Bulletin    mensuel    d'information    sur    les    activités    de    la    CADE       Juin    2004        n°73


Sommaire:
  • Haïti: entre afropessimisme et afrocentrisme
  • La littérature d'Afrique australe, un continent à découvrir
  • Afrique du Sud - Mandela
  • Côte d'Ivoire
  • Pour une aide au développement plus efficace
  • Alpha Oumar Konaré
  • L'Africain de Le Clézio
  • La vie de la Cade
  • europe

    Débat du mois :  « La littérature d'Afrique australe, un continent à découvrir »

    Editorial

    Haïti : entre afropessimisme et afrocentrisme

     

    La chute du président Aristide s'inscrit dans une longue histoire. Avant de devenir Haïti, cette île des Caraïbes de huit millions d'habitants fut d'abord une île à sucre, Saint-Domingue, où les esclaves libérés, réenchaînés, révoltés ont été finalement vainqueurs de la plus grande armée coloniale jamais mobilisée. Depuis Toussaint-Louverture, Dessalines et le général Christophe, l'île a été la proie de tous les désordres. La France a fait payer sa riche colonie devenue indépendante, puis elle s'en est complètement désintéressée. Elle n'est sortie de trente ans d'occupation américaine que pour devenir la proie des Duvallier père et fils pendant encore trente ans. Il y a quatorze ans, l'élection de « Titid », le curé des bidonvilles, a soulevé un immense espoir. Mais le président élu démocratiquement n'a pas tenu les promesses du prêtre, et le président démis par un coup d'État et rétabli dans ses fonctions par les Américains en 1994, a trahi le prophète qui portait les espérances des pauvres et des démocrates.

    « Une tragédie à l'africaine », c'est ainsi qu'a titré L'intelligent Jeune Afrique(1) pour présenter la démission et le départ en exil de l'ex-président Aristide. « Au lieu de devenir un Mandela, il est devenu un Bokassa », a pu dire ou écrire une journaliste haïtienne citée par Le Monde (2). « Nation pathétique », comme l'a écrit Jean Metellus. La fin lamentable du premier Président de la République haïtien élu démocratiquement est profondément désespérante. Mais la référence à l'Afrique qui est souvent est le fait des Haïtiens eux-mêmes, mérite attention. II nous semble inexact et donc malsain pour Haïti et pour l'Afrique de voir dans les convulsions politiques de cette île quelque chose de proprement, d'essentiellement africain.

    D'abord parce qu'il nous parait réducteur de voir Haïti comme un « bout d'Afrique perdu au milieu des Antilles ». Haïti a tenu et tient encore une place particulière dans la sensibilité et l'imaginaire africains, marqués par la traite et l'esclavage et réhabilités par la révolte d' esclaves qui ont chassé leurs maîtres et créé le premier Etat noir indépendant. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'accueil avec les honneurs dus à un chef d'Etat que le président Mbeki a réservé à Johannesburg à l'ex président Aristide. Il fait sienne la geste anticolonialiste que fut le mouvement de la négritude, celui du Cahier d'un retour au pays natal et de la Tragédie du roi Christophe d'Aimé Césaire. Mais cette île des Caraïbes est restée une île à sucre où une classe de métis a remplacé celle des colons français, après s'être alliée à la métropole contre les Noirs esclaves. Que ce soit par sa sociologie, son anthropologie, son économie, son environnement géographique et international dans le bassin des Caraïbes, son histoire, Haïti n'est pas une reproduction de l'Afrique. De quelle Afrique d'ailleurs, celle du Sahel, des Grands Lacs, du fleuve Congo ?

    La fin du président Aristide doit nous donner des motifs de nous intéresser à ce «demi-frère »  francophone abandonné par son ancienne métropole. « Haïti fait partie de notre histoire, pas de notre mémoire », a écrit Régis Debray, mais elle ne doit pas nous servir à justifier je ne sais quelle représentation afro-pessimiste, au motif que ce pays est peuplé de descendants de « nègres » africains. Il y aussi des « nègres africains » à Saint-Domingue et dans les autres grandes Antilles qui ne sont pas peut-être des modèles de démocratie ni de développement mais qu'il ne nous vient pas à l'idée d'enfermer dans notre représentation d'une Afrique en perdition ! Cette démarche serait la même, inversée géographiquement et de valeur contraire, que celle que dénonce Clarence E.Walter dans son essai sur l'afro-centrisme (3) : non L'impossible retour des négro-africains américains vers 1' Afrique mythique, mais l'impossible retour des colonisateurs de l'Afrique vers les Caraïbes où ils trouveraient la justification de leurs pires fantasmes sur l'inaptitude des peuples africains à ce que nous appelons la « modernité ». Toujours la même insulte à l'unité et à la diversité de l'espèce humaine, disons plutôt de l'Humanité.

    Michel Levallois

    1)      n°2252 du 7-13 Mars 2004.2) Double page Horizons Dimanche-Lundi 1er Mars 2004.3) L'impossible retour, Karthala 2004

     

    La Lettre de la CADE – Juin 2004 – page 1

     

    Compte-rendu de la rencontre-débat du 26 mai 2004

    « La littérature d'Afrique australe, un continent à découvrir »

    La Cade poursuit le cycle des rencontres consacrées à la littérature africaine. Après la littérature de langue française puis anglaise, Alain Ricard(1) et Nimrod(2) abordent la littérature d'Afrique australe dont on a peu de connaissance en Europe. L'Afrique du Sud est en elle-même un sujet romanesque et la lecture de ses auteurs, de plus en plus traduits en français aujourd'hui, offre un regard sur « Le cœur de ce pays », titre du second roman de J.M. Coetzee (prix Nobel de littérature 2003).

     

    1) Alain Ricard est directeur de recherche au CNRS, et enseigne dans le programme doctoral de l'INALCO. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les littératures et le théâtre en Afrique, parmi lesquels, Naissance du roman africain : Félix Couchoro (ouvrage publié avec le concours du Centre national des lettres, 1987), Littératures d'Afrique noire: des langues aux livres (1995), WestAfrican Popular Theatre (1997, avec K.Barber et J.Collins), Ebrahim Hussein, Théâtre swahili et Nationalisme tanzanien (1998, édition tanzanienne 2000). Il a été rédacteur en chef et directeur de la revue Politique africaine. Il a donné en 2000 une édition de l'Excursion missionnaire de Thomas Arbousset qui contient une édition annotée de la « Notice sur les Zoulas », et édité une anthologie des récits d'exploration de l'Afrique au XIXe siècle : Voyages de découverte en Afrique (Bouquins2000). Il a préfacé en 2003 la première édition française de L'homme qui marchait vers le soleil levant de Thomas Mofolo.

