Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°63 - Mai 2003

Débat du mois :

L'Afrique centrale face à sa jeunesse

 

Sommaire :


Editorial : compromis, partage du pouvoir et démocratie

Le 1er mai, le président Buyoya a cédé la place à son vice-président Ndayizeye, en application de l'accord conclu le 1er novembre 2001, confirmé à Pretoria le 27 janvier dernier, prévoyant le partage du pouvoir entre les tutsi et les hutus du Burundi. En République centrafricaine, le tombeur du président Patassé a ouvert son gouvernement de transition aux partis politiques et à la société civile. À Kinshasa, après vingt-neuf mois de négociations, le "Dialogue intercongolais" a débouché sur un accord de transition et de partage du pouvoir : l'opposition disposera d'une vice-présidence, de plusieurs ministères et d'un certain nombre de sièges dans les deux assemblées. En Angola, la mort de Jonas Savimbi a permis que des négociations s'ouvrent et que l'opposition entre au gouvernement. En Côte d'Ivoire, le gouvernement de Seydou Elimane Diarra tarde à s'installer car il lui faut s'imposer à une opinion qui confond légalisme et légitimisme et qui renacle à partager le pouvoir avec des "rebelles". Mais chaque jour qui passe confirme la justesse morale et politique de la voie de la conciliation qui a été arrêtée à Marcoussis. Au Soudan, le président Omar el Béchir et John Garang ont décidé de négocier un accord de réconciliation nationale portant sur l'annulation de la loi islamique et sur l'auto-détermination dans le sud du pays. Un accord de paix a été conclu au Congo Brazza avec les rebelles Nindjas du pasteur Ntoumi.

Ces négociations ont été portées, accompagnées, parfois imposées par des Africains remarquables qui ont déployé des trésors de patience et d'ingéniosité. Il faut rendre un hommage appuyé aux Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Ketumile Mazire, Moustapah Niasse, qui ont mis leurs talents, leurs états de service et leur réputation au service de leurs frères pour que l'Afrique retrouve la paix et "accouche" de la démocratie.

Après l'instrumentalisation des constitutions, des institutions et des procédures de la démocratie par des chefs d'État plus soucieux de conserver le pouvoir que de le partager avec leurs concitoyens, nous assistons à une très intéressante évolution. Le légalisme et le juridisme cèdent le pas à la négociation sur les voies et les moyens d'un fonctionnement politique viable car négocié, adapté, accepté. La démocratie ne naît plus de l'application mécanique et somme toute assez formelle de la règle qui attribue la totalité du pouvoir au parti qui a obtenu la majorité dans un scrutin où un homme compte pour une voix. Une autre pratique de la démocratie représentative est peut-être en train de s'imposer, que nos faiseurs de constitution n'ont jamais ignorée, mais qui avait été dramatiquement oubliée par les gouvernements africains : avant d'être la dévolution du pouvoir à une majorité, la démocratie est limitation, contrôle, donc partage du pouvoir, car seul le partage du pouvoir peut en garantir la limitation et le contrôle. C'est à cette condition de fond plus qu'à la tenue d'élections législatives et présidentielles que la démocratie devra de s'enraciner en Afrique. Telle est du moins notre réponse à la question posée par le Courrier international1 présentant un article du Financial Times sur l'élection au Nigéria.

Cette évolution nous parait suffisamment importante pour que nous envisagions de consacrer le programme de nos rencontres-débats des deux prochains mois à cette formidable question du pouvoir et de la démocratie en Afrique.

La CADE

1. Courrier International n°650 du 17 au 23 avril 2003 : La démocratie s'enracine en Afrique


L'Afrique centrale face à sa jeunesse
compte-rendu de la rencontre-débat du 23 avril 2003

 

Le sujet de cette rencontre a été proposé par Marie-Thérèse Avéméka, Marie-Julienne et Edouard Babakas et Bernadette Denys. Il correspond à une des préoccupations de la Cade car il est difficile d'échapper au syllogisme suivant : les jeunes sont l'avenir de l'Afrique, la Cade s'intéresse à l'Afrique de demain et donc à sa jeunesse. Evoquer ce sujet, c'est poser une question centrale qui découle des violences fortement médiatisées dans lesquelles des jeunes, drogués et endoctrinés, sont impliqués : l'Afrique serait-elle malade de sa jeunesse ? La Cade, qui a souhaité centrer le sujet sur les deux Congo, a posé cette question à deux chercheurs - universitaires issus des deux Congo (Patrice Yango et Anicet Mobé) ainsi qu'à un témoin privilégié de la situation au Congo-Brazzaville, le R.P. René Tabard.

Patrice YANGO (universitaire congolais, anthropologue, président de l'Association Rupture Solidarité et directeur de la revue du même nom, publiée aux éditions Karthala).

L'avènement de la Kalachnikov et l'éclatement de la structure sociale

Patrice Yango introduit le sujet. Les récents conflits en Afrique révèlent des phénomènes nouveaux par rapport aux conflits précédents du Biafra, d'Ethiopie ou d'Erythrée. En Sierra Leone, au Liberia, au Congo Brazzaville et à Kinshasa, plus récemment en Côte d'Ivoire, on a vu apparaître, parmi des images tout aussi catastrophiques, des jeunes munis de Kalachnikov. D'autres phénomènes, tout aussi révélateurs, apparaissent. Le premier est le développement de la mendicité des jeunes, sans famille, en Afrique Centrale. Ces jeunes sont livrés à eux-mêmes dans les rues et s'agglutinent sur les marchés des grandes villes pour quérir quelque nourriture. Il y a aussi les jeunes accusés de sorcellerie et voués à la vindicte populaire dans le Kinshasa de l'après-Kabila. Il y a également ces incroyables coalitions de jeunes contre les aînés qui bombardent le cortège funéraire lors des obsèques de Papa Diangenda, fils du prophète Simon Kimbangu. Ces phénomènes nouveaux sont à appréhender en dehors des clichés habituels concernant les problèmes africains. Comment les expliquer et comment la société réagit-elle ?

Le premier facteur est le délitement de la structure familiale et des autres structures sociales (écoles, associations religieuses) qui établissaient le lien entre la famille nucléaire, la famille élargie et la société. Autrefois, au sein de la famille, il existait une continuité entre les différentes classes d'âge. La chaîne sociale était tenue de l'enfance à l'adulte. L'enfant savait qu'il accèderait à un statut social garanti par la famille. Ce premier facteur n'explique pas tout.

