Cycle I « Que peuvent les productions littéraires africaines ? »

1. « La presse comme support de création et de diffusion littéraire »

Présentation

De gauche à droite: B. Sall, B. Mongo-Mboussa, T. Perret et N. Philippe. © CADE
De gauche à droite: B. Sall, B. Mongo-Mboussa, T. Perret et N. Philippe. © CADE

La séance de ce soir ouvre le cycle 2009-2010 des réunions débats de la CADE qui s’efforceront de répondre à la question posée par le titre même du cycle « Que peuvent les productions littéraires africaines ? ». Partout dans le monde, la presse joue un grand rôle dans la vie de la littérature. En Afrique, la situation est ambiguë, car la production littéraire naît autant, sinon plus, en Europe ou aux États-Unis qu’en Afrique.

Le système médiatique joue plusieurs rôles à la fois : instance de légitimation, passerelle entre l’écrivain et le public, plateforme sur laquelle livre et écrivain acquièrent leur visibilité. En Afrique, la presse est peu présente dans ces différentes fonctions. Pourquoi ?

En dressant un état des lieux de la situation de la littérature africaine, les intervenants expliqueront cette lacune.

Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et professeur d’université, animera la réunion, qui a été préparée par Tanella Boni et Denyse de Saivre. Avant le débat avec la salle, interviendront successivement :
Thierry Perret, journaliste à Radio France internationale (RFI), Babacar Sall, enseignant, sociologue, écrivain, directeur de publication à L’Harmattan et Nathalie Philippe, rédactrice en chef de la revue Cultures Sud, dépendant de la Coopération.

La presse privée n’est pas au rendez-vous

Thierry Perret © CADE
Thierry Perret © CADE

En ouvrant la rencontre, Boniface Mongo-Mboussa constate que lorsqu’on parle de littérature africaine, on se focalise essentiellement sur l’auteur. Or dans la vie littéraire trois éléments interviennent : l’auteur, l’éditeur et la réception par la presse et le lecteur. Nous allons nous intéresser à ce dernier aspect. Comment la littérature est-elle reçue, comment est-elle diffusée, comment est-elle promue ? En la matière RFI a été une sorte de mécène en instaurant le « Concours théâtral » qui a révélé de grands écrivains et le « Concours de la nouvelle » qui a fait apparaître de jeunes auteurs, ainsi qu’en suivant constamment l’actualité en la matière.

La presse privée n’est pas au rendez- vous

Existe-t-il un « marché » pour la littérature africaine, en France, en Afrique ? s’interroge Thierry Perret et la situation est-elle la même dans les zones francophone et anglophone, voire lusophone ? Dans tous les cas on ne peut globaliser, chaque pays ayant ses particularités. En fait les lieux de diffusion privilégiés sont en Europe et pour les écrivains francophones en France, qu’ils soient confirmés ou débutants. Le « marché » constitué par ces lieux de diffusion et lieux de pouvoir avec un lectorat accessible, informé de ce qui se passe dans le domaine littéraire et culturel, ne se rencontre pas en Afrique. Ici, en outre, le pouvoir d’achat est faible et il faudrait essayer d’y adapter les coûts de production. Toutefois un lectorat existe, si l’on regarde l’évolution de la presse, mais elle est devenue davantage politique. C’est la presse privée apparue dans les années 90 avec le pluralisme, lié à une relative démocratisation de la vie publique. Précédemment la presse d’État accordait sa place à la culture, c’était une forme de valorisation du pays et donc du gouvernement. Cette presse existe toujours, avec un assez bon profil de quotidien généraliste, et elle s’intéresse toujours à la vie littéraire.

La presse privée connaît des contraintes financières qui l’amènent à un certain opportunisme et à privilégier la politique. En matière culturelle, on peut dire que son rôle est mince voire inexistant. Cela tient à son statut. Le financement de base ne vient ni des lecteurs ni de la publicité. Elle doit donc s’adapter aux structures politiques et institutionnelles locales pour trouver des sources de revenus, au moins pour survivre. Le souci d’élargir son lectorat avec des rubriques non rentables, comme la culture, n’est plus prioritaire. Apparaî t par foi s une sor te de « mercenariat culturel » : les articles étant financés par les organisateurs des manifestations, ce qui est, alors, à la fois pervers et aléatoire. Telle est la situation aujourd'hui, conséquence d’un système é c o n omi q u e biaisé. Elle changera. Déjà certains journaux font un effort pour donner une place à la culture, mais souvent sans les moyens techniques nécessaires. On le voit un peu au Sénégal, qui a toujours été à la pointe en ce domaine.

