Cycle « l’Afrique des mutations silencieuses »

7. "La coopération sino-africaine: partenariat équilibré ou exploitation ?"

Sommaire

Présentation

Dans sa présentation, Jean-Loïc Baudet souligne que cette rencontre-débat clôt le cycle annuel consacré à l’Afrique des mutations silencieuses. Son thème a été choisi bien sûr parce qu’il est d’actualité et d’une extrême importance stratégique, mais également parce qu’il suscite dans le monde – et souvent en réaction – un nouvel intérêt pour l’Afrique. On citera, à cet égard, le récent Sommet Inde-Afrique qui vient de se tenir à New-Delhi, le tout prochain TICAD 4 qui aura pour cadre la ville japonaise de Yokohama, l’intensification des échanges avec le Brésil, la volonté américaine d’installer son commandement militaire pour l’Afrique – AFRICORM – dans ce continent. ...

Mais si la coopération sinoafricaine suscite tellement d’interrogations et de controverses, c’est en raison aussi bien de l’ampleur et de la diversité de ses modes d’action que de son originalité au regard de l’absence de conditions politiques mais aussi de l’installation d’une importante diaspora chinoise en Afrique qui l’accompagne.

Pour faire comprendre caractéristiques, enjeux, risques et avantages de cette coopération qui fait question, la CADE a fait appel à deux économistes de renom, M. Guy Schulders, promoteur d’un enseignement universitaire sur « Economies et marchés asiatiques » et M. Jean-Jacques Gabas, spécialiste des questions du développement en Afrique. M. Mustapha Niasse, ex-Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères du Sénégal, dont les réflexions sur la coopération sino-africaine sont empreintes de sagesse et dépourvues des préjugés qui, trop souvent, l’obscurcissent, nous fera part de son appréciation des chances et risques de la coopération sinoafricaine

Le premier intervenant, M. Guy Schulders, qui a enseigné l’économie durant 19 ans dans diverses universités africaines et encadre des thèses et mémoires au Centre d’Etudes diplomatiques et stratégiques, enseigne dans une école de commerce parisienne. Il est auteur de nombreux l ivres dont « Turbulences chinoises » et « la Chine du nouveau départ ». Cette réunion lui permet de poser des questions complexes, angoissantes, mais légitimes sur les enjeux d’un monde nouvellement formaté mais qu’aucun pays ne maîtrise vraiment. L’Occident stagne de manière lancinante et l’Asie explose. En même temps, l’Afrique est en proie à d’immenses difficultés économiques, politiques et humaines malgré l’augmentation des taux de croissance de certains pays africains, sans doute liée au développement du commerce avec la Chine.

La Chine, par l’ampleur de ses besoins exprimés sur les marchés mondiaux de matières premières, de produits énergétiques et agroalimentaires, modifie les rapports de force sur les marchés mondiaux. Ainsi, l’Afrique devient d’une manière inégale et mal définie, un fournisseur potentiel pour la Chine, un client inespéré pour ses produits « low cost » fabriqués dans des conditions salariales peu favorables. Dans ce contexte, G. Schulders se propose tout d’abord de faire un état des lieux – en évolution constante et rapide – des rapports entre la Chine et l’Afrique puis de faire des suggestions concrètes en la matière. Il est grand temps en effet de prendre la mesure de l’intérêt chinois pour l’Afrique et d’adapter, en conséquence, discours et action.

S’agissant d’un constat, il faut rappeler que la Chine compte un milliard trois cent millions d’habitants, que son PIB s’élève à 3.100 milliards de dollars en 2007 avec un taux de croissance annuel de 9,5 % durant ces 30 dernières années, ce qui a permis une multiplication par 15 du PIB chinois durant cette même période. Par ailleurs, la Chine entretient des relations très étroites avec ses diasporas, sachant que les 45 millions de « Overseas Chinese » réalisent à eux seuls les 2/3 des investissements directs étrangers (IDE) en Chine. De plus, les Chinois sont présents dans les meilleures universités du monde aussi bien en tant que chercheurs qu’en tant qu’étudiants.

G. Schulders estime qu’il convient de s’interroger sur la demande des consommateurs chinois et les besoins des industries chinoises pour comprendre la stratégie commerciale globale. A la question de savoir ce que doit acheter la Chine et où elle compte s’approvisionner, une partie de la réponse se trouve sur le continent africain.

