Cycle "l'Afrique des mutations silencieuses"

4. l'Afrique des convoitises

Sommaire

Présentation

L’Afrique, après avoir été absente des débats, apparaît comme le dernier continent à entrer dans la voie du développement et reprend de ce fait sa place comme une terre d’avenir mais qui suscite les convoitises des grandes puissances. Il est nécessaire d’acquérir les données de base pour mesurer les enjeux de cet intérêt grandissant et de démêler dans quelle mesure cet intérêt débouchera sur un véritable développement et les risques que ces convoitises peuvent présenter. Quatre intervenants vont tenter de clarifier la situation : Philippe Hugon, professeur émérite d’économie, université Paris X Nanterre, auteur notamment de « Géopolitique de l’Afrique », Armand Colin, 2006, Philippe Chalmin, économiste, Professeur associé à l’Université Paris-Dauphine et au Conservatoire des Arts et Métiers, auteur de « Le poivre et l’or noir » éditions Bourins, 2007, Jean-Paul Ngoupandé, ancien Premier Ministre de la République Centrafricaine, qui a publié « L’Afrique sans la France », Albin Michel, 2002 et Olivier Vallée, économiste, consultant auprès d’organisations internationales, co-auteur avec François Misser de « Les gemmocraties, l’économie politique du diamant africain » Desclée de Brouwer, 1997..

Cadrage économique général

Philippe Hugon propose un cadrage général de cette Afrique convoitée par les grandes puissances en se plaçant principalement d’un point de vue économique. L’Afrique subit des mutations qui sont loin d’être silencieuses avec, depuis le début du XXIe siècle une croissance économique moyenne de 6 %, une forte reprise des investissements directs étrangers (3 % du total mondial avec environ 40 milliards de dollars) et des évolutions importantes en matière d’accès aux financements. Ces mutations et la globalisation créent un nouveau contexte et de nouveaux enjeux pour l’Afrique. Au-delà de la croissance à court terme, comment les Africains eux-mêmes sauront-ils utiliser ces convoitises pour améliorer le sort de leurs populations dans leur ensemble et non pas celui d’une minorité ? On voit bien actuellement les villes qui se métamorphosent où se côtoient buildings et bidonvilles qui abritent les exclus de la croissance. Philippe Hugon cite le Kenya pour illustrer le fait que la croissance n’est pas nécessairement un facteur de réduction des inégalités et qu’elle pose des problèmes de fond qui ne sont pas traités.

L’impact de ces mutations

Il convient d’analyser ces mutations et les conséquences, positives ou négatives, de cette convoitise. Les mutations de l’Afrique résultent de mutations internes et de la mondialisation. Ces dernières se traduisent dans différents domaines. Dans le domaine financier, les pays émergents disposent d’excédents d’épargne, ce qui leur donne des capacités de financement pratiquement illimitées, notamment en Afrique. Il faut également compter avec le rôle croissant des fonds souverains et avec les pays producteurs exportateurs de pétrole : pays arabes, Iran, qui disposent également de capacités financières importantes qu’ils vont utiliser à la fois pour asseoir leur puissance politique et éventuellement, en ce qui concerne certains pays, pour agir par le biais du religieux (construction de mosquées, d’écoles coraniques) et pour le financement de projets d’investissement. Dans le domaine des ressources naturelles minières et énergétiques, leur rareté croissante et la forte demande, actuelle et anticipée, confère un rôle nouveau à l’Afrique qui permet aux opérateurs de diversifier les risques, et pour certains d’entre eux, de contrôler des territoires. Si les opérateurs croyaient à l’équilibre de l’offre et de la demande à échéance de vingt ans, il n’y aurait pas de raison qu’il y ait une présence aussi massive de certains d’entre eux qui non seulement contrôlent les exploitations mais les sécurisent également militairement. Or il se trouve que les grands décideurs, Etats-Unis, Chine, Europe, ne croient pas qu’à moyen terme tout passera par le marché, d’où les installations de bases militaires et le contrôle d’un certain nombre de ports et d’aéroports. Les Etats-Unis veulent porter à 25 % leurs approvisionnements pétroliers en provenance d’Afrique d’ici 2015 et les Chinois tirent 30 % de leurs approvisionnements actuels de ce continent. Dans le domaine des ressources naturelles renouvelables, il y a de nouveaux enjeux qu’on peut décliner par type de produit. Les pays sont inégalement concernés par cette convoitise et les intérêts peuvent diverger d’un pays à l’autre. Certains constituent des enjeux stratégiques majeurs dans les do- maines pétrolier et minier : Soudan, Angola, Nigeria, Afrique du Sud, République Démocratique du Congo (dont les réserves sont pillées).

