Bulletin   mensuel   d'information   sur  les   activités   de   la   cade   -   Novembre   2004   -   n°76


Sommaire:
  • La réélection du président Bush et l'Afrique
  • Soudan: récurrence des crises sur fond de richesses
  • Entrepreneurs africains
  • La déchirure d'Abidjan
  • Quand on refuse, on dit non
  • Ecrire l'histoire autrement
  • Wangari Maathaï
  • Débat du   mois  :  « Soudan : récurrence des crises sur fond de richesses »

    enda europe

    Editorial      LA RÉÉLECTION DU PRÉSIDENT BUSH ET L'AFRIQUE

     

    Même si, comme nous l'avions indiqué dans la lettre du mois dernier, l'Afrique ne se trouvait guère concernée par la campagne électorale américaine, les thèmes qui ont fait le succès de la réélection du Président Bush, la lutte contre le terrorisme et l'appel à Dieu et à la religion pour inspirer la vie politique, méritent d'être analysés en raison de l'écho intéressé, voire complaisant, qu'ils peuvent trouver dans beaucoup de pays africains.

    La lutte contre le terrorisme justifie déjà, dans beaucoup de pays au monde comme en Russie, les manquements dans la consolidation de l'Etat de droit. Il est probable qu'un certain nombre de chefs d'Etat africains, dont le pouvoir est mal assuré, se montreront tentés par l'adoption de législations répressives du type du «Patriot Act», De nombreuses zones de non droit existent également un peu partout en Afrique que les Etats-Unis se sentiront dans l'obligation de contrôler. L'envoi de forces plus ou moins officielles, comme celles qui sont à l'œuvre au Sahel, la création de «sociétés militaires privées» (SMP) ou l'aménagement de nouvelles bases comme celle de Djibouti, sont donc raisonnablement prévisibles.

    Les préoccupations américaines rejoignent celles que la France et le Royaume-Uni ont eues, en soutenant le «renforcement des capacités de maintien de la paix en Afrique». Le système RECAMP a en effet, entre autres finalités, de faire prendre en charge par les pays africains eux-mêmes les opérations de maintien de la paix sur le continent. Des progrès ont été réalisés en ce sens, mais l'expérience prouve, et la crise ivoirienne nous le rappelle douloureusement, que les Nations Unies ne s'engagent que si un grand pays ou un groupe de pays accepte de supporter l'essentiel du fardeau. Echaudés par la Somalie et embourbés en Irak, les Etats-Unis seront-ils disposés à de nouveaux engagements en Afrique ? Cela parait douteux. Sans doute préféreront-ils continuer à surveiller, avec l'activisme

    qu'on leur connaît, les zones où leurs intérêts politiques ou économiques sont en jeu.

    Certains chefs d'Etat d'Afrique se retrouveront sans doute dans l'invocation des valeurs religieuses qui ont marqué la campagne du Président Bush. Les Eglises évangéliques, déjà nombreuses, qui assurent un syncrétisme messianique entre tradition et modernité, devraient connaître de nouveaux succès, surtout si elles reçoivent l'appui de leurs maisons mères américaines. Le problème restera plus délicat dans les pays musulmans et ceux où l'Islam domine, surtout s'ils se radicalisent.

    Le risque existe également, qu'au nom de la tradition, un certain obscurantisme réapparaisse, notamment en matière sanitaire et éducative. Les ONG devraient trouver dans cette perspective l'occasion de renforcer leur rôle.

    Restent enfin les matières premières et, surtout, le pétrole, dont l'Afrique devrait devenir pour les Etats-Unis un fournisseur sûr et beaucoup plus important puisqu'il pourrait atteindre 25% de ses approvisionnements en 2015. C'est pour les pays concernés la garantie d'une attention toute particulière, plutôt bienveillante si l'on en juge par les efforts déployés pour parvenir à la paix au Soudan, qui pourrait devenir le second producteur du continent. En dépit de rivalités ponctuelles, la coopération avec la France dans ce secteur doit pouvoir se poursuivre compte tenu de l'expérience et du poids de notre compagnie nationale.

    Attachée par des liens peut-être parfois trop forts ou trop privilégiés à l'Europe, l'Afrique devra continuer à se battre pour « exister » et mieux vendre ses produits dans un monde où elle compte peu. Mais elle peut trouver également, dans le dynamisme de la société américaine, l'exemple d'un réalisme qui lui tait parfois défaut.

    Raymond Césaire

     

    La Lettre de la Cade n° 76 - Novembre 2004 – page 1

     

    Compte-rendu de la rencontre-débat du 10 novembre 2004

    « Soudan : récurrence des crises sur fond de richesses »

    Cette rencontre débat a été co-organiséepar l'Institut sur le Développement Economique et Social (IEDES), le DESS « Développement, Coopération Internationale & Action Humanitaire » (DCAH) de l'Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, Coordination Sud et la Cade. Elle s'est fixée comme objectif d'améliorer la compréhension que nous avons des situations conflictuelles que subit un pays non dépourvu de richesses naturelles. Pour décrypter sa situation particulièrement complexe, les intervenants(1) interrogent l'histoire, l'anthropologie religieuse et la géopolitique et témoignent de leur connaissance personnelle du pays et de sa population.

     

    Le Soudan d'aujourd'hui et ses difficultés

    Christian Lochon rappelle la situation du Soudan : un des plus vaste pays d'Afrique (2.581.300 km2), 30 millions d'habitants, limitrophe de nombreux pays majoritairement francophones. Ses frontières souvent artificielles divisent certaines ethnies comme les Nubiens de part et d'autre de la frontière Egypto-Soudanaise ou les Zandé de part et d'autre de la frontière entre la République démocratique du Congo et le Soudan.

    La langue arabe a considérablement progressé depuis les années 1970 en particulier parmi les populations du Sud réfugiées au Nord. Le Soudan possède une grande diversité linguistique avec les grandes langues du Sud : le Dinka, le Nouer, le Shillouk, le Nouba, le Four. L'anglais est la langue de communication des élites. Le français s'est ajouté aux connaissances linguistiques des diplomates, le Soudan étant situé au milieu de pays francophones avec lesquels se sont tissés de nombreux contacts ethniques et tribaux.