    2) Nimrod est né au Tchad en 1959. Ayant commencé d'écrire des poèmes à seize ans et demi, c'est à sa trentième année qu'il publie son premier recueil, Pierre, poussière, en 1959. Celui-ci sera couronné par le prix de la Vocation. La préparation de sa thèse (il est docteur en philosophie de l'université d'Amiens) l'éloigné pendant quelques temps de la création, même s'il continue de publier en revue des poèmes et des nouvelles. En 1999, il publie un second recueil, Passage à l'infini (Prix Louise Dabé ; 2e édition : Octobre 2002) et son troisième, La traversée des jardins en 2001 (ouvrage à tirage limité, réalisé avec le peinte graveur Marie Falize ; Prix Aliénor).

    Paru en 2001, son premier roman, Les jambes d'Alice, a reçu le prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettre. Celui-ci inaugure un quatuor dont les prochaines livraisons sont Le bal des princes, Un balcon sur l'Algérois et Le départ. Il vient de faire paraître en février 2003 Tombeau de Léopold Sédar Senghor (essai) aux éditions Le Temps qu'il fait, et en Juin Agotem, le premier numéro d'une revue littéraire que Nimrod anime avec Isabelle Lebrat, Gaston-Paul Effa ; Moselly E. Batamack et François Boddaert (aux éditions Obsidiane).

     

    La littérature d'Afrique du Sud d'avant 1948

    Alain Ricard centre son exposé sur les premiers auteurs de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Il commence par évoquer son très intéressant voyage à travers le gigantesque désert du Karoo, vaste caillou exclusivement occupé de fermes et de moutons. Ce monde est celui de Olive Schreiner qui décrit, dans son premier roman, en 1883, « Story of African Farm », son expérience de vie dans sa ville de Cradock au plus profond du Karoo. Ce livre, réédité récemment, a été traduit deux fois en français et d'abord édité en 1901 sous le pseudonyme de Ralph Iron et sous le titre de « Histoire d'une ferme sud-africaine », puis en 1989 sous le vrai nom de l'auteur et le titre « La nuit africaine » dans une traduction d'Elisabeth Janvier.

    C'est un livre très aride, écrit dans un anglais rempli des échos du parler des Afrikaners. Ce livre a eu de la peine à trouver son public en Afrique du Sud. A. Ricard pose le, problème du premier roman Sud-Africain La nuit africaine appartenant encore au monde colonial. Un autre auteur, Col Plaisance (1875-1932), est un grand oublié qui a ressurgi dans les années 70. On est dans la colonie du Cap, un endroit où les noirs et les métisses, qui votaient jusqu'en 1930, avaient un véritable poids politique. L'œuvre de Plaatje ne se comprend pas si on ne la situe pas dans ce contexte.

    Un écrivain au centre des mouvements politiques et intellectuels

    Plaatje a été l'interprète de Baden Powell lors du siège de Mafeking, capitale de la Province du Nord-Ouest et nœud ferroviaire vers la Rhodésie : interprète noir dans une guerre de blancs à un tournant de la guerre des Boers. Plaatje est un témoin très intéressant et son « Journal de Mafeking » est d'une grande acuité. Son expérience a nourri toute sa carrière. Il est d'abord un linguiste, un traducteur (il a traduit Shakespeare), puis un répétiteur.

    Les noirs, jeunes, intellectuels, pensaient qu'ils avaient un avenir politique et littéraire. En 1912 a été fondé à Bloom Fontain le Congrès National Africain dont Plaatje devient le premier secrétaire. En 1913 est promulguée la loi foncière. Son livre « The Native Land Problem » publié en 1916 expose sur un ton passionné et exact les conséquences désastreuses de cette loi qui attribuait 87% du sol à 13% de la population. Il est ensuite invité en Angleterre et aux USA où il a été peu écouté bien que son œuvre soit au centre de tous les mouvements politiques et intellectuels. De guerre lasse, il écrit son premier roman « Mbudi » en 1930 qui passe alors inaperçu mais qui a été réédité dans les années 70. Mbudi est une femme du plateau qui s'interroge sur la manière de s'entendre avec les blancs, sur le sens du couple, de la religion. Le texte est empreint d'une innocence véhémente et d'une grande éloquence. L'auteur, en situation d'échec, décède peu après sa publication. Le roman est aujourd'hui reconnu pour sa lucidité et sa clarté.

     

    Des écrivains qui ne se parlent pas

    Mbudi est un roman qui ne peut être compris que si on le place aux côtés d'un roman de Thomas Mofolo « Chaka ». Tout oppose les deux auteurs. Le premier, romancier tardif, écrit en anglais tandis que Mofolo (1876-1948), écrivain précoce, n'écrit que des romans en sesotho. Mofolo travaillait à l'imprimerie de la Mission évangélique de Paris. Il a commencé par écrire un feuilleton puis « L'homme qui marchait vers le soleil levant » en 1907. C'est un ouvrage plein d'imagination et d'étonnantes descriptions de paysages ; l'auteur est, à ce titre, un pionnier. Sa langue est extrêmement originale car il manie un sesotho nourri de poésie orale et de littérature. En 1906, il publie un premier roman « Pitseng » et écrit « Chaka » en 1910 qui ne sera publié qu'en 1926. Il quitte ensuite la Mission de Paris et n'écrit plus rien à partir de 1910.

    Mofolo, star de la Mission de Paris dont il dirige l'imprimerie, se retire, achète une ferme

    La Lettre de la CADE n° 73 – Juin 2004 – page 2

    et décède ruiné en 1948 au moment ou commence l'apartheid. Il n'existe malheureusement pas de biographie de Mofolo. Un chapitre du gros livre de Tim Couzens « Murder à Moridja » lui est cependant consacré.

    Des auteurs récents de renom

    Nimrod aborde des auteurs plus récents en portant son regard d'essayiste sur les pratiques de ses confrères. Il cite Nadine Gordimer, autre prix Nobel de littérature sud-africain, qui soutient que la littérature « est la manière dont le récit se raconte ». Il choisit trois auteurs : John Maxwell Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003, Njabulo Simakahle Ndebele et Lewis Nkosi.

    Coetzee est né en 1940 au Cap. Issu d'une longue lignée de colons afrikaners, il fait ses études en Afrique du Sud et aux USA avant de s'établir à Cape Town où il s'illustre comme universitaire, critique littéraire et romancier de premier plan. Il a publié des nouvelles et huit romans : « Terres de crépuscule » (1974), « Au cœur de ce pays » (1977), « En attendant les barbes » (1980), « Mickael K, sa vie, son temps » (1983), « Foe » (1986), « L'Âge de fer» (1990), « Le maître de Pétersbourg » (1994), « Scènes de la vie d'un jeune garçon » (1997), « Disgrâce » (1999), « Vers l'âge d'homme » (2001).

    Ndebele est né en 1948 dans un ghetto de Johannesburg. II milite très jeune contre le régime raciste et sa vie sera partagée entre la militance, les études et l'enseignement. C'est grâce à un séjour aux USA qu'il rédige un recueil de nouvelles intitulé « Fools et autres récits » dont seront extraits et traduits « Fools » (1992) et « Mon oncle » (1993). Ndebele s'est illustré comme un brillant théoricien de la littérature et comme poète.

