les pays du Sud »
  • « La société africaine est fortement imprégnée de la propension à l’associationnisme, au solidarisme, à la maintenance et à l’accumulation sociales. Or l’école est en porte-à-faux par rapport à une telle société. Elle démantèle et déchire ce tissu social… Par l’individualisme délétère qui s’instaure dès le premier jour d’entrée à l’école... »
  • «Dans nos budgets squelettiques, 25- 30 % pour une école qui est une usine à chômeurs, c’est trop, en termes absolus comme en termes relatifs. »
  • « Je prends un autre cas,… le développement d’une situation non démocratique ; ce processus aboutit à une fausse méritocratie, parce que la base est trop étroite. Si on bâtissait sur une alphabétisation ou une scolarisation totale, ... on pourrait dire que ceux qui arrivent au sommet y arrivent démocratiquement ... »

Certes, l’école n’est pas toute l’éducation, mais, telle qu’elle est pratiquée en Afrique, elle dévalorise les autres composantes - familiales, sociales - de l’éducation. Ce tableau paraîtra excessif, si l’on considère les réussites d’Africains produits par cette école et qui ont accédé à de hautes responsabilités, mais ces réussites s’épanouissent hors de leur terre d’origine.
Citons aussi Léopold Sédar Senghor (« Paroles », 1975) qui dénonce « l’impérialisme, forme la plus dangereuse du colonialisme : il obscurcit la conscience ».

Ces constats ne font pas l’apologie de tout dans les traditions, ni ne veulent condamner une scolarisation à laquelle tous sont attachés, mais l’amélioration de l’école en Afrique passe d’abord par le respect des cultures. Il n’y a pas lieu de désespérer de l’avenir et B. Dumont mentionne, pour terminer, quelques faits d’importance diverse, et pour commencer, en matière d’éducation :

  • Dans plusieurs pays, des collectivités « de base », conscientes de leurs besoins de formation, ont inventé des formules originales d’éducation adaptées pour leurs jeunes.
  • La prise en considération, encore timide, des jeunes non ou mal scolarisés et des adultes à alphabétiser dans certains « Programmes d’Investissements Sectoriels dans l’Éducation ».

En dehors des problématiques éducatives, songeons à :

  • La contribution des diasporas africaines au développement de leurs communautés d’origine. On connaît l’importance des transferts financiers, mais songe-t-on à ce que cela représente comme attachement au lien familial et villageois et comme contribution à l’évolution culturelle ?
  • L’influence des organisations paysannes sur les gouvernements et même dans les négociations internationales.
  • La création d’une « Académie africaine des langues », susceptible d’aider à promouvoir des politiques réalistes de plurilinguisme.
  • La lucidité des auteurs de l’ouvrage collectif d’Adame Ba Konaré : « Petit précis de remise à niveau sur l'histoire africaine à l'usage du président Sarkozy », pour démolir des préjugés tenaces, sans faire de concessions aux dérives culturelles en Afrique même.
  • L’engouement qu’ont suscité les Chartes médiévales, celle de la Confrérie des chasseurs et celle «Kurukan Fuga» des premiers temps de l’empire de Soundiata Keïta qui apparaissent comme les plus anciennes formulations d’une « Déclaration des Droits de l’Homme ».

Tous ces signaux, pour importants qu’ils soient, ne sont pas encore la promesse d’un prochain « décollage » de l’Afrique, mais les handicaps, surtout culturels, dont elle a souffert ne peuvent pas être surmontés en un jour. Qu’on se souvienne des États d’Amérique latine, longtemps dominés par des juntes militaires ou des mafias, qui font preuve aujourd’hui d’une étonnante capacité de progrès et de démocratie.◘

Titre

Marginalité de l’Afrique, rôle de l’histoire

Franck O. Igué parle de marginalité de l’Afrique, mais marginalité par rapport à quel modèle, marginalité depuis quand et dans quel domaine ? C’est ce qui a justifié la colonisation de l’Afrique, car ceux qui l’ont colonisé ont estimé qu’il n’y avait rien et qu’il fallait l’amener aux Lumières.

F. O. Igué : En parlant de marginalité, j’ai voulu dire que l’Afrique a contribué à la prospérité des autres régions du monde et souvent à son détriment. Le concept de marginalité n’est peutêtre pas le meilleur concept, mais on n’a pas encore élaboré des concepts de remplacement. La question est de faire de cette marginalité une force pour l’avenir, sur toutes les questions que vous avez évoquées, qu’il s’agisse de culture, de création, de gouvernance ou de la conduite des affaires économiques. La réalité est là, qu’on ne peut pas nier, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Vous nous donnez la vision d’une Afrique inerte, d’un continent noir comme un trou noir. Vous dites aussi que les indépendances sont le produit de la guerre froide, ce qui est une façon d’évacuer les luttes de ceux qui se sont battus depuis toujours pour conquérir leur liberté.

P. Yengo : Je ne veux pas polémiquer sur le rôle de la guerre froide au moment des indépendances africaines. J’observe simplement que, dans une analyse, il faut prendre en compte la temporalité, remarquer à quel moment les choses se produisent et quelles forces se mettent en jeu.