    L'éclairage de l'histoire

    L'histoire du Soudan a été découverte seulement à partir de la deuxième moitié du 20e siècle en particulier grâce aux recherches archéologiques franco-soudanaises. On s'est aperçu que l'histoire de ce pays était beaucoup plus proche qu'on ne le croyait non seulement de l'Europe mais également de l'Asie. Ce Soudan qui était « caché » par l'Egypte, avec laquelle des liens étroits s'étaient tissés, était en fait un pays qui avait des rapports entre autres avec l'Inde (comme en témoignent les figurations d'éléphants dans le royaume de Méroé). On a découvert récemment combien Méroé était lié à Rome. Un chercheur américain a même essayé de montrer qu'Esope lui-même était soudanais, la nature qu'il décrit étant identique à celle du Sud Soudan.

    Alors que s'ouvre à notre connaissance l'histoire du Soudan, on en sait davantage sur la Nubie chrétienne. Un grand nombre d'échanges de lettres entre les évêques nubiens et Constantinople ou Rome a été découvert et on s'est aperçu qu'au 13e siècle des religieux occidentaux ont été envoyés au Soudan pour aider l'Eglise nubienne de l'époque. La chrétienté a pratiquement disparu avec le dernier royaume d'Aloa, au Nord de Khartoum.

    Puis, l'islam s'est installé au Soudan,

    à partir des confréries qui sont venues de l'Afrique de l'Ouest après une formation en Arabie proche. Elles auront un rôle important dans la formation des partis politiques qui seront d'abord des partis confessionnels. Puis d'autres confréries se sont installées qui vont avoir à partir du 19' siècle un rôle essentiel dans l'histoire du Soudan : c'est la Khatmiyya. Ce sont des élèves d'un professeur marocain à la Mecque qui a formé un certain nombre de jeunes musulmans qui sont venus islamiser le Soudan. Aujourd'hui encore, il n'y a aucun doute que, souvent, chez un Soudanais, l'appartenance confrérique joue un rôle très important.

    Mais ces confréries ont été combattues par une nouvelle classe sociale apparue dans les années I960 : les étudiants de l'université de Khartoum formés par des professeurs revenus du Proche-Orient ou d'Egypte avec une teinture de frère musulman. C'est le cas en particulier d'Assan Tourabi qui est revenu avec l'idée de créer un mouvement proche des frères musulmans, le Front Islamique National anti-confrérique. Il n'y a que peu de temps, voyant que cela ne marchait pas, il a redécliné son identité confrérique. Le mouvement confrérique autour d'un Mahdi va persister pendant une vingtaine d'années, jusqu'en 1898, quand la Grande Bretagne, avec des forces Egyptiennes, pénètre au Soudan, écrasant ce pays qui était à l'époque, avec l'Ethiopie et le Libéria, le seul Etat indépendant d'Afrique.

    La persistance du confrérisme

    Cette conquête anglo-égyptienne durera jusqu'en 1956. A partir du 1er Janvier 1956, on va voir une alternance de gouvernements civils et de gouvernements militaires. Les partis sont, comme leurs leaders, à la fois politiques et confessionnels. Si bien qu'on ne sait plus, en ce qui concerne les Khatmiyya, s'ils jouent un rôle plus politique que religieux, ou l'inverse. Le deuxième parti important est le parti Oumma qui est le parti de Sadeq el Mahdi. Celui-ci qui a été Premier Ministre dans les années 80, est actuellement dans l'opposition. Mais la relative ouverture politique et l'ascendance du Mahdi font qu'un parti comme l'Oumma joue encore un rôle considérable. Il est entouré de

    La Lettre de la Cade n°76 - Novembre 2004 – page 2

    conseillers eux-mêmes formés en France, anciens boursiers du gouvernement français. Ce parti Oumma est pratiquement confessionnel. Il est difficile, au Soudan, de se détacher du confrérisme conclut Christian Lochon.

    Quel avenir pour le Sud Soudan ?

    Christian Delmet, ethnologue, aborde la question de la construction de l'identité nationale qui est le problème essentiel du Soudan aujourd'hui. L'islamisation et la laïcisation vont s'opposer de façon cyclique jusqu'en 1947. Une fois la reconquête achevée, le Soudan Anglo-Egyptien est un condominium jusque dans les années 1924-1928. Pour les Britanniques, maîtres du jeu au Soudan, se pose la question du devenir du Sud. Jusqu'en 1947, ils vont penser que le Sud Soudan qui n'avait pas la même histoire par rapport à l'islam et à la construction nationale que le Nord avait peut-être son avenir dans la construction d'un Etat avec des morceaux d'Ouganda, de Kenya. Les événements égyptiens et leur répercussion au Soudan ont convaincu les Britanniques que les deux parties du Soudan qu'ils voyaient inconciliables étaient subitement vouées à un mariage forcé.

    Face à un Nord qui a retrouvé très vite, après la reconquête, la paix sociale et civile, qui s'est développé économiquement, on trouve un Sud maintenu dans un état de non développement où les premiers établissements scolaires et sanitaires ont été l'œuvre des missionnaires tardivement autorisés par les Britanniques à revenir. De 1947 à 1955-56, au moment de l'indépendance, il a donc fallu renforcer ce Sud pour lui permettre de tenir tête au Nord. Le Sud Soudan se rallie au vote pour l'indépendance sur la promesse faite aux rares sudistes qui siégeaient dans la chambre constituante expérimentale d'avoir un Etat fédéral. Mais cette promesse n'a pas été respectée et cela dès le lendemain de l'indépendance. Les civils comme les militaires qui ont pris en main le Soudan ont pratiqué une politique maladroite d'islamisation et de transformation autoritaire de la vie sociale. C'est une des causes de la première guerre civile qui s'est terminée en 1972.

