Conférence introductive du cycle « Lieux et territoires des ressources futures »

« Les changements dans le delta intérieur du Niger au Mali : continuité ou rupture ? »

Sommaire

Présentation des intervenants

En préambule de son cycle de Rencontres-débats intitulé cette année « Lieux et territoires de mobilisation des ressources futures », la CADE propose ce soir « L’Office du Niger, du travailleur forcé au paysan syndiqué ». Le film retrace les grandes phases de l’histoire de la zone depuis 1932. Comme le titre l’indique, les facteurs humains ont été déterminants dans l’évolution de cet aménagement agricole. En cette période actuelle de crise alimentaire et de hausse des prix des denrées importées, l’agriculture reprend une place primordiale dans le développement. L’intensification de la production agricole nécessite généralement une meilleure maîtrise de l’eau, soit par la petite irrigation adaptée à l’agriculture familiale, soit dans de grands ensembles avec une gestion sophistiquée de l’eau et de la terre. L’Office du Niger, dans la boucle du fleuve au Mali, est un cas exemplaire de grande irrigation.

Dominique Gentil, socio-économiste, ancien responsable de l’IRAM (Institut de recherches et d’applications des méthodes de développement), organisme producteur du film auquel il a été lui-même associé, introduit le film et répond aux questions.


Le film

D. Gentil brosse un tableau général du contexte en 1930. Les colonies françaises de l’Ouest africain (Sénégal, Haute-Volta, Soudan et autres), avaient besoin d’eau et de nourriture. Le fleuve Niger, à l’emplacement de son ancien delta (il y a des millénaires), présentait un lieu favorable pour construire un barrage et domestiquer ses eaux.

Le film

Le film relate l’histoire de la structure « Office du Niger » et de l’évolution des relations entre les paysans et l’encadrement de l’Office. Sur un fond musical permanent, se succèdent images d’hier et d’aujourd’hui, avec des interventions en Bambara de paysans qui ont vécu à divers moments dans le delta et les commentaires de responsables maliens. Une voix « off » fait le point après chaque période abordée.

Aujourd’hui le territoire de l’Office c’est 80.000 hectares cultivés par 35.000 paysans qui produisent essentiellement du riz et des cultures vivrières, tomates et échalotes, et font de l’élevage. La culture attelée et l’irrigation permettent des rendements très compétitifs pour la sous-région. Il fournit 500.000 tonnes de riz, soit 50 % de la production malienne. Le coton a été abandonné.

Avec une mémoire remarquable de leur passé, les paysans des premiers temps racontent leur vie. « La jeunesse baissait les bras parce que l’agriculture ne rapportait rien. Leurs pères, leurs grands-pères, marchaient, marchaient, jusqu’au mur et là il faut passer par-dessus ou le contourner ». L’Office a été une réponse. Il contribuerait à la souveraineté alimentaire du pays et pourrait être considéré comme la base d’une révolution verte. Il est apparu aussi comme un grand enjeu social.

Émile Bélime

En 1930 débute la construction du gigantesque barrage de Markala, destiné à irriguer un périmètre de un million d’hectares consacrés au riz et au coton, ce dernier destiné à l’industrie française. L’ingénieur Émile Bélime est responsable du projet. Il avait besoin d’hommes. Des opérations de recrutement, assimilables à de véritables rafles, s’étendirent à toute la région. Ce travail forcé a abouti à l’irrigation de seulement 16.300 hectares en 1939. Cette logique de « déportation militaire » a montré son efficacité et ses nuisances. E. Bélime, soit admiré, soit vomi, illustre l’ambiguïté de la colonisation. Pour que la main d’oeuvre nécessaire à ce projet soit assurée, il veilla à l’équipement, à la nourriture et à la santé des nouveaux colons. Durant cette période de nombreuses désertions sont signalées.

La seconde guerre mondiale marque une rupture dans l’attitude de la colonisation. L’horreur de la guerre et des camps de concentration amène un autre regard sur l’organisation militaire des villages du périmètre. E. Bélime est renvoyé en 1943, un millier de colons se soulèvent en 1944. De profondes réformes interviennent alors : la liberté syndicale est accordée ; la loi Houphouët-boigny interdit le travail forcé ; outre le riz et le coton, obligatoires, la culture du mil et du sorgho est autorisée ; des associations se créent. Les paysans sont optimistes, ils soutiennent les luttes pour l’indépendance. Elle arrive en 1960 avec Modibo Keita.

