Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°62 - Avril 2003

Débat du mois :

Les nouvelles technologies de l'information
et de la communication en Afrique

 

Sommaire :


Editorial : Osons le dire !

L'Afrique s'est moins divisée que l'Europe dans la bataille onusienne contre la guerre américano-britannique en Irak. L'Éthiopie, l'Érythrée, et peut-être le Rwanda ont rejoint la "coalition" anglo-saxonne. Quelques autres se seraient ralliés à l'oncle Sam, mais en secret. Mais aucun chef d'Etat africain ne s'est précipité aux cotés de Georges Bush comme l'ont fait Tony Blair et José Maria Aznar. Lorsque Jacques Chirac, au nom de la France a affirmé qu'aucune opération de type militaire ne pourrait être engagée sans l'accord de l'ONU, lorsque Nelson Mandela, de son autorité de prix Nobel de la Paix et de père de la nouvelle RSA, a fustigé la politique va-t-en guerre de Georges Bush, aucun pays africain n'a écrit pour se désolidariser de ces condamnations sans appel. Quant aux trois pays qui siègent au Conseil de sécurité, l'Angola, la Guinée et le Cameroun, ils ont su résister aux pressions et rester dans le camp de la légalité internationale.

Plutôt que de nous lamenter sur le fait que la guerre a quasiment fait disparaître des médias l'Afrique et "ses petites histoires", la chute de Patassé, la situation en Côte d'Ivoire, les négociations de paix au Soudan, saluons cette sagesse africaine. Dans la formidable partie qui a commencé en Irak, le monde raisonnable, qui refuse le "messianisme mortifère de la secte politico-militaire qui a pris le pouvoir à la Maison-Blanche1" , [il est la majorité en Europe mais il existe aussi aux Etats-Unis], la position de l'Afrique sera décisive.

Nous sommes en train de comprendre qu'au-delà des armes de destruction massives, du pétrole, de la démocratie, le véritable mobile de cette guerre est de redessiner la carte du Moyen-Orient, d'éliminer tous les ennemis des Etats-Unis et d'Israël, de soumettre le monde arabe à un nouvel impérialisme dans cette partie du monde.

L'Afrique s'est mobilisée contre la mondialisation néo-libérale qu'elle a perçue comme une grave menace pour l'avenir du continent sommé de se soumettre aux règles imposées par les intérêts américains. Aujourd'hui, c'est l'avenir du monde qui est menacé par ce que J.C. Guillebaud appelle dans La Vie du 13 mars : "la barbarie invisible", cette barbarie moderne qui ne prend même plus la peine de masquer ce qu'elle porte dans ses flancs : la loi de la jungle, le culte du plus fort, le règne de la technique, la manipulation des cerveaux et des consciences, le rejet du droit international.

Le monde arabe, l'Europe, qui se partagent les rives de la Méditerranée, le monde entier ont aujourd'hui besoin de l'Afrique. Au nom de son droit d'aînesse dans l'histoire du monde, de la profondeur de sa culture rebelle aux idéologies, de son Islam ouvert et tolérant, l'Afrique témoigne contre tous les fondamentalismes qui s'affrontent au nom de Dieu. Kofi Annan, cet autre grand africain, a montré la voie : il a été au coeur de la résistance à l'assaut livré par ceux qui veulent enlever à l'ONU et au Conseil de sécurité, la responsabilité de la paix et de la sécurité internationales, ainsi que celle de la construction d'un monde plus juste.

L'Afrique qui assume avec dignité et une immense créativité les souffrances de son "aventure ambiguë" avec l'Occident, ne s'est pas laissée entraîner dans la folle prétention "des demi-fous de Dieu2" du Pentagone, qui voudraient soumettre le monde à leur loi, et en particulier le monde arabe et musulman.

La CADE

1. La revue de presse internationale de RFI du 10 mars 2003.

2. Dans la chronique de Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur du 27 mars 2003.


Les nouvelles technologies de l'information et de la communication en Afrique
compte-rendu de la rencontre-débat du 19 mars 2003

 

Les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) ont rapidement conquis le paysage mondial mais leur maîtrise et leur usage sont inégalement répartis. On parle même d'une véritable fracture numérique entre pays du Nord et du Sud qui tend à marginaliser encore davantage ces derniers. La résorption de cette fracture est un enjeu important pour l'Afrique. La CADE a donc souhaité ouvrir un débat sur ce sujet qui a des répercussions majeures sur le développement des pays de ce continent. La question posée est de savoir comment l'Afrique peut rattraper son retard ? Ou bien n'est-il pas plus pertinent de se demander comment l'Afrique peut s'approprier ces nouvelles technologies ? Pour lancer ce débat, elle a fait appel à des personnalités d'horizons variés (chercheur, responsable d'ONG et de société privée). Elles traiteront successivement des enjeux liés à l'insertion des NTIC dans les territoires africains, de l'expérience d'un responsable d'association dans le domaine de la promotion de ces technologies en Afrique, et de l'approche préconisée par un responsable d'Alcatel à travers des projets concrets développés en Afrique.

Les enjeux liés à l'insertion des NTIC dans les territoires africains

Par Annie Chéneau-Loquay, géographe, Directrice de recherche CNRS, au Centre d'Etudes d'Afrique Noire (CEAN) de l'IEP de Bordeaux, créatrice du groupe de recherche (AFRICA'NTI), observatoire de l'insertion des NTIC en Afrique.

Une marge de manœuvre étroite pour les Etats

Annie Chéneau-Loquay part d'un panorama assez général et, en tant que géographe, aborde les NTIC dans leur contexte et à différentes échelles. Pour elle, travailler sur cette question, "c'est une manière de lire le monde". De nombreux enjeux pèsent sur les Etats africains. Ceux-ci n'échappent pas au bouleversement induit par ces technologies mais ils les subissent plutôt qu'ils ne les maîtrisent, étant peu présents dans les négociations internationales en matière de télécommunications, ces dernières relevant de plus en plus d'une gouvernance internationale. L' Union Internationale des Télécommunications (UIT), instance de l'ONU créée pour coordonner les politiques nationales et conseiller les pays, voit depuis dix ans son rôle diminuer. Elle travaille désormais dans la ligne de la Banque Mondiale et de l'OMC et douze pays africains ont signé l'accord mondial de 1997 sur la libéralisation des télécommunications.

