Cycle « Lieux et territoires de mobilisation des ressources futures»

6. « Les échanges ville-campagne et le réaménagement des territoires »

Sommaire

Présentation

Un développement croissant des petites villes. Source WALTPS Document PPT J.-L. Chaléard
Un développement croissant des petites villes. Source WALTPS Document PPT J.-L. Chaléard

Cette sixième rencontredébat du cycle qui nous a entraînés du village africain à la cité africaine en passant par les terroirs comble un vide : c’est celui de l’articulation entre la ville et la campagne, deux pôles souvent étudiés de manière cloisonnée, ce qui ne permet pas d’appréhender les dynamiques d’échanges entre ces milieux dont dépend leur développement. On s’intéressera ici aux influences réciproques entre l’urbain et le rural et aux effets de ces synergies sur la structuration des territoires et les changements sociaux.

Cette rencontre-débat a été préparée et présentée par Philippe Mathieu qui a fait appel à trois spécialistes qui ont travaillé sur ce sujet . Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne, professeur émérite de l’université Paris 7, Jean-Louis Chaléard, géographe, professeur à l’université Paris 1, et Jean-Fabien Steck, géographe, maître de conférences à l’université Paris X-Nanterre.

Un regard d'historienne sur l'interdépendance ville-campagne en Afrique subsaharienne

Catherine Coquery-Vidrovitch © cade
Catherine Coquery-Vidrovitch © cade

Première idée fausse : il n’y avait pas de ville avant la colonisation

Catherine Coquery-Vidrovitch a consacré son exposé à la diffusion des modèles d’interdépendance entre la ville et la campagne dans une optique historique. Tout d’abord elle dénonce une première idée fausse qui est qu’en Afrique il n’y avait pas de villes avant la colonisation. Ainsi, C. Coquery-Vidrovitch, qui souhaitait visiter le site archéologique de la ville forteresse de Great Zimbabwe (12e au 15e siècle), cite un conseiller culturel qui lui soutenait que la ville avait été implantée par les Arabes venus de l’Océan Indien alors que ceux-ci n’avaient jamais atteint cette région. En fait, l’abandon de cette ville au milieu du XVème siècle met en lumière les fortes interrelations entre les villes et les campagnes : à un moment donné la ville avait tellement grossi – du fait de l’exploitation de l’or – que la région environnante, dominée par l’agropastoralisme, n’a plus pu satisfaire les besoins de la population urbaine. La société politique a donc décidé de quitter les zones stérilisées par l’homme pour réinstaller la population 250 km plus au nord. Toujours pour illustrer cette forte interrelation ville-campagne, C. Coquery-Vidrovitch cite l’exemple de Djenné-Djeno. Cette ville, mise à jour par les archéologues dans la boucle du Niger, s’est développée de 250 ans avant J.-C. au IXe siècle après J.-C. Elle a atteint une population d’environ 10.000 habitants, soit une dimension comparable à celle des grandes villes médiévales occidentales. Elle a disparu avec l’arrivée des Arabo-musulmans qui vraisemblablement n’ont pas voulu s’établir sur un site païen.

L’intervenante souligne le fait que le concept de la ville doit être compris en fonction des sociétés et du contexte historique. Cependant, les historiens ont défini la ville en tant que :

  1. lieu de résidence où toute la population ne vit pas de l’agriculture ;
  2. sur le plan spatial et humain, un regroupement caractérisé par une densité de population nettement élevée.

Deuxième idée fausse : la ville n’est que le lieu du politique et du religieux

Dans cette société majoritairement rurale composée de paysans et d’éleveurs, la ville était approvisionnée à trois échelles différentes que le site de Djenné-Djeno a permis de décrypter : à l’échelle locale, par les jardins, à l’échelle régionale par les cultures, et à l’échelle intercontinentale par la circulation sur le fleuve Niger. Il ressort des exemples précédents que dans l’ancien temps, en Afrique subsaharienne, les campagnes ont été exploitées partout où les villes ont existé. Dès le début, pourtant, le rapport entre ville et campagne a été complexe : la domestication de l’agriculture a permis la génération d’un surplus agricole pour approvisionner la ville tandis que cette dernière a créé les conditions pour impulser l’innovation agricole.

