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Rencontre des traditions religieuses de l’Afrique avec l’Islam, le Christianisme et la laïcité

Suite de l'article paru dans la Lettre 107

Le premier jour de cette rencontre, après les introductions officielles et un premier exposé par le professeur Diagne, les orateurs ont cherché à analyser ce qu’on appelle la « religion négro-africaine » (d’autres préfèrent dire les traditions religieuses négro-africaines).

C’est ainsi que l’anthropologue Pierre Titi Nwel a souligné le malentendu qu’à ses débuts, avait provoqué la conception senghorienne de la « Négritude », entendue comme un ensemble des valeurs culturelles du monde noir. Or la négritude ne saurait être conçue comme le déguisement de l’occidentalisme, pas plus qu’elle ne saurait justifier des pratiques non démocratiques en Afrique. Il faut bien relire Senghor et comprendre que, chez lui, l’enracinement exige aussi l’ouverture aux valeurs et aux disciplines de l’Europe.

Le Professeur Philippe Laburthe-Tolra a dévoilé ensuite l’aspect mystique de la pensée de Senghor. De la rencontre avec l’Occident, Senghor retient les aspects positifs. La négritude rétablit dans le monde la conscience de l’émotion et de la sensibilité, présentes chez tous les grands poètes. De Dieu, Ancêtre suprême, provient l’élan vital, qui relie les religions et les ouvre toutes au mystère divin. Les Dogons avaient compris, tout comme Rimbaud, que la parole est tout. Le dieu mécaniste et bourgeois a vécu. Puisé chez Teilhard, confirmé par Bergson et Claudel, le catholicisme de Senghor débouche sur une civilisation socialiste et spiritualiste « pan-humaine », œcuménique et qui reconnaît, dans ses profondeurs, le riche apport de l’animisme que connaissait déjà la mystique sous ses formes les plus profondes comme l’a constaté Dominique Zahan dans son essai sur la religion Bambara.

Serrant de plus près le phénomène de l’animisme Lilyan Kesteloot y voit un véritable système religieux, présent dans l’inconscient africain et résistant à tous les apports religieux et philosophiques extérieurs. Le monde, tel que le révèlent certaines cosmogonies africaines, est de l’énergie en circulation. Il en découle un réseau d’obligations sociales qui lient les individus entre eux. C’est ce qu’explique Roger Bastide dans son ouvrage «incontournable»: « La notion de personne en Afrique noire ». Dans cette conception, la mort n’est qu’un rite de passage permettant d’accéder à « l’enviable statut d’ancêtre ». L’ancêtre agit sur sa descendance. Il est à la fois intermédiaire et modèle. Il lie les vivants et les morts. Il y a une réincarnation de l’ancêtre dans sa famille (conception qui ne se compare en rien à la conception indienne de la réincarnation). C’est une conception cohérente qui nie la mort (et qui révèle chez les Occidentaux, note le Professeur Lecherbonnier, une nostalgie du chamanisme).

Mettant cette conception en acte, le Professeur Wande Abimbola (Nigéria) a invoqué en langue yoruba l’esprit de Senghor et invité les Africains à ne pas avoir honte des religions autochtones (et non pas comme on dit « traditionnelles ou ancestrales ») qui font effectivement partie de leur culture. Il s’agit d’une question d’identité, reconnue désormais par le Pape Benoît XVI, et qui, grâce à l’éducation et à une législation appropriée, permettra de résister au prosélytisme néfaste des « évangélistes ». ...

A suivre dans un prochain numéro