Déception
 
Ce n’est pas ce qu’ils espéraient. En 1961, l’Office devient un établissement public de l’État malien avec africanisation des cadres en 1962. Les terres sont propriétés de l’État, les colons ne disposant que d’un droit de culture. La production s’inscrit dans des plans quinquennaux successifs, car l’agriculture est considérée comme le moteur du développement industriel. Le contrôle administratif touche le commerce, les coopératives chargées de la commercialisation et des équipements. L’avis des colons n’est jamais demandé. La redevance eau est très élevée, les coûts de product ion aus s i . Des « barrières économiques », sortes de postes de douane, sont installées pour éviter toute consommation ou commercialisation privée d’un bien public. Les paysans passent beaucoup de temps sur leurs parcelles personnelles de cultures vivrières. Les rendements baissent, le mécontentement grandit. La culture du coton, non rentable pour l’Office, est abandonnée au début des années 1970. Pour les producteurs, ce que leur rapportait le coton n’est pas compensé par une faible hausse du prix d’achat du riz. Le mauvais état des infrastructures, l’arrivée de nouveaux colons, victimes de la sècheresse de 1973, provoquent une nouvelle baisse des rendements.

En 1968, Moussa Traoré accède à la présidence. Le socialisme d’État est supprimé. Mais la liberté des paysans n’y gagne rien. Leur statut foncier n’est pas sécurisé, l’Office contrôle la commercialisation et la détermination de la part de production servant à l’autoconsommation ; l’encadrement est toujours aussi musclé. La commission « Développement » réunit l’encadrement, les colons et des participants de l’extérieur sans parvenir à apaiser les tensions. Pour lutter contre la vente illégale de riz, organisée par les colons avec la Mauritanie, le colonel Ongoïba, patron de l’Office, instaure une police économique qui encercle le périmètre tandis qu’à l’intérieur les « barrières économiques » sont renforcées. Pour contrer le déficit alimentaire, les champs « hors casier » sont autorisés ; les paysans cultivent ce qu’ils veulent, sans contrôle, et vont vendre à un bon prix sur les marchés locaux.

En 1977, un financement est demandé à la Banque mondiale pour la réorganisation de l’Office. En 1979, certains bailleurs de fonds s’associent pour obtenir une libéralisation de son fonctionnement. En 1984, après une réunion au cours de laquelle les paysans avaient manifesté leur mécontentement, la police économique est supprimée, le commerce est libéré et le comportement de l’encadrement est assagi.

Peu à peu les associations villageoises et les organisations paysannes prennent en charge les phases successives de la production : intrants, culture, récolte, battage, usinage, commercialisation. Elles reçoivent une batteuse pour 100 hectares, grâce à la coopération néerlandaise. A partir de 1986, une véritable révolution technique va s’engager : de nouvelles méthodes vont être appliquées sur des aménagements test financés par l’Agence française de développement (AFD). Les rendements triplent et atteignent 6 tonnes à l’hectare. L’augmentation de la production, la liberté du commerce, les meilleures conditions de vie des paysans dégagent ces derniers de leur dépendance à l’égard de l’Office. La situation s’améliore ainsi malgré la concurrence entre les bailleurs de fonds et de multiples interventions internationales. En 1988, un prix minimum est garanti par les rizeries publiques ; puis en 1990, les prix sont totalement libérés.

Progression du syndicalisme

En 1991, après de sanglantes émeutes, Amadou Toumani Touré prend le pouvoir. Puis en 1992, des élections amènent Alpha Omar Konaré à la présidence. Sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, l’Office est profondément restructuré à partir de 1995 : de 3.000, le personnel passe à 350 employés. Ses missions sont limitées à la gestion de l’eau, à l’entretien des infrastructures, à l’administration des terres et à la vulgarisation. Il reste donc aux paysans la production, l’entretien des canaux tertiaires, le crédit, la transformation et la commercialisation. Les transferts de compétences qui en ont découlés ont été difficiles et chaotiques, parce que trop précipités. Les organisations féminines, le micro-crédit, les associations paysannes sont associés à cette transition.