Alors qu’il peut y avoir des campagnes sans villes, l’inverse n’est pas viable – au moins dans les sociétés pré-industrielles. Les activités non agricoles des villes sont le politique et l’exercice du pouvoir qui interagissent avec la religion et le commerce. Elles ont toujours dominé leur arrière-pays. Il n’y a pas de ville sans marché d’approvisionnement puisqu’il faut bien nourrir ceux qui ne produisent pas.

C. Coquery-Vidrovitch prend l’exemple d’une ville particulièrement bien étudiée, parmi des milliers d’autres : la ville de Foumbam au Cameroun, capitale du royaume Bamoun à la fin du XIXème, début du XXème siècle. Cette ville était organisée autour du palais royal qui était entouré des enclos des princes et des dignitaires d’où partaient des pistes vers la campagne. Chaque chef de maisonnée s’approvisionnait auprès de ses dépendants dans la campagne qui venaient en ville échanger leurs biens contre les bienfaits du prince notamment quand l’organisation de la société était rythmée par la guerre, les dépendants étant très souvent réquisitionnés pour lutter contre les voisins en saison sèche, la saison des pluies étant consacrée aux travaux des champs. On est ici face à un schéma répandu partout jusqu’à la fin du XIXème siècle. Dans cette époque lointaine, le lien entre la ville et la campagne est à la fois politique et économique, l’intervenante dénonçant au passage une autre idée fausse selon laquelle la ville ancienne n’aurait été qu’un centre politique et religieux mais pas un centre économique. Il ne faut pas oublier que les allers et retours ville-campagne font aussi de la ville un centre de métissage culturel, et donc un creuset d’évolution culturelle en Afrique ancienne comme ailleur.

L’arrivée des colonisateurs

À leur arrivée, les colonisateurs ont choisi des villes, reprenant souvent celles qui étaient déjà établies dans des endroits stratégiques, laissant péricliter plus de villes qu’ils n’en ont créées, certaines d’entre elles retournant à l’état de village, n’ayant plus ni fonctions économiques, ni fonctions politiques. Ce qui change avec la colonisation, c’est la modification de l’espace et des réseaux des villes. Alors qu’auparavant, en Afrique de l’Ouest, les villes s’alignaient d’Est en Ouest, la colonisation a rendu la côte utile consolidant désormais les réseaux Nord-Sud. Le colonisateur renforce le rôle des villes et leur interdépendance, mais la campagne reste encore dominante.

De nos jours, les villes et les campagnes restent liées. La misère urbaine reflète la misère des campagnes. Mais la ville n’est pas le « mal absolu » ; au contraire, elle est le recours en particulier à travers le secteur informel dans lequel les femmes, notamment, investissent massivement. Dès lors, C. Coquery-Vidrovitch souligne que les deux espaces doivent se développer, la campagne pour assurer son autosubsistance alimentaire, et la ville qui est le marché majoritaire.

Dynamiques territoriales en Afrique subsaharienne

Jean-Louis Chaléard. © cade
Jean-Louis Chaléard. © cade

En introduction, Jean-Louis Chaléard présente la basilique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire) qui illustre à quel point l’urbanisation est marquée par le pouvoir politique qui a transformé un village en ville. Quand on parle de ville et de campagne en Afrique, les choses ne sont pas simples. Il souligne que l’urbanisation est une des grandes transformations depuis quelques décennies qui a changé le visage d’un continent resté longtemps très rural et affecté les campagnes. Il rappelle les théories opposées qui, pour les unes considèrent la ville comme centre de progrès, ou pour les autres, comme lieu de perversion et d’extraversion (copie inappropriée de modèles sociaux). Les études récentes insistent davantage sur la complexité des relations ville-campagne et sur les synergies. J.-L. Chaléard propose d’aborder successivement la croissance urbaine, les synergies ville-campagne et la diversité des situations dans ce grand continent.

Une croissance urbaine dans une Afrique longtemps rurale

Pour illustrer son exposé, J.-L Chaléard rappelle quelques chiffres indicateurs, tout en signalant des divergences entre les sources et l’hétérogénéité conceptuelle. Alors qu’en 1950 la population urbaine représentait 11 % du total, elle a connu depuis des taux de croissance de 5 à 10 % selon les Etats et en 2005 le pourcentage était de 35 %. En outre, si en 1940 six villes comptaient plus de 100.000 habitants, en 2005 une trentaine de villes avait plus d’un million d’habitants. Cependant, il faut souligner que depuis les années 1980, la croissance profite surtout aux petites villes et aux bourgs ruraux. Il s’agit ici de localités qui bénéficient des avantages du village - faible coût de la vie, accès au foncier, facilités d’approvisionnement, embauche facile, etc. - mais d’un minimum d’équipements urbains.