Il faut remonter plus loin pour expliquer la désacralisation des morts et pourquoi des personnes âgées taxées de sorcellerie sont brûlées par des jeunes et les enfants eux-mêmes accusés en retour de sorcellerie, ce qui est totalement inédit dans tout le bassin du Congo. La sorcellerie était interne à la famille et était l'apanage des anciens et c'est par ce biais que s'exerçait en partie le contrôle social. L'apparition de ces phénomènes montre que quelque chose s'est cassé dans la structure sociale. Deux niveaux sont à considérer. Le premier est celui de la famille telle qu'elle existait dans la société traditionnelle. La chaîne parentale et sociale se casse dans un premier temps avec le phénomène colonial qui introduit deux dimensions : d'un côté une société s'appuyant sur l'école et marchande, d'un autre côté, une société traditionnelle. On assiste à un renversement des rapports dans la hiérarchie sociale car les "cadets", instruits vont devenir les représentants des aînés. Parfois les anciens, pour permettre à leurs enfants d'échapper à la scolarisation, envoyaient les enfants des esclaves ou de concubines qui n'étaient pas appelés à reprendre l'héritage familial. Et ce sont ces derniers qui deviendront les représentants d'une société dans laquelle ils vont occuper une situation dominante.

La politisation des revendications

Ce renversement de situation va s'amplifier avec la politisation des revendications dans les années 40 et 50. La société va employer ces jeunes cadres qui deviendront les élites de la société moderne. De la société traditionnelle à la société moderne, il y a un renversement de valeurs et les "cadets" deviennent les "aînés" politiques et occupent les postes de responsabilité. Mais les jeunes qui entrent ensuite dans le champ de la modernité vont souhaiter également accéder à ces postes comme leurs aînés. La génération des 20-30 ans aujourd'hui se trouve reléguée à un échelon inférieur, dans la hiérarchie sociale, à deux niveaux : celui de la société traditionnelle où ils continuent à être considérés comme des enfants, et celui de la société politique où leur ascension est bloquée. C'est perçu comme un complot en sorcellerie des aînés qui se liguent pour empêcher cette génération d'évoluer tant sur le plan social que politique, d'où parfois des manifestations violentes contre ces aînés.

Une société en complète anomie

La compréhension globale de ce qui s'est passé peut se résumer de la manière suivante. Les structures sociales qui permettaient de passer de manière équilibrée du statut de cadet à celui d'aîné se rompent au point que cette société se trouve en complète anomie et qu'elle perd ses repères. Ces repères sont également perdus en matière de filiation. La situation de guerre civile révèle la déstructuration de ces sociétés. Dans certaines sociétés Bantou d'Afrique Centrale, l'enfant appartenant à la mère dans les structures matrilinéaires, n'hérite pas de l'ethnie, de l'identité de son père. Il est donc identifié par rapport à sa mère. Or, suivant les nouvelles normes de filiation, l'enfant prend le nom de son père tout en s'identifiant au clan maternel. Cette situation déstructurante, qui pourrait apparaître comme un phénomène de socialisation permettant d'acquérir la citoyenneté, c'est-à-dire le partage entre plusieurs groupes ethniques, peut devenir dangereuse en cas de guerre civile.

Le passage des sociétés traditionnelles à la société moderne actuelle avec ses nouveaux critères de filiation, de hiérarchisation fait que ces sociétés ne trouvent plus de repères et c'est la jeunesse qui est la première à en faire les frais d'autant plus que les structures intermédiaires telles que les églises, les écoles n'apportent pas de réponses suffisantes pour rééquilibrer la société. P. Yango propose que l'on cherche à trouver des réponses à l'intérieur de ce qui est donné comme acquis : la structure familiale ou certaines structures confessionnelles.

Anicet MOBE (chercheur en sciences sociales, historien et journaliste) propose d'éclairer le sujet à partir de son expérience du Congo Kinshasa.

Une jeunesse studieuse et des enfants soldats

Evoquant la lapidation par des jeunes du cercueil de Papa Diangenda à Kinshasa, acte impensable autrefois, A. Mobé met en regard l'espoir que d'autres jeunes mettent dans l'avenir du Congo et qui étudient pour s'en sortir. Il faut donc compter avec cette jeunesse estudiantine au Congo Kinshasa. Cette frange de la jeunesse reflète l'espoir qu'elle met à assumer, devenue adulte, ses responsabilités civiles et sociales. Hélas, il est beaucoup plus question, aujourd'hui, des enfants soldats. Peut-on être à la fois enfant et soldat s'interroge A. Mobé ? Certains courants des sciences sociales africaines se sont intéressés à cette question. Leurs études révèlent que les jeunes jouent de plus en plus un rôle dans le modelage des processus sociaux, politiques et économiques, pour à la fois construire et détruire la société tout en étant eux-mêmes construits et détruits par cette société.

Malgré les politiques d'ajustement structurel qui font des victimes parmi les jeunes, puisque l'enseignement est sacrifié, on constate que les parents, souvent les moins instruits, font d'énormes sacrifices pour que leurs enfants poursuivent leurs études le plus loin possible. Par ailleurs, les engagements intellectuels et politiques des étudiants sont une des composantes de la mémoire historique des pays africains. Malheureusement, cette dimension est très peu connue, et souvent ignorée. Ces dix ou quinze dernières années, on a assisté en Afrique à des mutations : des mouvements de revendications démocratiques ont permis aux sociétés africaines de réinvestir le champ politique et aux jeunes de s'affirmer dans le paysage politique. A. Mobé propose trois points de repères pour fournir des éléments d'analyse utiles au débat.

Premier point de repère d'ordre historique

Il ne s'agit pas d'exalter le passé pour s'y réfugier, mais de l'interroger pour en dégager les aspects les plus dynamiques permettant de répondre aux interrogations du présent. Les contestations estudiantines en Afrique, sont une des composantes de la mémoire historique, aussi bien celles qui se sont déroulées sur le continent qu'à l'extérieur, en France. A. Mobé prend l'exemple de deux pays : l'Ethiopie et Madagascar. En 1974, les étudiants ont été en première ligne dans les évènements qui ont conduit à la chute du Négus. Mais c'est déjà entre 1917 et 1936 que l'on voit apparaître les premiers mouvements de contestation estudiantine en Ethiopie. En décembre 1969, les choses s'accélèrent avec l'assassinat d'un leader étudiant à l'Université Haïlé Sélassié.

A Madagascar, en 1916, l'administration française condamne à de lourdes peines des membres d'un mouvement nationaliste. Parmi les condamnés, il y a deux étudiants dont l'un est condamné à mort et l'autre, à la prison à perpétuité.

En dehors du continent, A. Mobé rappelle qu'en Grande Bretagne, dès 1925, les étudiants regroupés dans l'association des étudiants d'Afrique de l'Ouest vont s'affirmer non plus comme ressortissants de tel ou tel pays mais comme africains. Ils anticipent sur l'unité du continent. En 1950, se crée la fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France. Ils dépassent le cadre étroit de leur pays d'origine pour constituer un syndicat qui s'engagera fortement dans les mouvements d'émancipation politique du continent africain. Parmi ces étudiants émergeront plus tard de grands leaders politiques.

