Cycle I : « Que peuvent les productions littéraires africaines ? »

2. « Le Sénégal et le Congo : deux pôles littéraires en Afrique »

Présentation

1 Mariama Bâ ; 2 Fatou Diome ; 3 Marie Ndiaye ; 4 Nafissatou Dia ; 5 Bill Kouélany ; 6 Mariama Ndoye ; 7 Khadi Fall ; 8 Ken Bugul ; 9 Aminata Sow Fall.
1 Mariama Bâ ; 2 Fatou Diome ; 3 Marie Ndiaye ; 4 Nafissatou Dia ; 5 Bill Kouélany ; 6 Mariama Ndoye ; 7 Khadi Fall ; 8 Ken Bugul ; 9 Aminata Sow Fall.

A près la première rencontre- débat de ce cycle qui portait sur « La presse comme support de création et de diffusion littéraire », on s’exerce ici à un exercice pratique sur les productions littéraires en considérant deux pôles, le Sénégal et les Congo, tous deux à l’origine, avant les indépendances, de courants littéraires qui rivalisent de dynamisme et d’inventivité. Les intervenants qui ont été sollicités pour les analyser tentent d’en expliciter les spécificités, voire les divergences, qui découlent de l’histoire de ces deux pôles. Lylian Kesteloot, professeur à l’université de Dakar, directeur de recherches à l’Institut fondamental d’Afrique Noire (IFAN) est l’auteur de nombreux ouvrages dont une histoire de la littérature négro-africaine et de transcriptions de littérature orale. Daniel Delas est professeur émérite à l’université de Cergy-Pontoise et président de l’association « Pour l’Etude des Littératures Africaines » (A.P.E.L.A.). Il a consacré ses recherches aux écrivains de la Négritude. Son dernier ouvrage paru est « Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme » (Editions Textuel/RFI, 2009). Nicolas Martin- Granel est agrégé de lettres classiques et diplômé de Sciences Politiques. Il a été enseignantchercheur dans diverses universités africaines. Il a publié des ouvrages anthologiques (Rires Noirs, Guide de littérature mauritanienne) et nombre d’articles critiques sur la littérature africaine, notamment congolaise. Ses recherches actuelles portent sur l’oeuvre et les manuscrits inédits de Sony Labou Tansi dont il est l’éditeur scientifique. Tanella Boni, écrivaine et universitaire, administratrice

Introduction

Littérature africaine
Littérature africaine

En introduction, Tanella Boni rappelle qu’avant de parler de pôles littéraires, le Sénégal et le Congo étaient avant les indépendances deux pôles politiques, culturels, économiques et qu’ils étaient d’importants lieux d’échanges. Elle cite le rôle de Brazzaville dans l’ancienne Afrique Equatoriale Française et celui de Dakar et de l’école Ponty qui a formé des hommes de lettre et des hommes politiques, pas seulement du Sénégal, mais aussi d’autres pays d’Afrique.

Le concept de la Négritude

Lylian Kesteloot © CADE
Lylian Kesteloot © CADE
Lylian Kesteloot qui intervient en premier, regrette que l’analyse ne porte que sur ces deux pôles. Si la littérature y a connu de beaux jours, il ne faut pas oublier le Cameroun, la Côte d’Ivoire qui a eu une période très riche, à l’image du Sénégal avec en particulier un théâtre qui est en train de fleurir de façon significative ; et le Togo qui s’exprime à travers ses romanciers dont la plupart publient actuellement en France.