Contrairement à une idée répandue, cette diffusion généralisée du modèle urbain n’a pas entraîné un abandon des campagnes. Celles-ci comprenaient 149 millions d’habitants en 1960 contre 450 millions aujourd’hui soit un triplement de cette population, malgré les départs. Ceci s’explique par des taux élevés de natalité (3 % par an) dans les zones rurales. On peut constater par ailleurs une très grande complexité des mouvements entre ville et campagne avec des mouvements entre les campagnes et les villes et entre villes de tailles différentes. Dans certains cas, on a pu observer des mouvements d’exode urbain et de retour à la terre des citadins dans des contextes politiques troublés comme en Côte d’Ivoire et en RDC. En guise d’illustration, J.-L.Chaléard cite le cas des enfants d’un citadin - agriculteur qui, résidant et travaillant à Nairobi, se déplaçait régulièrement à la campagne où ses enfants étaient scolarisés, les coûts d’éducation y étant inférieurs. Beaucoup de citadins gardent un pied à la campagne et de fortes relations avec leur village d’origine sous différentes formes : envoi d’argent et, dans certains cas et de plus en plus, investissements fonciers. Cet attachement à la terre est marqué à Madagascar, notamment par le retour ultime à la terre des ancêtres des populations désormais urbanisées dont les tombeaux révèlent, par leur architecture citadine et leur décoration, la transformation.

Des synergies villes-campagnes

En général, en ville, les comportements sont plus à analyser en termes de recomposition urbaine de pratiques rurales que de ruptures. C’est le cas pour l’alimentation pour laquelle il n’y a pas de rupture entre la ville et la campagne, au moins à l’échelle globale. Si souvent le fonds de l’alimentation change peu, les populations urbanisées consomment plus de riz, plus de produits industrialisés et grossissent la demande de produits locaux - manioc, attiéké - en dépit des importations. Le cas de l’attiéké (semoule de manioc) est intéressant car ce plat des campagnes, né dans le Sud-Est de la Côte d’Ivoire, a été diffusé en ville et est revenu dans des campagnes où il n’était pas consommé auparavant. On assiste à une transposition des pratiques rurales.

Bien souvent, les campagnes les plus prospères sont celles qui sont les mieux reliées aux centres urbains, qui sont situées dans les régions les plus urbanisées, souvent les régions littorales du Golfe de Guinée, là où on a développé le café, le cacao. Le développement de l’économie de plantation a favorisé le développement urbain qui à son tour a permis le développement des campagnes.

Dans l’agroalimentaire, les synergies entre les villes et les campagnes se transforment. Alors qu’auparavant les économies de plantation avaient favorisé le développement urbain, depuis les années 1980 les cultures vivrières deviennent un canal alternatif de croissance économique reliant les villes et les campagnes. Par exemple, dans le cas d’Agboville en Côte d’Ivoire, la ville a connu un grand essor avec la culture du café et du cacao jusque dans les années 50. Après la stagnation, puis le déclin de ces cultures, la ville a connu des difficultés. Mais à partir des années 80/90 la culture de l’igname et celles d’autres vivriers ont pris le relais à la faveur de la croissante demande urbaine pour ces produits qui se conjugue avec le goudronnage des routes, l’Etat favorisant ainsi indirectement le développement de vivrier marchand fondé sur les relations villec a m p a g n e . D’autres exemples sont cités, au Sud du Bénin, près d’Abidjan, au Sud du Ghana, au Togo où on assiste au recul des cultures d’exportation au profit du manioc pour nourrir les villes, plus rémunérateur que le cacao dont les prix se sont effondrés jusqu’en 2002-2003. Ces commerces renforcent les liens entre villes et campagnes et sont souvent fondés sur des réseaux formés à partir de connaissances inter-villageoises.