En 1995, la coopération internationale soutient la mise en place d’un Centre de prestation de services (CPS), initiative peu appréciée par certains cadres maliens craignant de perdre une partie de leur pouvoir. D’où le début d’un contentieux pas encore résolu. Les CPS ont permis une amélioration de la comptabilité des associations paysannes de gestion et a ainsi renforcé leur représentativité, notamment vis-à-vis des banques. Un véritable syndicalisme paysan renaît avec un programme de revendications collectives. Il s’appuie sur le premier Congrès de Bamako en 1997 et devient une puissance incontournable et gênante pour les partis politiques. L’Office se sent diminué. Il n’a plus l’initiative des réunions de toutes sortes avec les administrations : il est invité, comme d’autres. Mais il continue à être pointilleux sur le paiement de la redevance eau, sa principale source de revenus. Son non-paiement peut entraîner l‘expulsion du colon.

Les relations entre l’Office et les organisations paysannes sont tendues et déséquilibrées. Le nouveau directeur de l’Office voit d’un bon oeil ce renforcement de la personnalité des associations, qui pourront ainsi mieux prendre le relais et assumer leurs nouvelles compétences, avec plus d’efficacité. « Il faut changer, dit-il, le comportement colonial de l’Office ». Cela prendra du temps, car le transfert de compétences est un investissement dans le capital humain, or les financiers sont pressés. Les ambitions actuelles de l’Office sont de 200.000 hectares en 2020.

A l’aube du XXIe siècle, les paysans, dont le statut foncier n’est toujours pas précisé, sont en cours de décapitalisation, car, lorsque les coûts de productions augmentent, les ressources pour les engrais et les semences diminuent, d’où baisse des rendements. Le problème le plus urgent est celui de l’accès à la terre, face à la croissance démographique et à l’afflux de demandes d’installations. Ces candidats ne sont pas forcément aptes à affronter la nécessité pour tous les colons de réviser les méthodes d’exploitation et le choix des cultures. Des investisseurs étrangers se présentent pour de grandes superficies. Quid de la cohabitation éventuelle avec les exploitations familiales ? Certains considèrent le riz comme une matière stratégique, qui ne peut donc pas tomber dans des mains étrangères, non africaines de surcroît. Le Mali se trouve face à des questions qui dépassent le cadre de l’Office et relèvent de ses choix de politique nationale agricole.

"L'Office du Niger, du travailleur forcé au paysan syndiqué"
Un film de Loïc Colin et Vincent Petit. IRAM 2007

Les conditions d'un succès

Après la projection, Dominique Gentil fait le point sur la situation de l’Office du Niger aujourd’hui, résultant des facteurs de réussite et des difficultés qui ont marqué son histoire. Malgré les réussites, des inquiétudes apparaissent sur ses modalités de fonctionnement et sur l’appropriation des terres.

Pour que l’Office tourne bien plusieurs conditions sont à remplir. Il faut une irrigation correcte comportant un réseau de canalisations, son entretien et une bonne répartition de l’eau entre producteurs. On peut alors multiplier les rendements par quatre et arriver aux niveaux asiatiques. Il faut aussi qu’en amont, approvisionnements, intrants, crédits soient correctement disponibles. En aval, il faut organiser le battage, le décorticage, la commercialisation.

Du côté des paysans, disposant maintenant de petites machines, batteuses et décortiqueuses, ils sont libérés de leur dépendance vis-à-vis des gros matériels de l’Office et ils acquièrent ainsi une autonomie de dialogue et de négociation avec l’encadrement. Mais il faut aussi un partage satisfaisant de la valeur ajoutée qui ne leur impute pas des dépenses d’ordre public, comme celles relatives au Plan national ou aux frais de nourriture des militaires assurant la protection du périmètre.

Il faut aussi des politiques publiques incitatives, comme à certaines époques une protection temporaire par des droits de douane, comme aujourd’hui les subventions aux intrants ou la nouvelle loi agricole favorisant la culture familiale...sauf exceptions. Il faut enfin que les colons soient organisés, ce qui est le cas, en associations villageoises pour les activités économiques et en syndicats pour les défendre s’il y a lieu.

Globalement l’Office du Niger remplit toutes ces conditions.