Enfin : L’Afrique reste très extravertie et ceci à deux niveaux : ses ressources continuent à être pillées par les pays développés et il existe une autre forme d’extraversion qui va de la campagne à la ville, pour nourrir la ville. Les discours sur l’autosuffisance alimentaire abondent, mais la réalité des budgets les contredit sèchement. Alors que tous les pays du monde, surtout les plus riches, subventionnent leurs producteurs, il est demandé, au nom d’une ouverture libérale dévastatrice, que les paysans africains se soumettent aux soi-disant « forces du marché » et se débrouillent seuls. Ils ont pourtant largement fait la preuve de leur compétence, mais restent délaissés.

Balkanisation / intégration africaine

Quelle est la logique du découpage qui a été réalisé, au mépris des réalités ethniques de l’Afrique ?

Christian Valantin, ancien responsable politique sénégalais : Le découpage a été entériné au congrès de Berlin, en 1885. Senghor avait interpellé en son temps le ministre de la France d'Outremer sur la balkanisation de l’Afrique, dont on se ressent jusqu’à présent. Rappelons les dommages causés par la rupture entre Senghor et Mamadou Dia. Il faut des utopies comme le panafricanisme, mais on doit commencer par les unions régionales, comme « L'Union Monétaire Ouest Africaine » (UMOA) ou la « Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale » (CEMAC), dont l’objet est de réaliser l’intégration. Sur l’histoire de cette période, il faut lire les livres de Roland Colin sur le Mali et le Sénégal (Notre pirogue).

Je suis Camerounais et j’ai travaillé sur les Pygmées dans plusieurs pays d’Afrique centrale. J’ai le regret de dire à monsieur Valantin qu’une organisation comme la CEMAC fonctionne très mal. On me demandait toujours un visa dans chacun des pays. La balkanisation de l’Afrique s’est aggravée, car les petits chefs d’Etat veulent garder leurs petits pouvoirs dans leurs petits territoires ! La vision optimiste des institutions, il faudrait hélas la relativiser.

F. O. Igué : Je répondrai sur la façon dont l’Afrique pourrait se révéler au monde et faire son unité. Elle a subi l’esclavage et la colonisation, puis les partages d’influence l’ont laissé dans un statut néocolonial. Je pense que la mondialisation ne changera guère les données et que l’Afrique restera pendant des années encore dans un statut de dépendance relative, ce qui n’empêchera pas certains pays de progresser plus rapidement que d’autres.

Il y a cependant trois éléments qui jouent en faveur de l’Afrique : son immense territoire, sa population qui atteindra deux milliards d’habitants en 2050 et ses immenses ressources naturelles, qui focalisent l’attention de toutes les puissances. Un autre élément joue en faveur de l’Afrique, comme le président Wade vient de le souligner en inaugurant son fameux monument : c’est le rôle éminent que peut tenir la diaspora, dans laquelle il citait évidemment Barack Obama. La mondialisation, c’est ça ! Je suis moins enclin à penser que l’Afrique évoluera comme l’Amérique latine, qui n’est pas sortie de ses problèmes et où les mafias pourraient remplacer les coups d’Etat. En Afrique, ce sont les syndicats qui ont fait les indépendances, mais les seules forces organisées actuellement, ce sont les militaires. Zinsou conseillait dans un discours récent de ne pas reproduire la situation de l’Amérique latine, fut-ce en constituant des forces armées régionales. Il y a des leçons à tirer de l’Amérique latine, des contacts à nouer et des racines à retrouver, mais un modèle différent à construire, notamment dans l’éducation. Abdou Diouf demande que les jeunes Africains sachent parler leur langue maternelle, mais ils devront aussi maîtriser une langue de business, dont je pense qu’elle sera l’anglais.

Acteurs et conditions du développement

Quelques commentaires font suite à ces interventions.

Un intervenant souhaite dire un mot sur les élites africaines, dont on a peu parlé. Dans les années soixante, personne ne parlait des élites africaines, on parlait des évolués, ce qui n’avait d’ailleurs rien de péjoratif. Il a présenté, ici même, un mémoire corrigé par Senghor sur « le rôle des évolués africains dans l’évolution du Sénégal ».

Doudou Diene : on voit bien que le modèle de développement occidental ne fonctionne plus, qu’il est en panne de démocratie. La capacité de l’Afrique est de donner d’autres choses et non de reproduire un modèle déliquescent. Ce qui m’intéresse ce n’est pas de mettre un bulletin dans une urne.

Samba Sylla : Je veux rendre compte de mon expérience d’immigré d’origine malienne et j’aurais souhaité que les acteurs et actrices du développement, issus de la diaspora, apportent des éclaircissements sur les questions dont nous parlons. C’est grâce à ces acteurs, par exemple, que le marché de Kayes – la ville malienne dont je suis originaire - est approvisionné en denrées locales de première nécessité et que des milliers d’écoles fonctionnent. Il serait bon que nos dirigeants aient cette capacité de rassembler tous ces acteurs du développement, grâce auxquels l’Afrique a pu subsister jusqu’à nos jours.