La reprise de la croissance, même si elle est inégale, donne du pouvoir d’achat à une population qui croît fortement et qui s’urbanise. De nouveaux marchés apparaissent : celui des technologies de la communication, du téléphone portable. L’Afrique est donc un marché même s’il est de taille relativement faible. Malheureusement l’Afrique se repositionne aussi par rapport à une économie criminelle: trafic d’armes, narcotrafic, filières criminelles du diamant, blanchiment d’argent...

Une économie réticulaire

De nouvelles puissances apparaissent en Afrique. La Chine va atteindre 100 milliards de dollars d’échanges commerciaux avec l’Afrique. De nouvelles colonies de peuplement apparaissent ainsi que de nouveaux jeux d’investissements. L’Inde est très présente également ; elle a les mêmes besoins d’approvisionnement que la Chine et utilise, comme la Chine, les réseaux de la diaspora. Les pays pétroliers musulmans interviennent de plus en plus sur le plan financier mais aussi d’un point de vue religieux avec le développement du schisme au Nigeria et au Sénégal notamment. La Russie, après un repli, a renoué la totalité de ses liens avec l’Afrique. Ces grandes puissances interviennent en fonction de tropismes régionaux. L’Afrique orientale et l’Océan Indien ont toujours été en liaison avec l’Inde et la Chine à travers les réseaux de la diaspora. Les pays du Sahel ont toujours été liés au monde arabe par le commerce trans-saharien. Cette économie réticulaire, fonctionnant par réseaux, est sans doute totalement en phase avec la mondialisation. Elle fonctionne aussi pour les Africains qui sont à l’extérieur et dont les capacités de financement sont sans commune mesure avec les capacités internes.

En conclusion, Philippe Hugon pense que le fait que l’Afrique soit courtisée, convoitée par une diversité de partenaires va lui donner des opportunités très fortes et des marges de manœuvre. On l’a vu lors des négociations des APE où les pays africains, malgré des intérêts divergents, ont montré qu’ils avaient d’autres alternatives face au discours technocratique de la DG Commerce de l’Union Européenne qui n’a pas pris en compte le changement de donnes de la négociation internationale. L’Afrique dispose d’opportunités évidentes en termes de capacités de financement, d’investissements, de valorisation des produits des ma- tières premières. On sait par ail- leurs que les ressources naturelles sont sources de conflits et de cor- ruption bien qu’il existe d’autres facteurs comme le problème foncier. Apparaissent également des risques de re-endettement de l’Afrique. Face à ces risques, la responsabilité des leaders africains est engagée et les cartes restent fondamentalement entre leurs mains.

Les ressources

Philippe Chalmin souhaite parler de l’ensemble de ce qu’on appelle les commodités dans lesquelles il intègre les produits agricoles. Le choc vécu sur les marchés, la forte tension sur les prix, n’est pas forcément, pour Philippe Chalmin, une bonne nouvelle pour les pays producteurs, rappelant ainsi le vieux thème de la malédiction des matières premières dont nous ne serions pas sortis. L’Afrique ne pèse dans la mondialisation que par ses richesses potentielles largement inexplorées et dont l’exploration est jugée trop dangereuse par nombre d’opérateurs. Elle est l’Afrique des convoitises de tous les banditismes possibles et Philippe Chalmin met la Chine au premier rang des prédateurs allant jusqu’à craindre la reconquête coloniale de l’Afrique par les Chinois.