Le concept de la Négritude

Le Sénégal a une certaine avance du fait du rôle de Senghor, président de la République et initiateur, avec Césaire et Damas, du mouvement de la Négritude. Avant les années 60, les premiers auteurs ont pu être publiés chez « Présence Africaine », maison d'édition fondée en 1947 par Alioune Diop. Quand survient l'indépendance, Senghor établit une sorte de mécénat culturel qui va s’étendre non seulement au Sénégal mais aussi à toute l’Afrique. Il crée une Fondation qui porte son nom ainsi qu'un prix interafricain. En matière d'édition, les NEA (Nouvelles Editions Africaines) sont fondées à Dakar, leur rayonnement s'étend en Côte d'Ivoire et au Togo où sont installés des pôles d'édition portant le même nom. L'existence de cette maison d'édition interafricaine a été un stimulant pour la création littéraire. A partir des années 90, les NEA vont être démantelées. On parlera de NEAS pour le Sénégal et de NEI pour la Côte d'Ivoire. Sont publiés après l’indépendance les grands écrivains sénégalais que sont Cheikh Hamidou Kane, Birago Diop, Boubacar Boris Diop, Cheikh Aliou Ndao, Amadou Lamine Sall qui sont encore aujourd’hui les principaux auteurs sénégalais. Il y a là une période très ouverte et fertile où sont publiés, au Sénégal, des auteurs de toute l’Afrique qui seront accueillis ensuite chez des éditeurs français. Une seconde période s’ouvre sous la présidence d’Abdou Diouf. La priorité accordée au domaine culturel par Senghor va céder la place à une priorité économique avec les mesures de réajustement préconisées par la Banque Mondiale qui imposent des restrictions. La création littéraire maintient sa vitesse de croisière et les auteurs, toujours les mêmes, continuent à publier. Mais on observe une certaine promotion des femmes romancières, dans les En introduction, Tanella Boni rappelle qu’avant de parler de pôles littéraires, le Sénégal et le Congo étaient avant les indépendances deux pôles politiques, culturels, économiques et qu’ils étaient d’importants lieux d’échanges. Elle cite le rôle de Brazzaville dans l’ancienne Afrique Equatoriale Française et celui de Dakar et de l’école Ponty qui a formé des hommes de lettre et des hommes politiques, pas seulement du Sénégal, mais aussi d’autres pays d’Afrique. Lylian Kesteloot qui intervient en premier, regrette que l’analyse ne porte que sur ces deux pôles. Si la littérature y a connu de beaux jours, il ne faut pas oublier le Cameroun, la Côte d’Ivoire qui a eu une période très riche, à l’image du Sénégal avec en particulier un théâtre qui est en train de fleurir de façon significative ; et le Togo qui s’exprime à travers ses romanciers dont la plupart publient actuellement en France. Le concept de la Négritude Le Sénégal a une certaine avance du fait du rôle de Senghor, président de la République et initiateur, avec Césaire et Damas, du mouvement de la Négritude. Avant les années 60, les premiers auteurs ont pu être publiés chez « Présence Africaine », maison d'édition fondée en 1947 par Alioune Diop. Quand survient l'indépendance, Senghor établit une sorte de mécénat culturel qui va s’étendre non seulement au Sénégal mais aussi à toute l’Afrique. Il crée une Fondation qui porte son nom ainsi qu'un prix interafricain. En matière d'édition, les NEA (Nouvelles Editions Africaines) sont fondées à Dakar, leur rayonnement s'étend en Côte d'Ivoire et au Togo où sont installés des pôles d'édition portant le même nom. L'existence de cette maison d'édition interafricaine a été un stimulant pour la création littéraire. A partir des années 90, les NEA vont être démantelées. On parlera de NEAS pour le Sénégal et de NEI pour la Côte d'Ivoire. Sont publiés après l’indépendance les grands écrivains sénégalais que sont Cheikh Hamidou Kane, Birago Diop, Boubacar Boris Diop, Cheikh Aliou Ndao, Amadou Lamine Sall qui sont encore aujourd’hui les principaux auteurs sénégalais. Il y a là une période très ouverte et fertile où sont publiés, au Sénégal, des auteurs de toute l’Afrique qui seront accueillis ensuite chez des éditeurs français.