Dans ce domaine, la politique d'ouverture totale des marchés de la Banque Mondiale est très affirmée. Elle étend ses compétences dans le secteur des NTIC, donnant en particulier des directives pour la conception d'instances de régulation nécessaires dans un contexte de privatisation. Depuis 1995, les NTIC sont inscrites dans ses priorités et cette politique est également portée par le rapport mondial du PNUD sur le développement humain (2001) dans lequel il est dit que le progrès social est lié au progrès technique. Les discours péremptoires des organismes internationaux, qui font des NTIC leur priorité, traduisent par ailleurs l' "hégémonie intellectuelle" du Nord, donc de "ceux qui savent", sur " ceux qui doivent apprendre et agir selon des directives élaborées par eux ". A leur échelle, les Etats africains sont pris en étau entre les directives contraignantes des organisations internationales, la domination des Etats-Unis et de la France, l'absence de maîtrise technologique et financière, les multinationales et les pressions du secteur informel. Ils ne sont pas toujours dans la capacité de prendre les bonnes décisions pour satisfaire les demandes des populations.

Le discours sur les nouvelles technologies de la communication comme facteur essentiel du "développement" a été relayé par les chefs d'Etat africains les plus éminents. Dès 1995, Nelson Mandela exhortait à inscrire ces questions relatives aux télécommunications dans le débat public général sur les politiques de développement et de ne pas les abandonner aux lois du marché. En 1996, le Président du Mali, Alpha Oumar Konaré, fondait ses espoirs dans un nouveau partenariat pour relever le défi des NTIC. Le réseau ANAIS, créé avec l'aide de la coopération Suisse visait à promouvoir Internet dans la société civile. En février 2000, un colloque réunissant 1500 personnes était organisé à Bamako pour établir un premier bilan sur le thème "Internet passerelle du développement".

Cette manifestation a été à l'origine du prochain sommet mondial de la société de l'information qui aura lieu à Genève en décembre 2003.

La libéralisation des télécommunications

L'engagement à la libéralisation des télécommunications a été pris par 18 pays africains mais 38 ne l'ont pas fait et la tendance semble même aller dans le sens d'un ralentissement du processus. Si la situation a évolué sous l'effet de nouveaux investisseurs, l'insertion des NTIC est très inégale selon les pays. Ce sont les pays les plus "rentables" qui attirent les investisseurs étrangers. Il en résulte "que l'accès et l'usage d'Internet épousent en Afrique comme ailleurs les lignes de clivage socio-territoriales dans des configurations caractérisées par une extrême hétérogénéité, reflet du mal développement" souligne A. Chéneau-Loquay.

Au Sénégal, qui a libéralisé ce secteur, la Sonatel a été reprise par France-Télécom qui s'est engagé sur un cahier des charges précis permettant d'ouvrir le secteur à l'investissement privé et d'équiper le milieu rural. L'opération a connu une certaine réussite car, au départ, la société d'Etat Sonatel fonctionnait bien et il existait avant la privatisation un maillage téléphonique correct.

Le Mali a eu plus de difficultés. Le Président Alpha Oumar Konaré rêvait de connecter à Internet 703 communes ce qui permettait de rapprocher l'administration des administrés dans un pays aussi vaste et démuni que le Mali et de garder le contrôle du territoire tout en décentralisant. Ce projet de brûler les étapes grâce aux NTIC a très peu avancé du fait de la distribution hétérogène des infrastructures. Le Mali fait partie des pays où la télédensité est parmi les plus faibles au monde (2,5 lignes pour 1000 habitants en 2001 selon l'UIT, et parmi elles, 75% sont concentrées dans la capitale qui ne représente que 10% de la population) avec un réseau largement obsolète et limité.

Si France-Télécom s'est investi fortement au Sénégal, en Côte d'Ivoire et au Cameroun, cette société fait figure d'exception car peu d'opérateurs sont intéressés par le secteur des télécommunications en Afrique. Ce qui les intéresse, c'est la téléphonie mobile, utilisée dans toutes les couches de la société, et Internet. On assiste à une explosion du téléphone mobile dont le nombre d'abonnés dépasse celui du téléphone fixe dans 31 pays africains. Le grand défi pour l'Afrique est la modernisation du réseau d'accès au client, son extension au monde rural et surtout son interconnexion. L'équipement en téléphone des zones rurales est un enjeu majeur et il faut savoir que 65% de la population africaine n'ont encore jamais utilisé de téléphone. Or il existe une forte demande du monde rural de liaisons téléphoniques pour communiquer avec la diaspora.

En milieu rural où l'habitat est dispersé, le développement de ces liaisons est à des coûts prohibitifs. Le marché seul n'est pas apte à répondre à la demande. Il existait un système de répartition appliquant une taxe au trafic arrivé ce qui générait des revenus considérables issus du trafic international, trois fois plus fort, au Sénégal, à l'arrivée qu'au départ, alimenté en partie par les émigrés. Ces revenus ont permis d'équiper les villages. Ce système qui existait depuis l'origine de la réglementation internationale sur les télécommunications a été remis en cause unilatéralement par les Etats-Unis en 1998 qui estimaient qu'ils payaient beaucoup trop. Pourtant, le déficit des Etats-Unis pour le trafic international est largement dû à leurs opérateurs qui proposent aux abonnés du monde entier des solutions illégales dans la plupart des pays telles que le rétro-appel et le re-routage. Sans taxe de répartition, on ne peut pas équiper les villages d'autant que l'Afrique ne dispose pas d'un système de péréquation.

Des infrastructures adaptées

A la base de tout développement des NTIC se trouve le support, le réseau des télécommunications, réseau interne et liaisons internationales. Ces systèmes sont de plus en plus dématérialisés : réseaux hertziens, technologie satellitaire. Contrairement aux infrastructures terrestres qui sont conçues à un niveau national ou régional, les systèmes de communication sont trans-frontaliers et concernent l'espace circum-terrestre et les océans dont la maîtrise échappe aux pays africains. La concurrence que s'y livrent les firmes multinationales rend imprévisibles les retombées sur les Etats africains.

Cependant des initiatives permettent d'envisager une évolution de la situation. Le câble sous-marin à fibres optiques qui ceinture l'Afrique de l'Ouest jusqu'au Cap peut être une solution intéressante pour les zones côtières peuplées mais ne résout pas le problème à l'intérieur des terres. La mise en service de la constellation de satellites RASCOM à l'initiative des pays africains pour répondre à des besoins spécifiques identifiés par eux-mêmes est intéressante pour le milieu rural. Créé en 1992, l'organisation pan africaine RASCOM regroupe 43 pays. A ces tentatives prises à l'initiative de l'Afrique s'ajoute une réflexion conduite au niveau international pour réduire la fracture numérique. Elle a été mise à l'ordre du jour à la réunion des pays du G8 d'Okinawa en juillet 2000, réunion à laquelle la société civile et des représentants d'entreprises ont été conviés pour la première fois. Une "task force" a été constituée avec des antennes dans chaque pays et il a été proposé, en particulier par l'Europe, de créer un fonds international alimenté par un prélèvement sur l'activité des NTIC. L'application de cette dernière initiative est restée en suspens et sera rediscutée dans la perspective de la conférence mondiale sur la société de l'information.