Des situations extrêmement diverses

Dans l’analyse des relations villes campagnes, il faut se garder de faire des généralisations tant le continent est vaste et varié. L’espace est inégalement urbanisé, les taux d’urbanisation pouvant varier de 60/70 % en Afrique littorale australe à 20/30 % en Afrique orientale et sahélienne moins urbanisée. Il faut également tenir compte de la spécificité de chaque pays. La Côte d’Ivoire fonde son alimentation sur la banane plantain et le manioc produits dans les campagnes, tandis que le Sénégal se nourrit avec du riz importé. Les campagnes sont diversement liées aux villes et les distances jouent un rôle important dans les échanges. Dans les zones périurbaines il y a concurrence très forte entre la ville et la campagne, la croissance urbaine faisant reculer l’agriculture. Mais en même temps, il y a développement d’une agriculture marchande intensive pour ravitailler la ville et de genres de vie mixtes, des agriculteurs pouvant vivre en ville.

Un autre cas de lien avec la ville est celui du développement spectaculaire de la culture de l’oignon de saison sèche au Nord-Cameroun pour le ravitaillement de grandes villes éloignées. A l’opposé, les territoires isolés des villes, les plus pauvres, accusent une forte migration vers la ville avec laquelle les liens se limitent à l’envoi de fonds. C’est le cas des monts Mandara au Cameroun où l’agriculture perfectionnée, en terrasses, est progressivement abandonnée. Un autre exemple de diversité est cité : il s’agit du Transkei, où les hommes sont partis en ville ou dans les mines et qui renvoient de l’argent, ce qui se traduit dans le paysage par un habitat urbain à la campagne et par l’absence d’agriculture.

Pour conclure, J.-L. Chaléard insiste sur les synergies multiples entre villes et campagnes avec une grande évolution qui est l’essor du vivrier marchand. Les situations sont très différentes, non généralisables, et elles évoluent vite. Il y a des villes à croissance très rapide qui accueillent des migrants récents et des villes à migrations anciennes qui n’auront pas les mêmes relations au monde rural.

Citadins et ruraux

Jean-Fabien Steck © cade
Jean-Fabien Steck © cade

Jean-Fabien Steck a beaucoup travaillé sur les relations entre citadins et ruraux et notamment dans les grandes villes d’Afrique de l’Ouest. Il s’est intéressé aux problématiques liées à l’informel en milieu urbain et à son intervention sur l’espace public. Il tient à nous rappeler au préalable qu’il est très difficile de trouver une définition satisfaisante de la ville et que la modification de l’aménagement des territoires n’a fait que complexifier la catégorisation des espaces : villes, campagne, milieu rural, milieu périurbain etc… En Côte d’Ivoire, par exemple, il existe une opposition forte entre Abidjan et « l’intérieur ». Son intervention s’articule autour de trois grands axes : la description des relations villecampagne, les dynamiques de divergences entre ces deux espaces et, enfin, l’influence des villes sur les campagnes.

La question des relations ville-campagne

Selon J.-F. Steck, il existe un continuum villes - campagnes passant par des dynamiques agricoles, péri- et intra-urbaines. Le développement des transports a permis de rapprocher les distances et d’étendre la sphère d’interaction des deux espaces, posant la question épineuse du foncier. A Lomé, par exemple, un tiers à la moitié seulement de la commune est urbanisé et le reste n’est pas catégorisé comme ville donc n’est pas soumis au contrôle et à l’autorité compétente. Par ailleurs, on note l’existence de structures villageoises en ville, ces dernières représentant souvent un enjeu politique considérable. Ainsi, à Lomé, le village Bé est un haut lieu de l’opposition. L’importance des relations ville-campagne se retrouve d’ailleurs dans les discours des campagnes électorales. J.-F. Steck parle de relations croisées entre les deux espaces. En effet, on assiste à des migrations saisonnières et scolaires importantes. Souvent les jeunes partent étudier en dehors d’Abidjan pendant plusieurs années sans perdre le sentiment d’avoir été toujours citadin, et même de n’avoir jamais cessé d’être Abidjanais. Les relations d’entraide ont également évolué avec les générations et les flux d’argent vers la campagne se raréfient. Ainsi, 44 % des entrepreneurs nés à Abidjan envoient de l’argent vers les villages, ce chiffre monte à 66 % pour ceux qui sont nés en dehors d’Abidjan et jusqu’à 75 % pour ceux qui sont originaires du monde rural. Enfin, l’intervenant souligne le rôle fondamental de l’espace en période de crise : la connaissance des espaces permet d’atténuer certaines crises à travers des actions de colportage en milieu rural, qui constitue un nouveau marché ou, et dans le sens inverse, des ruraux qui vont bénéficier de la diffusion et de la baisse du coût des transports.