    Nkosi est né à Durban en 1936. Militant antiapartheid, il sera contraint à l'exil et prendra un passeport britannique. Il étudiera et enseignera dans diverses universités américaines, en Europe et en Afrique. Il est d'abord reconnu comme critique littéraire, avant de l'être comme dramaturge (il publie deux pièces de théâtre). Il publie son premier roman en 1989, « Le sable des Blancs » qui bénéficiera d'un lancement mondial en cinq langues. Il publie son second roman, « Underground » en 2002, encore non traduit en français.

    Un écrivain « des vérités cauchemardesques »

    Après cette brève présentation des auteurs, Nimrod fait une brillante analyse de l'ouvrage de Coetzee « Michael K, sa vie, son temps ». Pour lui, Coetzee se situe, dans cet ouvrage, à mi-chemin entre Kafka et Beckett « par cette étrange posture qui consiste à raconter une Afrique du Sud en guerre », guerre qu'on ne peut situer, « sans rien céder sur le plan de l'originalité, de la composition ou de l'atmosphère ». Il raconte « l'oppression générée par la guerre comme si la vie ne pouvait avoir pour cadre qu'un camp de concentration ».

    Anna K, femme de ménage, met au monde un garçon avec un bec-de-lièvre et réalise qu'elle a enfanté « l'objet de la risée du monde ». Ce fils, Michael, interné dans une pension pour attardés physiques et mentaux, deviendra jardinier puis chômeur au moment où la santé de sa mère décline. Quand survient la guerre, il entraîne celle-ci sur les routes au milieu d'innombrables dangers et finit par la mettre à l'hôpital où elle décède. Michael K s'affranchit des impératifs du couvre-feu et s'évadera des camps de travailleurs, où tout SDF est tenu de vivre, « la tête bruissante de liberté ». Il n'est pas seulement revenu « à un hypothétique état de nature » mais « illustre à lui tout seul une humanité qui échappe à l'organisation sociale, aux Etats, à l'ordre, à l'économie et à la guerre ».

    Un art sans équivalent dans l'histoire de la littérature

    Cette histoire est racontée par Coetzee avec un « art sans équivalent dans l'histoire de la littérature ». Les faits relatés sont, toujours selon Nimrod, « comme un compte-rendu dicté du sein d'un cauchemar sans terme ni limite ». La lecture de l'ouvrage devrait être éprouvante. Pourtant il n'en est rien et « à notre insu, K nous administre une merveilleuse leçon de survie ». Le récit, sans surcharge, dans lequel Coetzee recherche le moyen d'exprimer « une qualité de sentiments... assortis à une certaine sécheresse factuelle et morale », fait toucher du doigt le cauchemar de la guerre, l'oppression des dictatures et des camps de la mort. Dans de telles conditions, la survie relève du miracle.

    Le récit fait ressentir des sentiments de révolte et d'impuissance ; à ce titre, il nous humanise. Il nous apprend par ailleurs qu'« une conscience opprimée vit dans une réalité déformée, et ce qui est déformé est invivable. Coetzee restitue pareil phénomène avec maestria » poursuit Nimrod, « il zoome sur nos affres et l'absurdité de la vie et se met à crier ». A mi-chemin de son roman, Coetzee qui jusque là « nous avait épargné en nous tenant à distance... nous introduit dans l'arène. La contemplation de l'horreur nous a quelque peu raffermis ».

    Coetzee : un écrivain occidental ?

     

    Coetzee se définit comme « un écrivain occidental vivant en Afrique du Sud ». C'est du reste l'opinion de ses compatriotes comme en témoigne l'accueil glacial qui est fait à l'annonce du prix Nobel. « Certaines critiques doutent de l'ancrage sud-africain de son œuvre... Quelle paresse intellectuelle ! » s'exclame Nimrod. « Les romans de Coetzee ouvrent sur un monde singulier, celui de l'enfermement. Nul mieux que lui n'a décrit l'enfermement sud-africain... au point d'effrayer les personnes qui en sont les victimes, Noirs et Blancs... La résistance à l'apartheid, il est seul à en faire un produit... romanesque.

    « Le prix Nobel » poursuit Nimrod, « n'est pas homme à se mêler aux autres, du moins, il n'est pas homme à se montrer d'après les convenances. Au cœur de ce pays, son premier roman, est en quelque sorte l'aveu d 'Un autre pays... Et c'est à partir des marges que Coetzee nous administre sa leçon magistrale. Celle-ci porte sur l'art d'être des hommes ».

    « Le sable des blancs » de Lewis Nkosi

    « Le sable des blancs » de Lewis Nkosi, contrairement à Coetzee, s'inscrit dans le contexte historique de la loi foncière qui confisque les meilleures terres par la minorité blanche et « qui a généré tous les cauchemars sud-africains » précise Nimrod et, dans les années cinquante, dans celui de l'apartheid. Cette loi condamne à la peine capitale tout Africain Noir ayant de rapports sexuels avec une Blanche. On en revient au thème de l'enfermement.

    Nimrod résume ainsi la trame de ce roman. « Sibiya, un étudiant zoulou, sera pendu dans quelques jours pour viol. On le charge injustement d'un crime, mais il l'assume sans haine. Tout avait commencé à la plage. A Durban, sur le sable immaculé, Veronica Slater, une Anglaise de petite vertu, offre complaisamment au soleil sa chair rose. Il réussira à coucher avec elle, le temps d'une relation sans parole, temps au cours duquel son regard ne cessera d'explorer le corps de l'inconnue comme s'il voulait en faire l'objet d'un poème sensuel et libertaire. Il est vrai qu'il s'était juré de devenir le plus grand écrivain de son pays. A présent, du fond de sa geôle, il repasse les instants de sa vie : son enfance au village, puis les bidonvilles où sa mère se démène, enfin l'université qui l'a exclu ».

    Un monde où le rêve est interdit

    Cet ouvrage possède tous les ingrédients d'un roman classique. « Le romancier vient très précisément du monde où le rêve est interdit, ce rêve qu'un système politique a rendu plus noir encore que la couleur de sa peau » poursuit Nimrod. « Hormis les travaux de forçat dans les mines et ceux de boys, un étudiant épris de liberté, s'il n'y prend garde, se trouve en un clin d'œil sur la mauvaise pente. Il ne lui reste plus

    La Lettre de la CADE n° 73 - Juin 2004 – page 3

    qu'à contempler, comme un spectateur de strip-tease, les richesses de son pays ».

    Dans ce monde de désirs inassouvis, il est permis au héros de rêver et non de passer à l'acte. Sibiya s'attelle « à l'émancipation du désir des chaînes de l'apartheid... Les ressources déployées par Lewis Nkosi pour décrire le ballet dont s'entoure le désir... nous montre que le désir n'est vraiment licite qu'en dehors de toute oppression ».