Des modes d'appropriation adaptés aux revenus

A l'échelle locale, le mode d'appropriation des NTIC est adapté à la faiblesse des revenus. Dans les milieux privilégiés des grandes villes, Internet est, comme dans les pays développés, un outil extraordinaire d'ouverture et d'accès au savoir mondial. Cette élite est mieux reliée à leurs interlocuteurs du Nord qu'à leur interland. Le coût élevé des ordinateurs et des connexions en Afrique limite l'accès à Internet du plus grand nombre et en particulier aux étudiants et aux enseignants. Cette situation a incité à créer des accès collectifs et à développer l'usage d'outils d'occasion. C'est ainsi que se multiplient les télécentres ou les cybercafés qui sont "les nouveaux marqueurs du paysage urbain" souligne A. Chéneau-Loquay. Ces espaces sont publics mais sont majoritairement aux mains d'opérateurs privés et il s'est constitué un tissu de petites entreprises en majeure partie dans les grandes villes. A la périphérie des villes, et dans les villes secondaires, des ONG ont ouvert des accès collectifs communautaires mais qui s'avèrent difficilement rentables.

Ces petites entreprises offrent souvent des services liés tels que la vente de téléphones portables, d'ordinateurs d'occasion et de prestations diverses. Elles ont créé beaucoup d'emplois mais avec une forte appropriation du secteur informel qui permet de réduire les coûts. Mais le faible niveau de compétence de ces personnels fragilise les entreprises qui ont recours au bricolage plutôt qu'à l'ingénierie. Un mouvement intéressant pour l'Afrique est l'utilisation des logiciels libres, plus abordables. Par ailleurs, l'ingénierie des logiciels se développe encore trop timidement en Afrique. Certaines écoles d'ingénieurs le font, comme par exemple au Cameroun.

Les usages

Il est difficile de mesurer l'impact social des outils d'information, indique A. Chéneau-Loquay. Les formes d'utilisation d'Internet sont multiples et les publics sont diversifiés. Internet est surtout utilisé pour se relier à l'extérieur (parents, amis), mais on assiste à un recentrage sur le lien avec la diaspora (sixième région africaine) dont le rôle est fondamental en particulier pour les intellectuels et les commerçants. "Dans la vie économique, Internet présente des affinités avec les réseaux sociaux, ceux en particulier sur lesquels sont basés les grands courants commerciaux africains". Se développent des forums, des journaux en ligne mais la diversification des usages se fait lentement. Depuis 2002, le problème de la croissance d'Internet se pose et la mortalité des cybercentres, qui se font une concurrence trop forte, est importante.

En conclusion

"Internet pénètre dans les sociétés africaines mais de manière encore trop diffuse pour que son impact économique soit globalement remarquable. Il induit surtout un mouvement d'extraversion". "La mondialisation, dont les NTIC sont les vecteurs, a fourni aux acteurs économiques et politiques un large éventail d'opportunités nouvelles qui leur permettent d'agir en dehors des lois et des systèmes de régulations et aussi d'engendrer de nouvelles relations entre eux. Il reste cependant que quelles que soient les lacunes du système, c'est dans les pays où l'Etat fonctionne "le mieux" que les NTIC progressent le plus et où l'on parvient à un véritable maillage du territoire par les réseaux de communication" (in A. Chéneau-Loquay, Les cahiers de l'Afrique, N°1, février 2003).

 

L'expérience d'une ONG dans la promotion des NTIC en Afrique

Par Ken Lohento, de nationalité béninoise, responsable de deux associations travaillant sur les NTIC et le développement en Afrique : ORIDEV et IAFRIC

ORIDEV est une association créée en 1998 au Bénin où elle est une antenne du réseau ANAIS. Son objectif est de promouvoir les NTIC pour le développement au Bénin suivant trois axes : la formation et l'assistance technique, l'information et la sensibilisation, et le programme InfoPort, réflexion sur les points d'accès collectifs aux NTIC. Ce dernier programme a permis de mettre en place avec l'appui de l'Agence de la francophonie, un cybercentre dédié aux jeunes. Oridev tente également une action de sensibilisation à l'utilisation pour le développement des NTIC et a permis la création par des jeunes de sites leur permettant d'aller à la recherche de leur histoire.

Ken Lohento, évoque, à partir de son expérience, les problèmes auxquels se heurtent les projets et les ONG en Afrique. Le premier problème est l'environnement technologique du pays (distribution d'électricité défaillante, centraux téléphoniques saturés). Il évoque également la faiblesse de la culture informatique, la cherté des connexions et du matériel. Il note toutefois l'existence d'initiatives gouvernementales pour améliorer la situation des NTIC au Bénin, comme la création d'un ministère spécialisé et l'adoption d'une politique nationale dans ce domaine. Pour lui, tout espoir n'est donc pas perdu.

Oridev, comme porteur de projets de télécentres, rencontre des problèmes qui semblent généraux en Afrique. Ces télécentres sont des espaces téléphoniques et des lieux offrant des services électroniques de communication et de bureautique. Pour aider les Africains à accéder aux réseaux, ils ont été déployés un peu partout. Mais leur durabilité pose problème. La guerre des prix pratiquée diminue leur rentabilité.

Les télécentres mis en place en milieu rural avec l'appui d'organismes internationaux, difficile à obtenir, ne peuvent plus couvrir leurs charges lorsque l'aide cesse. Cette situation implique d'avoir recours à des opérateurs bénévoles. Mais le bénévolat est compliqué en Afrique. Le problème des ressources humaines est récurrent dans les ONG qui n'arrivent pas à persuader les gouvernements de les aider à faire leur travail. Par ailleurs, les relations avec les associations du Nord sont ambiguës du fait qu'elles sous-estiment les compétences locales. Dans le cas de projets communs, les bailleurs de fonds ont tendance à confier la gestion des crédits à l'association du Nord. Dans ce cas, la gestion du projet échappe à celle du Sud.

Ken Lohento fait quelques recommandations pour renforcer le rôle des associations dans la diffusion des NTIC. Le financement des télécentres doit être assuré sur des périodes plus longues dans le cadre d'une véritable politique de coopération. Les gouvernements, qui ont plus besoin de la radio communautaire, doivent s'impliquer davantage dans l'Internet. Il faut une meilleure capitalisation, en milieu francophone, des expériences des télécentres. Pour aider les Africains, les bailleurs de fonds doivent avoir conscience que la rentabilité des télécentres n'est pas immédiatement garantie.