Le vice président du FORIM (Forum des Organisations de Solidarité Internationale issues des Migrations) : on nous dit que l’Afrique compte le plus fort taux de mortalité infantile, que le sida va décimer dans 20 ans plus de la moitié de la population et qu’il y a de nombreuses maladies. On nous dit par ailleurs que la population africaine dépassera prochainement un milliard d’habitants. Il y aurait, dit-on, de grands espaces qui devraient permettre de cultiver suffisamment pour nourrir la population. On nous dit, et je le crois, que la première génération de dirigeants, c’était des évolués et aujourd’hui on nous parle des élites, mais la question est de savoir s’ils travaillent pour servir ou pour se servir, voila les questions qu’on doit poser.

On découvre aussi les vertus de la diaspora et que les migrants envoient de l’argent, comme je le fais moi-même depuis plus de 20 ans, ce qui est une obligation familiale et morale. C’est grâce à ce soutien qu’on a pu stabiliser certaines sociétés en Afrique, mais quand le crédit diminue, on voudrait organiser les migrants et orienter leur argent vers les secteurs productifs. Mais, ma petite famille est pénalisée par les élites, qui découragent les cultures locales au profit de l’importation, parce qu’il y a des commissions là-dessous. Il faut d’abord que les gens mangent et qu’ensuite ils investissent dans la formation. On a découragé tous les secteurs, ce qui justifie une interpellation à nos dirigeants pour que les choses changent.

P. Hugon : Lévi Strauss disait dans « Race et histoire », qu’il est difficile de comparer des indicateurs dans des sociétés différentes, sauf en démographie. Selon les enquêtes de santé réalisées dans presque tous les pays africains depuis l’indépendance, il apparaît que l’espérance de vie a augmenté de 11 ans en moyenne entre 1960 et aujourd’hui et que le taux de mortalité infantile a baissé de moitié. Ceci étant, l’Afrique représente la moitié des taux de mortalité infantile élevés du monde, alors qu’elle ne représente que 12 % de la population mondiale. On meurt plus aujourd’hui du paludisme ou des maladies liées à l’eau que du SIDA, qui touche surtout l’Afrique australe. Son effet est atroce sur le vécu, sur le social, c’est évident, mais ce n’est pas le problème de mortalité majeur en Afrique.

Education et culture en Afrique

Vous avez dressé un tableau sombre, mais assez juste, du modèle « régulatif » importé en Afrique dans le domaine de l’éducation, mais que fautil faire maintenant ?

Vous avez une vision africano-centrée de l’éducation en Afrique, mais le problème d’un ministre de l’éducation d’un pays africain sera de former des enfants pour qu’ils deviennent, par exemple, des ingénieurs capable de fabriquer des produits exportables et pas seulement vendus sur le marché local. Dans ces conditions, que faut-il retenir de vos propositions ? Quant aux langues africaines à promouvoir, j’observerai que même monsieur Ki- Zerbo devait s’exprimer en français ou en anglais dans les conférences internationales pour se faire comprendre, et non en sonraï ou en haoussa.

B. Dumont : Je n’ai jamais dit que l’apprentissage de la langue maternelle, qui donne les premiers éléments de la communication, devait rester la seule et unique langue des Africains pour toute leur vie. Cet enseignement n’exclue aucunement l’apprentissage des autres langues et je vous informe que tous les Etats africains sont favorables au plurilinguisme.

L’éducation ne fait pas assez référence aux cultures locales : on ne grandit pas avec nos racines, on les ignore totalement. Je suis pourtant optimiste, car les pressions pour accéder à une gouvernance correcte se font de plus en plus fortes. L’atout principal de l’Afrique est dans sa jeunesse, son énergie, sa capacité d’adaptation. L’esprit de l’Afrique est prêt à entrer dans la modernité.

Vous avez traité de la culture en la limitant à l’esthétique, au marché de l’art, mais il y a aussi l’éthique et les valeurs que porte l’Afrique, sa capacité à résister à la déshumanisation de la mondialisation. Ecoutez les artistes et regardez cette jeunesse qui a investi le monde de l’informatique avec une créativité extraordinaire, jusque dans les plus petits villages.

B. Dumont : Je crains de m’être mal fait comprendre, monsieur Diene, car j’approuve tout ce que vous dites. La créativité africaine, je l’observe tous les jours et je souscris à vos remarques sur la culture, qui comprend en effet l’éthique tout autant que les productions artistiques.

Conclusion

A.-C. Robert propose aux intervenants de conclure brièvement.

F. O. Igué : ce que je retiens comme étant le développement c’est de le faire soi-même, d’agir par soi-même. C’est tout le sens que je donne au développement.

P. Yengo : la vraie question qui se pose, c’est de se demander comment les Africains font pour vivre. Comment, par exemple, les Congolais ontils pu subsister sans percevoir aucun salaire durant six mois ? Comment estce possible ? C’est la capacité de l’Afrique à tout faire mentir, les chiffres comme les prévisions. Il existe une autre Afrique qui vit au-delà de l’Etat, cette Afrique qui nous dépasse quotidiennement, qui nous émeut, ces femmes qui ne figurent dans aucune statistique et qui font vivre des milliers de gens.■

Jean Roch