Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°58 - décembre 2002

Débat du mois :

L'Afrique face à la mondialisation :
libéralisation des capitaux et problèmes financiers

 

 

Sommaire :


Editorial : le défi ivoirien

Ce qui se passe en Côte d'Ivoire est trop grave pour que nous n'en soyons pas alarmés et étonnés. Nous ignorons ce qui se cache derrière ce mouvement dont les moyens financiers et logistiques dépassent ceux d'une banale mutinerie de caserne, et nous nous interrogeons.

"En attendant le vote des bêtes sauvages", le livre d'Amadou Kourouma, nous aide à comprendre. Pour qualifier de miracle la réussite ivoirienne, il fallait sans doute oublier ou mettre de coté quelques règles élémentaires de la sociologie et de la science politique. Un pays jeune, en pleine transformation, ne peut supporter pendant trente ans les mêmes hommes au pouvoir, d'autant qu'au fil des années, pour se maintenir ce pouvoir a été entraîné à diviser, à corrompre, et finalement à sévir. En s'identifiant de plus en plus au chef charismatique, à un seul homme et aux siens, " la chose publique " n'a pu que dépérir, apparaître comme un bien privé à conquérir et non plus comme un service public.

La brutalité, l'ampleur de l'effondrement ivoirien sont à la mesure de notre aveuglement. Nous avons longtemps cru que ce qui n'était pas tolérable dans nos pays civilisés du Nord pouvait l'être dans nos anciennes colonies. Nous avons naïvement, parfois machiavéliquement, cru que les règles de la démocratie pouvaient attendre pour s'appliquer en Afrique ou y demeurer à l'état de simulacres et de rites, que le développement pouvait parfaitement s'accommoder de laxisme financier et fiscal, que les inégalités et les exclusions pouvaient être supportées par une habile répartition des passe-droits... La crise ivoirienne prouve une chose, nous semble-t-il : c'est que la vie dans une société moderne, et la Côte d'Ivoire est entrée dans une telle société, exige la construction de l'État-nation, fondé sur la citoyenneté, celle de l'État-moderne reposant sur des institutions élues et des services publics efficaces et contrôlés, au service de l'intérêt général. C'est sans doute dans cette direction, dans une solution politique que se trouve l'issue à la crise ivoirienne et non dans l'usage de la force ou dans la partition géographique.

Pourquoi la Côte d'Ivoire ne réussirait-elle pas à relever ce défi ? D'autres pays africains, le Sénégal depuis plus de quarante ans, mais il y a aussi le Ghana, le Bénin, l'Ouganda, la RSA, avancent résolument sur le chemin de la démocratie. Ils montrent que c'est la seule façon de répondre au fantastique défi que la jeunesse pose et posera encore pendant les trente prochaines années, à l'Afrique. Non, l'Afrique n'est pas un continent mineur condamné à rester encore longtemps à l'écart de la modernité, victime de pratiques politiques élémentaires: elle doit au contraire s'approprier, quitte à les adapter bien sûr, non pas les valeurs qui sont propres à chaque culture, telles que le sont nos valeurs de liberté, égalité, fraternité, mais les règles de fonctionnement de la société et de l'État moderne. Qu'il s'agisse d'État-nation, d'État multinational, d'État fédéral ou confédéral, la question n'est pas là. Ces règles s'appellent respect de la personne humaine, citoyenneté, bien public, représentation, participation. La philosophie et la science politique ont beaucoup à dire sur ce qui se passe en Afrique. Nous y reviendrons à La CADE.

Michel Levallois


L'économie de l'Afrique face à la mondialisation : libéralisation des capitaux et problèmes financiers

Compte-rendu de la rencontre-débat du 6 novembre 2002

Cette rencontre-débat est la troisième d'un cycle coordonné par Bernard Viollier, en collaboration avec Philippe Hugon, sur l'économie de l'Afrique face à la mondialisation. Elle s'attache à faire le point, en ce qui concerne l'Afrique, sur le rôle joué par les institutions financières internationales dites de "Bretton Woosd", les critiques suscitées par leur politique financière néo-libérale et les infléchissements de cette politique ébauchés et souhaitables. Les problèmes posés par la pénurie des capitaux et le remboursement de la dette en Afrique qui donnent lieu à débat depuis des années ne semblent pas progresser et le point en est fait dans la seconde partie de cette rencontre. Enfin, le problème de dévoiement dans la circulation des capitaux a été souvent souligné dans le contexte des relations franco-africaines et la troisième partie des exposés en démonte le mécanisme en s'appuyant sur quelques exemples, et démontre ses effets négatifs sur le développement de l'Afrique.

Rôle et évolution du FMI et de la Banque Mondiale

Le premier exposé, présenté par Bernard Viollier, traite du rôle et de l'évolution du FMI et de la Banque Mondiale. Ces deux institutions ont été créées par le traité de Bretton Woods en 1944 et jouent un rôle fondamental sur l'ensemble des problèmes financiers actuels des pays africains.