Une seconde période s’ouvre sous la présidence d’Abdou Diouf. La priorité accordée au domaine culturel par Senghor va céder la place à une priorité économique avec les mesures de réajustement préconisées par la Banque Mondiale qui imposent des restrictions. La création littéraire maintient sa vitesse de croisière et les auteurs, toujours les mêmes, continuent à publier. Mais on observe une certaine promotion des femmes romancières, dans les années 80 à 2000, avec Aminata Sow Fall, Mariama Ndoye, Nafissatou Dia, Khadi Fall…. Dans le même temps, on se préoccupe des langues nationales alors que jusqu’à présent on publiait exclusivement en français. Apparaissent également de nouveaux écrivains locaux (Charles Camara, Mbaye Gana Kébé, Charles Carrère, Abdoulaye Elimane Kane…). Par ailleurs, des Haïtiens installés au Sénégal du temps de Senghor enrichissent la littérature sénégalaise avec des ouvrages sur le Sénégal.

L’élection à la présidence d’Abdoulaye Wade ouvre enfin une troisième période. La priorité est nettement donnée à la politique et la politique culturelle devient chaotique. Les prix disparaissent et les éditions NEAS sont endettées et rien n’est fait pour les renflouer. Parallèlement, le Sénégal multiplie colloques, séminaires qui ne laissent que peu de traces et ajoutent au chaos. Les productions littéraires se raréfient même si les auteurs déjà cités continuent à travailler. Quelques auteurs nouveaux émergent qui écrivent sur le thème des migrations comme Fatou Diome (Le ventre de l’Atlantique), Aminata Zaaria, Khadi Hane, Abasse Ndione, Aminata Sow Fall (Retour au bercail). On assiste actuellement à une sorte de reflux sur des problèmes liés à la vie locale. Citons les livres de Boubacar Boris Diop (Doomi Golo) écrit en wolof et qui a eu un énorme succès, Abdoulaye Elimane Kane, Ken Bugul et même de Cheikh Hamidou Kane qui, vingt ans après, écrit sur le Sénégal. Les ouvrages publiés par les éditions NEAS le sont sur recommandation présidentielle et encensent le régime. On observe par contre une multiplication des essais politiques (comme ceux de Souleymane Jules Diop vendu à 20.000 exemplaires au Sénégal et d’Abdou Latif Coulibaly) écrits par des journalistes ou des hommes politiques qui attaquent généralement le gouvernement ainsi que des essais sociologiques et philosophiques. La littérature sénégalaise est en crise et l’ouverture initiée par Senghor et perpétuée par Abdou Diouf se rétrécit. Il est néanmoins réconfortant de constater que des auteurs continuent à publier des ouvrages qui concernent l’Afrique comme Marie Ndiaye (prix Goncourt 2009) conclue Lylian Kesteloot.

Une " cartographie des cultures " francophones

Daniel Delas © CADE
Daniel Delas © CADE

Daniel Delas reprend à son compte les deux pôles culturels et littéraires que sont le Sénégal et le Congo en essayant de voir s’il peut être établi une sorte de « cartographie magnétique » de l’Afrique francophone dont ces pays constitueraient les deux extrémités. Il n’oublie pas pour autant les autres pays mais formule l’hypothèse que ces derniers relèvent des influences de l’un ou l’autre de ces pôles. Le fleuve qui sépare les Congo ne sépare pas les cultures et D. Delas fait référence au royaume Kongo qui avait une extension plus vaste. De même, on pourrait parler des Sénégal, car dans l’histoire, les imaginaires, les cultures, Sénégal et Mali peuvent être considérés comme appartenant à un ensemble culturel voisin.