Mais des inquiétudes apparaissent pour l’organisme lui-même et pour les paysans. L’expérience a montré que des parcelles familiales de 3 à 6 hectares assuraient des revenus satisfaisants. La démocratie agricole grandissante ouvre la porte à de nouveaux arrivants et ne garantit plus de telles superficies. Trop petites, elles ne sont plus vraiment rentables : faute de moyens financiers, on achète moins d’engrais et les rendements diminuent. Sur le plan foncier, les agriculteurs n’ont toujours pas de statut sécurisé. En outre, environ 30 % des terres sont attribués à des prête-noms agissant pour le compte de fonctionnaires ou de commerçants de la capitale ou de grandes villes. La pression des agroindustriels s’accroît, car, pour remplacer les crédits provenant de la Coopération francaise ou de l’Union européenne, le Mali recherche des financeurs privés. On parle de l’attribution de milliers d’hectares aux Libyens, aux Chinois, aux ressortissants des pays de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), aux Sénégalais, aux anciens colons blancs d’Afrique du Sud, etc.… Mais aucune certitude, aucune confirmation ; même le directeur ne sait pas exactement ce qu’il en est.

Le Débat

Dominique Gentil répond aux questions qui sont posées par écrit.

Le film a été présenté six fois au Mali dont 3 à l‘Office et 3 à Bamako. Il n’y a pas d’indemnisation pour les travailleurs forcés. Il n’y a pas non plus d’ONG non africaines ; des maliennes sont présentes, ainsi que des caisses de microcrédit. Dans les années passées l’agrandissement des exploitations résultait souvent de l’élevage que les colons pratiquaient avec leurs bénéfices. La petite mécanisation pour transformer le paddy en riz (batteuses et décortiqueuses) utilise des produits étrangers, souvent brésiliens, et crée des rapports avec les mécaniciens locaux et les importateurs.

Le delta mort du Niger est une zone humide, qui ne connaît pas de problèmes climatiques, mais comme en 1973 une sécheresse grave dans la région amènerait un excès de candidats colons. Parmi les investisseurs étrangers, la Banque mondiale a toujours cherché à coordonner les aides, mais concrètement les financements pour les aménagements sont venus de France, de l’Union européenne d’Allemagne et des Pays-Bas. Il est parait-il question de sélectionner les nouveaux colons choisis soit parmi les jeunes dipômés, soit parmi les agroindustriels. Pour D. Gentil, il serait sans doute préférable d’utiliser l’agriculture familiale d’autant que les paysans actuels et leurs fils sont parfaitement capables d’assurer d’éventuelles extensions de superficies. Sur de petites surfaces, la culture attelée et l’irrigation par gravitation apportent des résultats économiques supérieurs à ceux de la culture mécanisée, comme on peut le constater dans l’Aménagement du fleuve Sénégal, qui doit aussi supporter les frais de l’irrigation par pompage.

Les APE (Accords de partenariat économique) européens ne sont pas concernés, car le riz et les produits de l’Office sont destinés au Mali et un peu au Burkina, au Niger et pas à l’Europe. Selon un auditeur, il est question pour l’APD (Aide publique au développement), qui finance actuellement la réforme de l’Office et la structuration des producteurs, de s’orienter vers les équipements et l’appui à la gouvernance. C’est bien, répond D. Gentil, mais ce qui est important aujourd’hui c’est l’extension des surfaces. Il faudrait un programme pluriannuel d’aménagements hydro-agricoles, puisqu’il y a des terres, de l’eau, une main-d’oeuvre qualifiée et un marché. Il vaudrait mieux que l’aide internationale s’oriente vers ces grands investissements, que ne peut réaliser le Mali, plutôt que de les confier à des investisseurs privés étrangers.

Par ailleurs la « chape de plomb », que représentait l’administration de l’ « Office du Niger », a empêché un développement des organisations agricoles, comme ailleurs dans la culture du coton ou dans l’installation de banques coopératives. C’est l’Office qui encaisse la redevance eau qui lui est indispensable, car la distribution et la gestion de l’eau sont ses principales activités. Malheureusement la transparence sur les comptes n’est pas absolue et les paysans ont l’impression, malgré l’existence de comités paritaires d’information que la redevance, qu’ils trouvent chère, sert à payer des frais de fonctionnement. Le doublement du prix de vente du riz au consommateur a-t-il profité aux producteurs ? Un peu, sans doute, mais il a été absorbé par le doublement du prix des engrais.

La rencontre s’achève. Des auditrices et des auditeurs font l’éloge du film. Un autre évoque le souvenir de ceux qui ont souffert sous E. Bélime et il a constaté, lors d’un récent voyage, que des secteurs entiers sont laissés à l’abandon. Et pourtant, dit-il, « c’était le grenier à riz du Mali ».

Robert Ginésy