La seconde interrogation est celle de savoir comment organiser les synergies sino-africaines pour permettre à la Chine d’acquérir les produits qui lui manquent sans risquer de bloquer les économies africaines dans les décennies à venir. Ces synergies entraînent une modification importante des autres formes de coopération avec les autres pays. Par exemple, une redéfinition des rapports de coopération entre l’Afrique et l’Europe mais aussi entre pays africains est en train de se dessiner en réponse à l’influence grandissante de la Chine sur ce continent. G. Schulders est convaincu que l’amélioration du développement en Afrique passe par la collaboration harmonieuse des coopérations avec les divers pays. C’est pourquoi, la condamnation par les Européens de la coopération chinoise avec l’Afrique n’est pas une réponse appropriée. Pour l’Afrique, la difficulté est plus de combiner, de coordonner et d’harmoniser les différentes coopérations aussi bien en provenance de la Chine que des pays européens et des Etats-Unis afin de maximiser les résultats de ces synergies.

Ainsi, G. Schulders considère que la seule option viable à long terme est celle des synergies gagnantgagnant « win-win ». En se présentant comme un acquéreur massif de produits africains, la Chine fait monter le prix des matières premières. Dans un premier temps, la Chine contribue à l’amélioration des PIB et de la balance de paiement de certains pays africains. Des ressources vont être disponibles pour améliorer le niveau de vie et accroître la solvabilité des Africains. Mais dans un deuxième temps, le poids de la Chine qui crée un effet de masse, risque fort de désorganiser les systèmes économiques africains (c’est le risque « Dutch disease »). Pour illustrer cet effet de masse, l’intervenant rappelle que pour un Gabonais il y a 1.050 Chinois, pour un Centrafricain il y a 450 Chinois. Autre point de comparaison, la croissance du PIB chinois entre 2006 et 2007 – 310 milliards de $ – représente 40 fois le PIB gabonais. Les besoins en matières premières et en ressources énergétiques ne peuvent que très modérément être couverts par les activités d’extraction, d’abattage ou de pompage de quelques pays Africains. La « Dutch disease » ou désorganisation des économies conduirait les Africains à focaliser tous leurs efforts sur l’extraction des matières premières, laissant la valeur ajoutée de la transformation en produits finis aux étrangers. En négligeant l’agriculture, il ne manquerait pas de se poser un problème de dépendance alimentaire de l’Afrique.

G. Schulders conclut en disant qu’il convient d’éviter toute extase ou encore toute critique qui ne serait pas constructive, c’est à dire sans proposition concrète. Il évoque des déclarations et des cas concrets de coopération qui illustrent les espoirs placés par les Africains dans l’engagement chinois en Afrique mais aussi l’inégalité des bénéfices que peuvent en tirer les deux parties. Il termine son intervention en faisant part des initiatives – pour l’instant sans résultat – qu’il a prises pour nouer un dialogue multilatéral avec la Chine, de façon à organiser des synergies au service d’un véritable développement de l’Afrique.

M. Jean-Jacques Gabas, économiste et maître de conférence à Orsay et à Sciences Po, rejoint la constatation faite par G. Schulders du peu d’intérêt porté en France jusque tout récemment à la coopération sino-africaine. Il estime pour sa part que l’appréhension des rapports sino-africains nécessite tout d’abord, de revenir sur la périodisation de la présence chinoise en Afrique afin de tenter de comprendre, en dépit de ses opacités, la coopération sino-africaine d’aujourd’hui ; puis d’en analyser les différentes représentations occidentales sur lesquelles des voix chinoises autorisées se sont déjà exprimées.

En ce qui concerne la présence historique de la Chine, M. Gabas considère que ce pays ré-émerge dans la région puisque durant les années 1950 son intérêt pour ce continent a pris la forme d’un soutien aux mouvements africains de libération et aux luttes contre la colonisation inscrits dans la mouvance des non-alignés (Bandoeng 1955).

Par la suite, après l’accession à l’indépendance de beaucoup de jeunes Etats africains, la Chine soutiendra ceux qui se réclameront du socialisme tant au Ghana de Kwame Nkrumah qu’au Mali de Modibo Keita et à la Guinée de Sekou Touré notamment. Jusqu’aujourd’hui, la Chine va réutiliser ce statut pour prôner l’avantage d’une coopération Sud-Sud. Cela marquera fortement les mentalités et va construire une « dépendance au sentier » pour la coopération chinoise. Dans les années 1960, on retiendra par exemple le financement de stades et d’infrastructures publiques en Afrique. En revanche, J.-J. Gabas note que les décennies 1970, 1980 et 1990 ont été caractérisées par une absence d’intensification de la coopération chinoise qui ne se déploiera que dans les pays qui ne reconnaissent pas Taïwan.

