Kenya contemporain, terre de contraste en mouvement

Une longue histoire avant l’arrivée des colons

Le Kenya, terre de rencontres, de contraste et d’affrontements, a une histoire millénaire variée et riche, qui remonte à plus de 5 000 ans av. J.-C. Considéré comme un des berceaux de l’Humanité, le Kenya est habité par les Couchites, les Nilotiques. Les migrants bantous s’installent sur la côte de l’Océan Indien ainsi que les navigateurs et commerçants arabes et portugais. Vasco de Gama découvre le monde swahili en 1498. Mais les Portugais doivent abandonner le Kenya en 1729. Les grandes familles swahili tentent de s’opposer à la domination étrangère et luttent contre les sultans d’Oman jusqu’au XIXe siècle avec l’appui de l’Angleterre qui évince les Omanais et fait reconnaître ses droits sur l’Ouganda et les régions voisines (conférence de Berlin, 1884-1885). En 1895, elle crée le protectorat de l’Est Africain britannique dont le Kenya.

A la veille de la colonisation, les sociétés kenyanes sont en mutation. Les organisations traditionnelles reposent sur la répartition de l’autorité et la succession au pouvoir de grandes familles politiques qui émergent, parallèlement au développement des échanges commerciaux. Mais, la colonisation brise ces évolutions en cours.

Le Kenya connaît alors un afflux de colons britanniques. L’administration ignore les droits des autochtones sur leurs terres et édicte des ordonnances autorisant l’attribution de domaines aux colons. Un Conseil législatif est institué en 1907 où les propriétaires anglais sont représentés comme membres « non officiels ». Des mouvements de résistance naissent malgré les dures répressions. La Grande-Bretagne prône « le gouvernement indirect », mais impose ses chefs. Les colons font pression pour obtenir une large autonomie interne et l’institutionnalisation de la discrimination raciale. Si les colons n’obtiennent pas l’autonomie souhaitée, ils reçoivent en revanche les meilleures terres. Les Africains se feront embaucher comme ouvriers agricoles sur les terres dont ils sont spoliés, pour payer l’impôt introduit par le colonisateur.

►► L’avènement des Mau-Mau et la marche vers l’indépendance

Cette situation entraîne des insurrections suivies de répressions et de réformes mineures. Dans les années 1940 naît le mouvement Mau-Mau, contestataire, essentiellement rural. Il étend progressivement ses objectifs. Majoritairement de l’ethnie kikuyu, il recrute aussi dans les rangs d’autres ethnies. Le Mau-Mau vise surtout la fin d’un système de domination injuste. L’insécurité amène l’administration à décréter l’état d’urgence en 1952. Le dialogue étant impossible, des moyens expéditifs sont adoptés : exécutions sommaires, emprisonnement. Jomo Kenyatta, jugé responsable, est incarcéré pendant dix ans, et les Kikuyu, son ethnie, sont exclus de la vie politique et de tout dialogue avec l’administration coloniale. Mais l’incarcération de Kenyatta en fait un héros, leader de la lutte pour l’indépendance.

Colonie britannique désormais indépendante et composée de 70 groupes tribaux issus de trois principales ethnies, le Kenya entame une marche erratique vers l’Etat de droit.

Contrairement au plan des Britanniques de transmettre le pouvoir à un groupe ethnique jugé modéré, c’est le parti de l’ancien prisonnier, Kenyatta, le « Kenya National Union » (KANU) qui forme le premier gouvernement en 1963 et lui devient le premier président de la République un an plus tard. Dans la foulée, le parti minoritaire, le « Kenya African Democratic Union » (KADU) rejoint le KANU. En 1966 est créé le « Kenya People Union » (KPU), parti gauchisant dirigé par J. Oginga Odinga (ethnie luo).

Rapidement des désaccords politiques opposent le président et son vice-président Oginda Odinga qui lui reproche une politique clientéliste. Suite à la dissolution du Sénat et des assemblées provinciales par le président, Oginga démissionne en 1966 pour créer son parti. Il est arrêté en 1969 et le KPU interdit. Le Kenya devient un Etat monopartiste, avec un centralisme de plus en plus absolu.

►► Corruption et opulence

Dans les domaines économique et social, les changements ne tardent pas. Les propriétaires terriens britanniques et la minorité indienne sont sommés de prendre la nationalité kényane ou de quitter le pays. S’en suit un départ massif. La corruption au sommet de l’Etat, y compris dans la famille du président, caractérise le régime. La famille présidentielle surnommée « famille royale » s’est enrichie en rachetant les domaines agricoles aux anciens propriétaires britanniques. Ses membres occupent la direction de nombreuses sociétés étrangères qui leur rapportent des salaires confortables. Cela creuse le fossé des inégalités et alimente les rancoeurs.