De fortes tensions sur les marchés

Nous vivons aujourd’hui une période de tension extrêmement forte sur pratiquement tous les marchés de matières premières, minérales, énergétiques, agricoles. On connaît bien le pétrole à 100 $ le baril. Le cuivre dont le prix de revient en République démocratique du Congo est de l’ordre de 2.000 $ la tonne est vendu actuellement sur le marché à 7 à 9.000 $ la tonne. Le nickel, le zinc, le plomb ont connu en 2007 une flambée des prix et les tensions sont fortes aujourd’hui sur le minerai de fer, le charbon dont l’Afrique du Sud est un exportateur important. Les tensions sont fortes également sur les prix des céréales (blé, soja, maïs), dont l’Afrique est plus importateur qu’exportateur. Malheureusement, les quelques produits qui ont échappé à cette flambée sont ceux pour lesquels l’Afrique compte et est exportatrice : café, cacao et, dans une moindre mesure, le sucre.

Sur l’ensemble des ressources naturelles, les prix étaient tellement bas à la fin du 20e siècle qu’il n’y a pas eu les efforts d’investissements pour reconstituer les capacités de production. Ces crises correspondent à une sorte de cycle des investissements. C’est le cas pour les minerais et métaux dans la mesure où la problématique de rareté ne se pose pas pour eux. Pour ces derniers, le choc s’explique par l’émergence de la Chine qui, depuis 30 ans, affiche un taux de croissance de plus de 10 %, dont la composition du PIB intègre pour presque la moitié de l’industrie et dont la production industrielle augmente ces dernières années de 16 à 17 %par an.La Chine a donc d’énormes besoins. Le charbon est également illustratif puisque la Chine qui en est le premier producteur mondial en importe aujourd’hui massivement. La Chine est le premier importateur mondial de tous les métaux et là où elle est exportatrice, elle met actuellement des taxes à l’exportation pour garder les métaux dont elle a besoin pour son marché intérieur. La Chine est donc le principal facteur des tensions actuelles aussi bien sur les marchés des minerais et métaux que sur ceux de l’énergie et des produits alimentaires, beaucoup plus que l’Inde qui joue sur la plupart des marchés un rôle d’importateur relativement marginal.

Un nouveau paradigme de rareté

Les réserves mondiales de minerais et métaux sont relativement abondantes et les risques de pénuries sont faibles sous réserve que les pays soient en capacité de créer les conditions favorables aux investissements qui sont particulièrement lourds en la matière. Là où on doit intégrer un nouveau paradigme de rareté, c’est en ce qui concerne l’énergie, et surtout, l’alimentation.

Pour l’énergie, la production atteindra probablement son paroxysme entre 2010 et 2020 et déclinera ensuite à un rythme qu’on peut espérer suffisamment lent pour que le relais soit pris par de nouvelles énergies. L’augmentation du prix du pétrole favorise les progrès technologiques permettant l’accès à des gisements plus profonds. A cet égard, l’Afrique qui n’a pas des réserves colossales, pourra prendre toute sa place si de nouvelles perspectives sont offertes en offshore dans le Golfe de Guinée. Mais certains pays connaîtront plus rapidement qu’on ne le croit l’épuisement de leurs ressources.

C’est dans le domaine alimentaire que le paradigme de rareté se pose avec le plus d’acuité. L’enjeu est simple : le monde doit être capable de multiplier par deux en deux générations sa production agricole pour satisfaire les besoins alimentaires de 9 milliards d’individus vers 2070. Ceci va réclamer un certain nombre de révolutions vertes. Dans ce domaine, l’Afrique est très en retard et se trouve être une des victimes majeures du choc sur les marchés céréaliers. Philippe Chalmin prend l’exemple de Madagascar qui est dramatiquement dépendante de ses importations de blé ou de riz. Le prix de la tonne de blé importée qui était de 120 $ est aujourd’hui entre 450 et 500 $. Or le prix du blé constitue la moitié du prix du pain vendu dans la rue. Les politiques agricoles sont donc une question cruciale pour l’Afrique.