Au Congo Kinshasa, où l'université n'a été créée qu'en 1954, les étudiants bien que moins organisés que leurs homologues en Europe, n'ont pas été insensibles aux mouvements d'émancipation politique. En 1961, alors que le Congo est divisé après l'assassinat de Patrice Lumumba, et qu'il n'y a pas de gouvernement, les étudiants se réunissent pour jeter les bases d'un mouvement étudiant très puissant. Pendant les cinq années qui suivent, ce mouvement va être une des seules forces organisées d'opposition. Après le coup d'Etat de Mobutu, en 1965, le mouvement demeure la seule force d'opposition, à côté de celle de l'Eglise catholique. Cette opposition aboutira à des affrontements violents. Le 4 juin 1969 des étudiants sont massacrés dans les rues de Kinshasa et deux ans après ils sont enrôlés pour deux ans dans l'armée à titre de sanction (comme Mobutu l'avait été, en son temps, par le colonisateur pour indiscipline).

Deuxième point de repère : le processus de démocratisation

Dans trois pays, la contestation estudiantine a servi de catalyseur pour la transition démocratique. En Côte d'Ivoire, la création du syndicat d'étudiants, indépendant, le 21 avril 1990, a précédé de dix jours l'acceptation par le Président Houphouët Boigny du multipartisme. Les étudiants de Côte d'Ivoire se sont affirmés dans le champ politique s'offrant à eux lors de l'ouverture démocratique. Ce mouvement a été suivi au Bénin et au Mali.

Troisième point de repère : quelles perspectives d'avenir ?

Le tableau peut paraître très sombre. Mais tout n'est pas irrémédiablement perdu. Malgré le chômage, la dictature, la résistance à la démocratie, la jeunesse croit encore à la valeur du savoir. C'est le devoir des chercheurs, des universitaires de répondre à cette attente et de créer les conditions pour que l'université soit un lieu d'élaboration critique du savoir, et pas seulement des usines à diplômes, pour que ce savoir devienne un levier pour le développement et donne du sens à la vie en société de telle sorte que les tragédies vécues ne soient plus de mise. A. Mobé pense qu'un pays comme la France a un rôle à jouer dans ce domaine. Il constate que la France et la Belgique, qui ont beaucoup investi dans l'"africanisme universitaire", ont bradé le patrimoine culturel au moment où l'Afrique a eu le plus besoin de cet acquis africaniste. C'est le moment de le revaloriser dans le cadre de la coopération universitaire et dans d'autres domaines de la vie sociale. L'Afrique en a besoin, ne serait-ce que pour endiguer cette hémorragie qu'est la fuite des cerveaux.

Le R.P. René TABARD qui a longtemps vécu à Brazzaville, apporte enfin son témoignage de prêtre qui, pendant des années, s'est engagé auprès des jeunes

De la houe à la Kalaschnikov, trajectoire d'une jeunesse perdue ?

Dans cette situation doublement déstructurante, quel possible pour les jeunes, s'interroge l'orateur ? Il prend d'abord quelques précautions méthodologiques. En premier lieu, il ne faut pas avoir une lecture diachronique de cette trajectoire, qui montrerait que la houe, figure du travail, se serait transformée en Kalachnikov, figure de la guerre. Il voit plutôt dans ces deux figures un mouvement incessant, un "possible plein d'espoir", si tant est que des conditions, notamment politiques, sont réunies pour éviter le règne de la Kalachnikov.

En second lieu, le R.P. Tabard ne veut pas partir de théories relevant d'un système de pensée qui lui paraît idéologique, simpliste et partial. Il donne quelques exemples. Tous les maux du Congo ne s'expliquent pas par le tribalisme, même si les frontières ne tiennent pas compte de cette réalité. Il ne faut pas partir non plus du géographique, des oppositions Nord-Sud. On connaît des oppositions entre gens du Nord comme du Sud et on sait comment les jeunes du Pool ont milité parmi les cobras contre les ninjas. Il faut éviter le "personnalisme" qui rejette la faute sur Sassou Nguesso, Kolelas, Lissouba, ou Yombi. Le rapport leader/peuple, investi d'une densité symbolique forte, est plus complexe que cela. Il faut enfin se garder de l' "extériorisme" qui suggère que tous les maux viennent de l'extérieur, que le pétrole est le dieu qui explique tout, que sans Elf, le Congo serait un paradis.

Chaque théorie dit certainement et diversement un aspect du réel. Mais le R.P. Tabard souhaite organiser son propos à partir de son expérience personnelle et mieux expliciter ce qu'il croit percevoir aujourd'hui. Il se réfère à la période 1988 - 2001. Dans un premier temps, il a accompagné de nombreuses initiatives de jeunes, tant économiques que sociales à partir de Makelekele. Dans un deuxième temps, après juin 1997, il a investi beaucoup dans l'espace humanitaire.

Premier temps : un espace d'initiatives sociales

En 1988, à Makelekele, un constat s'impose dans le monde des jeunes : l'école conduit au chômage, quelque soit le niveau atteint. Un grand nombre de jeunes sont oisifs, et l'on connaît le produit d'une telle oisiveté, ou "bricolent". A l'église, on passe son temps à prier, demandant à Dieu et aux Ancêtres de trouver une solution au chômage. Face à ce constat, et puisque les contacts étaient catholiques, il fallait voir comment la prière pouvait conduire au travail d'où le projet " Prier/travailler ".

De la prière, on est passé à la réflexion. Le résultat fut double et très rapide : (1) des artisans adultes et formés se sont proposés pour accueillir des jeunes qui manifestent leur choix de travail, (2) des petites entreprises de type coopératives ont été créées associant adultes et jeunes.

Une aide financière a été obtenue de la coopération (Allemagne, CEE principalement) pour acheter outils et matière première. Après quelques mois, avec une aide locale, les jeunes travaillaient dans des élevages, des menuiseries. Un groupe d'initiatives sociales était créé, qui existe toujours. D'autres exemples peuvent être donnés comme le forum des entreprises ou les projets d'aide à l'artisanat à Brazzaville.

Ceci montre que s'il y a conscientisation et aide au lancement, il y a motivation des jeunes pour se mettre au travail.

Deuxième temps : destruction et découragement

Beaucoup de projets qui se sont développés jusqu'en juin 1997, se sont écroulés avec la guerre civile : plus de ravitaillement, destruction de l'outillage, pillages etc. D'un côté, les bénéfices sont minces pour un travail continu, surtout pour les produits agricoles et d'élevage. Une des raisons principales est que le taux de change entre Kinshasa et Brazzaville est très défavorable, ce qui permet d'importer des produits à des prix défiant toute concurrence. D'un autre côté, l'outil Kalachnikov paraît très rentable. Pour des chômeurs sans espoir de travail, il laisse entrevoir des bénéfices inespérés sans grand effort et l'acquisition d'équipements qui appartenaient avant au domaine du rêve. Et cela se déroule dans une ambiance éthique assez large : mieux vaut "prendre" moi-même ce qui sera "volé" par un autre. Ce qui se légitimera par le slogan "piller n'est pas voler".

Au-delà de l'utilisation de la jeunesse faite par les hommes politiques et de la faillite des Eglises quant à leur enseignement d'une morale fondamentale, on peut aisément comprendre (sans pour autant le justifier) le dilemme des jeunes chômeurs : "profiter de l'occasion pour avoir ou laisser passer sa chance et n'avoir jamais".