Comment caractériser ces deux ensembles sur le plan littéraire ? On pourrait partir, en dehors de l’histoire des deux capitales « rivales » du temps de l’administration coloniale, de la Négritude. Celle-ci est née et s’est développée largement au Sénégal mais avec l’adhésion de beaucoup d’intellectuels de cette aire. Alors que, selon Jean-Baptiste Tati-Loutard, « Le Congo est resté en marge du mouvement de la Négritude, même au temps fort de ce mouvement, autrement dit pendant la période coloniale. La terre congolaise, poursuit-il, a toujours constitué une sorte d’obsession pour nos écrivains, au sens large du terme. Si « Présence africaine » fondée en 47 peut être considérée comme nouvelle revue du monde noir, la création de « Liaisons » (Centre de rassemblement des écrivains et intellectuels congolais entre 1950 et 1960) à Brazzaville fut par contre une entreprise de réhabilitation des valeurs de civilisation spécifiquement congolaise et d’expression par le fait même d’un nationalisme discret dans cette dernière décennie du régime colonial. Pour eux, les valeurs nègres s’inscrivent dans un espace géographique précis. Nous pouvons considérer une telle attitude comme une critique implicite de la Négritude qui au contraire militait pour un panafricanisme et une personnalité nègre qui serait valable pour l’ensemble de l’Afrique… Les Congo sont des pays où on est devant un monde éparpillé. Il s’agit, selon Césaire, « d’une hétérogénéité qui doit être vécue in t é r i eu r emen t comme homogénéité. La tentative, donc, de retour aux sources ancestrales ne pouvait être qu’un échec, (sous-entendu dans l’aire des Congo). Dans leur plongée au coeur de la race, les adeptes de la Négritude n’ont pas pu abandonner la livrée européenne dont ils étaient revêtus au départ ». La critique, en cette fin de citation, devient directe. Cet exemple renvoie à une période historique, celle de la Négritude, mais qui n’appartient pas seulement au passé.

D. Delas évoque ensuite deux cas concrets empruntés au domaine de la littérature populaire : le roman policier. Il y a depuis un certain temps une renaissance du policier africain publié dans « Série noire », « Fayard noir » ou « Serpent noir » et les éditeurs africains, comme « Les nouvelles éditions ivoiriennes », sont souvent « siphonnés » par des éditeurs parisiens lorsqu’ils repèrent un bon titre auquel ils peuvent offrir une diffusion plus grande. Il y a donc une sorte de renaissance. Il est intéressant de comparer les auteurs des « polars » de l’aire sénégalomalienne (Abasse Ndione et Moussa Konaté) pour les plus connus et les romanciers des Congo tels que Achille Ngoye et Bolya. Abasse Ndione est l’auteur de « Ramata » et de « L’honneur des Keita ». L’histoire se passe à la fois à Dakar et dans le pays des Lebou. Ces derniers qui vivaient heureux ont perdu leurs terres au profit du développement de Dakar, et sont en passe de perdre leur mode de vie et leur culture. Le roman est centré sur Dakar mais renvoie souvent au pays Lebou avec de longues pages à caractère ethnographique, sur les traditions, l’histoire de ces peuples installés en bordure de mer et souvent pêcheurs. Mais la pêche ne rapportant plus, ils se transforment souvent en passeurs.

Les romans de Moussa Konaté, Malien, se passent à Bamako, mais les enquêtes explorent souvent le pays profond. A chaque fois, c’est l’occasion de plonger dans cette Afrique que l’auteur présente comme « fondamentale », là où se trouve la véritable âme des Africains telle que se la représentent les Maliens.

Dans les romans congolais, Bolya choisit de faire se dérouler l’action de ses romans au sein de la diaspora congolaise de France, dans une sorte de Congo reconstitué comme à Château- Rouge. Ses romans sont marqués par la violence et les intrigues souvent centrées sur les trafics d’organes. Achille Ngoye a écrit trois romans dont deux se déroulent également dans les quartiers congolais de Paris. L’un d’eux s’intitule « Sorcellerie à bout portant » (Série noire) et se déroule à Kinshasa. Un Congolais de la diaspora est appelé au pays pour les obsèques de son frère, officier mort dans des conditions troubles. Ce roman plonge dans les réalités contemporaines de la RDC.