Les prix élevés de l’énergie et des produits agricoles risquent de le rester longtemps. Il ne s’agit pas d’un phénomène cyclique. Cela pose un vrai problème à l’Afrique, peut-être moins en terme de développement à l’exportation qu’en terme de développement de sa production pour ses propres besoins.

La malédiction des matières premières

Le deuxième thème évoqué par Philippe Chalmin est celui de la production de matières premières comme source de malheurs. Il n’y a que de rares pays qui ont su gérer intelligemment la rente des matières premières. La Norvège en est un, bien que sa croissance soit une des plus faible de toute la Scandinavie. Le Chili a très bien géré, depuis l’époque Pinochet, la rente du cuivre. La Malaisie a su se détacher des matières premières, ses principales ressources, caoutchouc, huile de palme ne re- présentant plus aujourd’hui que 10 % de son PIB. En dehors de ces exceptions, les matières premières ont été sources de malheurs et l’Afrique a largement souffert de cette malédiction. C’est faire fausse route que de penser que l’Afrique se développera grâce à ses matières premières et il serait préférable, selon Philippe Chalmin, qu’elle les oublie. Et d’énoncer que si les matières premières sont importantes pour l’Afrique, l’Afrique n’est plus importante pour les matières premières.

Donc l’Afrique pèse très peu sur le marché des matières premières et sa part ne cesse de diminuer ces temps derniers du fait du retrait d’opérateurs internationaux qui estiment le niveau de risque trop élevé. L’inexistence d’opérateurs locaux, la déstabilisation des filières par les organisations internationales entretiennent ce processus. Philippe Chalmin évoque le « suicide » de la CFDT dont l’action sur la filière coton à travers les sociétés nationales a été une superbe réussite. Cette déstabilisation a également été le fait des politiques qui ont amené la suppression des caisses de stabilisation qui, même malgré un fonctionnement chaotique, étaient préférables à une économie de marché à laquelle les pays n’étaient pas totalement préparés. Donc même là où l’Afrique dispose d’un potentiel considérable, elle n’a cessé de perdre des parts de marchés.

L’Afrique, qui a des potentiels, devient celui des convoitises de prédateurs. Les Chinois sont les seuls à accepter de reprendre des activités abandonnées par d’autres et on les retrouve même dans le domaine agricole. Ce qui inquiète, c’est le « flirt » prolongé entre la Chine et l’Afrique, d’autant qu’il est à sens unique. Et on peut craindre qu’il augmente le syndrome de la malédiction des matières premières qui est une constante de l’histoire économique depuis le déclin de l’Espagne à partir de l’arrivée des premières flottes de l’or au 16e siècle.

Le cas spécifique du diamant

Un marché non régulé

Olivier Vallée aborde la question spécifique du diamant qui, de longue date, a joué un rôle important dans les désordres qu’a connus et que connaît encore l’Afrique. Ce diamant, qui n’a pas de réalité marchande, alimente l’économie de guerre et c’est ce qui le rend célèbre en particulier au milieu des années 90. Avant cette phase tragique, et à la différence des autres matières premières, le diamant appartient à un marché qui n’est pas régulé par des offices d’Etat ou des entreprises dans lesquelles le rôle de l’Etat est déterminant.

A l’origine, pendant la période coloniale, du fait même de la nature de sa production très disséminée, le marché du diamant s’organise très tôt à l’échelle mondiale, avec un acteur très important, à la fois producteur et régulateur du marché mondial : la De Beers, trust familial qui gère la grande holding Anglo-Américaine. A partir de cet épicentre Sud-Africain, d’autres ressources sont découvertes et mises en valeur principalement en Angola, au Congo Belge, au Ghana, en Sierra Leone et au Liberia. Assez rapidement, du fait de l’absence de contrôle étatique, le marché du diamant est entre les mains de trafiquants. Olivier Vallée cite le cas de la Sierra Leone, alors sous contrôle britannique, où, pendant la deuxième guerre mondiale, les trafiquants libanais vendent les diamants aux Portugais, lesquels les revendent à des Allemands qui les utilisent pour leur industrie ou pour acquérir des devises.