Troisième temps : l'espoir est-il perdu ?

Un retour à la maison, c'était une vie à reconstruire. Le R.P. Tabard donne quelques exemples. Dans le cadre du nettoyage des rues dans Brazzaville-Sud, livré au pillage et à la force de la nature durant près de 6 mois (entre janvier et mai 1999), il y a une mobilisation très forte des jeunes dans une grande discipline, avec une sécurité relative la guerre n'étant pas encore terminée. Cette mobilisation sera identique dans la grande banlieue. Aux dires de plusieurs responsables d'ONG, qui ont connu des évènements similaires dans d'autres pays du continent, la réorganisation du petit commerce s'est faite avec une rapidité jamais constatée ailleurs.

Les aides humanitaires ont été une goutte d'eau dans la mer. Si le travail des ONG pour la réinstallation des populations a été remarquable, aujourd'hui encore, beaucoup de familles sont encore loin d'être réinstallées dans leur maison. On peut donc constater que la volonté de travail et d'amélioration des conditions de vie n'a pas disparu.

De nouvelles expériences

Quelques exemples confirment que tout espoir n'est pas perdu : des anciens acceptent d'aider de jeunes éleveurs. De jeunes coiffeurs, électriciens, menuisiers, ont repris leur ancien métier. Grâce à des prêts, le Forum des Jeunes Entreprises aide 500 jeunes à se lancer dans l'artisanat, et la proportion de remboursements est très importante (de l'ordre de 80%). Une association de planteurs de maïs et de soja passe des contrats avec les éleveurs qui reçoivent un broyeur pour la fabrication d'aliments pour le bétail. Ces exemples montrent que la Kalachnikov n'a pas remplacé la houe dans la jeunesse de Brazzaville et la même volonté d'entreprendre est toujours présente malgré le découragement compréhensible dû aux pillages répétés.

Pour conclure

Si la paix est assurée et les voies de communications restaurées, les outils de travail peuvent aisément remplacer les armes pour la majorité des jeunes. L'agriculture, l'élevage dans les banlieues sont des lieux sûrs de travail ; l'artisanat urbain également. Mais le marché est vite couvert dans les petits métiers. L'aide au lancement de petits métiers devrait être prioritaire pour l'Etat et les donateurs. L'école est un lieu déterminant pour l'avenir de la jeunesse qui est désireuse de construire son avenir.

Le Débat

Le débat est introduit par la citation d'un philosophe allemand : "Les armes ne se transforment en charrue que lorsqu'elles ont accompli leur devoir". Un certain nombre d'interrogations sont formulées portant sur l'évolution globale de la situation. Y a-t-il atténuation des conflits ou au contraire élargissement par contagion ? Les réponses sont nuancées. D'un côté, il y a le risque que l'horreur absolue de la situation en Sierra Leone et en Côte d'Ivoire déborde sur d'autres pays. Des armes continuent à circuler et le programme de récupération, qui a marché au Mozambique, n'a pas fait ses preuves partout. D'autre part, on tue avec des balles et les stocks ne semblent pas s'épuiser ce qui montre qu'il n'y a pas de problème de ravitaillement. Et il est inquiétant pour l'avenir de constater que les jeunes porteurs d'armes sont drogués.

D'un autre côté, certains signes permettent plus d'optimisme. Un certain nombre de jeunes ont compris, par expérience, que les armes n'enrichissaient pas. Par ailleurs, il y a une prise de conscience des politiques en Afrique Centrale de la nécessité d'arriver à un règlement de la situation du grand ensemble constitué par le Congo Kinshasa, le Rwanda et le Burundi. Il faut cependant avoir conscience que les conflits peuvent repartir d'un moment à l'autre. Mais il est rassurant de voir qu'au Congo Brazzaville et à Kinshasa, les structures, les missions fonctionnent, qu'il y a encore un travail qui se fait. La situation semble donc moins dramatique qu'en Sierra Leone ou au Liberia qui sont des pays totalement brisés.

Le rôle de l'université

Plusieurs intervenants s'interrogent sur le rôle de l'université dans le marasme économique actuel, et ce qu'en attend la jeunesse. L'état de délabrement dans lequel se trouvent aujourd'hui les universités est souligné, pas seulement dans les pays où les conflits ont entraîné des pillages. L'état de l'université de Dakar, où il n'y a pas eu de conflit, n'a plus rien à voir avec ce qu'il était il y a trente ans. Il existe des capacités intellectuelles exceptionnelles qui sont en train de s'éteindre faute de moyens. La destruction des universités, des savoirs, a été sous Mobutu une volonté politique délibérée conduite d'ailleurs par des universitaires devenus ministres. Quand l'université de Kinshasa a été créée en 1954, cela l'a été à l'issue de batailles homériques en Belgique entre les milieux catholiques et anticléricaux. La Belgique a pris les devants, à un moment où l'ONU s'intéressait au Congo et au développement des universités, en créant une université à condition qu'il n'y ait pas de faculté de droit et il a fallu attendre 1967-68 pour qu'il y ait un département d'histoire. Dès le départ l'université a été un enjeu dans les luttes politiques et la contestation étudiante y a été très vigoureuse. Le pouvoir a tout fait pour empêcher l'existence d'une intelligentsia indépendante.

Face à cette absence de moyens et à la dégradation des universités, A. Mobé préconise qu'on en revienne à un système de bourses, abandonné par les bailleurs de fonds, pour que les étudiants puissent étudier sur place. Mais ces bourses devraient avoir un caractère global et inclure les moyens de travail, la documentation.

L'école

Une intervention porte sur la formation non universitaire. L'école conduit au chômage et l'avenir n'est que dans l'école. Comment faire évoluer celle-ci pour qu'elle ne conduise plus au chômage ? De quel niveau de formation a-t-on le plus besoin ? La réponse du R.P. Tabard est qu'on a besoin de diplômés et que l'horizon n'est pas totalement bouché. Il se dit frappé de voir des parents démunis payer la scolarité de leurs enfants dans le privé. A. Mobé confirme cette tendance, les parents se rendant compte que le niveau de l'école publique a baissé.

Cette tendance pose des problèmes de stratification sociale. Alors que faut-il faire ? Pour A. Mobé, il ne faut pas minimiser l'influence de la France. Il faudrait que dans les accords de coopération, elle soit attentive au problème de la corruption des enseignants dont les racines sont économiques. Michel Levallois montre que le chômage des diplômés n'est pas une fatalité en citant l'exemple d'Agricongo, à Brazzaville, qui finance, avec le concours d'Elf, des petites entreprises agricoles pour nourrir la capitale en employant des diplômés-chômeurs. Cette expérience a été étendue à plusieurs pays et ça marche.