Alors que les livres sénégalomaliens sont imprégnés d’histoire, les policiers congolais sont davantage centrés sur l’éclatement, la dissémination. Mais il n’y a pas de « polars » que dans ces deux aires, mais ailleurs ils ne sont pas nombreux sauf en pays anglophones et en particulier en Afrique du Sud dont les romans sont très lus, en traduction, en France. Ces romans expriment très bien les réalités de l’Afrique post-apartheid. En Afrique, ce mouvement de renaissance du « polar » est intéressant. Il permet de distinguer ces deux aires en opposition, en distance, en différence. C’est le signe d’une possibilité de mieux comprendre la personnalité spécifique de chacun, conclut Daniel Delas.

Violence et humanisme

Nicolas Martin-Granel © CADE
Nicolas Martin-Granel © CADE

Nicolas Martin-Granel pense qu’il faut revoir cette histoire postcoloniale qui agite la communauté des chercheurs et revenir un peu en arrière sur les différences entre ces deux littératures qui remontent loin. Ces pays ont été abordés à l’époque précoloniale et ils se sont inscrits peu à peu dans une sorte de compétition avec les pays du Nord. Au Congo, la revue « Liaisons » s’est largement diffusée. Elle a constitué un modèle très important d’où a dérivé un phénomène unique : la fratrie, inventée par Sylvain Bemba qui écrivait dans cette revue. La fratrie est une sorte de reconnaissance mutuelle, malgré les différences multiples dans l’histoire mouvementée du Congo. Les écrivains se sont soutenus tout en participant à des débats parfois violents. Cette grande connivence entre eux, qui ne se retrouve pas de l’autre côté du fleuve, est peut-être un des secrets de la vitalité de cette littérature.

Ce qui marque cette littérature, c’est qu’elle s’est élevée contre la Négritude, contre les « professeurs », anti-intellectuelle, en opposition avec Senghor. C’est ce que révèle Sony Labou Tansi qui dit, en substance : " Parmi les ustensiles de polémique qui sont les nôtres, il y a la question de l’appartenance à telle ou telle école. Pour l’Afrique, le point de mire restant l’infortuné M. Senghor avec sa cour et sa Négritude. Pour être franc à ce sujet, quand la Négritude passe dans la rue, j’observe une minute de silence et je me mets au garde à vous. Et quand les miliciens de la polémique me demandent ce que je pense de la Négritude, je réponds « On ne peut pas arrêter d’être Noir ». Et je voudrais qu’en lisant n’importe quel de mes livres, Senghor s’écrie « Ainsi je m’étais trompé de Négritude »".

Ce malentendu entre Senghor et Sony Labou Tansi, aurait peut-être pu être levé s’il n’y avait eu ce rendez- vous manqué lors d’une visite officielle de Senghor à Brazzaville. Ce malentendu vient peut-être de ce « mauvais sang » dont se réclament Tchicaya, Sony Labou Tansi et bien d’autres par rapport à Rimbaud. Il est révélateur que la carte de visite de ce dernier portait à la me n t i o n métier : homme, et à la mention fonction : révolté. Ce qui sépare, c’est la façon dont les peuples se considèrent reconnus ou non comme hommes. Ce que reprocherait Sony Labou Tansi à Senghor, ce sont ses humanités. Il est lettré, de culture gréco-latine, qui pour lui s’incarne dans la violence du symbole. Ces symboles, ce sont par exemple cette tête de singe ou cette boîte remplie d’excréments qu’on attachait aux écoliers qui ne parlaient pas bien le français. C’est un souvenir très cuisant qui se retrouve chez un anthropologue, Joseph Tonda, qui raconte comment la violence des symboles a structuré l’inconscient et les réactions jusqu’à l’époque actuelle. Or ce qui est revendiqué, c’est l’humanité tout court, c’est d’être reconnu comme homme et non comme nègre.