La troisième période commencera en 2000 et sera ouverte par le premier sommet sino-africain à Pékin et surtout par la Déclaration du 12 janvier 2006 fixant les lignes directrices de la politique chinoise de coopération. Les principes récurrents de la coopération vis-àvis de l’Afrique vont y être énoncés : absence d’ingérence (on ne donne pas d’avis sur le régime politique, quitte à coopérer avec des États parias), aide liée (c’est-àdire dépensée en Chine), absence d’aide budgétaire, et aucune exigence en matière de bonne gouvernance (à la différence des Occidentaux et de la Banque mondiale).

Au-delà de ces lignes directrices officielles, que sait-on de la politique chinoise de coopération avec l’Afrique ? Pas grand-chose de précis. Pour quelles raisons ?

Essentiellement parce que la politique d’aide au développement de la Chine est une politique à part entière, avec des objectifs stratégiques intégrés à sa politique extérieure. C’est pourquoi, l’accès aux informations en matière de volume d’aide publique au développement, d’orientation sectorielle ou géographique, est très difficile. Il n’existe pas de données fiables publiées et lorsqu’elles le sont, elles ne correspondent pas aux normes du CAD. Il convient donc d’être prudent car l’ampleur financière exacte de la coopération est mal connue. Des estimations ont certes été faites, notamment par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (petit Atlas publié sur Internet), par les travaux de J-R Chaponière de l’AFD publiés récemment dans la revue Alternatives Économiques, ou encore par les travaux de Caroll Lancaster qui collabore avec le Center of Global Development. Cette dernière en croisant les données connues estime que les montants s’élèvent à environ 2 milliards de dollars par an en Afrique. Mais on ne sait pas si ce sont des promesses sur plusieurs années ou des versements déjà réalisés et on ne connaît pas non plus les affectations par pays. Ce point de rupture des années 2000 n’a pas pour autant modifié le discours qui accompagne cette coopération : on reste sur le même discours que dans les années 1950 (coopération « gagnantgagnant », « Sud-Sud »). A la différence des pays occidentaux, la Chine peut se targuer de n’avoir jamais colonisé l’Afrique.

Sur la question des représentations, de nombreuses critiques sont formulées sur la coopération chinoise, certaines sont non fondées et font débat. Dans la présentation des critiques qui suit, on n’aura garde d’oublier que la coopération chinoise met en jeu de nombreux acteurs, l’Etat bien sûr, mais aussi les entreprises, les collectivités territoriales et toutes les parties prenantes au commerce sinoafricain. Il est nécessaire d’avoir un regard le plus objectif possible. Selon J.-J. Gabas, six principales critiques sont généralement formulées à cet égard :

1. La question de la coordination avec les bailleurs de fonds traditionnels. Alors que le discours chinois en la matière consiste à affirmer qu’ils sont bien présents dans les grandes instances de dialogue et de négociation comme l’UA dont la Chine soutient le Nepad, il semblerait que cette présence ne soit que de façade. Faut-il en conclure que la Chine souhaite faire « cavalier seul » ou bien souhaite-elle malgré tout ancrer son action dans le cadre des espaces de concertation ?

2. La Chine « casserait » l’oligopole de l’aide. Elle interviendrait dans des pratiques de coopération sclérosées et les États Africains joueraient naturellement de cette diversification des acteurs. Dès lors, les pratiques des bailleurs de fonds traditionnels sont remises en question. Dans cette même perspective, la Chine est accusée de soutenir des États parias. J.-J. Gabas estime que même si cette critique est fondée, les Occidentaux n’ont pas de leçons à donner en la matière.

3. Une autre critique très forte est que la Chine réinstalle une économie de traite en instaurant un commerce d’échanges de biens primaires contre des biens manufacturés.

4. La question de l’exploitation des ressources naturelles est aussi une critique fréquente. La Chine exploite du bois, des minerais et du pétrole. On peut alors se poser la question de la non-prise en compte du développement durable dans cette exploitation de court terme.

5. Quel est l’impact de la coopération chinoise sur les économies africaines ? Les entreprises chinoises en Afrique sont très compétitives car elles bénéficient de bas coûts de main-d’oeuvre. L’Afrique profite, dans son commerce avec la Chine, des bas prix des produits chinois.