    Une conférence nationale ratée

    Pourquoi la guerre a-t-elle repris en 1983 ? Les causes sont à rechercher dans les revirements du Président Nimeyri qui a d'abord accordé, en 1969, une autonomie régionale limitée au Sud. Mais du fait de difficultés internes il rassemble autour de lui les opposants qu'il avait chassés lors de sa prise de pouvoir en 1969 et qui vont lui prêter main forte pour tenir tête au Sud. Celui-ci veut prendre sa part dans les affaires du pays tandis que les modifications des frontières intérieures, les projets hydro-agricoles, les projets pétroliers sont revus dans le plus grand mépris de ce qui pourrait être utile pour le Sud et pour la cohésion nationale. Le code pénal de 1983 est un facteur aggravant de la crise. Il sera retiré en 1991 par l'équipe Tourabi-Béchir. Sadeq Al-Mahdi, devenu Premier Ministre après les élections de 1986, ne prendra en compte qu'après de longues tergiversations ce qui était la demande générale du Sud et du Nord, des confréries, des partis politiques, d'une conférence nationale pour savoir comment on allait pouvoir vivre ensemble.

    C'est donc la veille de la date enfin retenue pour la réunion préparatoire d'une conférence nationale, qui allait être peut-être une manière de sauver le Soudan de ce qu'il allait connaître par la suite, que des militaires prennent le pouvoir. Ce régime va s'installer solidement, férocement au départ, habilement par la suite et finira par s'assouplir du fait, à la fois, de son évolution interne et des pressions internationales.

    Vers des négociations

    Le fédéralisme et l'autodétermination préconisés par certains ne sont pas partagés par tous au Soudan. Dès l'indépendance, les partis n'ont pas été des farouches défenseurs des autonomies régionales et ont décrété que la vocation du Soudan était l'avènement d'un Etat théocratique. Il faudra attendre 1994 pour que les partis acceptent l'idée d'une autodétermination du Sud. Nimeyri est à la fois celui qui retarde en 1969 la proclamation d'une constitution islamique, et qui la remet sur le tapis en 1983 à l'instigation de ses conseillers. Il faut donc bien voir les pesanteurs politiques qui expliquent certaines situations au 21esiècle.

    A partir de 1994-1995, le principe de l'autodétermination des populations du Sud étant accepté, la séparation du Sud devient envisageable s'il est un obstacle à l'établissement d'un Etat théocratique. Mais la question pétrolière va faire évoluer la position des islamistes. L'accord de Khartoum de 1997 signé entre le gouvernement soudanais et trois dissidents du SPLA (sans Garang) reconnaît au Sud le droit à s'auto-déterminer. Mais il n'est pas signé par les bons interlocuteurs. Il sera cependant annexé à la constitution de 1998. Cet accord ne mène pas loin et il faudra attendre 2002 et les accords de Machacos. Une intervention étrangère a certes été nécessaire pour mettre les deux parties Nord et Sud au travail mais il y avait des prémices qui ont facilité ces accords. Mais au moment où le Sud s'apprête à faire la paix, les événements du Darfour éclatent.

    La crise du Darfour en germe

    Rachid Saeed Yagoub, journaliste, défend la thèse selon laquelle les accords de Machacos entre le Nord et le Sud sont la principale raison de la crise actuelle du Darfour et des prochaines crises que le Soudan va connaître. La méthode adoptée par le médiateur pousse d'autres régions à prendre les armes contre le gouvernement. Car les médiateurs (américains et de l'IGAD) ont décrété dès le début que les négociations n'auront lieu qu'entre le SPLA pour le Sud et le gouvernement soudanais de Khartoum, unique représentant du Nord. Or ils ne sont pas considérés par les autres régions et partis comme représentatifs. C'est le premier facteur. De plus, les Américains ont décrété que les négociations étaient exclusivement ouvertes à ceux qui portent les armes. Actuellement, il y a un mouvement qui est en train de se déclarer dans le Kordofan ainsi que deux mouvements sur les frontières érythréennes à l'Est qui se sont armés pour trouver leur place autour de la table des négociations.

    La deuxième facteur est que les médiateurs ont accepté dès le début que le régime qui va être élaboré pour l'avenir du Soudan sera bipolaire avec un système laïc au Sud et un régime islamique au Nord.

    Une crise profonde

    Au Darfour, il y a eu un soulèvement militaire en 1993 contre le régime que celui-ci a réprimé et, en décembre 2003, une rébellion du SLA alors que le régime s'affaiblissait du fait de la crise interne entre les partisans de Tourabi et ceux du général Al-Béchir. Mais la crise du Darfour n'a pas commencé avec le soulèvement de décembre 1993. Elle est beaucoup plus profonde. Elle est

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    liée à des causes structurelles. La première est historique : le Darfour a toujours été indépendant jusqu'au début du siècle dernier. Il a été annexé par les Anglais en 1918. Il y a toujours eu, au Darfour, une forte tradition d'indépendance.

    Une autre cause structurelle est d'ordre socio-économique. La population du Darfour représente environ 25% du total alors que sa part de la richesse nationale ne dépasse pas 7%. A cela s'ajoute l'explosion démographique, la population du Darfour passant en un siècle de 300.000 à 7 millions d'habitants. Les sécheresses à répétition ont entraîné les nomades arabes du Nord à chercher des pâturages vers le Sud. Les problèmes d'accès à la terre ont été aggravés par la découverte du pétrole, les paysans pensant qu'ils allaient être dépossédés de leurs terres au profit des sociétés pétrolières occidentales.

    Viennent s'ajouter des facteurs politiques : l'affaiblissement des structures confrériques traditionnelles qui étaient un élément d'unité entre les différentes tribus réparties entre deux grandes confréries qui votaient pour le parti Oumma. La politique délibérée du régime pour affaiblir ces confréries a poussé à l'émergence de petits mouvements beaucoup plus radicaux. A cela viennent s'ajouter les interférences entre les problèmes du Soudan et ceux des pays voisins.