     

    LE DEBAT

    Une discussion s'ouvre sur l'appartenance des auteurs au monde sud-africain. Ainsi, Olive Schreiner est d'origine anglaise ; Coetzee est un Afrikaner anglophone. Brink a toujours écrit en afrikaner et prend ses distances avec l'anglais. Il traduit lui-même ses ouvrages dans cette langue. Il perçoit Coetzee comme quelqu'un qui s'est mis à l'écart du mouvement social et politique mais qui a rejoint un niveau universel qui fait toute sa force, « il a du génie, mais il n'est pas des nôtres ». Même si Coetzee se dit être « un écrivain occidental qui vit sur le sol sud-africain », Nimrod souligne qu'il n'a jamais dit qu'il n'était pas un Sud-Africain.

    A. Ricard a pu constater, à l'occasion d'une conférence récente sur la traduction à l'IFRA, que beaucoup plus d'Africains écrivent en anglais. Il existe un vaste développement du roman et de la fiction en anglais par des romanciers noirs ainsi que des mouvements poétiques nouveaux et originaux en langue anglaise. L'afrikaner a cependant résisté au démantèlement du système d'éducation bantou et devient, grâce à une forte revendication d'identité nationale, une autre langue de l'Afrique. La perte de son « fond de commerce » que constituait l'apartheid ne devrait pas positionner la littérature sur un repli communautaire. Et les auteurs comme Karel Schoeman continuent à être traduits en français.

    Un intervenant s'interroge sur les raisons pour lesquelles Mofolo a écrit un ouvrage sur les Zoulous qui est une tribu rivale. A. Ricard précise qu'il existe un grand intérêt pour des voisins qui ont eu un parcours différent. Par ailleurs, il existe, comme le montre Chaka, une grande fascination pour l'entreprise de construction nationale et pour l'échec qui en est résulté. En outre, certains auteurs, comme Mbarley, ont fait le lien entre les mondes francophone, anglophone et lusophone, sans parler de l'influence de Senghor sur l'avènement de la conscience Noire.

    Philippe Mathieu

     

    Le baromètre de la CADE Juin 2004

    Deux approches de l'émancipation en Afrique semblent annoncer la bonne voie constructive d'un côté et une voie agressive et négative d'un autre côté. Ces voies sont symbolisées par le « testament » de Nelson Mandela et, en sens contraire, par l'action du président Gbagbo de Côte d'Ivoire et du président Idriss Déby du Tchad. Ces trois pays, dont le troisième est impliqué dans le conflit du Darfour sont représentatifs en Juin 2004 de l'Afrique compliquée. Citons ici une courte dépêche de l'AFP : « le Colonel Khadafi, qui participait ce week-end à Bamako (Mali) au sommet de la Communauté des Etats sahélo-sahariens, a dénoncé, sans les nommer, les agissements de puissances étrangères dans le conflit du Darfour et dans celui de Côte d'Ivoire « je dis aux Ivoiriens : vous avez élu Gbagbo, laissez-le sans intervention étrangère ramener la paix » a déclaré le chef d'état libyen, en qualifiant les fauteurs de troubles d'« aventuriers. »

    AFRIQUE DU SUD - MANDELA : « Le monde nous croyait voués à l'autodestruction »

    « J'ai 85 ans, bientôt 86, et être encore en vie pour célébrer dix années de démocratie en Afrique du Sud est une expérience et un privilège extraordinaires, que les mots sont impuissants à décrire. Plusieurs générations de nos combattants de la liberté, de nos militants antiapartheid et de tous ceux qui ont subi oppression, exploitation et conditions de vie dégradantes ont vécu dans l'espoir de connaître un jour la liberté. (...) Dix ans de démocratie après plusieurs siècles de domination coloniale et de dépossession. Après plusieurs décennies, passées sous le joug de l'apartheid, la forme la plus structurée de domination et de discrimination raciales que le monde ait connue après la Seconde Guerre Mondiale.

    Dix ans peuvent sembler bien peu dans l'histoire de l'humanité. En tant que peuple, nous, Sud-Africains, savons que ces dix années où nous avons vécu ensemble dans la paix, dans la reconnaissance de notre humanité, dans l'accommodement démocratique de nos différences au sein de notre unité nationale, représentent un accomplissement humain dont l'importance et l'impact, en le transcendant, font oublier qu'il est si récent Je nous ai souvent entendu décrire dans le monde entier comme une nation miracle. Le monde pensait que nous étions voués à nous autodétruire dans une sanglante guerre civile et raciale. Or, non seulement nous avons évité une telle conflagration, mais nous avons créé l'un des ordres démocratiques non racistes et non sexistes les plus exemplaires et les plus progressistes du monde contemporain. (...) La dignité humaine est la première valeur évoquée dans les fondements de notre Constitution. Mais il nous reste encore beaucoup à faire avant de pouvoir affirmer que chacun des habitants de notre pays vit mieux. Le chômage, la pauvreté et la maladie - en particulier cette menace terrible qu'est le sida - nous rappellent chaque jour l'ampleur des défis qui nous attendent à l'aube de notre deuxième décennie de démocratie. Et ce n'est pas minimiser ces défis ou la souffrance des individus que de souligner que nous affrontons le futur avec une dignité intégralement restaurée. »

    (Nelson Mandela - Sunday Times Johannesbourg cité dans Courrier International du 6 mai 2004)

    Retraite de Mandela : Selon The Star, « Mandela est fatigué et va se retirer de k vie publique pour se concentrer davantage à ses œuvres caritatives et à la rédaction du deuxième tome de ses mémoires, La longue Marche vers la liberté ».

    COTE D'IVOIRE : Les vrais ennuis commencent pour Gbagbo

    « Les amateurs de films policiers le savent : le premier qui tire est un homme mort. Le jeudi 22 avril, Laurent Gbagbo a tiré le premier. Et pas sur n'importe qui : sur Kofi Annan et l'ONU (il s'est plaint de l'inaction de l'ONU face aux violations des droits de l'homme). La riposte ne s'est pas fait attendre. Une semaine, plus tard, lors de sa séance du vendredi 30 avril, l'institution a mis le holà aux errements du clan des ennemis des accords de paix de Marcoussis. Et prononcé une sévère mise en garde au patron de la légion des insoumis : Laurent Gbagbo himself.