P. Yango estime que la question politique est importante. Les idées et les comportements d'une société sont celles de la classe dirigeante. Dès qu'il y a la paix, on trouve des solutions pour sortir des crises. Cependant il semble qu'il y a quelque chose dans la politique de ces pays qui empêche leur développement. Les classes dirigeantes se désintéressent de leur école et envoient leurs enfants étudier en Europe. Les jeunes se sentent ainsi abandonnés. Il y a là un problème fondamental qu'il faut affronter car le désir de paix et de travail est bien présent dans la population. Les parents continuent à croire que l'école, même malade, peut apporter quelque chose à leurs enfants qu'eux-mêmes ne sont pas en mesure de donner.

La responsabilité des politiques

Bernadette Denys demande quelle a été l'influence du parti unique sur l'éclatement de la structure familiale et quelle est la place des mouvements de jeunesse. Pour P. Yango, la jeunesse est confrontée à une société qui a un besoin pathologique d'unicité : unicité du discours d'une société qui ne tolère pas de divergence. Or cette "vision de l'unique" est en crise. La jeunesse du parti unique s'est tellement calquée sur le modèle de la classe dirigeante, qu'elle l'a totalement reproduit.

A. Mobé complète cette réponse. A Kinshasa, en 1972, lorsque a été imposé la jeunesse du parti unique dans les séminaires, les évêques ont résisté, soutenus par les officiers qui ont fait le coup d'Etat en 65 avec Mobutu. Les jeunes, encouragés par la résistance de l'Eglise, ont créé des cercles culturels, qui étaient des espaces de débat hors du parti unique.

Raymond Césaire souligne la grande responsabilité des politiques à Brazzaville à partir de 1990 du fait de leur conception du pouvoir personnel et de l'absence de véritable conception démocratique. Chacun a voulu être le premier (or il y avait trois prétendants au pouvoir) et chacun s'est entouré de sa milice, de son clan familial, armés jusqu'aux dents. Quand arrive une échéance électorale, les violences se manifestent. Pendant que la coopération française essayait de constituer une armée et une gendarmerie démocratique, le Président Lissouba a confié la formation de milices à un groupe privé israélien pour organiser la violence urbaine. Les schémas de la période du parti unique, du marxisme, étaient restés et l'idéologie démocratique n'a pu s'imposer. A cela s'est ajouté l'indigence des médias qui, lors du déclanchement des évènements, a véhiculé une violence qui n'a fait qu'amplifier le phénomène.

Madame Babakas souhaite terminer par une note d'espoir. La jeunesse du Congo aime le travail. La jeunesse est vivante et s'investit dans de nombreuses associations. Elle croit en son avenir. Mais elle interpelle les intellectuels : qui va faire l'université de demain et comment? car il n'y a pas de société civile face aux politiques.

Michel Levallois conclut en soulignant que le problème politique est le problème majeur qui n'a peut-être pas suffisamment été appréhendé ces années précédentes où le tout économique a primé. La paix et les communications, éléments clés du développement, dont a parlé le R.P. Tabard, étaient déjà inscrites dans le programme des administrateurs coloniaux. Tout le problème, pour le mettre en œuvre, c'est l'existence d'un pouvoir légitime, partagé, de règles de droit, d'une société civile.

Philippe Mathieu


Le co-développement, une forme de partenariat

La splendeur des grands salons de l'Hôtel de Ville de Paris a contribué à donner une certaine solennité aux Assises du Co-développement et des solidarités internationales organisées par la Mairie.

Près de 600 personnes de toutes origines (françaises, européennes, asiatiques, et surtout africaines) ont planché pendant deux jours sur la mise en place d'actions coordonnées entre l'administration municipale et les Organisations de solidarité internationale (OSI) et les Organisations de solidarité internationale issues de l'immigration (OSIM)

L'objectif est de faire participer les immigrés, anciens et nouveaux, au développement de leur région d'origine. Les transferts d 'économies, réalisées en France, constituent déjà une part importante (parfois plus de 50%) des entrées de devises dans leur pays. Des écoles, des dispensaires, des puits, des routes sont ainsi construits dans les villages ou les douars.

Une harmonisation de ces initiatives privées ou associatives, une meilleure connaissance des besoins locaux, une coordination avec le ministère des affaires étrangères, augmenteraient l'efficacité de ces transferts, qui seraient abondés par des crédits de la ville.

L'implication de la société civile - à Paris les migrants, sur place les décideurs locaux - associés à la puissance publique française serait une forme de Coopération décentralisée.

Les cinq ateliers de travail abordaient les problèmes pratiques : relations contractuelles entre la ville de Paris et les associations, liens entre coopération décentralisée et co-développement, modalités d'établissement des programmes d'appui aux projets des associations, solidarités intergénérationnelles, valorisation de l'épargne des migrants.

Sur la base du principe "tous parisiens, tous citoyens", un Conseil de la Citoyenneté a été mis en place. Avec d'autres structures se sont regroupées plus de 400 associations et 38 fédérations. Depuis 2001 de multiples réunions ont abouti à ses Assises.

Elles font apparaître un foisonnement d'idées et de requêtes, avec un grand espoir.

Pour éviter les désillusions et pour respecter la grande diversité des intervenants, une lourde machinerie semble se mobiliser. Le bilan sera dressé en 2005 lors des deuxièmes assises du Co-développement.

Robert Ginésy


Exposition à la Fondation Dapper : Ghana hier et aujourd'hui

Ce projet est né du souhait de son Excellence Albert Owusu Sarpong, Ambassadeur de la République du Ghana en France et de son épouse de faire découvrir la richesse culturelle de ce pays. Ainsi se trouvent présentées pour la première fois en France, les œuvres prêtées par le National Museum à Accra et le Department of Archaeology de l'université de Legon et quelques pièces conservées dans le Musée de Manhyia à Kumasi. Cette exposition réunit également ensuite un ensemble rare d'effigies funéraires du fond Dapper.

Couleur et symbolique de l'or

Le 6 mars 1957, le Gold coast prit le nom d'un ancien empire médiéval africain, dont la capitale présumée était Kumbi-Saleh ; le Ghana ; L'ancien Ghana qui fut florissant jusqu'au XIème siècle fut l'un des plus grands Etats du Soudan qui dominèrent l'histoire de l'Afrique sud-sahelienne. Dès la fin du XVème siècle, de grandes quantité d'or transitaient par Djenne, ville du Delta moyen du Niger, pour parvenir jusqu'à Tombouctou, où les affaires se concluaient avec les gigantesques caravanes transsahariennes. Le territoire de l'actuel Ghana constituait aussi un maillon important du monde méditerranéen constamment en quête de métaux précieux,. On pu assister à la montée au pouvoir des Asante qui allait se consolider tout au long du 18ème siècle. Tandis que les anglais établissaient leur hégémonie commerciale sur la côte, l'Asante ne cessait de résister à de nombreuses luttes, le Ghana obtint son indépendance le 6 mars 1957, et Kwame Nkrumah en devint le premier président .