    L'influence américaine

    Une dernière raison tient à la politique américaine dans la région qui s'est impliquée dans les années 1970 dans l'exploration pétrolière. Le régime de Nimeyri a essayé de redessiner les frontières entre le Sud et le Nord pour délimiter les zones d'exploration sans permettre au Sud de faire valoir ses droits. A l'arrivée de Béchir au pouvoir, les Américains se sont montrés très tolérants avec son régime. Mais le soutien que ce dernier a apporté à l'Irak au moment de la première guerre du Golfe, a poussé les Américains à changer de politique et à soutenir l'opposition allant jusqu'à frapper Khartoum par des missiles en 1998. L'arrivée de l'équipe Bush et les attentats du 11 Septembre ont amené les Américains à changer de cap. Le Soudan devient un allié dans la guerre contre le terrorisme. En même temps, le projet pétrolier américain, un temps remplacé par des sociétés chinoises et malaises, est relancé.

    C'est à ce moment là que les négociations du Kenya entre les deux parties ont été organisées sous les auspices de l'IGAD et de ses partenaires. Les Américains ont décrété que les trois partenaires de l'IGAD valables dans les négociations sont la Grande-Bretagne, la Norvège et les Etats-Unis. Les autres partenaires de l'IGAD comme la France ont été exclus.

    Quel est le résultat de ces négociations ?

    Elles n'ont pas réglé le problème principal du Soudan qui est celui de son identité nationale. Les accords ont accepté un partage du pouvoir entre le Nord islamique et le Sud dont sont exclus les autres partis. Le partage des richesses pétrolières exclue également les autres régions du Soudan. Le Darfour ou le Kordofan, notamment, sont fondés à penser que le régime actuel de Khartoum ne les représente pas. Ils s'opposent à ces accords et demandent que toutes les composantes politiques se retrouvent autour de la table sinon la crise du Darfour ne sera pas la dernière guerre du Soudan.

    Un témoignage

    Laurent Joseph, chef de la mission de Médecins du Monde, est rentré il y a un mois du Darfour d'où il rapporte son témoignage. Après des démarches difficiles la première équipe est arrivée sur le terrain mi août 2004, dans un camp à proximité de Nyala au sud du Darfour. Ce camp comptait 40.000 personnes déplacées et ne bénéficiait que de la seule intervention de Médecins sans Frontières. Un centre de santé qui permet d'accueillir toutes les pathologies qu'on croyait oubliées a été monté pouvant accueillir de 200 à 250 personnes par jour. Ce camp est passé à 80.000 personnes en septembre et à 100.000 aujourd'hui (sur l'ensemble du Darfour, on compte 1,5 millions de personnes déplacées) ce qui atteste de la persistance de l'insécurité.

    Le PAM (Programme Alimentaire Mondial) est chargé de l'apport alimentaire. Mais il faut parer aux risques épidémiques. La coopération des autorités locales est très limitée. La mission s'est heurtée à des difficultés de recrutement de personnel compétent, de médecins locaux et à des difficultés administratives de tous ordres, les autorités ayant des impératifs plus politiques qu'humanitaires.

    Le problème auquel la mission est confrontée en permanence est celui de la relocalisation des personnes déplacées dans ces camps. On est en permanence dans cette situation où les déplacés qui sont dans les camps sont dans une situation précaire tant sur le plan matériel que sur celui de leur statut et de leur devenir. A cela s'ajoute le problème des agressions dont la mission est devenue le témoin de façon de plus en plus fréquente, agressions qui concernent en particulier les femmes, mais aussi les hommes, aux prises avec les Djindjawids qui font régner un climat d'insécurité autour des camps.

    Quel avenir pour

    les personnes déplacées ?

    Dans cette situation très difficile à gérer, MDM est là pour soigner des gens mais également pour témoigner de ce qui se passe, d'abord directement auprès des Nations Unies puis à travers les médias au risque de créer une situation critique sur le terrain. Mais les témoignages sont difficiles à obtenir car le camp est très surveillé, infiltré. Parler en public pour une femme, c'est risquer de se faire exclure de sa communauté, ce qui est la pire des sanctions. Par rapport au problème des personnes qui sont relocalisées, MDM a choisi de ne plus intervenir sur les camps de relocalisation de manière à ne pas faciliter les pressions qui s'exercent sur les déplacés.

    Quel est le devenir de ces camps ? Ce sont des personnes qui sont prises en otage, qui ont tout perdu, et qui n'ont aucune possibilité de rentrer chez elles, car la sécurité n'est pas du tout garantie et la saison des pluies étant passée, si elles retournent chez elles, c'est pour mourir de faim. La seule solution est d'attendre, mais combien de temps ?

    La Lettre de la Cade n° 76 - Novembre 2004 – page 4

    LE DEBAT

    Christian Lochon salue ce témoignage qui montre la dimension humaine des événements. Cela rappelle ce qui s'est passé dans le Sud Soudan et que souligne périodiquement Vigilance Soudan. C'est la situation qui prévaut dans une grande partie du Soudan.

    Une question porte sur les deux partis existants au Darfour et sur le devenir du parti communiste après le putsch de 1971. Le premier mouvement au Darfour était le SLA qui est très lié au SPLA du Sud Soudan. C'est un mouvement laïc qui revendique un régime démocratique. Le second est le MJE (Mouvement Justice et Egalité) dont Tourabi est un des fondateurs, qui est composé d'arabes et qui ne cache pas son appartenance islamique. Le parti communiste soudanais est un des plus anciens d'Afrique. Il s'est constitué dans les grands centres urbains autour des intellectuels. Il est laïc et démocratique. Il contrôlait le mouvement syndical de 1947-1948 jusqu'au coup d'Etat de 1971. Mais le parti est affaibli de même que les forces laïques au Soudan ce qui explique la dominance des forces islamiques.