    Le conseil de sécurité rappelle au président ivoirien des vérités bien senties. Et sort (enfin !) ses griffes face à « l'impasse dans laquelle se trouve le processus de paix défini par les accords de Marcoussis ». (Moussa Touré - le Patriote, Abidjan - Courrier International du 6/05/04)

    COTE D'IVOIRE : Requiem pour les accords de Marcoussis

    « En limogeant trois ministres qui représentaient l'opposition au sein du gouvernement de réconciliation, le président Gbagbo a signé l'arrêt de mort des accords de paix signés en Janvier 2003 ». (Le Pays - Ougadougou)

    « Le président ivoirien, Laurent Gbagbo, vient de créer une « crise dans la crise » en limogeant trois ministres de l'opposition, dont Guillaume Soro, ministre de la communication et leader des Forces Nouvelles. Patrick Achi (parti démocratique de la Côte d'Ivoire, PDCI), ministre des infrastructures économiques et porte-parole du gouvernement, a également fait les frais de la décision présidentielle. Ce technocrate, que bien des observateurs

    La Lettre de la CADE n° 73 – Juin 2004 – page 4

    considéraient comme le filleul de Gbagbo puisqu'il lui avait octroyé le titre de porte-parole du gouvernement (ce qui avait alors provoqué quelques grincements au sein du Front Populaire Ivoirien, le parti du président), s'était farouchement opposé au camp présidentiel sur le dossier du port d'Abidjan, conduisant même le PDCI à suspendre sa participation au gouvernement. Paie-t-il maintenant sa fronde contre un pouvoir qui cherche à accaparer tous les leviers du pays ? Toujours est-il que le limogeage de ces ministres et du titulaire du portefeuille de l'enseignement et de la formation professionnelle pousse la Côte d'Ivoire à vivre l'une des périodes les plus difficiles depuis le début de la rébellion, en septembre 2002. Les chefs d'Etat de la sous-région, dont les populations paient le plus lourd tribut des folies meurtrières de Gbagbo, se sont montrés incapables, à Bamako, de saisir la formidable tribune que leur offrait le sommet de la CEN-SAD, pour asséner certaines vérités. A l'exception du président malien - qui a rappelé au chef de l'Etat ivoirien son devoir d'entreprendre des efforts dans le sens de la paix avant d'en attendre de ses pairs-, les autres présidents sont restés bouche bée. Cette lâcheté des chefs d'Etat ouest-africains ne fait que nourrir davantage l'impunité où est passé maître le pouvoir ivoirien.

    Laurent Gbagbo, qui sait qu'il n'a pas à craindre un scénario à la Charles Taylor, est un homme sûr de lui-même. Il a su profiter du louvoiement de la communauté internationale pour s'enraciner, s'armer et tisser un redoutable réseau de lobbying. Il peut désormais se passer des services d'un Premier Ministre devenu plus qu'encombrant. Assurément, le président compte jouer à fond le pourrissement de la crise jusqu'en 2005, et continuer allègrement de gouverner en cas de statu quo. Ce dernier soubresaut de Laurent Gbagbo a au moins le mérite de la clarté : il célèbre définitivement le requiem de Marcoussis. Chaque camp sait désormais à quoi d'en tenir ». (Courrier International du 27/05/04)

    COTE D'IVOIRE : Les «Jeunes Patriotes » paradent

    « Accusé par les « patriotes » de soutenir la rébellion, le président Chirac était hier au centre des critiques. Il a été procédé à un enterrement symbolique des accords de Marcoussis, alors que des voix s'élevaient pour réclamer le départ du Premier Ministre Seydou Diarra, inamovible selon ce texte jusqu'aux élections de 2005 et très fortement épaulé par la communauté internationale. Du côté de l'ambassade de France, si l'on reconnaît le « blocage politique patent » depuis le limogeage par le Président de trois ministres issus de l'opposition et des ex-rebelles, le 19 Mai dernier, on considère que « Laurent Gbagbo reste incontournable ». « Guillaume Soro est de plus en plus isolé » estime-t-on. Ils étaient pourtant près de 40.000 à assister, hier, à l'un de ses meetings à Bouaké ». (Stéphane Auvray- Le Journal du Dimanche du 30 mai 2004)

    La rébellion au Darfour et le contrôle du pétrole déstabilisent le régime Tchadien

    « La démonstration de force peine à dissimuler que quelque chose, au Tchad, va mal. Alors que se multiplient les spéculations sur son état de santé, qui exige des soins à l'étranger, le président tchadien, Idriss Déby, a donné la preuve qu'il « tient » son pays et son armée. Dans la nuit du Dimanche 16 au Lundi 17 Mai, deux groupes d'environ quatre-vingts soldats, l'un dans une caserne de N'djamena, l'autre à la sortie de la capitale, se sont soulevés. Cette « mutinerie », selon les autorités, était motivée par une option de vérification des comptes de l'armée lancée en Mars par le président Déby. Des officiers qui touchaient jusqu'ici des soldes de soldats fictifs, auraient tenté de s'opposer au tarissement de leur prébende, et entraîné des soldats de plusieurs unités derrière eux. Rapidement cernés par les forces loyalistes, tous ont négocié leur reddition, sans qu'aucune victime soit à déplorer, fait no table au Tchad.

    Mais dans un discours à la télévision tchadienne, mercredi soir, Idriss Déby a déclaré que « l'objectif inavoué » des officiers « fanatiques et manipulés » responsables de l'opération, était son propre « assassinat ». L'affaire était donc plus grave. Seulement, le plan des putschistes, parmi lesquels figurent, selon les observateurs, des « proches » et des « fidèles » du président, était connu du pouvoir. « Quelques heures avant le déclenchement de l'opération, les principaux responsables avaient déjà été arrêté discrètement », affirme une source tchadienne bien informée. Les conjurés n'avaient été ni très discrets ni très adroits, contactant, plusieurs jours avant l'opération, un haut responsable du dossier pétrole au Tchad, en lui offrant de « remplacer Idriss », selon un de ses proches. Celui-ci avait prudemment décliné la proposition.

    Si certains aspects de cette tentative de putsch semblent bien étranges, les motifs de mécontentement, au sein de l'armée ou de la classe politique tchadienne, ne manquent pas. Le pétrole des champs du Sud du pays, qui devrait rapporter 2 milliards de dollars à l'Etat en vingt-cinq ans, vient de commencer à couler. Idriss Déby, instigateur du projet, se prépare à organiser, une réforme de la constitution l'autorisant à se présenter pour un nouveau mandat en 2006. Grande est la peur, parmi les exclus du partage, de voir le Chef d'Etat s'installer dans une « présidence à vie » nourrie de la manne pétrolière. Mais les véritables raisons de la crise, plus profondes, se trouvent au Soudan, dans la province frontalière du Darfour, où un rébellion lancée en Février 2003, est écrasée dans le sang par l'armée soudanaise et ses supplétifs, les miliciens arabes Janjawids. Les liens avec le président Déby et le Darfour sont complexes. C'est de cette région frontalière qu'il avait lancé sa propre rébellion, entrée à N'Djamena en 1990. De plus, la majorité des membres de son ethnie, les Zaghawas, minoritaires au Tchad, vivent dans cette partie du Soudan. Redevable à la fois au gouvernement de Khartoum de sa propre accession au pouvoir et lié par un devoir d'assistance à ses « cousins » qui combattent le régime soudanais, Idriss Déby est écartelé depuis le début de la crise du Darfour. Il lui a pourtant fallu choisir. En le menaçant de lâcher sur le Tchad une partie des Janjawids, dont certains sont aussi d'origine tchadienne, le gouvernement soudanais a contraint Idriss Déby à interdire à son armée d'appuyer ouvertement la rébellion du Darfour. Cette « trahison », insupportable aux yeux des officiers putschistes tchadiens, explique que ceux-ci aient voulu « remplacer Idriss ». (Jean-Philippe Rémy - Le Monde du 22/05/04)