Vers des dynamiques divergentes ? La question de la citadinité

Toutefois, malgré des relations intenses entre la ville et la campagne, on ne peut nier l’existence de dynamiques divergentes entre ces deux espaces. Avant tout, il faut faire remarquer le poids croissant des citadins de naissance. Dans les dynamiques démographiques urbaines, on constate un croît naturel plus important que le croît migratoire. En 1990, le solde migratoire urbain d’Abidjan était négatif et pourtant sa population urbaine augmentait de 4,8 % du fait de la démographie urbaine. On parle d’ancrage urbain ; ces enfants nés en ville sont des citadins de longue date qui ont le goût de la ville et qui ont adopté une identité citadine propre. Cette nouvelle génération de citadins, qui date des années 1970, n’a ni les compétences techniques ni l’envie de se diriger vers le monde rural. Cette évolution des mentalités et des modes de vie pose la question de la continuité des relations entre la ville et le monde rural. Dans le passé, le recrutement professionnel, notamment des peu qualifiés comme les apprentis, suivait une logique de réseau d’amitié ; aujourd’hui, elle suit une logique de proximité. Le moteur du recrutement est la confiance et la confiance est désormais déterminée par la connaissance urbaine et la maîtrise du voisinage. J.-F. Steck a travaillé sur l’impact du secteur informel dans les villes. Il constate que parmi les entrepreneurs informels rencontrés à Abidjan, seuls 18 % sont agriculteurs. Pour lui, l’informel, contrairement aux idées reçues, n’est pas le réceptacle de l’échec de la migration vers la ville, mais au contraire, les migrants sont venus à la ville spécialement pour exercer dans ce secteur. En ce qui concerne les origines géographiques des investissements, l’essentiel provient d’Abidjan ou d’autres villes ivoiriennes: à Abidjan, 3 % seulement des capitaux proviennent de la campagne. A contrario, les gains de l’informel sont de moins en moins redistribués dans les villages, ce qui est un signe que les liens avec le monde rural peuvent se distendre.

En même temps que l’on voit s’affirmer une identité citadine, il existe bien sûr des migrations de retour, mais celles-ci s’orientent vers les petites villes des régions d’origine ce qui engendre une diffusion de la culture urbaine vers celles-ci. Un autre élément à signaler, c’est la mise en place de revendications citadines. Par exemple, à Yopougon, quartier d’Abidjan, dans un contexte de crise multiforme, les jeunes souhaitant s’impliquer dans l’informel demandent aux autorités municipales d’appliquer le programme d’ivoirisation de Gbagbo, ce que les jeunes du quartier interprètent comme la possibilité d’accéder aux activités informelles. Ceci pose la question d’une citadinité allant dans le sens d’une exclusion des catégories de population en cours d’intégration à la ville.

Quelles influences des villes sur les campagnes ?

J.-F. Steck s’interroge sur les influences de la ville sur la campagne. Selon lui, le réseau urbain ne cesse de s’étendre grâce à une meilleure accessibilité à la ville. Le développement des transports a permis la création d’activités commerciales le long des lignes de bus ou de train, par exemple, permettant de satisfaire les besoins des personnes en mouvement. Cette migration de citadins de ville à ville a des effets concrets sur les campagnes et sur la diffusion des modes de consommations urbains. L’intervenant relève l’ambiguïté des retours des citadins vers les campagnes ou plutôt vers les villes de l’intérieur, emportant avec eux des habitudes de consommation et des opportunités de développement de leurs activités entrepreneuriales. Pour conclure, J.-F. Steck rappelle que les questions liées aux relations ville-campagne constituent toujours un front de recherche très important. Il s’agit, par exemple, de comprendre ce que signifie l’urbanité, l’urbanité diffuse, quelles en sont les modalités de diffusion et quels sont les aménagements et la gestion des territoires adaptés à envisager.