Fondeurs, tisserands, orfèvres, sculpteurs et céramistes ont créé de tous temps au Ghana des objets qui par la qualité de leur facture et le raffinement de leur décor magnifient le pouvoir politique et spirituel. Les insignes de dignité, armes cérémonielles, cannes, sièges, éléments de parures, les terres cuites funéraires reflètent des vies de mode et de pensées qui se présentent d'une génération à l'autre. On assiste à une omniprésence de l'or. Certains bijoux tels les disques en or sont investis d'une charge mystique. L'or rarement utilisé seul est allié à d'autres métaux qui lui confèrent de la rigidité. Au Ghana, l'or occupait une place central dans le cadre des échanges économiques. Pour mesurer les quantités de poudre nécessaire, il existait un système élaboré avec des poids à peser l'or couramment réalisés selon la technique de la fonte à cire perdue. Les funérailles sont l'occasion pour les membres du groupe de se retrouver et de saisir cette occasion pour conforter leurs lien. Les têtes modelées dans la terre cuite ne révèlent pas au premier regard, leur proximité avec l'au-delà, avec la mort. Sculpté dans le bois ou façonné dans l'argile, le visage est traité dans le sens d'une grande épuration, un disque large et plat animé par la ligne courbe des sourcils et par les reliefs des yeux, du nez et de la bouche.

Emergence de nouvelles formes d'expressions artistiques

La période actuelle marque l'émergence de nouvelles formes d'expression artistique. La communication visuelle s'épanouit à travers maints supports, les enseignes de coiffeurs, les panneaux publicitaires ; les sujets représentés sont des mélanges de référents locaux et d'images occidentales. Les artistes dont la plupart appartiennent à un corps de métier reconnu, travaillent, ce qui ne les rend pas pour autant anonymes. Almighty God installé sur l'une des grandes artères de Kumasi est très connu. Son inspiration se nourrit d'une forte spiritualité où la foi chrétienne n'occulte pas les croyances autochtones. Des artistes créent leur démarche dans une thématique corporelle, ainsi Owusu Ankomah qui, lui, crée en dehors du Ghana.

Denyse de Saivre

Jusqu'au 13 juillet 2003 à la Fondation Dapper, 35, rue Paul Valéry, 75116 Paris


L'accès à l'eau potable

Les associations représentatives de toutes les collectivités territoriales françaises (régions, départements, communes) ont adopté une déclaration sur l'accès à l'eau et à l'assainissement à l'issue du troisième Forum mondial de l'eau qui s'est tenu à Kyoto du 16 au 23 mars 2003.

Plusieurs milliers d'entre elles sont engagées dans des actions de coopération décentralisée avec des collectivités similaires du Sud. Elles s'engagent à aider à une plus large distribution de l'eau potable en y consacrant une part significative de leurs financements, en facilitant le transfert de savoir-faire, en échangeant les expériences entre la France et notamment l'Afrique pour s'adapter aux contextes locaux.

Ces collectivités demandent, évidemment, aux Etats, à l'Union européenne, à l'ONU de travailler dans le même sens. Kyoto aura marqué une nouvelle étape pour réaliser l'idéal de l'eau potable pour le plus grand nombre, car c'est un droit fondamental de tout individu.

 

Robert Ginésy


La page économique : le NEPAD au menu du G8

Les 1er et 2 juin prochain se tiendra à Evian le Sommet annuel du G8, présidé en 2003 par la France et dont l'Afrique doit être une préoccupation majeure.

Pour le NEPAD les huit chefs d'Etat doivent donner "un contenu concret aux orientations arrêtées" l'an dernier à Kananaskis au Canada, et évaluer les avancées constatées dans la résolution des conflits. Un déjeuner de travail lui sera consacré.

Les pays du Nord et les pays africains n'attendent pas la même chose de ce Sommet dont la préparation n'esquisse, à ce jour, aucun résultat précis.

Les réunions se multiplient : début mars à l'ONU pour prévenir les famines et promouvoir la sécurité alimentaire ; les 6 et 7 mars à Paris autour de l'Agence française de Développement les autres agences de Huit ont travaillé à une meilleure coordination de leurs activités.

L'ordre du jour du G8

Les 23 et 24 avril les huit ministres ou hauts fonctionnaires (aux Etats-Unis et au Japon il n'y a pas de "ministre") responsables de la coordination ont évoqué les différents points de l'ordre du jour. Ils concernent le Sud en général et l'Afrique en particulier.

La tendance à l'augmentation de l'Aide Publique se confirme : la France passera de 0,31 à 0,50 du PIB d'ici 2007 et doit arriver à 0,70% en 2012 ; l'aide canadienne augmentera de 8% par an pour atteindre 0,35% en 2012.

Si les objectifs du Millénaire établi en 2000 par l'ONU ne semblent pas réalistes pour l'éducation, les Huit voudraient les respecter pour l'eau et réduire de 50% d'ici à 2015 le nombre de personnes n'ayant pas accès à l'eau potable. Cette perspective implique d'énormes moyens financiers à rechercher dans le privé et dans le public, pour lesquels un Plan d'action a été mis au point au 3ème Forum mondial de l'eau au Japon. Elle débouche aussi sur des méthodes d'extension des zones irriguées sans gaspillage, sur la prévention dans les bassins fluviaux inter-Etat des conflits potentiels. La lutte contre le Sida devra, avec un certain retard, mobiliser des fonds privés. Pour l'éducation une conférence des donateurs réunie à Paris le 25 mars, a défini les règles de financement des plans de relance dans sept pays sélectionnés.

Les ministres ont renouvelé leur soutien au NEPAD et au mécanisme de revue par les pairs (MRP), malgré les réticences qu'il suscite : refus en Namibie, mais approbation au Sénégal, à condition de ne pas être pénalisé par la "mal" gouvernance des autres. C'est d'ailleurs un collège de personnalité indépendantes qui officiera et non les chefs d'Etat eux-mêmes.

Quels financements ?

Au plan économique l'idée d'un moratoire des subventions agricoles lancée par la France au sommet Afrique-France de février, serait retenue par l'Union Européenne, et strictement limitée à l'Afrique.

Globalement dans ce domaine la "bonne gouvernance" est aussi impérative qu'en politique. Or les entreprises françaises en Afrique, qui avaient salué le NEPAD à son origine, ne trouvent pas d'améliorations substantielles dans leur environnement juridique, administratif, fiscal, etc… Elles souhaitaient être partenaires de l'Etat pour le développement du pays, comme à Singapour par exemple. L'essor de ce micro-Etat grâce à la collaboration public/privé, est aussi souligné par l'ONUDI dans son rapport 2002/2003.

Quoique son rôle soit encore mal défini, le privé est attendu. Le président de la république sénégalaise y fait appel même pour les infrastructures rentables à terme, dit-il en se référant aux débuts des Etats-Unis.

