Conférence annuelle

La Question identitaire africaine

Présentation

Doudou Diene © CADE
Doudou Diene © CADE

Doudou DIENE. Ancien Directeur de la division du dialogue interculturel et interreligieux de l’UNESCO, notamment des projets de routes interculturelles comme la Route de la soie et la Route de l’esclave. Rapporteur spécial des Nations Unies sur le racisme et la xénophobie (2002 – 2008).

Introduction

Le président de la Cade, Jean-Loïc Baudet, remercie monsieur Doudou Diene d’avoir bien voulu accepter de participer à cette rencontre exceptionnelle de La Cade et de lui en avoir proposé le sujet. La question identitaire se pose partout et monsieur Doudou Diene propose d’en souligner les spécificités en Afrique dont les traditions d’accueil sont connues et appréciées. Cette capacité d’accueil ouvre l’Afrique à tous les courants d’opinion et, avec la mondialisation, ces courants semblent converger vers une Afrique sortie de l’indifférence et devenue un acteur à part entière sur la scène internationale.

Monsieur Doudou Diene propose à l’assemblée, avant son intervention, d’observer une minute de silence à la mémoire du peuple haïtien.

Le sujet qu’il a proposé est depuis longtemps au coeur de ses préoccupations à travers ses travaux sur le dialogue interculturel à l’Unesco et comme rapporteur spécial des Nations Unies sur le racisme, son mandat étant de produire chaque année un rapport sur le racisme dans le monde et des rapports d’enquête sur le racisme dans les Etats membres pour le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ses nombreuses enquêtes dans les pays qui ont ratifié la convention contre le racisme lui ont permis de porter un diagnostic global mais aussi de mettre l’accent sur les spécificités de chaque pays. La question identitaire est au coeur de toutes ces activités.

L’autre raison qui lui a dicté le choix du sujet est qu’il s’est trouvé interpellé, comme Africain et sur le plan intellectuel, par le débat franco-français sur l’identité nationale : qu’est-ce que cela veut dire et pourquoi maintenant ? Il s’est rendu compte que ce que le débat fait apparaître, c’est que quand on parle d’identité, on identifie toujours ceux contre lesquels l’identité doit être défendue : l’adversaire identitaire, le groupe par rapport auquel il est nécessaire de définir et de défendre l’identité nationale, et surgit alors la figure de « l’étrange étranger » et notamment dans sa représentation la plus symbolique : l’immigré comme expression, dans ses spécificités ethniques, culturelles et religieuses d’une diversité antagoniste à la construction identitaire dominante.

Existe-t-il une singularité africaine de la question identitaire ?

Affiche de présentation du documentaire sur Joseph Ki-Zerbo. 2005 | FESPACO | Ouagadougou - Burkina- Faso | * Prix Spécial UEMOA © http://www.sudplanete.net/?menu=film&no=1060
Affiche de présentation du documentaire sur Joseph Ki-Zerbo. 2005 | FESPACO | Ouagadougou - Burkina- Faso | * Prix Spécial UEMOA © http://www.sudplanete.net/?menu=film&no=1060

Doudou Diene s’est demandé quelle serait la légitimité pour un Africain, en France, d’entrer dans ce débat sans s’interroger sur la question identitaire en Afrique. La question s’y pose-t-elle de façon similaire ou existe-il une singularité africaine ? Il ne détient pas de réponse définitive mais souhaite que les idées échangées à l’occasion de cette conférence éclairent le débat ici, en France, mais surtout sur le continent africain. La centralité de la figure de l’immigré africain est révélatrice du fait que la question identitaire constitue, en profondeur, le noyau critique ultime, ici et maintenant, des relations entre la France et les pays africains anciennement colonisés. Son travail comme rapporteur spécial lui a permis d’identifier ce qu’il a intitulé « La crise identitaire du monde occidental » qui a donné lieu à un article dans le dernier numéro de la Revue Internationale et Stratégique de l’IORIS sur « Le monde occidental est-il en danger ? ». Il a ainsi identifié l’importance des constructions identitaires dans le surgissement des discriminations, du racisme, des xénophobies, des intolérances diverses. Au coeur de ces constructions, il y a toujours l’idée qu’un groupe dans un espace ou une communauté donnée à un moment historique précis, définit l’identité de cette communauté par rapport à son identité spécifique en tant que groupe de référence identitaire. Ces constructions identitaires sont toujours effectuées sur le mode de l’exclusion, de l’opposition et de l’adversité.