N. Martin-Granel cite un petit opuscule qui lui a été remis par un écrivain congolais moins connu (Dominique Ngoïe-Ngalla). C’est un auteur très proche des humanités senghoriennes. Il est donc étonnant de trouver dans cet opuscule intitulé « Route de nuit », au milieu de mentions sur ce que l’auteur a connu pendant la guerre civile, une diatribe extrêmement dure contre la France. Ce qui revient, c’est le nègre : « La France des Droits de l’Homme qui embarrassent tant les Français aujourd’hui, surtout lorsqu’il s’agit des nègres d’Afrique qu’ils n’ont jamais aimés que comme moyens de production…. Pauvres diables de nègres, vous n’êtes rien que ces stupides sourires des panneaux publicitaires…. Vous n’existez pas, or vous avez sauvé la France…et vive la francophonie, l’assommoir des nègres diplômés en demande de reconnaissance sociale ». Même chez des auteurs comme Dominique Ngoïe- Ngalla, si proche des Lumières, on trouve cette violence qu’on explique par l’histoire, pas seulement de la colonisation, mais par la façon dont on a considéré l’Afrique Centrale par opposition à l’Afrique de l’Ouest avec d’un côté, des sociétés segmentées donc au plus bas degré de l’évolution (syndrome qu’a bien décrit Conrad dans « Au coeur des ténèbres »), et d’un autre côté, des pays qui se sont développés. Le différend va plus loin que cette appellation de nègre qui reste en travers de la gorge, et c’est bien une histoire d’esthétique, comme le révèle un brouillon de lettre adressé par Sony Labou Tansi à Sylvain Bemba : « C’est une honte pour nous, mon frère… mais je crois aussi que cette honte a bien le parfum d’un honneur… Enfin sache, mon frère, que le crime est consommé. Hier soir, j’ai assisté à une conversation qui j’en suis sûr, t’aurait mise hors de toi : un homme qui, à en croire ses diplômes, aurait le droit de s’asseoir sur la tête de nos pères, docteur en latin et grec, m’a donné l’impression d’être ce que j’appelle un intellectuel laissé par la France sur une intrigue brûlante… ». On voit ici le débat sous-jacent à ce clivage : cette honte dont un livre récent dit qu’elle est un sentiment foudroyant tellement plus fort que la tendresse. N. Martin- Granel pense que les auteurs congolais pourraient relever de ce que Deleuze et Gattary appellent la « littérature mineure » à propos de Kafka. Cette proximité du corps et de l’animal nous éloigne de la philosophie senghorienne.

Actuellement, cette veine violente, dans la lignée de Rimbaud, mais aussi d’Arthaud, on la retrouve chez des écrivains qui sont peu publiés comme Dieudonné Niangouna, comédien et dramaturge et Bill Kouélany, connue comme artiste-peintre. De l’autre côté du fleuve, en RDC, citons un jeune poète, Fiston Nasser, actuellement en Allemagne mais qui est originaire de Lubumbashi. Quand on lit ces ouvrages, on y voit une littérature en ébullition qui est loin d’être éteinte, conclut Nicolas Martin- Granel.

Conclusion

Tanella Boni © CADE
Tanella Boni © CADE

Tanella Boni ajoute un commentaire à cette présentation. Comme philosophe, elle se pose la question « Sur quoi travaille-t-on ? ». Cette « cartographie » dont on vient de parler montre bien ce que peuvent nous apporter les productions littéraires en Afrique. Il y a tout dans cette littérature et en particulier l’idée d’une frontière qui n’est pas seulement politique séparant une Afrique de l’Ouest reliée plus directement à une francophonie venant de l’hexagone, et une autre Afrique beaucoup plus violente, plus libre dans ses propos, qui parle plus librement du corps. Personnellement, T. Boni reconnaît avoir été nourri des deux côtés de ces rives.