    En ce qui concerne les populations déplacées, avec les accords de paix entre le Nord et le Sud, il y a un problème qui va se poser assez rapidement, c'est celui des «retournés», ceux qui rentrent chez eux au Sud. Ce qui pose d'énormes problèmes : de distance, de santé, nutritionnels. Les protocoles de paix permettent d'envisager un retour à une situation normale et pour le Darfour, on pourrait également l'espérer si les négociations se globalisaient estime le docteur L. Joseph.

    Un intervenant insiste sur la complexité du milieu naturel qui se surimpose à celle des problèmes humains qui accentue la diversité du Soudan et l'individualisation de certaines populations, comme les Four, dans des milieux physiques particuliers, comme le massif volcanique du Djebel Marra.

    Philippe Mathieu

    (1) Christian Lochon, orientaliste, directeur honoraire des études au Centre des Hautes Etudes sur l'Afrique et l'Asie modernes, et secrétaire de l'association France Coopération et Développement.

    Laurent Joseph, médecin, responsable de la  mission de Médecins du Monde au Soudan.

    Christian Delmet, ethnologue, chercheur au CNRS, jusque récemment responsable du Centre d'Etudes et de Documentation Economique, Juridique et Sociale du Caire à Khartoum, qui a été membre de la mission internationale sur l'esclavage, les enlèvements et le travail forcé,

    Rachid Saeed Yagoub, journaliste soudanais.

     

    La Lettre de la Cade n° 76 - Novembre 2004 – page 5

     

    L  A     P  A  G  E    E  C  O  N  O  M  I  Q  U  E

    ENTREPRENEURS AFRICAINS

    Les 22 et 23 octobre dernier les chefs d'Etat initiateurs du Nepad se sont rencontrés à Johannesburg avec le président de la commission de l'Union Africaine pour faire le point sur ce partenariat. Il semble que les choses n'avancent guère. Dans certains cercles on dit que des dossiers d'investissement sont en voie de constitution. Mais à l'UNESCO pour l'éducation et la santé, à la Banque africaine de développement à Tunis pour les infrastructures et l'énergie, les financements se font attendre. Or des projets existent.

    La timidité des investisseurs privés — et dans leur sillage, les publics — s'explique au moins en partie, par l'image de marginalisation que conserve l'Afrique dans leur esprit. Or ceux qui y sont implantés constatent un retour sur investissement plus rapide qu'ailleurs, tel Nestlé par rapport à l'Asie et à l'Amérique latine. Les taux de croissance des cinq régions du continent sont, en moyenne, de 3,9 pour 2003 et 2004, bien supérieurs à ceux de la France ou de l'Europe. Au Bénin, le taux d'épargne interne de 19% dépasse la moyenne de l'OCDE et l'épargne extérieure est plus importante que l'aide publique.

    UN FORUM POUR LA DIASPORA

    Mais le Nepad ne concerne pas seulement les grands travaux et les financements internationaux, il s'intéresse à tout ce qui contribue au renforcement du tissu industriel local dans un cadre régional. C'est ce qu'a dit en substance le sous-directeur général de l'UNESCO pour l'Afrique en accueillant, le 4 novembre, le « Forum des entrepreneurs pour une Afrique émergente », organisé par la Jeune Chambre Economique de l'Afrique à Paris, affiliée à la Jeune Chambre Internationale, organisme d'origine américaine regroupant plus de 100.000 membres dans une centaine de pays.

    L'objectif était d'inciter les Africains de la diaspora à venir créer des entreprises sur le continent. Des entrepreneurs africains ayant réussi en Namibie, en Afrique du Sud, au Mali, des institutionnels d'Afrique australe et de Seine Saint Denis - où résident beaucoup de Maliens - sont intervenus. A 80% l'auditoire envisagerait d'étudier un investissement en Afrique. Mais comment faire ? Les réponses ont été partielles, tant les réglementations nationales sont touffues et disparates. Le Centre de Développement industriel de Bruxelles pourrait y aider.

    Sur le continent des mouvements se dessinent. Une association au Burkina Faso a lancé une prospection systématique en France. en Europe et maintenant aux Etats Unis. Les entrepreneurs locaux s'identifient. Douze d'entre eux ont créé à Genève, lors de la réunion de l'OMC en juillet dernier, l'Association Industrielle africaine (AIA). Elle touche une douzaine de secteurs. Les associés sont implantés dans dix neuf pays ; ils pèsent 1,1 milliard d'euros de chiffre d'affaires et emploient 250.000 personnes. Ils veulent développer l'industrie locale, la faire reconnaître par leurs gouvernements et par les organismes internationaux. Ils oeuvreront contre la fraude et le dumping, pour des règles communes, une formation professionnelle et le partenariat avec tous les acteurs de la vie économique dans leurs pays.

    Les capitaux africains outre-mer réagissent comme ceux des autres continents face au contexte économique actuel, avec un plus toutefois : un sentiment d'appartenance affective et le souci d'un devoir de solidarité à accomplir.

    Robert GINESY

    NDLR. L'essentiel des informations utilisées dans cette page provient de l'hebdomadaire « Marchés Tropicaux ».

     

    La Lettre de la Cade n° 76 - Novembre 2004 –page5

     

    Le baromètre de la CADE novembre 2004

    LA DECHIRURE D'ABIDJAN

    Les événements tragiques de Côte d'Ivoire occupent une place majeure dans l'actualité africaine et peuvent déboucher sur une déstabilisation des pays de la région.

     

    RAPPELONS LA CHRONOLOGIE DES FAITS :

    • Jusqu'en 1993, c'est le « miracle économique » du cacao qui attire des masses d'immigrés des pays voisins (notamment Mali et Burkina Faso) représentant aujourd'hui un quart des 17 millions d'Ivoiriens.

    • Fin 1993 : mort d'Houphouët-Boigny

    • Henry Konan Bédié lui succède. Il forge le concept d'« ivoirité », une idéologie qui nourrit les pulsions xénophobes d'une partie des Ivoiriens à l'encontre des immigrés et des ethnies du Nord musulman (notamment du Premier Ministre Ouattara).