A part les filons de kimberlite soumis à un minimum de contrôle de la production, l’exploitation du diamant à ciel ouvert est l’œuvre de petits producteurs isolés, disséminés auprès desquels interviennent des intermédiaires, ce qui est source d’affrontements ; en même temps, du fait du monopole de la De Beers, il y a re-concentration au niveau de la commercialisation finale et de la transformation des pierres. Donc, tant que la De Beers exerce son monopole d’achat et de vente, le marché se structure. Mais on assiste progressivement à une dispersion des centres de taille: New York, Londres, Anvers, Amsterdam.

Implication du diamant dans des aventures troubles

Au début du XXe siècle, le diamant est impliqué dans des aventures troubles. Olivier Vallée cite la colonie grecque d’Afrique de l’Est parmi laquelle il y a des réseaux de Chypriotes indépendantistes qui financent en partie leurs combats dans leur île grâce au diamant exploité dans la région du Katanga et qui sont, de ce fait, détournés des filières normales. La dispersion des ex- ploitations à ciel ouvert laisse libre cours à une économie réticulaire et à des transactions qui ne répondent à aucune règle de marché.

Cette situation perdure sans que les gros investisseurs s’intéressent à la modernisation et à l’encadrement des exploitations, des filières d’acheminement et de transformation qui pourraient apporter de la valeur ajoutée et prévenir les effets négatifs du diamant qui se concentrent sur le continent africain. Un des premiers conflits armés dont la ressource est le diamant est le conflit angolais dans lequel l’Unita utilise à grande échelle le diamant des zones qu’elle contrôle militairement en recourant au travail forcé, ce qui fera des émules en particulier au Liberia, en RDC (ex-Zaïre) et en Sierra Leone. On observe à ce propos la grande passivité des acteurs, ceux du diamant et les acteurs politiques. Les diamants de l’Unita sont en grande partie commercialisés sans passer par la De Beers par des diamantaires belges, liés à des Israéliens et à des trafiquants russes qui vont approvisionner en armes et en avions l’Unita.

Apparition de nouveaux traders

C’est une période où s’effrite la position dominante de la De Beers et où apparaissent de nouveaux traders du diamant : Russes, Israéliens qui proposent une révolution consistant à aider les pays dans lesquels ils sont installés en leur fournissant diverses prestations et ressources financières qui font défaut au MPLA, ou en fournissant des armes en échange de diamants au RUF, en Sierra Leone. Tout cela se passe dans un contexte de régionalisation de la criminalité liée à l’extraction du diamant, dans la mesure où un certain nombre de réseaux ont besoin de s’excentrer des zones de combat. C’est ainsi que Ouagadougou est devenu une place forte de la négociation et du trafic du diamant et qu’elle est aujourd’hui un lieu d’achat, pour les diaman- taires israéliens, de pierres extraites en Côte d’Ivoire.

On assiste donc à un réaménagement complet, grâce en partie à la transformation de l’environnement mondial et parce que les conflits finissent par laminer les dernières formes de structures relativement organisées de production. On voit apparaître d’importantes sociétés russes, la remise en cause du monopole africain de la De Beers et de l’importance des Américains dans le commerce du diamant. Olivier Vallée montre pour conclure l’importance des communautés et des liens qui se tissent derrière les matières premières et qui expliquent la recomposition des alliances.

L'Afrique des convoitises vue sous l'angle géostratégique

Jean-Paul Ngoupandé aborde le sujet sous son angle géostratégique. Il découpe l’histoire du continent, depuis les indépendances au début des années 1960, en trois périodes : − les trois premières décennies qui correspondent à la période de la guerre froide, de la bipolarisation du monde − de la chute du mur de Berlin au début des années 2000 : le déclin − à partir des années 2000 : la mondialisation, une nouvelle chance pour l’Afrique

L’Afrique pendant la guerre froide.