Bien qu’ayant exproprié les colons britanniques, le régime ouvre le pays et en fait « la vitrine du capitalisme » en Afrique de l’Est. La mainmise étrangère sur l’économie du pays a des effets multiples, autant de motifs de conflits futurs. L’une des conséquences est l’émergence d’une bourgeoisie locale très riche, liée aux investisseurs étrangers et disposant de revenus fonciers importants.

Cette opulente bourgeoisie, surtout kikuyu, côtoie une misère paysanne et urbaine de plus en plus visible. Quelques exceptions : Tom M’Boya, de l’ethnie Luo, assassiné en 1969 par un Kikuyu ; Oginga Odinga, Luo lui aussi, adversaire politique de Tom M’Boya.

Ce lourd contentieux social et politique rendait difficile la succession de Kenyatta mort le 22 août 1978.

Le vice-président, Daniel Arap Moi est élu président en 1978. Juin 1982, l’Assemblée nationale, par un amendement à la Constitution, institue le parti unique. L’armée de l’Air tente un coup d’Etat dont l’échec aboutit à une sanglante répression. La tendance à renforcer le pouvoir présidentiel se poursuit et le parti unique devient l’instrument du président. Les élections que le pays a toujours tenues servent d’alibi démocratique à un régime absolutiste. Le président et ses proches sont accusés de profiter de leur pouvoir pour s’enrichir. Cela crée les conditions d’une culture d’opposition et d’une révolte sociale latente, liées à un contexte économique dégradé. Malgré la brutalité de la répression, des citoyens s’élèvent contre l’arbitraire et pour la démocratie, parmi lesquels Oginga Odinga. Cela débouche sur la grande manifestation populaire de juillet 1990 (20 morts).

Sous la pression intérieure et extérieure, l’amendement instituant le parti unique est abrogé, sans que cela entraîne un renouvellement de la politique. Chaque mandat présidentiel est une étape vers la démocratie et l’Etat de droit avec ses avancées et ses reculs.

Daniel Arap Moi est réélu en 1992 face à ses rivaux Mwaï Kibaki et Oginga Odinga. Réélu en 1997 mais ne pouvant constitutionnellement se représenter en 2002, Moi tente sans succès de faire de Uhru Kenyatta, fils du premier président, son successeur. Une coalition disparate de partis d’opposition porte Mwaï Kibaki (ancien vice-président de Moi) à la présidence.

Entre 2002 et 2005 une équipe de constitutionnalistes rédige un texte de révision constitutionnelle pour limiter les pouvoirs du président et créer un poste de Premier Ministre. Kibaki rejette ce texte et présente à son tour un texte renforçant les pouvoirs du chef de l’Etat rejeté par 58,12 % des voix. En réaction le président forme un nouveau gouvernement sans membre des partis d’opposition. A son tour, Rail Odinga (le fils d’Oginga) réagit et décide d’être candidat à l’élection présidentielle de 2007. Plusieurs provinces, ainsi que des personnalités parmi lesquelles Wangari Maathai (prix Nobel de la paix, 2004) soutiennent sa candidature.

Malgré ces soutiens, Kibaki l’emporte. L’amertume d’une fraction importante de la population débouche sur des manifestations et les affrontements violents se soldent par plus de 1 000 morts et 600 000 personnes déplacées.

►► Un pas décisif vers un Etat de droit

La virulence de la protestation des puissances étrangères jointes à celle des Nations unies et la menace de suspendre l’aide internationale aboutissent à la rédaction d’une nouvelle constitution qui comporte « une charte des droits et des libertés » et le partage du pouvoir en créant un poste de Premier Ministre occupé par l’opposant Raila Odinga. Le régime accomplit ainsi un pas décisif vers l’Etat de droit.

L’élection présidentielle de mars 2013 présente des signes révélateurs d’une avancée vers la démocratie. Pour la première fois des débats télévisés opposent les 8 candidats à la présidence parmi lesquels deux favoris : Uhuru Kenyatta et Raila Odinga. Le premier est impliqué dans les violences de 2008, mais il sort vainqueur du scrutin. Son adversaire, autre signe de maturité démocratique, reconnaît cette victoire et appelle ses partisans au calme.

Si au Kenya tout semble s’opposer, les paysages comme les hommes, beaucoup de facteurs unissent la société. Dans ce mouvement continu, le pays arrive progressivement à un système politique original, avec ses forces et ses faiblesses, porté par un dynamisme social « qui peut engendrer aussi bien l’esprit d’entreprise que la révolte contre l’injustice ».

C’est tout un peuple en mouvement qui forge non sans à-coups, les instruments de son devenir.

Tidiane Diakité

Sous-titres de la rédaction