La tension identitaire

Une autre notion qui a émergée de son travail sur l’interculturel à l’UNESCO et le racisme à l’ONU est celle de tension identitaire. Ce concept qui n’a pas été suffisamment travaillé sur le plan intellectuel est au coeur de toutes les rencontres interculturelles et intercommunautaires. Expression permanente de la diversité, elle est activée par le contexte historique, la motivation politique de la rencontre interculturelle et le terrain des traditions culturelles et éthiques. Ces forces profondes de la tension identitaire activent la diversité culturelle, ethnique ou religieuse soit en préjugé, stigmatisation, répulsion, rejet, diabolisation, soit plus rarement en attraction, respect et empathie. Les constructions identitaires qui en émanent, exclusives et antagonistes ou plastiques et ouvertes, sont structurées de manière variable par les facteurs culturel, ethnique ou religieux. Les sociétés africaines, profondément multiculturelles, illustrent également de ces dynamiques de la tension identitaire, les périodes précoloniale, coloniale et des indépendances.

Les constructions identitaires sont du bricolage

Cette notion de bricolage, on la trouve sur le continent africain dans les mythes fondateurs, le récit contemporain de l’Etat– nation postcolonial et les instrumentalisations politiques et électorales. Les systèmes éducatifs, plus particulièrement l’écriture et l’enseignement de l’histoire ainsi que les commémorations, fêtes nationales et figures emblématiques nationales ont de manière décisive contribué à l’effacement de ce bricolage et légitimé dans les consciences, l’identité nationale.

Dans la période précoloniale les mythes fondateurs et les cosmogonies africaines sont prégnantes de constructions identitaires anciennes véhiculées par la tradition orale des griots et porteurs de parole, par l’expression picturale et statuaire et la musique. Le système de castes et la tribu comme légitimation identitaire, profondément inscrits dans les sociétés africaines, constituent une expression durable de la prégnance de ces constructions identitaires anciennes, marquées par la stigmatisation, la hiérarchisation, l’exclusion et le rejet. Pour le continent africain, l’élément de spécificité qu’on peut avancer et qui indique la profondeur historique de la question identitaire, est la présence du concept d’identité dans les vieilles cosmogonies et les mythes du continent africain. Tous les vieux mythes fondateurs des peuples africains sont porteurs d’une réflexion, d’une vision identitaire, de la spécificité d’un groupe, d’une communauté. Mais ce qui est intéressant quand on interroge les mythes africains, c’est qu’on entend moins la mise en évidence de spécificités de ces communautés qui, de longue date, se sont mélangées, que d’universalité et d’une vision de l’homme. La notion de l’homme est très présente et de manière très profonde dans les langues africaines.

Dans ces constructions, la notion centrale de l’Homme est toujours exprimée comme une entité englobante qui assemble des singularités et qui unit. Si on relit les vieilles cosmogonies africaines, si on revisite les pratiques traditionnelles et anciennes, on comprend comment les violences intercommunautaires ont peut-être été moins présentes qu’ailleurs même si elles se sont développées dans les temps modernes. Au Sénégal, un dicton wolof dit « L’homme est le médicament de l’homme ». L’homme ne peut résoudre ses problèmes que par rapport à l’autre. Ce dicton traduit la vitalité dans les cultures africaines traditionnelles de la dialectique de l’unité de l’Homme dans la diversité de ses manifestations.