L'expérience d'un groupe privé

Par Jean-Marie Blanchard, directeur du développement à Alcatel.

Un défi à relever

Dans le contexte actuel de la mondialisation s'ouvre une ère nouvelle basée essentiellement sur l'information et le savoir. Comment les pays en voie de développement pourront y prendre leur place ?

Jean-Marie Blanchard se place dans une dynamique de recherche de solution et dans une logique de résultat. Dans une économie plus immatérielle, le défi à relever est que les différents acteurs aient la capacité de partager une information "globalisée" et d'en permettre l'accès au plus grand nombre.

Comment les NTIC peuvent-elles être une opportunité pour les pays en développement ? Au préalable, il faut bien poser le problème de la disponibilité des infrastructures de télécom-munication et des coûts d'accès.

Pour J-M. Blanchard, les facteurs clés de la réussite sont l'existence d'initiatives gouvernementales, la présence d'une expertise pour la maintenance des infrastructures, la sensibilisation des populations, la pertinence et l'utilité des services offerts. Par ailleurs, l'usage et les applications d'Internet en Afrique ne peuvent pas être de simples transpositions des pratiques mises en œuvre dans les pays industrialisés.

Dans les pays en développement, il ne s'agit pas simplement d'enrichir les possibilités de communication existantes, mais de remédier à une pénurie, ou même à une absence totale, de moyens de communication. Internet doit être considéré pour ces pays comme "l'outil élémentaire de communication" utilisé comme levier de développement local.

Des services utiles adaptés aux problématiques locales

Internet doit offrir des services utiles, adaptés aux problématiques locales ce qui devrait permettre de toucher dix fois plus d'utilisateurs (actuellement, le taux moyen de pénétration n'est que de 3%). Il peut être une plate-forme de communication pour mettre en relation, par exemple, les paysans avec les coopératives, pour améliorer les services de santé, d'éducation, tenant compte des profils socio-culturels et des profils de consommation.

Alcatel travaille avec des partenaires qui ont une forte assise locale, comme la société Manobi. Au Sénégal, cette société met en place une plate-forme de services Internet et de téléphonie mobile destinée aux acteurs des filières de produits frais. Les communications en temps réel entre acteurs d'une même filière (producteurs, pêcheurs, artisans, exportateurs) qui mobilisent les meilleures technologies permettent "de définir pour chacun des services proposés des modèles économiques adaptés et suffisamment robustes pour entraîner les opérateurs téléphoniques et Internet dans ce partenariat" souligne J-M. Blanchard.

Il cite une autre application entreprise sous l'égide d'Afrique Initiative à Saint-Louis du Sénégal. Elle concerne le domaine de la prévention sanitaire infantile. Un service de pesée régulière des enfants est proposé par abonnement aux familles. Cette procédure permet un système d'alerte sanitaire relayé par Internet auprès des agents de santé.

Un modèle de développement fondé sur les NTIC

Mais au-delà d'expérimentations ponctuelles réussies, le problème posé est leur généralisation au niveau national, voire régional, et leur impact durable sur le décollage économique des pays concernés. Ceci amène J-M. Blanchard à considérer un modèle de développement basé sur les NTIC, et tiré d'expériences concrètes et pertinentes faites au niveau local. Ce modèle fonctionne selon deux cercles vertueux : le développement économique local (marché local transparent, gains de temps et d'argent, création d'emplois) et le développement social et politique (santé, éducation, bonne gouvernance, frein à l'exode rural). Ce modèle rappelle un constat : celui du manque d'infrastructures, et l'illettrisme qui sont les toutes premières causes de la pauvreté. L'accès à l'information et aux moyens de communication est un véritable "ballon d'oxygène" pour les populations isolées. Les NTIC apparaissent comme l'investissement le plus accessible, avec les meilleurs retours sur investissement. Sur le plan économique, les NTIC contribuent à créer des circuits locaux de commercialisation plus transparents, améliorant la répartition des marges entre les acteurs d'une même filière. Le second cercle vertueux est d'ordre socio-politique. Internet peut être un outil de soutien aux programmes de santé, d'éducation, pour une meilleure communication entre pouvoir centrale et autorités locales, pour une plus grande transparence des institutions et pour une meilleure gouvernance. On peut en attendre un impact significatif sur la imitation de l'exode rural.

La clef du problème reste celui du financement. Les deux cercles vertueux doivent être considérés en fonction de leur finalité. Le cercle vertueux du développement économique sera alimenté par des investissements privés. On ne pourra développer les initiatives privées que si on sait à quoi servent les NTIC et combien elles rapportent. Le cercle vertueux socio-politique concerne l'amélioration de services qui n'ont pas vocation à dégager une rentabilité économique à court terme; ils relèvent logiquement d'investissements publics. Mais J-M. Blanchard se dit dubitatif sur les grands plans d'investissements et leur préfère des initiatives qui reposent sur de petites expériences au niveau local.

Dans sa conclusion, J-M. Blanchard estime que la diffusion à grande échelle des NTIC en Afrique repose sur un leurre. Mais le facteur clé de la réussite réside dans la place qui sera accordée au souci de l'usage des moyens et de leur pertinence, notamment lors de la définition et de la mise en place des projets.

LE DEBAT

Philippe Montigny, de la société "International Development & Stratégies" apporte quelques compléments d'information tirés des expériences de sa société de conseil qui travaille avec les gouvernements africains et des entreprises pour leur attirer des investisseurs internationaux et les aider à développer leurs activités internationales. Il rappelle qu'en matière d'investissement direct, les investissements en direction de Singapour (3 millions d'habitants) sont supérieurs à la totalité des investissements en direction de l'Afrique subsaharienne, pétrole compris. Il est persuadé que les NTIC représentent un immense espoir pour corriger cet état de fait. A travers deux projets conduits parallèlement en Asie et en Afrique dans le domaine du bâtiment, il a pu constater les difficultés qu'il y avait à communiquer avec l'Afrique, ce qui freine considérablement la mise en œuvre du projet, au risque d'être abandonné, alors que les choses progressent normalement en Asie. Dans le domaine de la téléphonie mobile et d'Internet, le retour sur investissement est très rapide et à partir du moment où il y a un usage et une demande, on peut espérer attirer des capitaux et lancer le démarrage du projet sans apport de capital important par les opérateurs locaux.