L’Afrique sortie de la période coloniale est devenue un véritable enjeu pour les grandes puissances, même si l’Asie constituait un enjeu encore plus considérable. Après les indépendances, l’Afrique subsaharienne représentait dans les années 60, 9 % des échanges commerciaux mondiaux. Les nouveaux Etats de l’Afrique francophone sont encadrés par l’ancien colonisateur et ne subissent pas de notables bouleversements. Pendant cette même période, les pays anglophones (Nigeria), comme l’ancien Congo belge ou l’Angola qui n’ont pas bénéficié du même soutien, ont connu d’importantes turbulences. La France a alors joué un rôle important, hors de sa sphère d’influence traditionnelle, pour le compte du camp occidental dont le but essentiel était de contrer la pénétration soviétique sur le continent. Il en est résulté un affrontement direct avec le camp occidental qui mettait l’Afrique du Sud en première ligne. Les premières années de cette période ont connu des succès si l’on en juge par les avancées économiques de la Côte d’Ivoire qui ont fait d’Abidjan le cœur de l’Afrique francophone.

A partir de la fin des années 70, les choses changent. Sur le plan économique, on assiste à la chute des cours des matières premières agricoles et on prend conscience des risques que fait courir l’endettement d’un certain nombre de pays du tiers monde. Les années 80 se terminent dans une ambiance assez sombre mais l’Afrique restait un enjeu important dans le contexte de la guerre froide.

Avec la chute du mur de Berlin, l’Afrique n’est plus un véritable enjeu

C’est la période dont J.-P. Ngoupandé et les Africains de sa génération sont les témoins et les acteurs. C’est la fin de la bipolarisation et l’Afrique n’est plus un véritable enjeu. Entre temps, les échanges économiques de l’Afrique avec le monde sont passés de 9 à 2 %, la moitié étant réalisée par la seule Afrique du Sud. A cela s’ajoute le spectacle des ratés de la démocratisation qui ont induit des désordres et la régression économique qui en résulte. Cela ne pouvait conduire qu’à la marginalisation de l’Afrique et à l’indifférence des puissances occidentales, à l’afropessimisme. Le développement de l’Afrique n’est plus dans l’agenda de la communauté internationale et le continent semble condamné à ne devenir qu’une grande réserve écologique. Les Africains eux-mêmes se posent des questions et c’est, pour eux, une période difficile à vivre.

La mondialisation, une nouvelle chance pour l’Afrique ?

A partir du début des années 2000, les bouleversements intervenus avec l’émergence de nouveaux pôles de développement ont permis à l’Afrique de revenir dans le jeu de la mondialisation. Les pays émergents qui ont su tirer parti de la mondialisation (Chine, Inde, Brésil...) sont montés en puissance. Dès les années 80, la Chine commençait à peser dans l’économie mondiale. Mais cela ne se percevait pas encore en Afrique bien que les relations de la Chine avec ce continent soient assez anciennes. Depuis le 9e siècle, les Chinois ont établi des relations avec la côte est du continent. Mais la Chine de Mao-Tsé-Tung n’était pas un acteur de poids pendant la guerre froide bien qu’elle ait tenté de contrer l’hégémonisme soviétique et abreuvé l’Afrique de sa théorie des trois mondes.

Depuis la fin des années 90, ces pays émergents, et la Chine en premier lieu, ont eu des besoins accrus en matières premières et cette dernière va les chercher en Afrique devenue une jachère. Comment cette arrivée en force de la Chine est-elle vécue en Afrique ? Cette présence chinoise est vécue comme une ouverture à un partenariat diversifié ce qui est considéré comme une bonne chose malgré l’existence de problèmes comme l’intervention chinoise dans le secteur informel ou des modes de fonctionnement peu générateurs de main d’œuvre.