    • Fin 1999 : le général Robert Gueï fomente un coup d'état et organise, sous la pression internationale, des élections présidentielles en Octobre 2000. Gbagbo est élu, mais Ouattara et Bédié ont été exclus.

    • 18 septembre 2002 : d'anciens militaires proches du général Gueï tentent de renverser Gbagbo et s'emparent de la moitié Nord du pays (armés par le Burkina et la Libye ?).

    • Octobre 2002 : accord de cessez-le-feu.

    • Janvier 2003 : accords de Marcoussis. Les rebelles s'engagent à désarmer en octobre 2004, mais refusent de s'exécuter. Les loyalistes se sentent humiliés par la France. L'ONU a déployé plus de 6.000 hommes, la France 4.500 (en vertu des accords de défense qui la lient à la Côte d'Ivoire).

    • Novembre 2004 : début de reconquête du Nord par les forces ivoiriennes loyalistes.

    COTE D'IVOIRE, LA FRANCE A LA DERIVE

    Libération – 11 Nov. 2004 - Jacques Amalric

    « Le rebondissement sanglant de la crise ivoirienne est une catastrophe. Pour les Ivoiriens, d'abord, à l'exception des chefs de guerre en tout genre qui, au nord comme au sud, font leurs choux-gras de la situation ; pour les 15.000 résidents français et bi-nationaux qui vont être contraints, bien souvent après pillage en règle, de regagner l'hexagone ensuite. Pour toute la région de l'Afrique Occidentale, enfin, car l'effondrement de la Côte d'Ivoire, amplement instrumentalisé par le Burkina-Faso voisin pour ne rien dire de la Libye, ne peut avoir qu'un effet

    déstabilisateur général.. (…..) Autre conséquence, dont on parle moins à Paris même si on s'en préoccupe abondamment : le fiasco ivoirien va porter un coup sans doute fatal à la crédibilité de la diplomatie africaine de la France, qui aura été incapable de sauver du naufrage l'ancienne plus belle vitrine de l'Afrique francophone (...) ».

    COTE D'IVOIRE : RESTE LA SOLUTION AFRICAINE

    Le Journal du Dimanche -14 Nov. 2004 Gilles Delafon

    «(...) En Afrique, la France se heurte à un évident paradoxe ; elle veut cesser de jouer les gendarmes sans pour autant abandonner les pays amis au chaos. Il n'est plus question, comme par le passé, de voler au secours de potentats menacés, et pourtant Paris maintient à Abidjan un détachement plus puissant que l'armée nationale ivoirienne (...) L'Union africaine tente donc une nouvelle fois de mettre d'accord les différents protagonistes ivoiriens (...) Seuls ses pairs peuvent tenir à Gbagbo le langage de la fermeté. Certainement pas l'ancienne puissance coloniale. Vouloir jouer les médiateurs aura sans doute été l'ultime erreur de la France, quand en 2003, Paris imposait aux belligérants les accords de Marcoussis, jamais appliqués depuis (...) ».

    LES IVOIRIENS SE SENTENT TRAHIS

    Le Parisien - 8 Nov. 2004 - Michel Galy, enseignant à l'I.E.P de Paris et chercheur au Centre d'études sur les conflits - Propos recueillis far Philippe Duval

    Comment jugez-vous la réaction de Paris ? Michel Galy : elle a un côté inattendu, voire précipité parce qu'on n'a pas éclairci les circonstances de l'attaque. Est-ce une erreur de tir comme l'ont dit les rebelles ? Une certitude : la décision de la France d'anéantir l'aviation ivoirienne a des conséquences plus graves que ne le pensait Paris.

    Pourquoi la situation est-elle explosive ? Parce qu'il y a désormais le poids du sang pour les militaires français et aussi pour la population civile ivoirienne puisque, parmi elle, il y aurait entre trois et trente morts selon les sources. La France et la Côte d'Ivoire ont toujours entretenu un rapport passionnel. Il n'y a pas si longtemps,

    les Ivoiriens n'hésitaient pas à dire qu'ils étaient les Français de l'Afrique et à étaler leur admiration pour l'ancien colonisateur. Aujourd'hui, ils se sentent très profondément trahis par les événements en cours.

    Est-ce la. naissance d'un nationalisme ? A Paris, on a sous-estimé deux choses : d'abord, c'est vrai, un nationalisme croissant en Côte d'Ivoire, un phénomène qu'on observe dans toute l'Afrique subsaharienne. Ensuite, le renforcement de l'Etat et de la légitimité du président Gbagbo alors que les observateurs français l'ont mis sur le même plan que les factions rebelles et veulent actuellement le placer sous tutelle. Si on conjugue les deux éléments, on peut douter qu'une coercition purement militaire réussisse. Et on entrevoit encore moins d'issue politique à court terme. L'incarnation de ce nationalisme, c'est Gbagbo ? Ce serait une erreur de réduire le mouvement nationaliste à Gbagbo ou aux patriotes. Les centaines de milliers de personnes qui descendent dans les rues vont bien au-delà de ces groupuscules. Ce sont des gens des classes populaires mais aussi moyennes. Quelles sont les répercussions de la guerre ivoirienne sur l'Afrique de l'Ouest ? Il y une guerre nomade qui tourne depuis 15 ans dans la région, au Libéria, en Sierra Leone, en Guinée puis en Côte d'Ivoire. Dans le cas où le conflit ivoirien s'apaiserait, ce qui est loin d'être le cas, les groupes armés, qui passent d'une frontière à une autre, attaqueraient d'autres pays limitrophes.

    LAURENT GBAGBO PARLE : «LA FRANCE A PRIS PARTI POUR LES REBELLES »

    Libération -15 Nov. 2004 - Interview recueillie par Thomas Hofnung

    Le président ivoirien Laurent Gbagbo a répondu aux questions de Libération, hier, au Palais présidentiel à Abidjan.

    Alors que les Français quittent massivement la. Côte d'Ivoire, est-on au bord de la rupture entre la Côte d'Ivoire et la France ?