    Bernard Monnier

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    La Lettre de la CADE – Juin 2004 – page 5

     

    L  A   P    A  G  E     E  C  O  N  O  M  I  Q  U  E

     

    POUR UNE AIDE AU DEVELOPPEMENT PLUS EFFICACE

     

    Du 5 au 9 mai s'est tenu à Paris le Symposium sur l'accès aux financements internationaux, à l'initiative de l'Organisation Internationale de la Francophonie. Trois cents personnes - beaucoup plus que prévu-, des ministres, des gouverneurs de banque centrale, des directeurs de banques de développement, du FMI, de la Banque mondiale - ont travaillé en quatre ateliers : économie et développement durable, éducation et formation, culture et médias, bonne gouvernance. L'éloignement de ces thèmes par rapport aux préoccupations traditionnelles des financiers s'explique par les motivations du Symposium. Les résultats décevants de quarante années d'aide publique d'une part, la multiplication, d'autre part, des rencontres internationales envisageant et même promettant des crédits accrus en insistant sur la relation entre développement et bonne gouvernance, ont, peu à peu, amené la communauté internationale à réfléchir sur les modalités techniques des financements. Leur réforme serait susceptible d'accroître l'efficacité des aides. Les Etats seraient ainsi plus portés à augmenter leurs efforts, car ils les percevraient mieux utilisés.

    L'objectif serait de simplifier les procédures, de coordonner celles des différents bailleurs de fonds et de doter les Etats bénéficiaires de capacités de négociation en bilatéral et multilatéral. Il faudrait aussi impliquer davantage les ressources propres du pays et mieux y associer les investissements privés. On a en effet constaté que bien harmonisée avec le privé, l'APD voit son impact multiplié par deux. Cet impact est multiplié par trois si l'APD intervient dans une ambiance de bonne gouvernance.

    UNE FORMULE AMERICAINE

    A l'appui de cette réflexion, on peut analyser le fonctionnement du Millenium Challenge Corporation (MCC) et de son organe opérationnel le Millenium Challenge Account (MCA).

    Six mois après le 21 septembre 2001, le président américain a voulu « donner aux individus dans les pays en développement les outils dont ils ont besoin pour tirer avantage des opportunités offertes par l'économie mondiale ». A Monterey en 2002 il a promis un crédit de 1 milliard de dollars pour le MCC. En Janvier 2004 le Congrès a autorisé la création du MCA. En Mars les dossiers des 63 pays candidats ont été étudiés et le 6 Mai la liste des 16 « éligibles » a été publiée. 940 millions leur sont destinés, à débloquer avant Octobre prochain, terme de l'année fiscale.

    Les candidats ont dû satisfaire à quinze critères répartis en trois thèmes : gouverner de façon équitable ; encourager les réformes économiques ; investir dans la santé, l'éducation et autres mesures sociales. Le « contrôle de la corruption », critère éliminatoire, semble être considéré sans manichéisme. En effet cinq des pays africains retenus figurent seulement entre la 50e et la 100e  place (France 23e, Nigeria 133e) dans le rapport annuel de Transparency International. Celui-ci déplore l'absence de mesures concrètes au Sénégal malgré de bonnes intentions et regrette que l'assemblée nationale malienne ait refusé une levée d'immunité parlementaire demandée par la justice.

    Selon le MCC les pays sélectionnés ont une entière liberté de conception, de mise en oeuvre et d'évaluation de leurs projets, à condition d'entrer dans les normes préétablies. Huit Etats africains figurent parmi les seize admis : Bénin, Cap Vert, Ghana, Lesotho, Madagascar, Mali, Mozambique, Sénégal. C'est un cabinet de conseil privé qui a mis au point le processus d'établissement des projets au Sénégal, processus utilisé dans les autres Etats, après d'étroits contacts avec les administrations compétentes. A la différence de tous les bailleurs de fonds, le MCA n'impose pas de procédures d'appel d'offre et de passation des marchés. Ce seront celles du pays bénéficiaire, sous condition qu’ elles soient pertinentes. Dans le cas contraire, il est aidé à les améliorer. Le Code des Impôts du Sénégal a été réformé sous la pression du secteur privé et des bailleurs de fonds.

    Quoiqu'il ne joue que sur des sommes relativement faibles, ce système à l'américaine de compétition entre pays devra prouver dans le concret qu'il contribue à améliorer les mécanismes de financement et qu'il les rend plus efficaces.

    Robert Ginesy

    CONTRASTES IVOIRIENS

    Alors que la situation en Côte d'Ivoire semble s'alourdir, les contrastes apparaissent hors des frontières.

    D'un côté, le président Gbagbo a fait admettre le 16 Mai à Bamako son pays à la Communauté des Etats sahélo-sahariens et le 19 il siégeait en tant qu'observateur, soutenu par les pays membres (Guinée, Libéria, Sierra Leone) à l'Union du Fleuve Mano destinée à promouvoir l'intégration économique de la sous-région. On note aussi la persistance de la production cacaoyère à 1,3 million de tonnes.

    D'un autre côté, des organisations internationales et des multinationales quittent Abidjan. La Banque Africaine de Développement a déplacé son siège à Tunis et va installer un bureau à Dakar.Y sont déjà arrivés l'UNICEF, l'UNOPS, le représentant spécial du Secrétaire Général de l'ONU. Mobil, British American Tobacco, Microsoft, Gras Savoye, Komatsu, Unilever, AG Partners... font de même, contribuant d'ailleurs à la flambée des prix du bâtiment dans la capitale sénégalaise.

     

    NDLR: l'essentiel des informations utilisées dans cette page provient de l'hebdomadaire « Marchés Tropicaux ».

     

    Coordination pour l’Afrique de Demain (CADE)

    Association Loi 1901. Président : Michel Levallois. Vice-Présidents : Raymond Césaire, Jean Clauzel, Xavier de Franssu, Henri Senghor.

    Secrétaire Général : Philippe Mathieu. Trésorier : Bernard Monnier.

     

    La Lettre de la CADE

    Directeur de publication : Michel Levallois. Comité de rédaction : Robert Ginésy, Michel Levallois, Philippe Mathieu, Bernard Monnier, Denyse de Saivre, Henri Senghor. Maquette : Atelier Visconti.

     

    La CADE : 5 rue des Immeubles-Industriels, 75011 Paris, France.

    Tél. : 01 44 93 87 46 / Fax : 01 44 93 87 50. E-Mail : endacade@wanadoo.fr. Web : www.afrique-demain.org

    La Lettre de la CADE n° 73 – Juin 2004 – page 6

     

    ALPHA OUMAR KONARE

    VISIONNAIRE DE L'AFRIQUE

    Le président de la Commission Africaine, bras séculier de l'Union Africaine, l'homologue de la Commission de Bruxelles, a conquis son auditoire dans le cadre des Journées de l'Afrique, le28 Mai à l'UNESCO.

