Compte-rendu du débat sur Frantz Fanon

Frantz Fanon
Frantz Fanon

Le 28 novembre dernier, l’Agence d’information Médiapart a organisé un débat consacré à Frantz Fanon, en partenariat avec l’Institut du Tout- Monde, la Fondation F. Fanon et le théâtre de Chaillot, entre l’historien Pap Ndiaye, Nicole Lapierre (socioanthropologue), Louis Georges Tin (président du CRAN*), Elsa Dorlin (philosophe) et François Noudelmann de France-Culture. Ce débat était animé par Joseph Confavreux, journaliste à Médiapart.

Edwy Plenel introduit le débat en rappelant que cette séance se tenait dans la salle Gémier du TNP** où l’on avait proclamé les Droits de l’Homme en 1948. La table ronde devait discuter, 50 ans après son décès, de l’actualité des thèses de Fanon et de l’usage que l’on pouvait en faire aujourd’hui.

Cette tâche incombait aux intervenants dont le plus convaincant fut, assurément, le professeur Pap Ndiaye qui développa avec beaucoup de pertinence l’analyse de Fanon sur la double aliénation du colonisateur et du colonisé et ses prolongements au-delà d’une situation d’indépendance politique : ainsi nous constatons aujourd’hui que les comportements et réactions du colonisateur n’ont pas changé mais, en prenant d’autres formes, continuent d’être oblitérés par la quête du pouvoir, les préjugés et la condescendance qui caractérisaient ses relations avec le colonisé.

Autant dire que ce dernier et ses descendants continuent de subir ces relations, même dans les métropoles occidentales (Europe et USA).

Ces conséquences que les Américains ont nommé « postcoloniales » ont été mises à jour clairement, notamment par les écrits du professeur Homi Bhabha, qui influence aujourd’hui toute la littérature européenne sur la question.

Fanon, ce Martiniquais d’origine, théoricien anticolonialiste, avait prévu explicitement ces conséquences, dans la manière où, disait-il, les « élites » et leaders politiques des nouveaux Etats indépendants se seraient contentés de remplacer le colonisateur sans modifier leurs pratiques prédatrices centrées sur le modèle européen. Ce qui se passa effectivement au lieu d’inventer une politique radicalement neuve comme le préconisait Fanon.

Au cours du débat, on rappela aussi la préface de Sartre aux « Damnés de la terre » et comment elle avait incité les interprétations erronées sur « Fanon, apôtre de la violence ». C’était oublier les nombreux appels de Fanon à la fraternité, au refus d’assumer rancune et vengeance contre l’oppresseur, à l’affirmation que l’homme, une fois libéré, n’a pas à ressasser le passé mais à choisir son futur.

Nicole Lapierre et Edwy Plenel insistèrent sur cet aspect important et se plurent à lire à son appui plusieurs extraits de l’oeuvre du psychiatre antillais montrant que la violence, pour lui, relevait de la stratégie, et non jamais de l’idéologie.

Il faut, enfin, signaler l’intervention du Martiniquais L.G. Tin qui s’attacha à rappeler les mouvements de revendication pour/ou par les Nègres dans l’histoire, et fit remarquer que, bizarrement, c’était en France qu’on s’insurgea lorsqu’on créa le CRAN, sous prétexte qu’en France il n’y avait pas de « Question Noire ».

L’ironie de Tin atténuait la gravité de ton du débat sans rien lui enlever de sa cohérence et de son intérêt.

Au bout de deux heures, on libéra le public si nombreux qu’on dut refuser du monde. C’est que le « retour » de Fanon comme penseur majeur du « post-colonialisme » s’impose comme une évidence. Nous ne pouvons que nous en réjouir.■

Lilyan Kesteloot

*CRAN : conseil représentatif des associations noires
** TNP : Théâtre national populaire