Lors d'une conférence à l'initiative de NEPAD Avenir, association d'étudiants de Sciences-Po, le président Wade a présenté ce plan dont il est un des promoteurs. Pour son financement il a proposé aux pays du Nord et aux instances internationales - et sans réponse à ce jour - des idées originales : apports volontaires des chefs d'Etat ; rapatriement de l'évasion fiscale ; placement en Afrique et non en Europe des fonds dont disposent les banques sur le continent ; lancement d'un emprunt solidaire pan-africain ; émission de bons du trésor ; prise en compte du chiffre d'affaires apporté aux économies du Nord par les travaux et fournitures de biens et services au Sud sur crédits de coopération. Plus concrètement il a cité la création à Genève par le Canada, la France, l'Inde et le Sénégal du Fonds international de solidarité pour les Nouvelles Technologies de l'Information. Il a conclu sur les dotations qui seraient déjà décidées par le G8. Ainsi l'espoir existe. Mais la morosité économique mondiale, les besoins de reconstruction de l'Irak, les conflits en Afrique, les suspicions de la société civile africaine mal informée sur le NEPAD, les incertitudes sur le degré de concrétisation du MRP... autant d'obstacles à surmonter pour cette initiative prometteuse.

Robert Ginésy


Le baromètre de la CADE (mai 2003) : le fardeau de l'homme non blanc

 

C'est le titre d'un article de Jeune Afrique L'Intelligent du 20 avril 2003, rendant compte du "livre noir du colonialisme" (éditions Robert Laffont) et retournant pour l'occasion la célèbre formule de Rudyard Kipling à propos de la mission civilisatrice revendiquée et acceptée par les pays colonisateurs.

A la fin du même numéro, Francis Kpatindé écrit, à propos de la guerre d'Irak : "Pourquoi démolir si c'est pour reconstruire ? C'est la question, pleine de bon sens, que m'a posée l'autre jour, au téléphone, mon oncle Bossou. Accro du transistor, le vieil homme, qui n'a jamais quitté son village, dans le centre du Bénin, avoue ne pas toujours comprendre "la logique de l'homme blanc". Et nous donc ! Pourquoi démolir si c'est pour reconstruire ? Question terrible, à laquelle je n'ai pas (encore) trouvé de réponse". Fardeaux et logiques de l'homme blanc et de l'homme non-blanc s'entremêlent face au problème absolument prioritaire de la faim (et de la soif), donc de la pauvreté : là est la première maladie de l'Afrique, et son (énorme) fardeau. C'est sur ce problème qu'une conférence-débat a eu lieu le 27 avril 2003 au Conservatoire National des Arts et métiers dans le cadre des "Dimanches de la Vie". Cette conférence était animée par Bernard Kouchner, professeur titulaire de la chaire santé et développement du Conservatoire, et était soutenue par France-Culture et le journal Libération, qui a publié les jours précédents trois articles de trois des intervenants à la conférence, sous des titres choisis par le journal (le premier est jugé excessif par son auteur, qui se refuse à toute vision apocalyptique). Nous consacrons ce Baromètre à ce sujet essentiel, qui intéresse toute l'Afrique et qui est d'une urgence extrême, nous réservant de faire, le mois prochain, le point de presse des situations en Côte d'Ivoire (rétablissement périlleux et progressif de la légalité), au Nigéria (élections présidentielles difficiles), en Centrafrique (coup d'état réussi, et peut-être bénéfique), tensions avant l'élection présidentielle au Togo, désordres au Libéria, paix fragile au Congo, tous ces problèmes n'empêchant pas que le Financial Times puisse titrer : "La démocratie s'enracine en Afrique" (peu à peu !) (Courrier International du 17 avril 2003).

L'Afrique, le désastre du tiers-monde (Libération du 22 avril 2003)

"Agriculture pauvre et fragile, maladies endémiques et conflits géopolitiques et ethniques n'en finissent pas de handicaper gravement le continent noir…

L'Afrique au sud du Sahara est la partie du Tiers-Monde dont les progrès depuis la décolonisation ont été les plus faibles, et dont l'évolution est somme toute négative, puisque les effectifs de population ont continué de s'accroître rapidement : les taux de natalité restent très élevés, au regard des taux de mortalité qui ont été sensiblement réduits par les campagnes sanitaires, ce qui est tout de même un progrès.

L'Afrique subit le plus lourdement les contraintes du monde tropical, surtout parce que les productions agricoles se font principalement sur les sols beaucoup plus fertiles des vallées alluviales qui ont pu être mis en culture… En Afrique tropicale, la plupart des grandes vallées, qui pourraient de nos jours être mises en valeur avec l'aide internationale, sont encore plus ou moins désertes " (Il y a donc d'immenses potentialités)…

Il faut cependant souligner que l'Afrique, en l'occurrence l'Afrique du Sud, a connu il y a douze ans un véritable miracle géopolitique de retentissement mondial. Alors que l'aggravation des contradictions géopolitiques imposées par le régime de l'apartheid paraissait conduire inéluctablement à un terrible affrontement entre les Noirs et les Blancs, la sagesse de Mandela et la clairvoyance de De Klerk ont évité de justesse la tragédie…

Cependant, toutes les difficultés ne peuvent pas être abolies par un changement de la Constitution et de graves périls internes menacent l'Afrique du Sud. Il est rare qu'un nouveau "miracle", du moins de cette envergure, se produise dans une même partie du monde. Toujours est-il que l'Afrique en a connu un et qu'elle n'a sans doute pas dit son dernier mot " (Yves Lacoste, géographe, professeur émérite à Paris VIII, fondateur de la revue Hérodote).

L'Afrique malade de sa pauvreté (Libération du 24 avril 2003)

"De toutes les maladies, la plus grave et la plus répandue est, dans la classification de l'organisation mondiale de la santé (OMS), dénommée pudiquement Z 59.5. Cette maladie est la pauvreté extrême: elle frappe plus d'un milliard d'êtres humains. La gravité de cette situation a conduit le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) à fixer pour objectif prioritaire l'éradication de la pauvreté, comme un impératif éthique, social, politique et économique. Il n'y a là aucune fatalité, et c'est moins la pauvreté que la désorganisation sociale et politique qui fait l'urgence de la situation.

L'Afrique sub-saharienne connaît le plus fort pourcentage de pauvres… : Dix-sept pays sont en situation d'urgence alimentaire…

L'Afrique est de fait le seul continent confronté à une aggravation sévère des indisponibilités alimentaires. Dans les vingt dernières années, alors que la ration calorifique moyenne dans les pays en développement a augmenté de 18%, en Afrique, elle a baissé en moyenne de 5%. Les indicateurs de l'état de santé témoignent de cette gravité : l'espérance de vie en Afrique sub-saharienne est la plus basse du monde (autour de 50 ans), les taux de mortalité infantile de ces pays y sont les plus élevés ainsi que ceux de mortalité avant 5 ans. Ces enfants mal nourris, carencés en protéines et en vitamines, sont largement exposés à ces maladies qui tuent par épidémies brutales : rougeoles, diarrhées (800.000 morts par an), bronchites (1,5 millions de morts)… Un enfant dénutri et infecté meurt vite, du manque d'eau potable, de lait, de riz, autant que de l'absence d'antibiotiques.