    Plusieurs halls étaient occupés par les stands de presque tous les pays du continent présentant un chatoiement de couleurs et de valeurs : broderies, bois, cuivres, cuirs, pierres précieuses, etc... Sous le patronage des ambassadrices du Mozambique et de Madagascar, respectivement coordinatrice des Ambassadeurs africains en France et présidente du Groupe africain auprès de l'UNESCO, ces Journées ont voulu montrer que « l'Afrique pense à son avenir ». Des débats étaient consacrés à quatre grands thèmes : éradication de la pauvreté, intégration, éducation, pays en post-conflits. Elles ont été conclues par l'ancien président du Mali, intellectuel ami de longue date du directeur général de l'UNESCO, dont il partage les objectifs.

    A. 0. Konaré a mis toute sa foi et sa capacité de persuasion pour brosser un tableau exhaustif d'une Afrique idéale et, démontre-t-il, techniquement possible. L'avenir c'est un continent uni par des « liens librement consentis », se fondant sur les objectifs et structures déjà en place à l'Union Africaine et au NEPAD : le Parlement, de multiples Commissions et Mécanismes abordant tous les problèmes : politiques, sociaux, économiques, financiers, Droits de l'Homme, conflits, bonne gouvernance...

    La solidarité marquera cette unité continentale, nécessaire pour situer l'Afrique face aux visées géostratégiques de l'Occident et des organismes internationaux qui l'abordent par zones. Mais il faudra des regroupements régionaux pour être au plus près de la diversité des 53 Etats. Ces derniers pèsent 35% des votes à l'ONU. Ils pèseront autrement quand ils représenteront une population équivalente à celle de la Chine, dont 800 millions de jeunes. Ainsi, après avoir été le berceau de l'humanité, l'Afrique apportera au XXIe siècle l'humanisme dans les relations internationales.

    Un public d'Africains et d'amis du continent a souvent applaudi et longuement ovationné la conclusion. Tous sont-ils bien convaincus de la masse de volonté, de travail, d'efforts à déployer pour vaincre les obstacles à venir ? Le président de la Commission n'a, en effet, pas caché qu'à cette condition seulement, les Africains se responsabilisant, cet avenir serait possible.

    R.G.

     

    NOUS AVONS LU…

    A propos de l'Africain deJ.M.G LeClézio

    J.M.G Le Clézio nous avait fait vivre avec « Onitsha », publié chez Gallimard en 1991, le parcours initiatique d'un enfant qui, voyageant en bateau avec sa mère dans les années trente, découvrait la côte de l'Afrique de l'Ouest pour aller retrouver un père, agent de la United Fruit sur la côte nigériane. Au delà de la description d'une société coloniale mesquine, souvent ridicule, mais impitoyable, il nous avait fait partager sa passion d'enfant pour l'Afrique, la beauté de ses paysages, sa sensualité et ses mystères. Le père, rêveur et utopiste, qui essayait de comprendre les secrets des tribus de la côte et de retrouver les traces du royaume de Meroë et la mère, moins sensible aux qu'en dira-t-on qu'aux injustices dont étaient victimes les populations, avaient finis par être rejetés par l'establishment de la petite colonie et obligés de partir. D'une richesse et d'une force extraordinaires dans ses évocations des phénomènes naturels et surnaturels, « Onitsha » ne pouvait être que largement autobiographique.

    Si l'enfant et la mère sont bien les mêmes, « L'Africain », premier livre d'une nouvelle collection intitulée « Traits et portraits » publié au Mercure de France est, en une centaine de pages, le portrait du vrai père de Le Clézio. D'une famille originaire de l'île Maurice, celui-ci avait fait ses études de médecine en Angleterre et épousé une lointaine cousine française avant d'aller exercer dans des circonscriptions de santé, d'abord en Guyane britannique puis en pays Ibo, dans l'est du Nigéria et enfin dans le Cameroun anglophone. « L'Africain », puisque c'est de son père qu'il s'agit, est un homme de devoir et de rigueur, passionné par son métier et tant épris de sa femme et de ses deux enfants qu'il traversa en vain le Sahara pour tenter de les récupérer au début de la guerre. La séparation, les changements, le début des violences marquèrent toutes les générations qui connurent cette partie de l'Afrique avant l'indépendance. « L'Africain » vécut cette période intensément, mais avec le sentiment d'un monde qui fait naufrage. Son fils en aura retiré, après le merveilleux délire de jeunesse d'« Onitsha », beaucoup de nostalgie et de pudeur dans son récit. Avec la Cross River, les noms d'Oweri, Aba, Ogoja, Boni, Calabar, Bamenda et bien d'autres, emportent le rêve du lecteur.

    « L'Africain » est illustré de photos personnelles de paysages ou de sujets d'époque, en noir et blanc ou en sépia, qui ajoutent leur douceur à ce témoignage de reconnaissance.

    « L'Africain », comme « Onitsha », se termine par le rappel du drame personnel qu'ont connu, avec le conflit du Biafra, tous ceux qui avaient aimé ces régions. Mais il n'y est pas encore question du pétrole.

    Raymond Césaire

    ... dans Afrique contemporaine

    Afrique contemporaine a fait peau neuve en devenant la Revue de l'Agence Française de Développement. Le troisième numéro de la nouvelle formule qui est le 208e du titre est consacré à la lutte contre la pauvreté. Il a été préparé par l'équipe du réseau Impact et regroupe des contributions de chercheurs africains qui montrent le caractère multidimensionnel de la pauvreté, l'inadaptation des politiques mises en œuvre par les institutions internationales et la nécessité d'une approche plus politique et de méthodes nouvelles. Parmi les quatre contributions de ce numéro sur l'actualité, nous avons lu avec beaucoup d'intérêt « Les leçons de Cancùn pour l'Afrique » et « Le fédéralisme au secours de l'Afrique ? »

    ... dans Politique africaine

    La dernière livraison n° 93 de Politique africaine a pour titre « Globalisation et illicite en Afrique ». Cette formulation quelque peu embarrassée essaie de rendre compte de contributions sur des sujets sensibles et difficiles à appréhender puisqu'il s'agit de pratiques illégales mais pas nécessairement illégitimes, d'Etat légal et illégal, de réseaux de fraude et de pratiques criminelles qui contribuent à la formation de l'État dans le contexte mondial de l'économie libérale et de la privatisation d'activités jusqu'ici considérées comme relevant de la puissance publique. Voici un éclairage très nouveau qui va beaucoup profond que le maintenant bien connu couple formel-informel. À noter également des contributions sur le retour des luttes fractionnelles au Zimbabwé et sur les mobilisations identitaires et pétrole au Nigéria.