Sur le plan économique, la Chine contribue à re-endetter les pays africains. L’enjeu est pour ces pays de développer leurs propres capacités à conduire leur développement et de ne pas rester passifs face aux convoitises. L’Afrique a des perspectives de croissance importantes (6 à 7 %) comparées à la stagnation des pays développés. Mais il faut que les Etats soient capables d’utiliser les rentrées dues aux matières premières pour créer les conditions d’une croissance durable et investir massivement dans les ressources humaines pour répondre aux enjeux de la croissance démographique. Pour Jean-Paul Ngoupandé, cette convoitise pour les matières premières d’Afrique n’est pas une mauvaise nouvelle, contrairement à ce qu’affirmait Philippe Chalmin dans son propos. Il n’est pas non plus convaincu que l’Afrique ne pèse pas significativement sur le marché des matières premières comme en témoigne notamment le débat actuel sur l’uranium.

En conclusion, Jean-Paul Ngoupandé estime que l’Afrique qui revient de loin a encore un long chemin à parcourir. Elle a encore des problèmes sérieux dont certains sont induits par la vision imposée par les programmes d’ajustement structurels (PAS), qui a freiné la capacité d’action des Etats. Aujourd’hui, dit-il, il faut reconstruire les Etats et en assurer une croissance durable comme l’ont fait les pays émergents. Les problèmes, circonscrits, qui existent encore, comme au Tchad, doivent être examinés soigneusement à la lumière de l’histoire locale, et non, comme cela a pu être dit à celle des enjeux pétroliers. Jean-Paul Ngoupandé conclut en appelant les partenaires, amis de l’Afrique, à avoir une approche qui sorte des dogmes qui ont beaucoup brouillé le regard des Européens sur l’évolution du continent.

LE DEBAT

Question : Si les monopoles d’exploitation agricoles ont été démantelés par le FMI, c’était pour éviter des détournements publics. La privatisation n’avait-elle pas pour but de répartir les ressources et les profits avec des retombées pour le pays ?

Philippe Chalmin répond que ce n’est pas faux. Il a connu la caisse de stabilisation de Côte d’Ivoire qui n’était pas au-dessus de tout soupçon. Mais dire qu’il n’y a plus besoin de stabiliser et qu’il n’y a qu’à utiliser les marchés à terme de Londres et de New-York est, même pour un économiste libéral, abusif. La bourse du café et du cacao créée ensuite est un autre instrument de prédation qui a permis au président Gbagbo de se maintenir au pouvoir et à une partie des ressources de Côte d’Ivoire de transiter par le Ghana permettant ainsi à la rébellion de survivre.

Chaque filiale de la CFDT était contrôlée dans chacun des pays indépendamment des autorités locales et le succès du coton a été réel même si des problèmes se sont posés par la suite, en particulier du fait de la concurrence américaine.

Question : Pourquoi considère-t-on que les matières premières constituent une malédiction pour les Africains et qu’en même temps on paie l’uranium au tiers du pris du marché ?

Philippe Chalmin axe sa réponse sur le cas de l’uranium. Il y a eu effectivement des négociations l’été dernier entre Areva et le Niger qui est un producteur important d’uranium, même s’il est loin d’être le seul. Il y a un tout petit marché libre de l’uranium qui représente 4 à 5 % de la production mondiale, où là, il y a des cotations qui n’ont pas de représentation véritable par rapport aux tendances lourdes. Car l’essentiel du prix est constitué par des contrats à très long terme entre les compagnies et les Etats, du fait du caractère sensible de l’uranium. Sur ces dix dernières années, ce prix s’est situé entre 5 et 150 $ le kilo, les faibles prix des années 90 s’expliquant par le rachat des stocks excédentaires soviétiques et par un certain désintérêt du nucléaire. Depuis deux ans, on assiste sur ce tout petit marché libre à une flambée des cours. Il y a eu renégociation entre Areva et le Niger et il n’était d’aucun intérêt pour ce pays de passer directement au prix du marché libre tant celui-ci est peu représentatif.

Pour ce qui est de la malédiction des matières premières, qui fait l’objet de plusieurs questions, Philippe Chalmin reprend l’exemple du Tchad où le processus mis en place par la Banque Mondiale pour le financement de pipe-line a été détourné par Idriss Deby, une bonne partie de la rente pétrolière ayant servi à acheter des armes au lieu d’être utilisée pour des inves- tissements et mis en réserve pour les générations futures. Il maintient que même si le conflit tchadien est antérieur à la découverte du pétrole, sa dimension actuelle lui est largement liée. A une ou deux exceptions près, on ne peut citer de pays africain ayant engagé une véritable politique de développement économique en profitant des 6 à 7 % de croissance essen- tiellement dues aux matières premières.