Mais il n'y a pas que ces maladies, que nous appelons banales, qui emportent ces enfants. Il y a aussi toutes les autres qui prolifèrent sur le terrain de la malnutrition et qui contribuent à creuser les carences nutritionnelles : le sida (2,5 millions de décès). Le paludisme (90% des cas dans le monde), fléau jamais maîtrisé… la maladie du sommeil (meurtrière et abandonnée)… Moins de 10% des crédits de recherche en santé sont consacrés aux maladies mondiales ". (Gilles Brucker, professeur de santé publique, à Paris VI, directeur général de l'Institut de veille sanitaire).

L'arme politique contre la faim : l'agriculture (Libération du 25 avril 2003)

"Le combat contre la famine en Afrique passe moins par l'apport d'aide alimentaire que par le soutien au développement de l'agriculture… Lors du Sommet mondial de l'alimentation à Rome en 1996, et à l'occasion du suivant, en juin 2002, la communauté internationale a pris l'engagement de diminuer de moitié, à l'horizon 2015, le nombre de personnes souffrant de faim et de malnutrition… Cet effort doit se traduire par une augmentation de la part allouée à l'agriculture dans les budgets nationaux des pays du Sud, et de l'assistance fournie par les pays du Nord au secteur agricole…

Selon les estimations de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (OAA) pour l'année 2000, 840 millions de personnes souffraient de faim et de malnutrition dans le monde, dont 799 millions dans les pays en développement et 41 millions dans les pays développés ou en transition. Sur ces chiffres, 200 millions vivaient en Afrique subsaharienne (soit un habitant sur trois)"

Notons au passage que 400 millions d'Africains se nourrissent convenablement, soit 2 sur 3.

"En Afrique subsaharienne, 40 millions de personnes sont menacées de famine. La Corne de l'Afrique et la région australe sont les plus touchées. Cette grave situation alimentaire du continent africain ne peut pas seulement s'expliquer par les conflits armés et les catastrophes naturelles. L'insuffisance de la production agricole résulte du pourcentage limité de terres irriguées (4% en Afrique contre 40% en Asie)"

Faible productivité, aléas de pluviométries, insuffisance d'engrais : le remède est dans l'augmentation des budgets agricoles des pays africains, et dans une part accrue de l'aide internationale.

"Les exemples récents de réussite au Burkina Faso, en Gambie, au Ghana, au Mali, ou encore au Nigéria, sont particulièrement encourageants, et montrent bien les capacités des pays de ce continent à réagir. Ils confirment, si besoin était, que la disparition des famines sur le continent africain est bien une question de volonté politique et qu'elle est à notre portée" (Jacques Diouf, directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (OHA/FAO)

Bernard Monnier


En bref

Un secrétaire exécutif par intérim pour Enda tiers monde
L'assemblée générale et le conseil d'administration d'enda tiers-monde se sont réunis à Dakar, les 14 et 15 avril derniers. Il a été décidé de relancer la procédure de recrutement du nouveau SE sur de nouvelles bases et le président Cheikh Hamidou Kane a demandé à Mohamed Soumaré qui assurait déja le suivi des recommandations de la réunion des entités et antennes d'assurer l'intérim jusqu'à la nomination du titulaire du poste.

La CADE et le Lyons Club
Par l'entremise de notre vice-président Xavier de Franssu qui a monté des opérations d'appui en partenariat en Afrique subsaharienne, entre son club Lyon-Marais et l'ONG Eaux Vives, notre président a été invité par le gouverneur des Lyons-clubs de Paris- Ile de France réunis en assemblée générale le 26 avril dernier à parler de l'Afrique. Les quelques 250 délégués présents représentant les 103 clubs du district, dont un tiers environ ont des actions en Afrique, ont apprécié d'entendre parler de l'Afrique comme le fait la Cade, c'est à dire non pas comme d'un continent en perdition qui ne relève que de l'assistance et de l'aide humanitaire , mais comme d'un gigantesque chantier économique, social et politique, et surtout comme d'un continent majeur qui a vocation à devenir le premier partenaire de l'Europe dans les prochaines décennies. Nul doute que d'autres rencontre suivront pour approfondir un message qui fut évidemment beaucoup trop bref.

A lire
Le retour des rois, Les autorités traditionnelles et l' État en Afrique contemporaine, par Claude -Hélène Perrot et XavierFauvelle-Aymar (Karthala) Il faut saluer la publication de cet ouvrage dont la lecture passionnera tous ceux qui se préoccupent de la construction du politique en Afrique et à Madagascar. Claude-Hélène Perrot nous livre les actes d'un colloque qu'elle a organisé à Paris au CRA en 1999, avec Hélène d'Almeida-Topor, sur les autorités traditionnelles dans les États africains depuis les indépendances. J.F.Bayard et ses amis de Politique africaine avaient appelé l'attention sur les pratiques politiques de "ceux d'en bas" sur et sur ce qui se passe derrière le cadre juridique et institutionnel des États modernes et de leurs constitutions. Avec Le retour des rois, nous découvrons l'actualité de "ceux d'hier" dans la vie politique africaine d'aujourd'hui. Contrairement à ce qu'avait affirmé l'idéologie du temps des indépendances, les autorités traditionnelles assimilées au colonialisme et bannies des États modernes ont fait preuve d'une vitalité et d'une capacité de renouvellement et d'adaptation qui a été longtemps ignorée des politologues. Les trente-trois contributions rassemblées dans cet ouvrage montrent, ce qui est une véritable découverte pour le public français, que "l'exploitation de ce gisement symbolique de pouvoir et de pouvoir bien réel" n'est pas une spécialité de l'Afrique anglophone et qu'elle concerne toute l'Afrique. On découvre que les chefferies traditionnelles sont aujourd'hui des acteurs majeurs du politique africain, car ancrées dans la profondeur historique et dans le tissu social, elles jouent un rôle de médiateur entre la tradition et la modernité, de garant de l'unité, que les pouvoirs politiques modernes n'ont pas rempli. Reconnues ou remises en selle, parfois réinventées, toujours renouvelées, ces autorités traditionnelles sont sans nul doute une des composantes de la société civile africaine et peut-être une chance pour une démocratie véritablement enracinée en Afrique. Pour rassurer ceux que ce retour des autorités traditionnelles pourrait inquiéter, je reprendrai cette phrase de l'un des contributeurs, Pierluigi Valsecchi, cité dans l'introduction : "Toute tentative de classer les acteurs politiques en "traditionnel" et en "moderne" s'avère artificielle et infructueuse. Aujourd'hui, la logique du pouvoir traditionnel n'apparaît pas essentiellement différente de celle du pouvoir moderne ". Ce ouvrage nous confirme que la vie politique africaine déborde largement les représentations que nous nous en faisons. Nous ne pouvions souhaiter meilleure introduction à nos rencontre-débat de la rentrée sur le pouvoir et la société en Afrique. Bonne lecture !

Michel Levallois


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