La reconstruction identitaire : instrument majeur de la domination coloniale

La reconstruction identitaire a constitué un instrument majeur de la domination coloniale. Pendant la période coloniale, le discours de légitimation de la colonisation s’articule, pour l’essentiel, autour de l’idée d’une entreprise de civilisation. Il ne s’agissait pas de dominer ni d’exploiter mais de tirer les peuples colonisés de la barbarie. Ce discours est porteur d’un projet élaboré de reconstruction identitaire sur le dogme de la supériorité du modèle européen de civilisation illustré par les trois vecteurs principaux de l’identité : la race, la religion et la culture. Les tensions identitaires traditionnelles ont dans ce contexte fait l’objet, notamment par les historiens et les anthropologues, d’une relecture soulignant davantage le facteur de diversité des sociétés africaines et occultant leur unité.

L’histoire contemporaine du continent africain montre que la question identitaire n’a pas échappé à la tentation de légitimation du pouvoir politique. Les exemples sont nombreux de tentatives de conceptualisation de l’identité nationale visant à donner sens et substance à la construction d’un Etat-Nation dans la période post indépendance : comme l’Authenticité au Zaïre, ou l’Ivoirité en Côte d’Ivoire parmi d’autres. Dans tous les cas, en Afrique comme ailleurs, l’instrumentalisation de l’identité a servi de masque à la dictature politique et aux questions économiques et sociales. Le concept de négritude constitue, à cet égard, une tentative de construction identitaire englobant, au-delà de l’Etat-Nation, le monde noir dans son ensemble. Cette quête identitaire s’est articulée autour de deux référents identitaires : le rejet de l’héritage identitaire colonial et l’occultation des tensions identitaires du multiculturalisme profond des sociétés africaines par la centralité du modèle identitaire d’une de ses composantes, ethnique, culturelle ou religieuse. La structuration ethnique en a constitué l’expression dans un nombre significatif de pays africains. La violence politique en a souvent constitué l’instrument privilégié. En effet, ces constructions identitaires exclusives se sont inscrites, au-delà des tentatives de légitimation théorique, dans la logique infernale de la stigmatisation, du rejet, de la discrimination, de la marginalisation et de l’élimination individuelle ou collective. En Afrique, ce processus a été une réalité profonde. L’exemple le plus radical et le plus grave de cette ethnicisation des sociétés africaines, nourrie par les pratiques coloniales, et instrumentalisée par des partis politiques, est le dernier génocide de notre temps, le génocide rwandais. Ce génocide, vécu in vivo par ce qu’on appelle la communauté internationale, est révélatrice non seulement de la profondeur historique et culturelle des constructions-bricolages identitaires en Afrique mais également de leur prégnance dans les sociétés contemporaines. Il constitue par ailleurs une illustration troublante de la permanence de la tension identitaire et de la surdétermination du facteur politique sur les référents identitaires fondamentaux : la race, la culture et la religion. En effet la communauté de langue, de culture et de religion entre Hutus et Tutsis n’a pas résisté à l’ethnicisation coloniale et à l’instrumentalisation politique contemporaine, interne et externe. Les sociétés africaines, dans leur quête identitaire permanente, ne viennent pas du cosmos mais sont également profondément déterminées par le temps long de leur histoire.

La question du « vivre ensemble » dans les sociétés multiculturelles

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L’interrogation sur l’identité africaine est liée au débat sur l’identité en France. Ce lien se situe à plusieurs niveaux. Derrière le discours explicite sur l’identité nationale tel qu’on a pu l’entendre d’abord dans l’extrême droite française, et tel qu’on le reprend sous forme d’une pensée commune, banalisée, il y a la notion d’intégration-assimilation comme lecture dominante. Que veut dire assimilation ? Celui qui vient d’ailleurs doit se départir de toute singularité, de toute spécificité culturelle, ethnique, religieuse pour s’intégrer dans une République « historique ». Ce discours est la reproduction du vieux discours idéologique de la colonisation comme entreprise de civilisation. On le retrouve sur le continent africain où il est au coeur des constructions identitaires.