6. Quels sont les effets socioéconomiques des investissements et du commerce chinois au niveau local ? L’activité économique générée par la Chine est en train de bouleverser les économies locales à Bamako, Dakar, Lomé ou à Cotonou. On observe des changements importants dans les activités du secteur informel, autrefois gérées par les populations locales et qui sont désormais récupérées par la diaspora chinoise. D’où un malaise qui conduit parfois à des rejets ou des révoltes dont font état les médias.

Dans ce contexte, faut-il avoir peur de la Chine en Afrique ? On ne peut répondre de manière tranchée. La réponse est fortement liée aux représentations, souvent erronées, de la position chinoise en Afrique. Elle est prudente chez les diplomates et cache un certain embarras sur sa portée mal connue.

M. Mustapha Niasse, ancien Premier Ministre et Ministre des Affaires Etrangères du Sénégal marque sa volonté de placer son exposé sous le signe de la sérénité, au moment où la mondialisation fait question et nécessite une confrontation objective des idées. Il note que la présence de la Chine en Afrique ne date pas d’hier et que, quelque soit la croissance que ce pays a connue depuis 30 ans, elle reste un pays en développement.

Son implication en Afrique doit être vue en rapport avec ses besoins et son émergence comme grande puissance. Ceci étant, l’intervenant souligne la diversité du continent. Pour illustrer son propos sur cette diversité et la difficulté des pays africains à progresser dans la voie de l’intégration, M. Niasse évoque le syndrome du soleil levant dont les rayons sont bien perçus en début de journée mais s’estompent par la suite. Il en est de même pour la Chine avec qui l’Afrique en est à la phase du Soleil Levant. Qu’adviendra-t-il par la suite ?

Il fait remarquer que non seulement l’Afrique, mais également les dirigeants des Etats européens, cherchent à renforcer leurs relations commerciales avec la Chine. Tandis que les échanges entre la Chine et l’Europe sont considérés comme justes et légitimes et constituent une source de satisfaction pour les dirigeants européens, ces derniers auraient tendance à présenter les échanges sinoafricains – qui ont quintuplé entre 2000 et 2006 passant de 10 à 50 milliards de dollars – comme un danger pour l’Afrique, susceptible de compromettre ses chances pour aller vers un meilleur niveau de développement. Or, l’Afrique devrait diversifier ses axes de coopération au-delà de l’Europe, sans pour autant solliciter du partenariat dans des conditions indignes : « refuser de tendre la main à la Chine ». A cet égard, il s’inscrit en faux contre une tendance à faire de l’Afrique une excroissance de la Chine, ce que traduit le titre provocateur d’un livre tout récent intitulé Chinafrique.

Dans ce contexte, la question que se pose M. Niasse est de savoir si l’Afrique dispose des mécanismes appropriés et de l’expertise nécessaire pour s’assurer une coopération avec la Chine sur un pied d’égalité. Il constate d’une part un écart entre la conception que se font les Africains de leurs relations avec la Chine et, d’autre part, la conception chinoise des relations sino-africaines. Peut-on parler de partenariat quand la Chine n’associe pas les Africains à ses initiatives ? Les Africains auraient besoin de mieux connaître les mécanismes régissant cette coopération ainsi que le contenu philosophique, idéologique, politique, économique, culturel et social de la Chine dans sa coopération avec l’Afrique.

Par ailleurs, M. Niasse remarque que la coopération financière entre la Chine et l’Afrique n’est pas toujours gérée par les gouvernements mais par les chefs d’Etat euxmêmes. Ainsi, il souligne l’importance d’associer les peuples à ce processus et de prendre en compte leurs besoins élémentaires. La coopération financière devrait servir à investir dans les secteurs de la formation, de la santé, de la protection des femmes et des enfants et non préférentiellement dans la construction de stades. Il rappelle que l’Afrique devra prendre en main son développement elle-même, car personne ne le fera à sa place, et faire preuve de vigilance et de vision dans ses rapports de coopération.

En ce qui concerne l’avenir de la coopération sino-africaine, M. Niasse évoque cinq options pour le dialogue sino-africain qu’il compare - pour en repousser l’image - au dialogue entre le dragon et l’autruche.

1. La Chine doit-elle être considérée comme un modèle de pays émergent ? Dans cette optique, l’Afrique devrait ajuster son approche et sa méthodologie de coopération en tenant compte de ce modèle.