Le Débat

1 Abdoulaye Elimane Kane ; 2 Amadou Lamine Sall ; 3 Achille Ngoye ; 4 Boris Diop ; 5 C. Hamidou Kane ; 6 J.-B. Tati-Loutard; 7 Sony Labou Tansi ; 8 Léopold Sédar Senghor ; 9 Dominique Ngoïe-Ngolla ; 10 Dieudonné Niangouna ; 11 Moussa Konaté ; 12 Tchicaya
1 Abdoulaye Elimane Kane ; 2 Amadou Lamine Sall ; 3 Achille Ngoye ; 4 Boris Diop ; 5 C. Hamidou Kane ; 6 J.-B. Tati-Loutard; 7 Sony Labou Tansi ; 8 Léopold Sédar Senghor ; 9 Dominique Ngoïe-Ngolla ; 10 Dieudonné Niangouna ; 11 Moussa Konaté ; 12 Tchicaya

Quelqu’un fait remarquer l’absence de la parole des femmes dans les premières années de la production littéraire africaine.

L. Kesteloot répond que les femmes ont pris effectivement 10 à 15 ans de retard mais que c’est un problème d’école. Le premier baccalauréat féminin date des années 50. A l’époque de l’indépendance, le plus haut diplôme féminin était institutrice.

Mariama Bâ a un rôle fondamental dans le monde de l’écrit sénégalais. Comment trouvez-vous sa position, notamment par rapport aux débats féministes ?

Son rôle est effectivement important ; elle aborde des problèmes politiques et sociaux et traite de la polygamie aussi bien en Afrique de l’Est qu’en Afrique de l’Ouest dans son ouvrage « Une si longue lettre ».

A l’Est, rien de nouveau ? La RDC sera bientôt le premier pays francophone . Il semble que la France a pris la mesure de l’avenir et qu’elle n’en est plus à favoriser « une certaine francophonie de l’Ouest ».

D. Delas reconnaît que la France a beaucoup favorisé la francophonie de l’Ouest. Mais cela appartient maintenant au passé. Il est évident que l’intérêt de la France pour les pays du Centre et de l’Est est lié à la richesse de leur sous-sol. Mais ce n’est pas la France qui va renverser ces pôles et remettre en question des ségrégations culturelles qui se sont faites à partir de données spécifiques. T. Boni parlait des théories post-coloniales. Une des grandes idées est qu’il faut favoriser ceux qui n’avaient pas la parole, les regards qui viennent d’en bas et remettre en question l’hégémonie des discours dominants. Un autre thème associé important est qu’il faut différencier et ne plus avoir un regard qui assimile tout. L’Afrique en général, ça n’existe pas pour D. Delas. L’époque est à la différence et ce n’est pas à la France de changer de politique mais aux gens des pays d’affirmer leur différence en prenant bien conscience qu’il n’y a plus d’autorité générale.

Tchicaya U Tam'si et Sony Labou Tansi avaient, parmi d’autres jeunes écrivains, cherché à marquer leur différence avec l’idéologie d’une Négritude qui comportait des nuances avec Senghor, Césaire, Damas. Y a-t-il une rupture entre ces deux écrivains qui revendiquaient leur Congolité vis-à-vis de Senghor, un humaniste contemporain qui a « patronné » la poésie de ses cadets ?

L. Kesteloot indique que quand Tchicaya a écrit ses premiers textes, Senghor les a dédicacés, reconnaissant en lui un grand poète de la Négritude. En fait cette dédicace ne semble pas avoir plu à Tchicaya qui cherchait à affirmer une indépendance que Senghor tentait de noyer. Cette dédicace a d’ailleurs disparu des rééditions suivantes. La colère n’est pas spécifique aux Congolais, c’est aussi celle de Césaire, Damas, et même Senghor ; c’est la chose la mieux partagée dans la Négritude, en réaction au regard du Blanc. Mais le Congolais a senti quelque part dans le regard français une certaine péjoration de sa personne par rapport aux Africains de l’Ouest. Ce qui fait la grande différence entre les littératures de ces deux pôles, c’est un environnement, avec une littérature de savane d’un côté, et une littérature de forêt de l’autre, les perceptions du monde, de la terre et de la nature étant différentes. N. Martin-Granel précise qu’entre Tchicaya et Sony Labou Tansi, les débats ont été poussés très loin. Le fond du différend était bien la question de l’identité et la façon dont on la retrouve dans leurs oeuvres. Tchicaya, contrairement à Sony Labou Tansi, affirme qu’il faut couper le cordon et ne jamais remonter aux sources. C’est un débat feutré, tout en nuances, complexe. Ils s’opposent par rapport à la Négritude mais pas contre Senghor rappelle L. Kesteloot. Celle-ci se dit en désaccord avec D. Delas lorsqu’il dit que l’Afrique en général n’existe pas. Les écrivains de la nouvelle génération qui écrivent dans la « Revue Noire » prennent position par rapport aux anciens en s’identifiant comme Africains et parlent du monde noir, de la diaspora, de l’Afrique.