On constate finalement que la structure économique de la presse en Afrique ne lui permet pas de jouer son rôle d’animateur culturel, ce qui pénalise grandement l’existence même de la vie littéraire sur le continent.

Les mutations

Babacar Sall © CADE
Babacar Sall © CADE

Babacar Sall insiste d’emblée sur les mutations de la vie littéraire qui jouent sur la place des écrivains dans la société et qui interfèrent sur la production littéraire et sur le marché de la littérature. C’est une problématique qui concerne autant la littérature que la politique et qui n’a pas encore fait l’objet d’étude ou d’analyse spécifique.

La plus importante est la mutation du fait littéraire lui-même : est-ce de la littérature, de la para-littérature ? L’événementiel prend sa place au travers des sites web. Il apparaît aussi dans le contenu littéraire au détriment de l’imaginaire. De nouveaux auteurs font surface, ce sont les journalistes, qui produisent ce que l’on pourrait appeler de la para-littérature. En fait le livre se porte très, très bien. Il parle de la vie réelle, de faits concrets, de détournements de fonds publics, de malversations… Il y a ainsi une mutation de la thématique littéraire. Ces ouvrages politiques sont attendus par un large public. Ils se vendent par milliers d’exemplaires en quelques jours, à Paris aussi. Ce qui montre un changement dans les demandes et les habitudes de lecture.

L’autre mutation est celle de la structure de la diffusion. Les libraires ne présentent pas ceux de ces livres qui s’affichent comme un contre pouvoir. Le déclin du livre littéraire d’imagination est dû à ce qu’il s’éloigne de la réalité. Il y a aussi une démission des universitaires par rapport à la vie publique et à la fonction politique.

Le marché du livre diffère selon les pays. Chez les anglophones, il se porte très bien. Des multinationales britanniques du livre ont des succursales en Afrique, elles jouent la promotion des auteurs. La littérature enfantine aussi se porte bien. Il y a d’ailleurs des coéditions Tunisie, Guinée, Côte d’Ivoire. A la foire nationale du Zimbabwe, au début 2009 - sur les 100 livres les plus lus en Afrique, douze ont été sélectionnés : très peu en français. Est-ce une question de langue ou bien y a-t-il une politique publique plus rationnelle et plus efficace en zone anglophone ?

L’édition africaine en France rencontre aussi des difficultés dues à la dépendance vis-à-vis du pays excolonisateur. Les critiques des universitaires sont dévalorisantes. C’est un obstacle psychologique. En fait les auteurs ne se sont pas appropriés leur identité.

Autres obstacles : la censure et l’autocensure par les libraires et les circuits de diffusion ; la déscolar isation qui entraîne une baisse du niveau de compréhension et donc d’appétit de lecture.

Par ailleurs l’oeuvre littéraire doit être portée par une langue, sa langue nationale. Or ces langues sont très peu valorisées au niveau des institutions, des écoles, des écrivains. Peu d’entre eux cherchent à se prévaloir de leurs origines. Pour la première fois, un livre écrit en wolof a été traduit en français. Pour qu’une grande littérature soit reconnue au niveau international, elle doit s’articuler avec une langue. Les musiciens ont montré le chemin pour cette reconnaissance. Dans les sociétés africaines de chasseurs, on leur demande de ramener du gibier et de ne pas oublier la mémoire du chemin du retour. Cette mémoire est valable pour la littérature.

« Cultures Sud » sur le Net

Nathalie Philippe © CADE
Nathalie Philippe © CADE

Rédactrice en chef de « Notre Librairie », devenue « Cultures Sud », Nathalie Philippe présente sa revue. Crée en 1969, elle a fait un travail pionnier avec un souci de découverte dans le domaine littéraire, en Afrique, dans les Caraïbes et en Océan Indien. Elle présentait ce qui était publié au Nord, mais aussi des oeuvres diffusées uniquement au Sud. Certains numéros étaient consacrés à une littérature nationale, d’autres à des auteurs. Et tous les grands noms y ont figuré. L’aventure de « Notre Librairie, Cultures Sud », c’est 40 ans d’engagement au service de cette littérature. Cela correspondait à une volonté politique de la France pour une diffusion mondiale.