Un intervenant, avocat, demande dans quel cadre juridique interviennent les téléopérateurs et s'il n'existe pas des pressions de la part des gros opérateurs pour exclure les plus petits du marché. Il lui est répondu que le service Internet et la téléphonie mobile sont libéralisés. Il existe bien des problèmes juridiques mais également stratégiques. Tout opérateur de service est dépendant de l'opérateur national. En fonction de sa stratégie de mise en concurrence, il dispose d'un moyen d'action pour encourager ou pour freiner le développement de ces petits opérateurs. Dans certains pays, les opérateurs privés ont disparu parce qu'ils n'avaient pas les moyens de vivre. En fait, le cadre juridique n'est pas encore clair bien qu'ici ou là, des initiatives sont prises comme la création d'agences nationales de régulation des télécommunications.

Pour Philippe Montigny, la question des agences de régulation est très importante. Si beaucoup de pays ont libéralisé le secteur des télécommunications, c'étaient souvent des fausses libéralisations car les règles du jeu ont été établies en fonction de tel ou tel opérateur ou bien, elles ont changé en cours de route. Il est indispensable, pour les investisseurs, qu'il y ait un cadre de dérégulation qui soit très prédicatif et rigoureux dans la durée.

J.M. Blanchard ajoute qu'actuellement, la mise en œuvre des marchés de télécommunication nécessite qu'il y ait une parfaite coordination entre trois tendances : la privatisation (une entrée de capitaux privés dans l'opérateur sous monopole), la libéralisation (l'arrivée de plusieurs opérateurs concurrents sur le même marché), la réglementation. La catastrophe aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas synchronisation entre elles, comme à Madagascar, notamment.

Une question est posée sur le taux de pénétration d'Internet en Afrique subsaharienne. La situation est variable selon les pays. A. Chéneau-Loquay indique que fin 2001, il y avait 6,8 millions d'internautes en Afrique contre 502 millions dans le monde. 50% étaient en Afrique du Sud, 16% en Afrique du Nord, 29% en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) où il y a de fortes inégalités. De plus, ces inégalités existent à l'intérieur de chacun des pays et il est donc difficile de raisonner de manière globale. Pour J.M. Blanchard, le taux de pénétration n'est pas un indicateur pertinent. Plusieurs notions sont à considérer : le nombre d'accès à Internet, le nombre d'utilisateurs et le nombre de bénéficiaires, ces deux derniers utilisant collectivement une même ligne de téléphone.

A une question posée sur l'usage d'Internet dans l'éducation, Ken Lohento indique qu'au Bénin, où le taux de pénétration d'Internet n'est que de 1%, les usages se développent timidement pour la formation des enseignants et des élèves et pour la formation à distance, avec l'étranger, avec l'appui de partenaires internationaux. Mais J.M. Blanchard n'a pas trouvé d'exemple de téléenseignement pour les enfants de la brousse. Une intervenant pense cependant qu'on peut imaginer un réseau pour la formation des enseignants qui auraient des retombées dans des lieux éloignés de la capitale.

Une question porte sur l'éventualité d'un "plan Marshall" pour les NTIC en Afrique et sur le rôle que peut jouer le NEPAD. A. Chéneau-Loquay répond que le NEPAD n'est encore qu'un projet. Il tend à faire intervenir un nouveau partenariat ; c'est une manière de faciliter les investissements, et d'associer les Africains dans un véritable partenariat. Elle souligne les craintes qui se font jour que les NTIC deviennent un moyen pour les investisseurs étrangers de reprendre du terrain en Afrique. Pour J.M. Blanchard, le NEPAD peut évoluer vers un plan stratégique d'investissement dans des infrastructures. Mais les discussions ont du mal à aboutir, notamment en terme de définition d'objectifs. Quant à un "plan Marshall", les investisseurs sont-ils prêts à investir dans la construction d'une infrastructure Internet en Afrique ? On constate aujourd'hui que ces derniers ne sont pas convaincus.

Il existe cependant quelques lueurs d'espoir. Un intervenant cite l'exemple du Nigeria qui est passé de 470 000 lignes fixes en 2001 à plus de 1 millions aujourd'hui avec les coûts d'accès les plus élevés. Ce sont des opérateurs du Zimbabwé et d'Afrique du Sud qui ont répondu à l'appel d'offre. Il montre par cet exemple que le développement d'infrastructures de communication peut être rentable. J. M. Blanchard donne le mot de la fin par cette note optimiste : il a fallu 30 ans pour développer le téléphone fixe, et 3 ans pour la diffusion de 30 millions de téléphones mobiles en Afrique.

Philippe Mathieu

 

Le fossé numérique et la solidarité numérique

Le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, donne dans Le Monde du 7 mars 2003 son point de vue sur "le fossé numérique et la solidarité numérique".

Constatant le grand décalage entre les évolutions économiques et technologiques, il dénonce l'instauration d'un fossé numérique qui tend à isoler certains peuples du Sud. Il développe donc le concept "de solidarité numérique proposé comme une stratégie ayant pour but la résorption du fossé numérique grâce à des contributions individuelles".

Il convie la société civile, le secteur privé international et les Etats à adhérer à ce concept en agissant dans le cadre d'une " charte de la solidarité numérique " qui pourrait être proposée aux acteurs par les Nations Unies.

Le principe repose sur une contribution volontaire, pratiquement indolore, alimentant un "fonds de solidarité numérique". Ce projet est très proche de celui qui devrait être discuté dans le cadre de la conférence mondiale de la société de l'information. Le point de vue du Président du Sénégal rejoint par ailleurs l'opinion de Bill Gates qui a évoqué l'Afrique comme le prochain marché technologique.

P M


Le baromètre de la CADE (avril 2003)
derrière le rideau de fumée irakien, un problème urgent, africain et mondial : l'eau

 

La guerre en Irak occulte tout, vu son énorme importance pour l'avenir du monde, mais néanmoins la vie du monde continue et le Forum mondial de l'eau qui s'est tenu au Japon du 16 au 23 mars nous semble être, lui aussi, un sujet de la plus haute importance pour l'avenir de la planète, et notamment de l'Afrique. Laissons donc de côté ce mois-ci l'évolution difficile de la crise ivoirienne, le démarrage du nouveau pouvoir en Centrafrique, les menaces du Rwanda vis à vis du Congo-Kinshasa, les espoirs de paix des populations du Sud Soudan, les affrontements religieux ou pétroliers au Nigéria, les rébellions du Libéria, et pensons que l'immense majorité du continent africain vit sa vie dans la paix, mais dans les difficultés de tous ordres.