D. Delas intervient à son tour en indiquant que la littérature coloniale a aussi inventé une Afrique avec tous les clichés de l’époque. Mais si on admet que la Négritude n’est pas une rupture totale et radicale, on peut aussi dire que la vision qu’elle donne d’une Afrique est liée à des options essentialistes. Quand on parle du Congo, on se trouve beaucoup plus devant une crédibilité qu’on pourrait accorder à cette généralisation qui se cache sous l’emploi du mot « Afrique ». La pensée va dans le sens de la revalorisation d’une Afrique qui serait largement liée à la connaissance des cultures et des civilisations traditionnelles. Chez les peuples de la forêt, les civilisations n’ont pas fonctionné de la même manière. Alors faut-il garder le terme ?

De nombreuses questions portent sur la place de la langue française et sur celle des langues locales.

Sony Labou Tansi a souvent écrit en langue locale mais L. Kesteloot n’a pas trouvé de manuscrits écrits en kikongo à part quelques poèmes. Dans tous les pays, on a voulu alphabétiser en français. Les langues locales ont été écartées au prétexte qu’il y a trop de langues en Afrique et que cela aurait révélé les clivages ethniques. Aujourd’hui, c’est un handicap. L’Afrique anglophone a réussi à le faire et pourtant elle n’est pas plus « tribalisée » que l’Afrique francophone. Quand Boubacar Boris Diop écrit son livre « Doomi Golo » en wolof, il est lu. Concernant la littérature peule, elle a fait l’objet d’un numéro dans « Etudes littéraires africaines ». Il s’agit de traduire et faire connaître la littérature traditionnelle et ensuite de voir si les gens se mettent à écrire dans cette langue. T. Boni indique les traductions faites par les missionnaires, en particulier à Madagascar où ils ont publiés des petits manuels de proverbes malgaches, en les adaptant à la morale chrétienne.

L’analphabétisation est-elle la cause de la non écriture en langue du pays ?

Les tentatives d’enseignement en langues vernaculaires, comme au Burkina-Faso, ont été des échecs. C’est un problème très complexe. Il faut qu’il y ait une littérature, et le poids de la francophonie est encore très fort. Se pose aussi la question du public, du marché. Il y a 30 ans, des injonctions très fortes venaient des universitaires visant à réhabiliter les langues locales, mais eux-mêmes écrivaient en français. Pour Sony Labou Tansi, le problème, c’est la littérature, ce n’est pas la langue. Toute la question est de savoir comment rester soi-même dans un univers mondialisé. Tout un travail est fait pour retranscrire l’oralité ; les contes, les chansons. T. Boni indique qu’un travail pertinent est fait sur les langues dans la chanson dont les traductions sont très difficiles pour qu’il n’y ait pas perte de sens. Mais celles-ci sont un instrument essentiel pour le dialogue des cultures.

Philippe Mathieu

Je remercie Tanella Boni d’avoir bien voulu porter un oeil critique sur ce texte. P. M.

Vous pouvez consulter sur Internet :
Librairie Soumbala : http://soumbala.com/
Femmes écrivains:http://aflit.arts.uwa.edu.au/FEMEChome.html