Le débat actuel en France sur l’identité nationale, n’est pas seulement franco-français mais il est également, en profondeur francoafricain du fait non seulement des imbrications historiques des constructions identitaires mais surtout du référent identitaire antagoniste de la figure, ethnique, culturelle et religieuse de l’immigré africain. Les constructions identitaires coloniales qui affleurent dans ce pays ont, de manière significative, occulté la figure du « tirailleur sénégalais », défenseur du territoire et de l’identité nationale d’antan, par l’image de l’immigré africain, menace contre l’identité nationale contemporaine revue et corrigée.

Il faut contextualiser la réflexion sur l’identité africaine dans l’enjeu fondamental du vivre ensemble des sociétés modernes globalisées. Il s’agit en dernière analyse d’ « agir local » par la reconnaissance et la préservation des spécificités et singularités identitaires, ethniques, culturelles et religieuses et de « penser global » par la promotion des interactions et interfécondations inhérentes à l’impératif du « vivre ensemble » des sociétés multiculturelles contemporaines. Dans le monde globalisé, structuré par la dynamique migratoire, la tension identitaire ne peut pas être traitée de manière isolée.

Quelques pistes pour approfondir le débat sur la question identitaire

La piste initiale suggérée par Doudou Diene est de comprendre et placer au coeur de la question identitaire la notion de tension identitaire. Peut-être ce qui rend difficile le débat sur l’identité, c’est qu’on n’a pas tenu compte de cette expression permanente de la diversité et de la rencontre multiculturelle. Le contact interculturel n’est jamais innocent. La première suggestion que formule Doudou Diene est donc d’approfondir cette notion de tension, d’en reconnaître la force motrice permanente de toute construction identitaire qui exige compréhension, créativité intellectuelle et vigilance politique.

Une autre suggestion formulée par Doudou Diene pour le continent africain est de reconnaître la profondeur historique et culturelle de la question identitaire en Afrique. Elle est prégnante dans les sociétés africaines actuelles. Reconnaître cette profondeur, c’est aller au-delà de la simple réponse politique qui est nécessaire mais pas suffisante, car elle ne traite que de la partie visible de l’iceberg identitaire, ses expressions et constructions et non de la dynamique de ses sources profondes qui s’inscrivent dans le temps long de l’histoire des sociétés africaines. Ainsi la permanence de la tension identitaire est récemment illustrée en Afrique du Sud par la violence xénophobe dans un pays dont l’histoire profonde est marquée par le combat contre le racisme, la discrimination et la xénophobie.

Une autre idée développée par Doudou Diene est que la question identitaire, en Afrique comme ailleurs, doit reposer sur deux fondements : le premier est le fondement démocratique sans lequel on ne peut combattre les constructions identitaires exclusives. Mais nous savons que ce n’est pas suffisant. En effet, si on réduit la démocratie au formalisme de l’élection, l’Europe comme l’Afrique ont montré qu’on peut arriver au pouvoir démocratiquement par un discours identitaire xénophobe. Le second fondement qui doit nourrir cette base démocratique, c’est le « vivre ensemble ». En dernière analyse, la réflexion sur l’identité nationale en Afrique comme ailleurs n’a de sens que si elle peut aider les sociétés marquées par la diversité à vivre ensemble. Ces deux fondements doivent aller ensemble. Cette notion du « vivre ensemble » a des implications importantes, pas seulement sur le plan philosophique et moral, mais aussi au niveau des dimensions sociales, économiques et culturelles de la société. Le « vivre ensemble » doit s’articuler autour de la connaissance réciproque, du partage et des interactions, de l’éducation, à la mémoire, au lieu de travail, à l’urbanisme, etc…. Ainsi en Afrique également, la géographie urbaine par exemple épouse la carte de la marginalisation sociale et des exclusions identitaires. Les communautés, stigmatisées et discriminées par des constructions identitaires exclusives, sont, en Afrique comme en Europe, historiquement et durablement reléguées par le système politique dominant. Contrairement à la doxa dominante, ces communautés se heurtent de manière permanente, dans leur tentative d’intégration, à l’exclusion sociale, à la discrimination dans l’emploi et le logement et au contrôle sécuritaire. Les constructions identitaires exclusives, anciennes et contemporaines, en Afrique, comme en Europe, condamnent ces communautés à l’invisibilité et au silence.