Rappelons, pour en revenir toutefois au Conseil de sécurité : "en l'espace de quelques semaines, et à mesure que s'approchait l'échéance cruciale du vote, Luanda, Yaoundé et Conakry ont vu se succéder trois émissaires en quête de persuasion massive" (Jeune Afrique L'Intelligent du 16 mars 2003). Les gouvernements africains ont finalement tenu bon. Mais les Africains, eux, semblent nombreux à partager la vision de Samba Diallo (Journal du Jeudi - Ouagadougou- cité par Courrier International du 20 mars 2003) : "L'Irak est loin, et l'Afrique a ses propres problèmes à régler. Il y a la guerre en Côte d'Ivoire, une situation alimentaire dramatique en Afrique australe et une paix introuvable en république démocratique du Congo. Il y a aussi un quotidien qui laisse peu le temps de s'occuper des affaires des autres. Au moment où le ministre des Affaires étrangères français Dominique de Villepin, tentait d'amarrer la Guinée de Lansana Conté à la position française, les rues de Conakry étaient le théâtre de violentes émeutes qui n'avaient rien à voir avec une quelconque opposition morale à la guerre : ces émeutes étaient celles de la faim, du désespoir et de la misère urbaine. Autant de problèmes que le reste du monde a oubliés depuis bien longtemps."

Ethiopie : SOS Eau

Huit ou neuf heures de marche : c'est ce que doivent faire les femmes de Dére Kiltu, à quelque 150 kilomètres de la capitale éthiopienne, pour remplir d'eau une cruche de terre dans la rivière Awash ou la rivière Kaleta et regagner leur village. "Elles partent tôt le matin et reviennent dans l'après-midi, explique Ahmed Ibrahim, un paysan de 80 ans. Et pendant ce temps, les enfants ont faim". Selon les Nations Unies, un Ethiopien disposerait en moyenne d'à peine plus d'un litre d'eau par jour, loin des 50 litres recommandés pour la boisson, la cuisine et l'hygiène. L'Ethiopie est le pays le moins avancé de la planète en ce qui concerne l'eau : 76% de la population n'a pas accès à l'eau potable, ce taux est de 40% en Afrique subsaharienne et de 20% dans le monde. En outre, 85% des Ethiopiens ne disposent pas d'un assainissement convenable des eaux usées, tout comme 40% de la population mondiale. Si bien que de nombreux Ethiopiens souffrent, comme la moitié de la planète, de maladies liées à la mauvaise qualité de l'eau, qui sont l'une des principales causes d'une mortalité infantile élevée… en théorie, l'Ethiopie ne manque pas d'eau : de nombreuses rivières, dont le Nil bleu, ont leur source dans les hauts plateaux, et la vallée du Rift, qui coupe le pays en deux, est remplie par une dizaine de lacs. Mais ces richesses sont inégalement réparties. La région Afar, par exemple, est traversée par l'Awash, la plus longue rivière d'Ethiopie…, la principale source d'eau de la région, mais tout le monde n'y a pas accès…" (Jérôme Tubiana - Le Point du 28/03/03)

Alerte générale

Le 3ème Forum mondial de l'eau, qui s'est tenu à Kyoto du 16 au 23 mars 2003 a dressé un bilan plus que préoccupant des ressources planétaires… Selon les spécialistes, chaque être humain verra sa disponibilité en eau potable diminuer d'un tiers d'ici à 2025…

Au cours du 20ème siècle, la population a triplé alors que, dans le même temps, la consommation d'eau potable, au lieu de suivre le même rythme, a été multipliée par six… Aujourd'hui, près de 1,5 milliard de personnes à travers le monde n'ont pas accès à une eau potable qui soit de qualité et à un prix abordable… Face à l'urgence de la situation, l'ONU a déclaré 2003 "année internationale de l'eau douce"… L'un des défis de la 3ème édition du Forum mondial de l'eau était de "définir collectivement les termes d'un plan d'action approuvé unanimement, engagement assorti d'objectifs à court et à long terme, ainsi qu'un système de contrôle et d'évaluation efficace."

Pour approvisionner correctement toutes les régions du monde, il faudrait dépenser 180 milliards de dollars par an. A l'heure actuelle, seuls 80 milliards sont effectivement engagés. Selon le rapport sur "les actions pour l'eau dans le monde", principal document de travail du Forum, "dans une large mesure, les subventions n'atteignent pas les pays pauvres. Les techniques de conservation de l'eau ne se répandent pas. Les fonds d'investissement et les recettes sont trop restreints pour assurer le suivi des programmes de recherche et de formation, ainsi que la maintenance et le développement des structures hydrauliques" Tout n'est pas négatif pour autant… des progrès ont été faits… dans le traitement des eaux usées, améliorant la qualité des eaux de surface, dans plusieurs pays en développement : dans ces mêmes régions, la production alimentaire a évolué en suivant la courbe de la croissance démographique : toute deux doublé en quarante ans. Ce progrès est dû au développement accéléré de l'agriculture irriguée, notamment par le pompage des nappes souterraines… Près de 3000 projets sont en cours de réalisation dans le cadre des "actions pour l'eau dans le monde". Ainsi, depuis 2001, la Mauritanie restructure complètement le secteur de l'eau et de l'assainissement, avec pour objectif d'assurer l'alimentation en eau potable de toute la population. Ce projet est financé à hauteur de 600 000 euros environ par le ministère français des Affaires étrangères. Une coordination étroite est mise en place avec les autres bailleurs de fonds, aux premiers rangs desquels on trouve la Banque mondiale et l'Union européenne" (Sandrine Fontaine, JA-L'Intelligent du 23/03/03)

Signalons à ce propos qu'un bureau de consultants lyonnais a remis en mai 2000 aux Présidents français et sénégalais une note relative à la désalinisation des nappes phréatiques devenues saumâtres, notamment au Sénégal. Cette désalinisation, effectuée par des procédés simples, permettrait tout en rendant à faible coût l'eau potable et propre à l'irrigation, d'autres utilisations : une turbine industrielle entraînerait un alternateur producteur d'électricité, les gaz d'échappement alimentant une unité de dessalement, l'électricité produite pouvant alimenter de petites industries, et assurer l'éclairage des habitants.

1,3 milliards d'hommes privés d'eau potable

"Quand on a été pendant des années, comme Michel Camdessus, le patron du FMI, on croise inévitablement des chefs d'Etat, des Premiers ministres, des hauts fonctionnaires. Chaque fois qu'il rencontrait un de ces hauts personnages, Camdessus sortait un petit carton de sa poche. Sur le carton étaient rappelés les engagements pris par les chefs d'Etat lors du Sommet du Millénaire de New York. Une belle déclaration selon laquelle on allait réduire de moitié, d'ici à 2015, la proportion de la population mondiale qui vit avec moins d'un dollar par jour, n'a pas accès à l'eau potable ou souffre de la faim.

