Au début des années 1990, l'Afrique du Sud est revenue dans l'arène internationale comme un pays « normal » avec le démantèlement de l'Apartheid, système politique qui y prévalait depuis 1911 et qui représentait une forme extrême d'institutionnalisation du racisme en donnant à la minorité afrikaner (30 % de la population) les pleins pouvoirs économiques et politiques sur la population indigène (noire). Les premières élections multiraciales de 1994 qui ont porté Nelson Mandela et l'ANC (African National Congress) au pouvoir et la transition qui les a suivies avaient suscité d'immenses espoirs auprès de la population noire, celle des townships en particulier.

Près de vingt ans après ce processus « miraculeux », la situation sociale et la colère de la majorité défavorisée sont devenues explosives à l'image des grèves des mineurs de la mine de platine de Marikana (située à 70 km environ de Johannesbourg), dont les revendications salariales ont tourné au massacre, le 16 août dernier : trentequatre mineurs ont été abattus par la police qui ellemême a compté dix victimes environ en son sein et soixante-dix-huit autres personnes ont été blessées.

Cet événement, qui a rappelé les pires heures de l'apartheid, fut déploré par la majorité des acteurs politiques et économiques du pays et inquiété la communauté internationale, a aussi mis en évidence les multiples défis qui s'imposent à la société sud-africaine après une politique de ségrégation qui a duré plusieurs décennies :

· le pouvoir est menacé dans sa légitimité et miné par la corruption et les dérives autoritaires, les inégalités sociales restent encore fortes entre Blancs et Noirs ;

· la monopolisation de l'économie par les grandes entreprises manufacturières et minières étrangères ou sudafricaines (la mine de Marikana appartient à la société britannique Plonium PLC) et celle des holdings financiers, d'ailleurs considérés comme les grands piliers qui ont forgé l'apartheid, n’a pas été suffisamment entamée.

Par ailleurs, il faut souligner que cette grève dite « sauvage », qui s'est répandue à d'autres mines de platine, de chrome, de charbon ou de fer dans l'ensemble de la région de Rustenberg, a démontré une fois de plus que le secteur minier continue de jouer un rôle central dans l'ossature de l'économie sud-africaine ; il a longtemps été l'un des premiers employeurs du pays et a modelé la société dès le début du XXe siècle. Après le démantèlement juridique de l'apartheid, la violence des relations de travail, forme quotidienne de l'oppression raciale, n'a pas disparu ; si l'avènement de la démocratie a répondu aux attentes de la majorité sur le plan politique, le droit du travail très protecteur dont s'est doté l'Afrique du Sud à partir de 1994 n'a pas empêché l'exploitation de persister, voire de s'étendre, décevant les espoirs des travailleurs pauvres quant à l'amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Cette précarisation croissante, due également à l'affaiblissement des luttes syndicales contre des pratiques souvent violentes favorisées par le pouvoir ségrégationniste, a exposé les ouvriers à la violence sans visage du « marché », qu’ils ne peuvent écarter que par leur propre violence, comme les affrontements sanglants autour de la mine de Marikana l’ont montré.

Cependant, quelques éclaircies sur la place de la population noire dans l'économie du pays sont indéniables comme le montrent les « Black Diamonds », les « Diamants noirs », surnom donné à une élite noire qui a pu s'enrichir jusqu'à fournir des milliardaires, en investissant dans le secteur minier, ou les « Tenderpreneurs » qui sont devenus multimillionaires après avoir décroché des marchés publics dans le secteur des constructions et des services... En réalité la participation des Noirs à l'économie reste modeste et financièrement précaire (en 2011, seulement 17 % des entreprises cotées à la Bourse de Johannesbourg étaient contrôlées par des investisseurs issus de la population noire).

Ces changements sont en grande partie le fruit d'une politique qui devait favoriser l'émergence d'une classe moyenne noire par le biais du « Black Economic Empowerment » ou BEE, mais la jeunesse des townships se considère plus que jamais comme des « laissés pour compte » et s'enlise dans le chômage et surtout dans la délinquance, mère et fille de la violence et de l'exclusion. Cependant, l'Afrique du Sud reste encore aujourd'hui le géant économique et de l'Afrique australe et de tout le continent africain, à l'aune de son poids géographique, démographique (52 millions d'habitants), économique et militaire. Elle est considérée comme le point d'entrée pour des grands groupes qui souhaitent prendre en marche le train de transformation de l'Afrique car elle détient notamment 87 % des réserves mondiales de platine et compte parmi les premiers producteurs d'or dans le monde.

Les tourments que traverse aujourd'hui la « nation arc-en-ciel » sont de toute évidence les reflets d'une difficile restructuration de la société même si la « réconciliation » tant souhaitée par Nelson Mandela a encore gardé une partie de sa teneur symbolique : celle qui réunit les différentes communautés sud-africaines dans la diversité de leurs couleurs partageant le même pays face au même destin. Aussi, les défis que doivent relever aujourd'hui les hommes politiques sud-africains ne sont pas seulement économiques ou sociaux, ils sont aussi liés à une crise des valeurs, celles qui cimentent des populations diverses en une nation.■

Claudie Lasserre - Razoazanamanana