Cinéma

L’association « Clap Noir », créée en 2002 pour favoriser la connaissance des cinémas d’Afrique notamment par les nouvelles technologies, organise régulièrement des « maquis culturels », présentation d’un film africain peu diffusé ou pas distribué en France dans un cadre plus convivial qu’une salle de cinéma, avec concert, décor, bar et cuisine africaine. Le samedi 27 juin, l’ambassade du Burkina-Faso et « Clap Noir » s’associaient pour offrir au public parisien une projection vidéo de cinq films sélectionnés au récent Fespaco 2007.

Darrat (Tchad, étalon de bronze) et Ezra (Nigeria, étalon d’or), les deux longs-métrages, s’intercalaient entre deux documentaires, Lamine la fuite (Algérie, Prix 2006 du Festival International des Droits de l’Homme) et l’Or bleu (France), et étaient suivis de Dewenati (court-métrage sénégalais primé au Festival Interfilm 2006 de Berlin et au Festival international de court-métrage de Clermont-Ferrand), dont la poétique légèreté fut fort bienvenue pour clore une édition de qualité mais éprouvante. L’actualité était en effet au cœur de cette sélection de films, qui affrontait sans détour l’ampleur des crises dans les-quelles se débattent les peuples d’Afrique.

Plus particulièrement, la thématique de la justice et de l’impunité, de la reconstruction d’une société après une guerre civile, traversait l’ensemble de ces films. Même le portrait plein d’empathie de Lamine la fuite, sympathique trentenaire algérois emblématique de sa génération obsédée par l’émigration, « hittiste » qui « ne ferait pas de mal à une mouche » et étouffe dans une société bloquée par l’impasse politique, le chômage et le culte de la virilité, rappelle au hasard d’une discussion la violence des années 90 et comment elle a structuré durablement la société algérienne.

Articulant tous deux les problématiques générales d’un pays avec celles plus particulières de la difficile construction de l’identité d’un jeune homme, et notamment de son rapport à la violence et aux adultes, Darrat et Ezra traitent par contre, l’un, avec la sécheresse et la pudeur du Tchad arabophone, de vengeance individuelle, l’autre, avec la chaleur humaine englobante et patiente des pays côtiers, d’une justice collective.

Bien filmé, bien monté, bien construit, révélant des actrices à la présence et la sensibilité extraordinaires, Ezra traite surtout avec énormément d’intelligence un sujet fort, celui des enfants-soldats, sans jamais tomber dans le manichéisme ou le moralisme. S’il choisit de présenter le processus « vérité et réconciliation » sans évoquer ses limites ni ses ambiguïtés, l’absence de désignation géographique précise pour l’action1 atteste qu’il s’agit moins d’une description d’un processus existant que d’un légitime plaidoyer pour une des plus belles innovations africaines de ces dernières années. Présentant habilement et sans didactisme la complexité de la crise libérienne et sierra-léonaise, montrant différents aspects peu courants du conflit, en toile de fond et sans jamais que cela parasite l’histoire principale de ce jeune Ezra tentant d’éviter de se confronter à lui-même, montrant aussi bien donc l’héroïsme ordinaire des villageois de base que leur panique face aux hommes armés, autant la vie communautaire des enfants-soldats et la sincérité de leur engagement que la façon dont il est détourné par des adultes avides et irresponsables, autant la violence qu’ils exercent ou qu’ils subissent que la fraternité qui les unit, autant la responsabilité d’un Etat corrompu que celle des réseaux internationaux africains ou occidentaux, ce film2 offre surtout d’écouter, de reconnaître l’humanité et de redonner une subjectivité à ceux qui sont généralement vus, y compris par les plus humanistes, comme des masses sans véritable identité.


Yann Le Corfec

1
/ Bien que l’on reconnaisse sans peine la Sierra Leone, l’auteur ne s’étant autorisé qu’une seule simplifi- cation, « l’ARDP » du film qui mélange des caractéristiques de la fac- tion Tidiane Kabbah à celles de l’AFRC de Johnny Koroma, voire du Libérien Prince Johnson.

2/ Selon les termes de Samia Chala, réalisatrice de Lamine la fuite, venue ce jour-là présenter son film et son projet de cinéaste.