    Les Français font du nombrilisme, ramenant constamment l'histoire de la Côte d'Ivoire à eux. Cela posera toujours problème entre nos deux pays. La Côte d'Ivoire vit des convulsions, liées à l’après parti unique.

    La Lettre de la Cade n°76 - Novembre 2004 – Novembre 2004

    Mon pays est en voie de transition vers la démocratie. La France est encore très impliquée dans notre vie politique interne, notamment avec la présence de son armée. Les Français sont pris dans le feu des derniers déchirements de cette transition, mais les convulsions auraient de toute façon eu lieu sans eux.

    Vos partisans dénoncent le comportement « colonial » de l'armée française et demandent son retrait. De votre côté, vous dîtes que Paris soutient « implicitement » les rebelles. Demandez-vous son retrait ?

    Les rebelles nous ont surpris dans la nuit du 18 au 19 Septembre 2002. J'ai trouvée une armée gouvernementale non armée. Je l'ai équipée. La France vient et, prétextant la mort de ses soldats à Bouaké, elle détruit tout ce qui faisait notre supériorité absolue. Objectivement, elle a pris partie pour les rebelles.

    Jacques Chirac vous a appelé à la veille du début de l'offensive pour tenter de vous dissuader dépasser à l'acte...

    Parce qu'il n'est pas Ivoirien. Je ne suis pas un homme de guerre. Mon père, qui a servi dans l'armée française entre 1939 et 1945, m'a montré ses blessures. Cela fait deux ans que nous supplions quasiment les rebelles de déposer les armes. Je veux faire les élections, mais les rebelles veulent nous traîner jusqu'à la fin de mon mandat, en Octobre 2005. On ne peut pas les laisser faire. C'est volontairement que j'ai pris la décision de les attaquer. J'aurais terminé mon travail sans ce coup fourré de Bouaké.

    Des Français parfois installés depuis quarante ans quittent votre pays. Que ressentez-vous?

    Je suis triste pour eux et pour nous... Leur vie est ici. La plupart vont revenir d'ici quelques mois.

    Jacques Chirac a dénoncé hier une possible dérive «fasciste » à Abidjan. Qu'en pensez-vous ?

    Le président Chirac a soutenu le parti unique en Côte d'Ivoire pendant quarante ans. Qu'est-ce qui est plus proche du parti unique que le fascisme ? C'est nous qui étions en prison sous le régime de parti unique soutenu par la France ! C'est une insulte.

    Comment apaiser les relations entre Paris et Abidjan ?

    Les soldats français sont déjà moins présents dans les rues. Leur déploiement massif était intolérable : cela ressemblait à l'invasion de Prague en 1968. J'ai été élu par les Ivoiriens. Personne ne trouvait rien à redire sur ma gestion avant le 19 Septembre 2002. J'ai développé la démocratie et je n'ai jamais égratigné aucun intérêt économique français. Et voilà que nous avons été attaqués. Au lieu de désarmer [les rebelles], c'est moi qu'on juge. C'est une injustice inacceptable et intolérable, et nous ne l'accepterons pas.

    Bernard Monnier

     

    NOUS AVONS  LU

    Quand on refuse, on dit non

    livre posthume d'Ahmadou Kourouma

    Dans un récit interrompu par sa mort, l'auteur raconte à sa manière l'histoire récente de son pays. Le texte qui nous est proposé par Gilles Carpentier se présente sous la forme d'un récit continu écrit par Ahmadou Kourouma, divisé en trois chapitres. Puis, on trouve deux fragments composés appartenant au roman en cours, plus exactement à ce qui en aurait constitué la deuxième partie, située dans la ville de Bouaké ; le premier de ces fragments semble s'inscrire dans la ligne directe des premiers chapitres. L'autre fragment concerne un épisode récent et peu connu de l'histoire ivoirienne, la rébellion du Grand Ouest. On trouve ensuite un synopsis du roman qui laisse à penser que l'auteur envisageait une construction différente de celle qui apparaît ici. Puis, il y a encore deux courts fragments, l'un sur l'arrivée à Bouaké, l'autre sur la rébellion du Grand Ouest.

    L'histoire est celle de la longue marche de Daloa à Bouaké effectuée par Brahima, l'enfant-soldat ivoirien, qui s'est illustré dans les guerres du Libéria et de Sierra Leone. Devenu jeune homme, il part à marche forcée avec la belle Fanta (fille de son maître d'école coranique) dont il est follement amoureux, cachant pour les défendre une Kalachnikov sous son vaste costume. Il y a ainsi deux histoires. Le roman y perd car on ne retrouve pas ici les très riches trames romanesques habituelles de Kourouma. Au cours de leur long parcours de Daloa à Bouaké, Fanta, questionné par Brahima, reprend l'histoire de la Côte d'Ivoire ponctuée par quelques attaques que Brahima fait fuir avec le bruit de sa Kalachnikov. Il poursuit son rêve d'être, en arrivant, propriétaire d'un gbaka (taxi-brousse) et d'épouser Fanta qui le refuse lorsqu'il le lui demande au terme de leur voyage.

    II est partisan de Gbagbo ce qui ne l'empêche pas d'attribuer à Houphouët-Boigny la paternité de « l'ivoirité » et démonte avec ironie la récupération d'une doctrine ethniciste basée sur une supercherie historique: « L'ivoirité, c'est d'être ivoirien avant les autres ». On sort de cette longue marche avec un sentiment mélangé. On est déçu par l'aspect répétitif et forcément inachevé de l'ouvrage. Il ne pouvait en être autrement. Finalement, on préfère cette tentative incomplète de Kourouma à une absence totale de récit de sa part car il est bon de savoir comment il voulait réagir.

    Denyse de Saivre

     

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    La Lettre de la Cade n° 76 - Novembre 2004 – page 7

    ecrire l'histoire de l'afrique autrement ?

    Cet ouvrage collectif rassemble des interventions présentées lors d'une table ronde organisée à l'initiative d'historiens et d'historiennes de l'Afrique subsaharienne de l'Université de Paris VII appartenant à la nouvelle génération.