Faire sauter les verrous identitaires

Vivre ensemble signifie aussi faire sauter les verrous identitaires sur les plans social et culturel. Doudou Diene rappelle les récentes révoltes des banlieues en France qui ont fait l’objet d’interprétations hâtives évoquant la violence asociale et communautaire des jeunes, enfermés dans la construction identitaire réductrice de « jeunes issus de l’immigration » vivant dans des « zones de non droit ». L’ampleur de ces révoltes, leur extension nationale et leur durée, ont ensuite rendu plus audible une parole plus complexe de ces jeunes relative au front identitaire. A travers des discours non structurés, la musique, le rap et des expressions artistiques variées, les jeunes des banlieues ont certes légitimé leur combat par les discriminations dans l’emploi, le logement, le harcèlement policier, mais également par l’absence de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation dans le récit national.

Le « vivre ensemble » doit également s’inscrire dans le maillage des mémoires de toutes les communautés concernées. Le débat actuel sur l’identité nationale française trouve sa source dans cet ébranlement en profondeur de la construction identitaire dominante. En Europe comme sur le continent africain, il est vital et urgent de revisiter toutes les histoires nationales telles qu’elles ont été construites et enseignées. Ces histoires nationales sont la source profonde des constructions identitaires exclusives. La tension entre les vieilles identités nationales et les dynamiques multiculturelles en cours est révélatrice d’une crise identitaire profonde partagée en Afrique et en Europe. Leurs sociétés vivent des « accouchements » identitaires multiculturels, dans la douleur et la violence, à travers l’ébranlement des verrous identitaires traditionnels, ethniques, culturels et religieux.

Pour terminer son intervention, Doudou Diene cite un proverbe africain qui illustre la profondeur culturelle de la pensée traditionnelle africaine sur l’identité, la diversité, le multiculturalisme, le vivre ensemble : « Dans la forêt, quand les branches des arbres se querellent, leurs racines s’embrassent ». Les branches, c’est la diversité, les singularités qui distinguent et séparent. Les racines qui s’embrassent, c’est l’intangible, les valeurs universelles profondes qui unissent. Le défi pour la vitalité de l’arbre entier, la société, consiste à ne pas couper, éliminer, masquer la diversité des branches, des communautés de la société mais de nourrir le tronc par le « vivre ensemble », par la dialectique de l’unité dans la diversité, et de faire en sorte que les racines qui s’embrassent puissent nourrir les branches qui se querellent. Ce proverbe, expression de la culture populaire, illustre la prégnance de la question identitaire en Afrique et l’urgence de la revisiter au regard de ses tensions actuelles.

Le Débat

Doudou Diene souhaite engager un vrai débat avec l’assemblée qui pose de nombreuses questions.

Peut-on considérer que la mise en place d’un Ministère de l’identité nationale et de l’immigration constitue un rejet explicite et légiféré de l’autre dont les Africains au premier rang ? Et peut-on qualifier cet acte de raciste ?

Doudou Diene : La simple association identité et immigration indique que c’est bien l’immigration qui est visée. C’est la reproduction de cette vieille construction selon laquelle l’autre est le problème de l’identité. Le problème qu’a eu Doudou Diene dans son travail pour l’Assemblée de l’ONU a été d’amener le racisme à s’exprimer. Cette association identité-immigration dans une structure gouvernementale est l’expression qui n’a peut-être pas été consciemment pensée d’une réalité profonde. Ce n’est pas une exclusivité française. Elle est, sur le continent européen, l’expression profonde d’une crispation et d’une crise identitaire. Elle révèle que les vieilles constructions identitaires correspondant à un moment de l’histoire ne sont plus conformes aux dynamiques multiculturelles des sociétés actuelles. C’est cette contradiction qui est rejetée par l’élite qui se sent bousculée par le multiculturalisme et qui ne parvient pas à penser, à théoriser, à répondre par une éthique. C’est la révélation d’un racisme masqué, d’une xénophobie prégnante, très profonde.