Le Débat

Si la société africaine est majoritairement rurale, il serait erroné de qualifier la culture africaine comme campagnarde. La citadinité est bien plutôt un ressenti. De ce fait, on ne peut favoriser le développement des villes sur les campagnes ou l’inverse. Les villes sont, de toute façon, en développement constant, il est donc nécessaire de l’accompagner par un aménagement urbain adapté. Cependant, il est également primordial de développer les campagnes afin d’approvisionner les villes. Les modalités de ce développement rural restent à être définies car le modèle indien de révolution verte visant à intensifier la production économique de ces régions a conduit à une diminution drastique du besoin en main d’oeuvre et donc à la précarisation d’une part importante de la population rurale.

Les causes de la misère de certaines régions et les solutions à mettre en oeuvre pour l’éradiquer ne sont pas s imples. Pour C. Coquery- Vidrovitch, la misère africaine est due à une progression différenciée de la production et de la démographie. La croissance économique africaine est loin d’être ridicule, mais sa démographie est plus importante du fait d’un fort taux de natalité mais aussi parce que les résultats des politiques de planification des naissances des familles ne seront visibles que dans vingt ans. Cette misère est accentuée par les guerres : civiles, frontalières, internationales. Il n’existe pas de solution miracle pour éradiquer la misère en Afrique, mais la donnée majeure dans ce domaine est la création permettant le développement d’un marché intérieur.

Il faut faire attention à ne pas sombrer dans le discours pessimiste des médias qui s’efforcent de recenser les échecs plutôt que de donner des exemples de réussite en vue de les généraliser. Pour recentrer notre débat, la pauvreté créée dans les campagnes est accueillie par la ville. L’insécurité porte sur l’accueil des populations en ville. Il existe deux discours sécuritaires : le premier consiste à garantir la sécurité sociale, au sens large, des individus et de leur survie en leur donnant la possibilité d’exercer certaines activités, le deuxième considère les activités urbaines informelles comme source de l’insécurité et vise donc à l’exclusion de ces activités. La capacité d’accueil de ces activités auxquelles participent les villageois sans emplois est en question. Toutefois, on peut se demander si la véritable insécurité n’est pas plutôt celle des prix. On constate une grande variation des prix des récoltes des produits vivriers et l’absence de garantie d’achat. Il est primordial de sécuriser le commerce, qui souvent est compromis par des actions de pillage, banditisme, racket, vols ou corruption.

On peut se demander également si l’urbanisation n’entraîne pas le dérèglement des cultures et des habitudes coutumières. La coutume ne cesse de se réinventer et évolue avec les circonstances. Il est indéniable que l’urbanisation modifie les habitudes de la population et peut entraîner des problèmes, notamment dans la gestion du foncier. Cependant, la coutume est, à l’inverse, également instrumentalisée et utilisée par les villageois pour récupérer des terres vendues ou cédées. L’évolution des coutumes est inévitable, il n’est pas évident qu’elle soit à craindre. Les élites urbaines s’intéressent aux campagnes et si les politiques rurales sont définies en ville, elles ne sont pas nécessairement anti-rurales. De même, il existe une élite rurale importante, ce sont souvent d’anciens producteurs qui deviennent transporteurs puis de grands commerçants de produits agricoles. Dans ce sens, l’investissement, s’il est majoritairement dirigé vers la ville, concerne également l’arrière-pays. Soit la bourgeoisie urbaine acquiert directement des terres dans les campagnes environnantes, soit les citadins décident de récupérer des terres dans leur village.

En ce qui concerne les espaces naturels et anthropiques, il est difficile d’y instaurer une frontière claire et définitive. Un espace que l’on croit être « naturel » ou « sauvage » a, bien souvent, déjà été modifié depuis longtemps. Ce qu’on appelle naturel est généralement transformé, exploité ou géré par la population et, à l’inverse, on peut découvrir des espèces protégées, des espaces naturels dans des espaces cultivés.

Enfin, la dernière question avait trait à l’accompagnement des immigrés vivant en France dans leurs projets de développement dans leur région et pays d’origine. La réponse est qu’il est, en effet, souhaitable de leur offrir un appui car ils ne disposent généralement pas de connaissances suffisantes sur le sujet. Toutefois, il ne s’agit pas de se substituer à leur action car seuls les entrepreneurs sont véritablement acteurs de leur projet.

Louise Brun et Marco Negrete Jiménez,
Etudiants à Sciences-Po