Le Troisième Forum mondial de l'eau, qui se réunit ces jours-ci à Kyoto - 100 ministres, 8000 participants (!) - va tenter de transformer ces vœux pieux en réalisations concrètes. Michel Camdessus y sera : le dossier lui tient à cœur. Il a vu les chiffres : il sait que l'eau, lorsqu'elle est polluée, imbuvable, fait chaque année deux fois plus de morts que le sida. Il sait que 1,3 milliard d'hommes n'ont pas accès à une eau potable qui leur permettrait d'éviter la maladie, qu'un Africain sur deux souffre du manque d'eau, non pas parce que le continent, Sahara et Sahel mis à part, est touché par la sécheresse, mais parce qu'on ne sait pas conserver l'eau qui s'y écoule : l'Afrique a cent fois moins de capacité de stockage que les Etats-Unis. Il sait aussi que l'eau coûte fort cher à ceux qui n'y ont pas accès, que ce soit en heures de marche et de portage pour les femmes d'Afrique, ou en argent sonnant pour les miséreux des métropoles du tiers-monde qui paient à des colporteurs sans scrupules jusqu'à 40 fois le prix qu'ils paieraient s'ils étaient raccordés à un réseau.

Si l'on veut avoir réduit de moitié, dans les douze ans qui viennent (2015), le nombre de ceux qui n'ont pas accès à une eau potable, il faudra raccorder 400 000 personnes chaque jour à un réseau de distribution. C'est énorme ? Oui, mais pas infaisable, ont dit les banquiers et financiers réunis par Camdessus. On dépense déjà 80 milliards de dollars par an pour les adductions d'eau dans les pays en voie de développement. Il suffit de mobiliser chaque année 100 milliards supplémentaires. La moitié du prix d'une guerre (courte) en Irak" (Gérard Petitjean - Le Nouvel Observateur du 20 mars 2003)

Bernard Monnier


La page économique
un ciel africain très disparate

 

Le ciel africain se mondialise dans le désordre. Au nord, des compagnies aériennes solides, souvent étatiques mais autonomes, préservent leur identité tout en coopérant avec de grandes compagnies occidentales. Au sud du Sahara une multitude de petites ou moyennes entreprises ne parviennent pas, sauf dans une douzaine de pays, à exister de manière rentable ni à s'associer pour constituer des pools dynamiques. Elles pourraient alors coopérer avec les grandes compagnies Européennes, au lieu de risquer de devenir leurs supplétives.

Chaque année des sociétés se créent ou disparaissent, chaque mois l'actualité aérienne est fournie. Ainsi en janvier-février 2003 :

- Nouveau terminal à Addis Abeba.

- Premier Airbus à South African Airlines (SAA) pour remplacer sa flotte de Boeing.

- Kenya Airways reçoit le prix de la meilleure ponctualité à Amsterdam (toutes compagnies confondues).

- Aéroports de Paris déclare son "vif intérêt" pour collaborer avec Bole International (Addis Abeba).

- Air Sénégal international inaugure une liaison bi-hebdomadaire avec Lyon s'ajoutant à Paris et trois autres villes de province.

- SAA se pose à Dakar.

 

L'Afrique dans le monde

Soixante-quinze pour cent du trafic mondial se situe dans l'hémisphère nord répartis entre : Amérique du Nord (40%), Europe (30%), Asie des deux côtés de l'Equateur (25%). L'Afrique compte pour 2,7%. Sur 1,62 milliard de passagers, elle en enregistre 33 millions. Sept compagnies européennes assurent 70% du trafic inter-africain : Air France, British Airways, KLM, Alitalia, Lufthansa, SN Brussels Airlines (ex SABENA), Swiss (ex Swissair).

Au niveau de leur viabilité les 35 compagnies africaines exploitant 532 appareils (sur 11200 dans le monde), se répartissent en trois grandes catégories :

- Dans dix pays (5 du littoral méditerranéen, Sénégal, Gabon, Ethiopie, Kenya, Afrique du Sud) elles fonctionnent bien et partagent le marché avec la concurrence (371 appareils).

- Huit pays affrontent difficilement cette concurrence : Ghana, Cameroun, Soudan, Mozambique, Madagascar, Namibie, Angola, Zimbabwe (113 appareils).

- Les autre pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre sont considérés comme sinistrés (48 avions).

Sans se fédérer, les grandes compagnies mondiales se regroupent en quatre "Alliances", dans chacune Amérique du Nord, Europe et Asie sont présentes.

Elles occupent 58,4% du marché mondial. Deux d'entre elles, Skyteam et Wings, sont en voie de rapprochement ; elles seraient la plus forte alliance avec 22% du marché. Alitalia, KLM et Air France y figurent. Néerlandais et français pourraient y amener leurs partenaires africains. En effet KLM est actionnaire de Kenya Airways, Air France d'Air Ivoire. En outre toutes deux ont des accords de collaboration à des niveaux divers l'une en Afrique de l'Est l'autre à l'ouest avec Cameroon Airlines et Air Gabon.

Regroupements impératifs

Pour sauver les compagnies africaines, des regroupements devraient se forger entre elles. Déjà SAA "la grande compagnie africaine" depuis la disparition d'Air Afrique, a le contrôle de petites sociétés sud africaines et de Air Tanzania ; elle regarde aussi vers l'une ou l'autre des quatre Alliances mondiales. Royal Air Maroc est dans le capital d'Air Sénégal International. Cameroon Airlines collabore avec Air Namibia, Tunis Air avec Air Mali.

Selon les spécialistes, et dans l'absolu, le développement du trafic procède en trois étapes. D'abord multiplier les liaisons courtes ou domestiques regroupant la clientèle sur un aéroport moyen. Aller ensuite vers les capitales régionales et surtout vers les points de correspondances intra et intercontinentales ou "hubs". De là enfin quelques compagnies puissantes emmènent passagers et fret vers l'Europe, l'Asie et les Amérique. Trois hubs existent actuellement à Johannesburg, Nairobi et Addis Abéba. Dakar ambitionne cette activité : grâce aux accords avec SAA, Air Sénégal International va aux Etats-Unis. Les capitales nord africaines sont reliées avec les trois continents du Nord, mais elles ne sont pas organisées pour drainer systématiquement la clientèle d'autre provenances.

La disparition d'Air Afrique, les faillites de SABENA et Swiss Air ont crée un grand vide qui se meuble peu à peu, sous la pression des volontés nationales et des intérêts financiers africains et étrangers. La guerre en Irak, qui a déjà eu des répercussions sur le trafic, et la faible croissance mondiale ralentissent cette évolution.

Robert Ginésy

NDLR : L'essentiel des informations utilisées dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire "Marchés tropicaux et méditerranéens".