Quel est le rôle majeur que joue l’identité culturelle dans la construction des Nations africaines ?

Doudou Diene : Son rôle est fondamental. Dans toutes les constructions africaines, mythiques ou modernes, même si elles ont des objectifs politiques de pouvoir, il y a toujours des référents culturels qui sont sollicités dans le bricolage identitaire. L’élément culturel est le ciment de ce bricolage. Mais la culture est toujours conçue comme l’expression d’un groupe exclusif donné qui s’est posé comme l’élément conducteur de la culture nationale. L’expression culturelle est la première expression du rejet identitaire. On le voit dans le débat sur la burqa, dans la musique, dans les expressions esthétiques. L’élément culturel exclusif au coeur du bricolage identitaire est l’expression d’une construction artificielle. La réponse est dans des ensembles, des interactions multiculturels. On voit bien, quand on met côte à côte les pratiques culturelles nationales et les pratiques africaines, que les jeunes peuvent se retrouver autour de la musique. La culture est un champ privilégié pour répondre aux tensions identitaires.

Comment régler les problèmes d’ethnicité et les conflits religieux à l’intérieur d’un Etat africain donné, lesquels risquent de le faire éclater. Qu’en est-il de l’irrédentisme casamançais ?

Doudou Diene : La seule réponse est de reconnaître la permanence et la prégnance de la question identitaire. Pour ce qui concerne la Casamance, il y a des ethnies culturellement identifiées, ayant une spécificité construite à travers le temps qui doit être reconnue et respectée dans un ensemble national. Cette reconnaissance ne doit pas être simplement culturelle, mais elle doit trouver aussi son expression dans le domaine politique. Plus globalement, on peut donner un élément de réponse à la question en posant que toutes les sociétés actuelles sont multiculturelles, en reconnaissant cette diversité et en essayant de réduire cette tension identitaire par cette dialectique permanente tirée de la diversité. Dans les débats sur l’identité nationale, comme dans les constructions racistes, les intellectuels affirment souvent qu’il faut respecter la diversité. Mais c’est un concept ambigu. A l’époque coloniale, l’identité africaine au moment des luttes pour l’indépendance, a été conçue comme une arme pour combattre le colon. Elle a pu correspondre à un moment de l’histoire à une nécessité. Mais elle n’a pas été pensée comme une identité plurielle dans la société africaine.

La réflexion sur l’identité n’estelle pas nécessaire comme prise de conscience de sa culture ? Certes, il faut veiller au danger de son instrumentalisation. Mais ne faut-il pas en passer par là, ne fût-ce que pour se connaître ?

Doudou Diene : Dans tout ensemble multiculturel marqué par la diversité des communautés à parcours religieux, culturel, ethnique différents, il faut reconnaître chaque branche dans sa singularité. Cette première étape ne peut avoir de sens, dans une dynamique interculturelle, que si elle est liée à l’ensemble, donc à l’universalité, aux interactions. Il est capital pour la vitalité de toute société multiculturelle que les identités spécifiques soient reconnues et que cette reconnaissance aille de pair avec le « vivre ensemble ».

La parole est alors donnée à des intervenants qui souhaitent s’exprimer dans la salle.