2. La Chine – sorte de miroir aux alouettes – constitue une alternative face à la lassitude de l’Afrique envers l’Europe dans la coopération qu’elle propose aux Africains.

3. La Chine est perçue comme un partenaire dénué de toutes prétentions néo-colonialistes. Pourtant, d’après M. Niasse, la stratégie chinoise n’est pas dénuée d’intérêt.

4. La Chine pourrait être comme un « TGV » qui développerait l’Afrique à grande vitesse. Il est toutefois important de savoir comment, avec quels moyens et à quels coûts ce développement peut être mis en oeuvre.

5. La dernière option serait de considérer la Chine comme un partenaire comme un autre, à l’image des Européens et donc à traiter comme les autres partenaires. Si les formes de coopération peuvent changer, il n’est pas judicieux selon M. Niasse d’accorder un traitement de faveur à la Chine car l’Afrique doit garder à l’esprit que l’enjeu est la prise en compte des intérêts réciproques des deux parties.

M. Niasse conclut ses propos en se prononçant en faveur de cette dernière option. Il ne serait pas question d’abandonner la coopération avec l’Europe qui se poursuit depuis plusieurs siècles pour opter exclusivement pour une coopération avec la Chine d’autant plus que l’Afrique et l’Europe ont créé ensemble un patrimoine commun important. En fin de compte, l’Afrique ne doit pas accepter d’être de nouveau colonisée par la Chine comme elle le fut autrefois par certains Etats européens. A cet égard, M. Niasse dénonce le danger de conquête du continent noir que suggère le ton du livre de Serge Michel et Michel Beuret «La Chinafrique ».

Avant de passer au débat, le modérateur se félicite du ton des interventions qui ont fait plus de place aux questions que soulève la pratique de la coopération sinoafricaine qu’aux appréciations sur son intérêt ou ses intentions cachées.

Le Débat

Le débat a porté d’abord sur des questions précises formulées par le public et ensuite sur des séries de questions auxquelles il a été donné des réponses globales.

Quelle est la nature sur le terrain de la coopération chinoise ? Quels secteurs et comment s’opère-t-elle ? On dit que les entreprises chinoises font venir toute la main-d’oeuvre chinoise. Peut on d’ailleurs parler de coopération ou simplement de commerce « straight ahead » ?

En réponse aux multiples aspects de cette question, M. Niasse souligne que les Chinois interviennent beaucoup dans le secteur de la construction d’équipements socioéducatifs comme par exemple les stades et les maisons de la culture. Depuis quelque temps, ils interviennent aussi et plus largement dans le secteur des infrastructures. Par exemple, ils sont en train de réaliser la réhabilitation du chemin de fer entre Pointe-Noire et Brazzaville et la construction d’une route goudronnée entre ces deux villes congolaises, de reconstruire entièrement l’aérogare de Brazzaville. Ils s’intéressent de plus en plus à l’extraction des minerais en RDC, ils se sont engagés dans ce secteur pour 30 ans dans des conditions opaques sur lesquelles l’Assemblée nationale congolaise s’est interrogée. A cette fin, de nombreux Chinois viennent travailler en tant qu’ouvriers – dont certains sortant de prison viennent y gagner durement leur liberté – alors même que le taux de chômage des Africains est élevé et que ces derniers pourraient, selon lui, tout à fait effectuer ces travaux. M. Niasse estime qu’il conviendrait de faire participer les Africains en vue de faire baisser le taux de chômage.

Est-ce que le succès de la Chine n’est pas dû à l’absence des conditionnalités politiques dans sa coopération face à un monde occidental qui ne songe qu’à imposer à l’Afrique sa manière de voir, de penser et de gouverner?

Même si la Chine ne pose pas de conditions politiques à sa coopération, M. Niasse fait remarquer que cette dernière a tout de même amoindri sa coopération avec Robert Mugabe depuis que le nonrespect de la démocratie et des droits de l’homme a été décrié par l’opinion publique internationale. S’agissant des conditionnalités politiques de l’Occident, il revient aux Africains d’en discuter pour ne pas se les voir imposer.

En réponse aux autres questions qui lui ont été posées, M. Niasse atteste du rayonnement international qu’à valu à la Chine depuis Mao son engagement en Afrique, déplore le manque de transfert des technologies chinoises au profit de l’Afrique, s’élève contre les conditions inéquitables de certains accords, reconnaît que la Chine s’intéresse prioritairement aux pays africains riches en ressources naturelles et, s’agissant de la coopération militaire, fustige la livraison d’armes au Zimbabwe de Robert Mugabé.