En bref

 

Le CIFER (Centre International Francophone d'Echanges et de Réflexion)

Le CIFER a tenu son assemblée générale le mardi 25 mars 2003 à la Mairie de VIIe arrondissement. Le Président Henri Senghor a présenté le rapport moral. Monsieur Bernard Lecherbonnier a ensuite détaillé les différents points de l'ordre du jour tels que : la proposition de modification des statuts, le renouvellement du conseil d'administration, la constitution de commissions de travail, le programme des rencontres-débats pour 2003. La séance s'est terminée par une intéressante information sur le neuvième sommet de la Francophonie à Beyrouth et sur la treizième conférence ministérielle.

Denyse de Saivre
CIFER : 101, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris / E :
haresenghor@compaqnet.fr

 

La gouvernance et la démocratie en Afrique de l'ouest

Nous avons prévu d'ouvrir à la rentrée d'octobre un chantier auquel nous avons volontairement donné l'intitulé très général de l'État et la société civile. Aussi avons-nous accueilli avec intérêt et sympathie, la proposition de François Roubaud du groupement de recherche DIAL (Développement et recherche internationale), de participer à l'enquête sur gouvernance et démocratie en Afrique de l'ouest, enquête lancée par l'UMEOA et financée par l'Union européenne.

De quoi s'agit-il ?

Il s'agit de confronter la vision que nous, résidant en France, spécialistes ou non, mais nous intéressant à l'Afrique, avons de la gouvernance et de la démocratie en Afrique avec celle qu'en ont les habitants de l'une des sept capitales de l'UMEOA qui ont été interrogés dans le cadre de cette enquête.

Cette confrontation en miroir des attentes des uns et des autres par rapport à ces concepts institutionnels que sont la gouvernance et la démocratie, devrait permettre d'apprécier le degré de pertinence des discours et des pratiques que les institutions financières internationale tiennent depuis quelques années pour des déterminants fondamentaux de la réussite des politiques économiques.

Cette démarche qui va permettre de croiser le regard que nous portons les uns et les autres, Africains et Français, sur les mêmes réalités africaines, s'inscrit dans le droit fil des préoccupations de la CADE. Elle nous permettra , du moins je l'espère, d'approfondir notre propre travail de la rentrée sur les institutions publiques en Afrique.

C'est pourquoi nous espérons que vous serez nombreux à répondre au questionnaire de DIAL et que François Roubaud ne se sera pas trompé en pensant que les membres de la CADE seraient un public privilégié pour "cette expérience de pensée" en miroir sur l'Afrique.

Nous sommes en train de mettre au point avec DIAL les modalités pratiques de votre participation à cette enquête. D'ores et déjà, vous pouvez vous manifester auprès des adresses suivantes :
DIAL, 4, rue d'Enghien, 74010, Paris, Tél : 01 53 24 14 76 / Fax : 01 53 24 14 51 / E :
roubaud@dial.prd.fr

Michel Levallois

 

La France et l'Algérie en guerre 1830-1870, 1954-1962 de Jacques Frémeaux (Économica Paris 2002)

Nul doute que bon nombre d'entre nous liront avec passion le beau livre que vient de signer Jacques Frémeaux, historien, grand spécialiste de l'Algérie. Pied-noir, élève au lycée d'Alger en 1962 devenu professeur à la Sorbonne, Jacques Frémeaux a eu besoin de comprendre pourquoi "du jour au lendemain un monde où il pensait un jour trouver sa place, avait pu s'écrouler, en même temps que sa confiance naïve dans une France tutélaire et une invincible armée."

Il a trouvé la réponse dans la comparaison méthodique entre les deux guerres, celle de la conquête et celle de l'indépendance, en explorant toutes les données du problème : les peuples et les sociétés en présence, les buts des deux guerre et les héritages idéologique, les combattants, les chefs et les stratégies, les forces engagées, les coûts humains et financiers, les opinions publiques face au conflit.

Aucun sujet n'est laissé de coté, pas même les plus sensibles, comme celui des horreurs de la guerre ou du rôle politique de l'armée.

L'auteur qui a mobilisé et dominé une immense documentation n'a reculé devant aucune des difficultés du sujet. La rigueur de ses analyses, servie par la qualité de son écriture, dans un souci constant de ne pas blesser ses lecteurs, français et algériens, fait de cet ouvrage une contribution majeure à la compréhension de cette tragédie de notre histoire africaine.

Michel Levallois

 

France-Culture s'interroge sur l'administration coloniale

France-Culture, vient de consacrer deux émissions*, les 17 et 24 mars derniers, à l'administration coloniale au cours de débats précédés par l'audition d'anciens administrateurs. L'émission avait été préparée par E. Loyer, animée par E. Laurent, avec la participation de Jean de la Guérivière, E. Sibeud, JP Rioux, V. Dimié.

La première émission s'est attachée à leur formation dans l'Ecole nationale de la France d'Outre-mer, la seconde à l'exercice de leur métier, en particulier en Afrique sub-saharienne et à leur reconversion en France, les indépendances des Etats africains une fois acquises.

Ces débats ont mis en évidence deux originalités fortes de cette reconversion, la première, la part décisive prise par les anciens administrateurs dans la mise en place par André Malraux du ministère des Affaires culturelles et le développement diversifié de son

activité ; la seconde, le rôle déterminants qu'ils ont joué dans la constitution et les premières années de fonctionnement de la direction générale chargée du développement au sein de la commission européenne, la DG8.

Un deuxième signe de l'apparition d'un intérêt nouveau pour un passé proche qui paraissait omis dans le cadre des recherches en cours et la prochaine publication aux éditions Karthala d'une synthèse sur la formation et les métiers des administrateurs, des magistrats et des inspecteurs du travail d'Outre-mer, élaborée à partir des témoignages d'anciens élèves de l'école nationale de la France d'Outre-mer.

Jean Clauzel

 

A Lire :

Pour préparer la prochaine rencontre-débat, lisez Vivre à Brazzaville, Modernité et crise au quotidien. Cet ouvrage publié chez Karthala en 1998 par C. Dorier-Apprill et Abel Kouvouama, nous restitue l'histoire des dix années de transition qui ont vu la sortie d'un régime marxiste-léniniste, la tenue de la grande conférence nationale de 1991 et l'instauration du multipartisme mais aussi les espoirs de la démocratie se diluer dans les politiques de corruption, de violence et de manipulation de la jeunesse. Cette visite guidée de Brazzaville permet de comprendre la modernité des trois guerres civiles 1959, 1993, 1997 et le portrait "sans compassion et sans cynisme" qu'elle nous donne de Brazzaville "la verte" devenue "la sanglante", est animée par la sympathie et n'insulte pas l'avenir. 


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