Aujourd’hui, changement de politique. La formule papier n’existe plus. Il faut être mieux identifié en France et ailleurs. Dès demain - et c’est un effet d’annonce - nous mettons en ligne un site Internet (1), traduction la plus fidèle sur la toile, de tout ce savoir faire, de toutes ces littératures. Le site comportera des notes de lecture, des dossiers thématiques, moins conséquents mais plus interactifs et la plupart des rubriques traditionnelles. On y traitera bien sûr de la création et on aidera à l’occasion les nouveaux écrivains à trouver des éditeurs. On sera ainsi présent sur les portables. La formule veut répondre à de nouvelles attentes et aussi toucher un nouveau public, puisqu’elle sera accessible à tout le monde.

Parallèlement, nous lançons en ligne une base de données, la plus exhaustive possible sur les ouvrages publiés en Afrique, dans le pourtour méditerranéen et en pensant aussi à la francophonie. L’objectif est de recenser tout ce qui a été publié. C’est un travail de fourmi à l’intention des chercheurs et de tout public curieux.

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(1) http://www.culturessud.com

Débat

Le public de la salle
Le public de la salle

Les questions du public ont amené des réponses et suscité des réactions sur des thèmes différents. Réponses et réactions sont regroupés ci-après par thème.

La littérature populaire

Le roman policier africain représente au Nigeria une véritable industrie. Les trames sont différentes de celles des ouvrages occidentaux. Il peut s’arc bouter sur les centaines de films policiers produits sur place et que l’on trouve sur les marchés dans les autres pays. Au Mali, selon T. Perret, il n’y a pas de marché pour le roman policier. Alors qu’il y a une culture très riche à faire valoir ; il regrette que la circulation de l’écrit soit dérisoire, encore que les livres en français se vendent assez bien. C’est une difficulté majeure pour la littérature populaire, parce qu’il n’y a pas de lieu où l’on pourrait se rencontrer et s’informer. Ce n’est pas le cas en Afrique de l’Est où cette littérature est florissante, mais rédigée en swahili, langue que les Anglais ont transcrite il y a longtemps et qui est très pratiquée oralement et par écrit. La presse existe aussi et diffuse la langue. Il y a en fait un marché en swahili … mais pas en wolof. La question de la langue ne se pose pas en tant que telle, mais parce que, justement, le « marché » n’existe pas. Par contre, dit N. Philippe, en Côte d’Ivoire la collection « Adoras » publiée par les Nouvelles Éditions Ivoiriennes, est un exemple de réussite éditoriale, dans le style de la collection Harlequin.

Internet

Pour « Cultures Sud » le passage au web était un problème de coût : mourir ou rebondir. Malheureusement il est vrai, le public africain est peu équipé, même si l’usage progresse. J’aurais préféré, dit N. Philippe, un tirage papier minimum pour assurer la transition à l’intention d’un certain public. Le site est conçu pour être facilement accessible, même en bas débit. Le tirage de la revue était de 10.000 exemplaires, dont la moitié en Afrique, diffusée par les ambassades et centres culturels. Il n’y a jamais eu plus de 350 abonnés. T. Perret précise que « Africultures » aussi est passée à Internet, en conservant le principe d’une édition papier. Le site propose des services dans les domaines littéraire et artistique. En général ceux qui lisent les journaux regardent le web, qui pourrait devenir un média culturel privilégié, surtout là où les médias classiques sont défaillants. Apportant des services, Internet devient plus utilitaire. On constate par ailleurs que, sauf au Sénégal peutêtre, beaucoup de sites qui traitent de culture, viennent de la diaspora, ce qui est une forme d’extraversion. T. Perret conclut que ces nouvelles technologies n’élimineront pas la presse écrite ni le livre, qui conserveront leurs spécificités.

Olympe Bhély-Quenum, écrivain cité par B. Mongo-Mboussa, veut redonner leur place aux écrivains et à la critique littéraire. C’est un métier d’écrire en dehors de l’actualité, dans le domaine du récit et de l’imaginaire. Le journalisme aussi est un métier, mais différent. Il faut se construire un statut, la critique peut y aider, c’est une nécessité.

Les blogs, qui se multiplient en Afrique, assurent une valorisation des auteurs, des journalistes aussi dans certains cas. Ils peuvent être un lieu d’échange et de critique littéraire, car il est important de savoir ce que pense le lectorat. Mais ce serait aussi une forme de « starisation » assez stérile.