Les intérêts voraces de la Chine pour les ressources naturelles de l’Afrique, notamment pour le bois : comment en limiter l’impact pour ne pas mettre en péril l’environnement ?

Jean-Jacques Gabas faisait référence à des travaux intéressants menés en ce moment par plusieurs ONG. Un exemple qu’il considère comme tout à fait marquant est le rapport nommé « Forest Governance in Zambesia, Mozambique: Chinese Takeaway! » rédigé par le forum d’ONG FONGZA décrivant le déroulement de l’exploitation du bois et comment la Chine considère que l’Afrique est une sorte de « libre service ». A cet égard, M. Gabas estime que le rapport est une « véritable leçon d’économie politique ». Il renvoie également aux travaux du CIRAD sur le sujet.

L’impact de la coopération chinoise en Afrique en matière d’endettement ?

D’après Jean-Jacques Gabas il s’agit d’une question qui est actuellement bien suivie notamment par l’Agence française du développement. Bien qu’un cadre de soutenabilité de la dette ait été établi, la Chine ne fait pas partie de cet espace de négociation. Les observateurs se posent alors la question de savoir s’il y a un processus caché de ré-endettement vis-à-vis de la Chine qui poserait effectivement problème au niveau de la coordination internationale. La Chine du reste ne cache pas son intention d’annuler, à terme, la dette africaine.

Y a-t-il un impact de la coopération chinoise sur l’économie informelle africaine ?

Cette question fait objet d’études actuellement au Sénégal, au Togo et au Mali.

La Chine propose-t-elle un nouveau modèle de développement à l’Afrique ?

D’après M. Gabas, on ne peut pas considérer que la Chine est un modèle et que le modèle chinois serait transférable à l’Afrique. A l’OCDE, des investigations ont été menées sur les politiques chinoises de lutte contre la pauvreté et les possibilités de les appliquer en Afrique. Mais par définition même, la généalogie d’un pays qui va émerger est propre à son histoire. L’histoire ne se répète jamais et l’Afrique ne poursuivra donc pas le même cheminement que, par exemple, l’Europe aux XIXe et XXe siècles. De surcroît, M. Gabas ne pense pas que du côté des Chinois il y ait la volonté de transmettre ou d’imposer un modèle.

De même, Guy Schulders estime que l’on ne peut pas parler vraiment de modèle chinois. Les Chinois ne s’appuient pas sur une théorie économique précise mais ont construit un modèle à eux, fait de pragmatisme.

M. Schulders constate que les questions posées par le public sont des « questions passionnelles ». Il souligne que la présence chinoise en Afrique est une réalité et qu’il serait donc important de réfléchir sur la question de savoir si la relation en dehors des passions est possible. Dans ce contexte, la discussion entre les différents acteurs africains, chinois et occidentaux serait d’une grande importance. On pourrait attendre, si ces discussions étaient engagées dans le respect des cultures des uns et des autres, une plus grande efficacité des coopérations respectives et l’émergence de pôles d’excellence où chacun s’illustrerait. Deux maîtres mots lui semblent devoir présider à la relation avec la Chine en Afrique : vigilance sur les développements de la coopération chinoise en Afrique et engagement d’un dialogue constructif avec elle.

Dans le débat, M. Sevaistre apporte le point de vue des entreprises françaises engagées en Afrique et confrontées à la nouvelle donne de la coopération chinoise. La stratégie chinoise se fonde sur deux objectifs économiques : l’accès aux matières premières qui ne pourra que s’amplifier avec la réévaluation de la monnaie chinoise et le développement des exportations qui justifie la présence chinoise dans tous les pays africains (croissance annuelle de 20 à 25 % d’un commerce qui atteindra 100 milliards de $ avant 2010). Au-delà des aspects économiques, la Chine poursuit l’objectif d’étendre son influence sur un continent où l’Europe et les Etats-Unis restent très présents.

Face a ce constat une double stratégie s’impose : dialoguer avec les acteurs économiques chinois et dénoncer comme l’a fait le Parlement européen, certaines pratiques – dumping, impact sur le secteur informel, ré-endettement …– tout en veillant à réguler la concurrence au niveau des appels d’offres et en amenant la Chine à respecter ses engagements internationaux.■

Anne-Laure Jutier et Theresia Toeglhofer,
étudiantes à Sciences Po
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