    L'intérêt de ces communications est quelles ne se bornent pas à dresser un constat de la situation présente mais qu'elles s'attachent à présenter des propositions permettant de parvenir à une autre pratique, jugée préférable, de l'historiographie africaine. Bon nombre des articles rappellent les deux temps successifs qui furent ceux de cette historiographie, en particulier en France. Au cours du premier temps, celui de la période coloniale, l'histoire de l'Afrique fut écrite essentiellement par des historiens, des chercheurs et des écrivains de la nation colonisatrice, assurés de l'importance prioritaire de la colonisation dans l'histoire de l'Afrique et s'appuyant en particulier sur les récits et les monographies d'acteurs de la colonisation. Le deuxième temps, à partir de 1960, vit des historiens et des écrivains africains écrire une histoire antagoniste de la première et la plupart du temps nationaliste.

    Les auteurs de l'essai estiment, suivant les formules de deux d'entre eux, Pierre Boilley et Ibrahima Tyoub, qu'il faut mettre un terme à cette période des « chantres de l'Europe » et des « griots de l'Afrique » et pour cela « déchromatiser » l'histoire de l'Afrique et passer d'une histoire binaire colonisateurs-colonisés à une histoire complexe, entrelacée, où les uns et les autres ont leurs places, pas systématiquement opposées.

    Pour parvenir à cette méthode d'analyse, les propositions des auteurs sont parfois différentes, si l'objectif est le même : élaborer l'histoire de l'Afrique subsaharienne à partir de la complexité qui a été et est celle de sa vie.

    Jean Clauzel

    L'EUROPE, VUES D'AFRIQUE

    Jean-Christophe Rufin présente un recueil de dix nouvelles données à « Action contre la faim »* par dix écrivains africains.

    De l'Algérie au Tchad en passant par Madagascar ils ont été en contact avec l'Europe : ils y ont vécu ou ont connu des Européennes ou Européens.

    Ils ont de ces pays (de la Bretagne à Berlin) et de leurs habitants rencontrés en Europe ou chez eux, des souvenirs ou des représentations, qui sont autant de radiographies subjectives du Vieux continent. Mais chacun nous offre aussi sa radiographie de l'Afrique.

    « L'Europe, vues d'Afrique » pourrait être sous-titré « l'Afrique, vues d'Afrique ». Dix auteurs, vingt images personnelles de l'Eurafrique. Un livre original et surprenant.

    R.G

    *Action contre la Faim, 4 rue Niepce 75014 Paris

     

     

    wangari maathaï, kenyane

     

    première lauréate africaine du prix nobel de la paix

     

    C'est à la surprise générale que les jurés du prix Nobel de la Paix, on attribué leur prix annuel à la militante écologiste Kenyane, Wangari Maathaï. On le sait peu mais elle a déjà fait planter 30 millions d'arbres à travers le continent noir pour freiner la déforestation. A noter que c'est la première femme africaine à obtenir ce prix, mais la septième personne sur le continent africain. Koffi Annan, Secrétaire général de l'ONU, a notamment été lauréat du prix, avec les Nations Unies en 2001 ainsi que Desmond Tutu(1984), Nelson Mandela et Frederik de Klerk en 1993. Mais cette écologiste entend mener plusieurs batailles, car tout est lié : la pauvreté, le sort des femmes, les forêts. Les femmes vont chercher le bois très loin, les repas cuits sont moins nombreux, l'alimentation en pâtit, la faim gagne... Aussi Wangari Maathaï porte-t-elle le combat sur tous les fronts : « Si nous voulons sauver la nature, commençons par protéger les êtres humains », dit-elle. Et c'est sans doute ce qu'ont voulu récompenser les jurés du Prix Nobel de la Paix, un engagement global en faveur du développement durable. Elle ajoute : « Beaucoup de guerres dans le monde, sont, en fait, un combat pour les ressources naturelles ». Biologiste de formation et enseignante, c'est une battante, championne de bien des causes ; c'est ce qui lui vaut cette première place.

    Denyse de Saivre

     

    AGENDA

    PROCHAINES RENCONTRES DEBATS

    Mercredi 8 Décembre 2004 :

    « Frontières africaines : absurdité ou enracinement ? »

    organisée par la Cade en partenariat avec Coordination Sud, avec Pierre Boilley, (historien, Professeur à Paris I), Henri Médard (historien, Maître de conférences à Paris I) et Serge Michaïlof (économiste, Directeur des opérations à l'Agence Française de Développement).

    Mercredi 12 Janvier 2005 :

    Intervention de Henri Lopes, Ambassadeur de la République du Congo en France, ancien Directeur Général adjoint de l'UNESCO, auteur célèbre de romans plusieurs fois primés.

    Notez dès maintenant les dates retenues en 2005 :

    - Mercredi 9 Février - Mercredi 9 Mars - Mercredi 13 Avril -- Mercredi 11 Mai - Mercredi 8 Juin -

    NE PAS OUBLIER L'ASSEMBLEE GENERALE DE LA CADE

    qui se tiendra à son siège le Mardi 7 Décembre à 18 h.

     

    Coordination pour l’Afrique de Demain (CADE)

    Association Loi 1901. Président : Michel Levallois. Vice-Présidents : Raymond Césaire, Jean Clauzel, Xavier de Franssu, Henri Senghor.

    Secrétaire Général : Philippe Mathieu. Trésorier : Bernard Monnier.

     

    La Lettre de la CADE

    Directeur de publication : Michel Levallois. Comité de rédaction : Robert Ginésy, Michel Levallois, Philippe Mathieu, Bernard Monnier, Denyse de Saivre, Henri Senghor. Maquette : Atelier Visconti.

     

    La CADE : 5 rue des Immeubles-Industriels, 75011 Paris, France.

    Tél. : 01 44 93 87 46 / Fax : 01 44 93 87 50. E-Mail : endacade@wanadoo.fr. Web : www.afrique-demain.org

     

    La Lettre de la Cade n° 76 - Novembre 2004 – page 8