L’action des médias

RFI et l’Afrique sont dans une relation médiatique ambiguë, dit T. Perret. C’est la voix de la France et aussi, par un phénomène d’appropriation, c’est la voix de l’Afrique. RFI a montré une volonté constante de promotion de la culture dans les années 75 / 80. Les « Concours » ont fait surgir des talents. Mais depuis une dizaine d’années, l’information gagne sur la culture et dans celle-ci la partie française domine. Des programmes ont disparu. On parle peu de ce qui se passe en Afrique, faute d’information ? ou peutêtre à cause d’instructions limitatives ? La para-littérature, dont parlait B. Sall, n’a jamais été mentionnée. Ailleurs dans la presse en général, la liberté n’apparaît pas totale. Dans l’esprit de la francophonie, la culture devrait occuper une place importante. Couvrant toute l’Afrique de l’Ouest et du Centre, RFI est irremplaçable, à côté de médias brimés par l’étroitesse des marchés nationaux. Une certaine régionalisation serait souhaitable.

B. Mongo-Mboussa demande s’il ne faudrait pas créer une Foire littéraire francophone comme au Zimbabwe. « Étonnants voyageurs » de Bamako rapprochait les auteurs du public. Quant au passage de l’imaginaire à l’événementiel, ne serait-il pas une tendance générale, qui ne serait pas liée à l’Afrique ?

Dans les villes les jeunes sont passés directement de la civilisation de l’écrit à celle de l’image. C’est, selon B. Sall, l’échec abyssal de l’institution politique, de la formation des enseignants. Dans les librairies « par terre », dit-il, on achète les livres des auteurs qui racontent des histoires de la vie courante et qui traitent de « politique », alors que les politiciens négligent les problèmes de chacun. Mais les maisons d’édition ne reconnaissent pas ce type d’ouvrage ; en effet ils ne reçoivent pas de prix littéraires. Or ils sont demandés. C’est le même besoin qui assure le succès du théâtre populaire.

Au Sénégal, Lylian Fongang Kesteloot, universitaire, tient à assurer que les événements culturels sont relayés par la radio et la télévision. Des librairies lancent des débats animés par un professeur d’université. Les critiques ne sont pas l’oeuvre de journalistes, mais d’universitaires. Les journalistes d’ailleurs seraient-ils compétents ? Des stages de formation sont organisés à leur intention, même si la formule est, selon les intervenants, inadaptée.

Les langues locales

Il y a partout une demande de lecture, mais pas forcément en français, dit B. Sall. Ainsi au Sénégal, il y aurait 20 % de « francophones », mais 7 à 8 % seulement « parlent » le français. Le wolof est plus répandu. En fait, c’est un pays partiellement francophone. Dans de nombreux États, notamment en Côte d’Ivoire, se crée une nouvelle langue française associée à des langues locales. C’est une alchimie qui pourrait donner lieu à une écriture dans un langage connu. Beaucoup d’écrivains appartenant à la diaspora, ont peu d’ancrage dans leur pays et n’ont donc pas besoin de s’imposer en Afrique. B. Sall pense que l’essor de la littérature africaine n’est pas une question de moyens, mais un problème de volonté politique. Les relations d’externalisation de l’Afrique supposent une culture de qualité. Elle doit s’exprimer dans ses langues, qui dessinent son imaginaire. L’usage des langues locales n’est pas un enfermement, mais une ouverture avec sa personnalité. Il faut être fier de sa langue, pour accueillir les autres. La persistance dans la langue française entretient l’Afrique dans le sousdéveloppement.

Christian Valantin, homme politique sénégalais, clôture la réunion sur le thème récurrent des « langues nationales ». Il sent un frémissement dans la position française. En effet la scolarisation en Afrique a toujours été pratiquée uniquement en français. Or la démocratisation a multiplié le nombre d’élèves et la scolarisation se dégrade, les enseignants n’étant pas suffisamment formés pour enseigner correctement le français. Dès lors, les langues locales gagnent du terrain, mais elles ne sont pas encore assez reconnues pour que les écrivains s’appuient sur elles. Dans l’esprit de la charte de la diversité culturelle de l’UNESCO, la France lance des expériences de pluralisme linguistique dans la scolarisation en Afrique francophone.

Denyse de Saivre et Robert Ginésy