Lylian Kasteloot se dit en accord avec Doudou Diene tout en précisant qu’il est très en avance. Toutes les sociétés sont multiculturelles, certes, mais dans chaque pays il y a des cultures dominantes. Ce qui pose problème, c’est l’attitude des individus minoritaires par rapport aux cultures dominantes. Nous avons en Afrique comme en Europe des sociétés tolérantes, mais avec des fondements traditionnels, des usages, qui font qu’une Française ne peut pas se comporter à Dakar comme à Paris. Les individus de culture minoritaire doivent s’adapter. En France, se pose le problème du respect d’une culture dominante. Quand les Français parlent de civilisation, ils ont une conception de l’Homme. C’est toute une construction bricolée depuis des siècles. L’identité culturelle, la culture, le bricolage, c’est la même chose. C’est ce qui nous unit et nous oppose. On s’oppose avec l’identité culturelle. La Négritude a été un grand mouvement de l’identité culturelle nécessaire qui a donné des choses magnifiques.

Doudou Diene : Vous avez posé la question centrale qui est cette notion de culture dominante. Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Le leitmotiv qui revient c’est la défense de l’identité culturelle. La notion de culture est complexe ; elle touche à l’esthétique, à l’éthique, au spirituel. On s’arrête souvent à l’esthétique. La dimension éthique est plus profonde ; c’est l’éthique des valeurs et quand on se les approprie, on rejette les valeurs de l’autre. Le spirituel est présent dans toutes les cultures. Quand on prend ces trois dimensions, on se rend compte que la culture exprime une chose mouvante. Lorsqu’on la fixe en parlant de culture nationale, on la reconstruit, on fait du bricolage. Il y a des discours de la culture dominante. Mais dans les pratiques culturelles, on se rend compte que les interactions se font tous les jours. C’est quand on accole la notion de national que cela devient problématique. Les cultures qui ont disparu sont celles qui se sont enfermées sur elles-mêmes et Doudou Diene se dit très méfiant sur certains concepts qui enferment les sociétés dans des expressions définitives. La notion de culture nationale indique qu’on met des frontières. Quelles frontières ?

Catherine Coquery-Vidrovitch : Elle se dit en accord avec les propos de Doudou Diene et a beaucoup aimé son idée de montrer que l’identité nationale et le nationalisme, c’est universel. Et il est très important d’en faire la critique en Afrique comme en France. En France, on en a évacué complètement la profondeur historique et culturelle. Dans les années 2001 à 2008, on n’a parlé de manière intellectuelle et violente que de l’histoire coloniale. Les immigrés sont l’ennemi de l’intérieur. Concernant les deux dernières vagues d’immigration : l’immigration maghrébine de 1945 à 1970 puis l’immigration subsaharienne à partir des années 70, on a oublié qu’il y a eu l’Union française et donc la liberté totale de circulation. On a même discuté l’idée d’accorder la nationalité française et de l’Union française à tout le monde. Les immigrés des générations suivantes font partie de notre histoire impériale. Les intellectuels discutent du fait que le concept d’identité nationale est un non concept parce qu’il est totalement nouveau et que l’histoire est l’accumulation des mélanges culturels depuis toujours. Il faut absolument reprendre les erreurs monumentales de cette discussion et introduire notre histoire impériale.

Doudou Diene : Le débat sur l’identité nationale en France a commencé lorsque certains députés ont voulu souligner la dimension positive de la colonisation. Ils ont compris que l’enjeu était mémoriel et qu’il touchait à l’écriture et à l’enseignement de l’histoire. L’ambiguïté des concepts est porteuse de tensions. Le débat sur les identités nationales a commencé il y a très longtemps et certaines élites l’ont enfermé dans des concepts défensifs. Pour Doudou Diene, ce qui est en train de se passer est bon. Il parle d’ « accouchement identitaire ». C’est-à-dire que le conflit entre les vieilles constructions identitaires et les dynamiques multiculturelles produit ce discours d’enfermement xénophobique et raciste. Mais c’est la résistance ultime à de nouvelles identités qui se construisent dans les sociétés de manière profonde et qui permet de faire sauter des verrous.

Philippe Mathieu

Je remercie Doudou Diene d’avoir bien voulu réviser le compte-rendu de sa conférence.