Question : Plusieurs questions intéressent la filière du diamant et en particulier la question est posée de savoir : pourquoi sa modernisation n’a-t-elle pas eu lieu ?

Olivier Vallée répond que les principales raisons sont la diversité des sites et les risques politiques qui ont amené les rares entreprises modernes d’exploitation du diamant à tout arrêter. Une troisième raison est, dans le cas du diamant, la division du travail car on a besoin de collecter le diamant au moment où on le taille. Mais il y a des évolutions avec l’arrivée de nouveaux acteurs. Les Sud-Africains ont repris le contrôle de la Miba (Société minière de Bakwanga) en modernisant l’entreprise mais en affrontant de façon violente les « creuseurs » qui empiètent sur son périmètre. Il faut également citer Lev Livaev qui a créé un centre de taille à Luanda qui apporte de la valeur ajoutée et la possibilité de court-circuiter les places de Bombay, d’Anvers, etc.

Questions: Est-il possible pour l’Afrique de gérer seule ses ressources ? Et qu’en est-il de la corruption avec l’émergence de nou- veaux partenaires ? Le monde occidental est-il perdant ?

Philippe Hugon pense que certains pays ont su gérer leur rente diamantifère, comme le Botswana, ou leur rente sucrière comme historiquement l’île Maurice. Et une partie des pays producteurs de pétrole ont su replacer une partie de leurs liquidités sur des marchés internationaux et avoir des fonds de placement qui visent les conjonctures. Mais il est évident qu’il faut trouver des processus démocratiques par lesquels différents opérateurs interviennent pour le contrôle des ressources pour qu’elles ne soient pas accaparées par une minorité.

Pour ce qui est de la corruption, Philippe Hugon a un point de vue nuancé. Il est vrai que les nouveaux opérateurs mettent moins de conditionnalités à la fois des points de vue financier et politique que le monde occidental mais la concurrence est-elle pour autant déloyale ? Il faudrait analyser l’impact des règles financières, notamment européennes, sur les possibilités de blanchiment d’argent ou de fuite des capitaux. Il n’est pas sûr que l’Occident soit totalement exclu du monde de la corruption.

Question : est-ce que le plus important n’est pas le pillage des ressources humaines ?

Philippe Hugon répond que la gestion des ressources humaines est cruciale pour l’Afrique qui va doubler sa population d’ici 2050. Différents problèmes sont liés à la fuite des compétences qui ne sont pas toujours utilisées comme il convient. D’autre part il y a un problème de décapitalisation des ressources humaines et Philippe Hugon pense aux enseignants, aux militaires touchés par le sida notamment en Afrique du Sud et au Botswana. Il y a plus de médecins malgaches en France qu’étrangers à Madagascar. Il faudrait réfléchir à la mise en réseau des diasporas, au rôle qu’elles peuvent jouer en terme de transferts. Les transferts financiers des diasporas représentent plus de deux fois l’aide que reçoit l’Afrique.

Questions : plusieurs questions portent sur la Chine et sur les perspectives à offrir aujourd’hui à la jeunesse africaine.

Jean-Paul Ngoupandé estime que la Chine est une opportunité. Mais il faut prendre garde de ne pas faire le jeu d’un anti- occidentalisme qui naît de façon inquiétante sur le continent. Il y a des réalités comme la proximité avec l’Occident, des problèmes qu’on doit partager. Donc la position de Jean-Paul Ngoupandé qui clôt ainsi le débat, est que sans exclure ce partenariat avec la Chine, il est nécessaire de relancer le partenariat avec le voisin européen. Mais la bonne approche n’est pas de dire « méfiez-vous de la Chine» mais proposez-nous autre chose en tirant les leçons de ce que nous avons fait ensemble, des succès et des échecs.■

Philippe Mathieu