    M.L

    La Lettre de la CADE n° 73 – Juin 2004 – page 7

    LA  VIE  DE  LA  CADE

    De nouveaux partenariats autour du programme de travail de l'année 2004-2005

    En ouvrant la réunion de travail qui s'est tenue à la CADE le 24 mai dernier, Michel Levallois a rappelé la mission de la CADE, le travail accompli depuis bientôt dix ans (74 Rencontres-débats) et renouvelé son souhait, qui est aussi celui du bureau, d'élargir son audience (une cinquantaine de participants aux conférences, 450 lecteurs de la Lettre) et son impact, en particulier en direction des universitaires et de leurs étudiants de troisième cycle.

    Il donne la parole à Michel Doucin qui a rendu compte des entretiens qu'il a eus avec les partenaires actuels et potentiels de la CADE. Celui-ci a indiqué que les personnes qu'il a rencontrées peuvent se classer en quatre catégories qui correspondent à autant de directions d'élargissement possible de la CADE à de nouveaux partenariats: universitaires, journalistes, agents de la coopération professionnelle publique et membres des ONG. Elles lui ont toutes renvoyé une image positive de l'action de la CADE et ont répondu favorablement à ses propositions de prendre une part plus active à son fonctionnement et à son rayonnement, dans un esprit de plus grande ouverture, par un dialogue approfondi en vue de nouveaux partenariats. Marchés Tropicaux a aussitôt mis en pratique sa proposition d'inclure un compte rendu des rencontres-débats de la CADE dans l'hebdomadaire et d'informer systématiquement ses lecteurs des prochaines réunions (y compris par lien sur son site Internet).

    Un tour de table a permis aux participants d'avancer des propositions qui ont fait l'objet d'un large échange de vues. L'organisation de journées thématiques permettrait d'intéresser les étudiants de troisième cycle à l'action de la CADE. Philippe Hugon propose d'organiser une journée sur un thème à déterminer avec la participation des étudiants de Nanterre, le GEMDEVet d'autres associations telle l'association Diallo Telli. Romuald Dzomo-Nkonga de Avenir-Nepad propose un partenariat avec la CADE au montage d'un projet collectif des étudiants de Sciences Po débouchant sur une autre journée thématique ayant lieu dans les amphis de Sciences Po. Il évoque pour thèmes : la structuration en sous-régions, la paix durable, les NTIC. L'ensemble des participants convient que ces journées pourraient s'inscrire dans le cadre des manifestations de l'année de l'Afrique organisée par Africa 2005.

    Plusieurs thèmes ont été proposés pour les 9 rencontres-débats de l'année 2004-2005.Pierre Boilley a proposé de revoir quelques stéréotypes de notre regard et de nos discours sur l'Afrique : les frontières africaines, les conflits ethniques…

    Nicole Guez propose d'organiser une ou deux rencontres sur les arts plastiques africains contemporains, à partir d'une rétrospective des biennales de Dakar. L'intérêt de Michèle Leclerc-Olive, excusée, pour le thème des difficultés de la décentralisation est signalé. .Le bureau de la CADE a pensé à des rencontres qui pourraient être consacrées à des pays, le Soudan et l'Ethiopie (M. Levallois), au microcrédit (R. Césaire), aux entreprises (B. Monnier), aux médias africains (D. de Saivre), à l'unification du droit des affaires (M. Doucin), aux relations entre l'Afrique et les USA, au fleuve Niger.

    En ce qui concerne l'organisation des partenariats, le principe a été retenu que les partenaires se répartissent le travail de préparation des rencontres-débats et des journées thématiques. La proposition d'Étienne Wermester d'organiser une information croisée entre les différentes organisations proposant des conférences sur l'Afrique est approuvée ainsi qu'un contact avec l'Association Francophone des Experts et Coopérants Techniques Internationaux et les anciens du CHEAM regroupés maintenant au sein de l'ARRI.

    La suggestion de Philippe Hugon d'impliquer des étudiants dans la préparation des conférences est retenue ; ce sera en particulier à voir avec les DESS de Nanterre (Hugon), Dauphine (Raffinot), Paris I (Ryfman, Viltard et Gabas), l'IEDES (Freyss et Leclerc-Olive) et le GEMDEV (Géronimi).Le souci de Philippe Ryfrrnan et Yves Viltard que les conférenciers parlent de leur métier dans le cadre de la coopération, aspect intéressant pour des étudiants suivant une formation professionnalisante, se traduira par une prescription générale. Tous les participants ont pris l'engagement de diffuser le programme des activités de la CADE dans leurs bulletins internes.

    Des décisions ont été prises pour la mise en œuvre du programme de l'année 2004 et le ren­forcement des partenariats.

    Michel Levallois et Michel Doucin.

     

    CHEZ NOS PARTENAIRES

    ARRI ET L'AFRIQUE

    A la suite de la conférence inaugurale du 26 Mai, ARRI (Association Rayonnement français Réalités internationales) poursuivra son cycle africain après les vacances.,

    Interviendront sur « l'Afrique de l'Ouest » Babacar Sall, directeur de publications à l'Harmattan et directeur de la Maison internationale de l'Afrique et Henri Senghor, ancien ambassadeur, vice-président de la CADE et président du CIFER.

    La réunion aura lieu le 21 septembre 2004 à 18 heures à l'IPSEC ; 16 place du général Catroux, Paris 17e.

    VOLONTAIRES DU PROGRES

    Le 19 Mai, Pierre Croze, accompagné de Jean Brice Simonin, a donné une conférence à la dernière promotion des Volontaires du Progrès, à Vaugrigneuse (Essonne) sur les relations entre société civile et Etat au Nord et au Sud. Un cadre bucolique, un auditoire attentif et motivé, un sujet bien cerné à partir du choix de définitions claires et l'établissement de repères dans le monde connu, une illustration d'exemples vécus, ont permis un dialogue constructif en vue de l'approche d'un monde en développement que beaucoup d'entre ces jeunes gens ignorent encore.

    CIFER

    Un dîner-débat est organisé le 29 Juin 2004 au Sénat de la République. L'invité d'honneur sera Monsieur Jacques Legendre, Secrétaire Général de l'Assemblée parlementaire francophone. Le thème qui sera débattu est « Le défi culturel pour la France et l'Europe n implique-t-il pas un nouveau regard vers le Sud ?».

    PROCHAINES RENCONTRES DEBATS

    • Mercredi 23 juin 2004 : La société malgache et l'Etat à la lumière de la crise des dix dernières années par Françoise Raison-Jourde, professeur émérite d'histoire à l'université Paris VII, Jean-Yves Barrère, économiste et membre fondateur du Cedetim et Jean-Claude Raheherifara, sociologue, directeur-adjoint du CILDA-UP10.

    • Jeudi 7 octobre 2004 : Microfinance et mutualité

    • Mercredi 10 novembre 2004 :Le Soudan

    • Mercredi 8 décembre 2004 : Frontières africaines : absurdité ou enracinement ?

    La Lettre de la CADE n° 73 – Juin 2004 – page 8