Quand l'Afrique s'éveillera ...

Comment communiquer au grand public une image correcte du développement de l'Afrique subsaharienne ?

L’exposition sur l’Afrique présentée à la Cité des Sciences du 26 juin au 5 novembre a élaboré dans un espace restreint, avec un titre euphorisant sur le devenir du continent, une représentation actuelle de l’Afrique subsaharienne. Mais celle-ci devait ne pas faire trop de choix simplificateurs et éviter nombre de biais. Comment en effet ne pas alimenter clichés et idées reçues tout en restant compréhensible ? Comment aussi répondre aux questions sensibles tout en développant une problématique de fond pointant les différences africaines par rapport au modèle occidental de développement ? Celui-ci supposait un découpage repensé du savoir scientifique et une hiérarchie disciplinaire entre sciences naturelles et sociales. J’ai donc introduit l’histoire ou le politique pour comprendre certaines difficultés à construire des nations et des Etats, indispensables à certains égards.

Ma participation à ce travail comme conseiller scientifique a été une expérience très intéressante et un défi intellectuel en raison de la complexité et de la diversité des Afriques présentées dans l’exposition comme une, alors que les cartes montrent une infinie variété de situations géographiques. Un des premiers problèmes à résoudre a été d’éviter la loupe grossissante des statistiques, fausses et parfois manipulées (recensements démographiques du Nigeria de 2006 par exemple) et des images partielles faisant appel plus à l’émotion qu’à la réflexion. Si l’on s’est gardé des préjugés et idées reçues qui perdurent dans le public, le positivisme scientifique dans une cité dédiée à la Science et à l’Industrie allait de soi et n’aidait pas à comprendre la réaction des Africains face au progrès technique...

Comment saisir un sous-continent encore imprégné de ruralité où le visible et l’invisible se télescopent en permanence sans décréter que certaines résistances légitimes à des transferts de technologies inadaptées relèvent de mentalités dites archaïques ? N’oublions pas le faible développement de l’esprit scientifique et de la culture technique dans la population, problème fondamental. 

Autre point sensible : le développement est un processus controversé en même temps qu’un changement social global qui n’est ni linéaire, ni mimétique comme on l’a cru. Il se nourrit en effet de bonnes pratiques adaptées au plan local comme de politiques publiques incitatives et régulatrices à un plan plus global, ce qui suppose la connaissance et la reconnaissance des savoirs et savoir-faire locaux comme l’existence d’institutions étatiques en mesure de faire prévaloir l’intérêt général. 

Le développement suppose aussi une modification des rapports à la nature qui n’a pas encore eu lieu partout dans les sociétés africaines. L’écologie scientifique et/ou politique n’a pu avoir lieu que dans des sociétés hyper-urbanisées, avec parfois des conséquences négatives sur le continent africain. Pensons au 42.000 km2 de parcs nationaux tanzaniens (1,5 fois le territoire de la Belgique) livrés aux animaux et aux touristes au détriment des éleveurs et agriculteurs.

Comment enfin affirmer à un public soucieux de résultats immédiats que la science et la technologie, surtout étrangères, ne peuvent garantir le développement. Il faut du temps pour l’apprentissage de la pratique scientifique et la diffusion dans le corps social de la culture technique. Des moyens conséquents et des convictions politiques sont nécessaires pour faire le pari de l’industrialisation de la science avec la création d’institutions et de corps de scientifiques nécessaires pour porter une recherche pour le développement autochtone, qui fut mise à mal avec l’ajustement structurel prôné par le FMI et la Banque mondiale. In fine, ce sont les sociétés elles-mêmes qui permettent la valorisation des innovations et découvertes issues du milieu scientifique par leur acceptation et leur assimilation des systèmes techniques proposés.



Tels furent les questions que je ruminais lors de l’élaboration d’une exposition devant toucher une centaine de milliers de visiteurs.

Georges Courade