Organisation et mode de fonctionnement
La Banque Mondiale comprend deux organismes principaux : la BIRD (Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement) a été créée pour la reconstruction de l'après-guerre. Elle finance maintenant des projets d'équipement dans les pays en développement et principalement dans les pays à revenus intermédiaires du fait des taux d'intérêt pratiqués élevés ; l'AID (Association Internationale de Développement) finance des programmes de lutte contre la pauvreté en octroyant des crédits à long terme et à très faible taux d'intérêt.

Le FMI (Fonds Monétaire International) a été créé pour assurer la stabilité des parités fixes entre monnaies. Son rôle est maintenant de soutenir les économies en difficulté au niveau macro-économique et travaille donc avec les Etats pour rétablir les grands équilibres, alors que la Banque Mondiale finance des projets concrets en liaison avec les populations. Des conditionnalités strictes subordonnent l'attribution de ces prêts au respect des "plans d'ajustement structurels".

En ce qui concerne la Banque et le FMI, les fonds proviennent des quote-parts des 183 pays participants en fonction de leur richesse. Les ressources de l'AID proviennent du transfert des résultats nets de la Banque et des contributions volontaires des Etats membres.

La Banque Mondiale et le FMI, comme l'OMC, ne relevant pas de l'ONU, sont des "électrons libres" dans la nébuleuse des organisations internationales contrairement à l'OMS, l'OIT, la FAO ou l'Unesco. L'organisation interne est pratiquement la même pour la Banque Mondiale et le FMI. Elle comprend un Conseil des Gouverneurs (183, un par Etat) théoriquement souverain se réunissant une fois par an, et un Conseil d'Administration de 24 membres siégeant en permanence. Mais le pouvoir est très inégalement réparti entre les Etats membres et c'est aux pays industrialisés qu'appartient le pouvoir réel (8 Etats disposent d'un siège permanent, et 175 pays ne disposent que de 7 administrateurs). Les droits de vote sont fonction de leur quote-part au FMI. 37 pays de l'OCDE détiennent 61,5% de ces droits, 7 pays du G7, 43,1%, les Etats-Unis, 16,45% et 83 pays détiennent chacun moins de 0,1% de ces droits. La majorité de blocage étant de 15%, seuls les Etats-Unis ont un droit de veto. Si elle le voulait, l'Union Européenne pourrait obtenir ce même droit

Dysfonctionnements
La répartition du pouvoir telle qu'elle vient d'être exposée est une première source de dysfonctionnement. Les modes de négociation en sont une autre : on impose aux pays demandeurs de crédits des programmes de mesures conçus selon un schéma identique pour tous les pays quelque soient les conditions locales, mesures auxquelles on réfléchirait à deux fois "si l'on connaissait les êtres humains dont on va ravager la vie" selon les propres termes de Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, ancien économiste en chef et Vice-président de la Banque Mondiale. En fait, en Afrique, les négociations ont lieu avec des gouvernements souvent peu démocratiques, cherchant surtout à obtenir des crédits à des conditions imposées, et dont on ignore l'utilisation faute de contrôle suffisant.

L'élément essentiel du contenu des négociations était constitué par les Plans d'Ajustement Structurels (PAS). Ces derniers comportaient un ensemble de mesures directement inspirées du Consensus de Washington, fondées essentiellement sur des critères économiques et financiers sans prise en considération des aspects sociaux et environnementaux. Les principales mesures préconisées, et imposées, par les PAS sont :

- la réduction des dépenses de l'Etat

- la dévaluation des monnaies locales

- la privatisation des entreprises nationales

- le développement des exportations

- l'élimination des barrières douanières pour les importations et ouverture du marché intérieur

- l'élimination des subventions à l'agriculture

- la dérégulation du marché du travail accompagnée de sévères compressions de salaires,

- l'augmentation des taux d'intérêt pour endiguer l'inflation.

Les résultats
Ceux-ci ont donné lieu à des critiques de plus en plus nombreuses et argumentées émanant des ONG, des gouvernements et des organisations internationales. L'ouvrage de Joseph Stiglitz "La grande désillusion" (Fayard Ed., 2001) a produit une analyse critique exhaustive et assez radicale du FMI, et de l'ensemble du système financier international. Il stigmatise les "Evangélistes du marché" qu'il appelle aussi les bolcheviques du libéralisme.

Globalement, dans le monde, plus de 50 pays ont des ressources plus faibles aujourd'hui qu'il y a dix ans (PNUD, 2002). Le FMI n'a pu ni prévoir, ni maîtriser le krach financier de l'Asie du Sud-Est qui a fait 50 millions de chômeurs dans les quatre pays les plus touchés. En Amérique Latine, l'Argentine et le Brésil, considérés par le FMI comme de bons élèves jusqu'à l'année dernière n'ont pas été épargnés par la catastrophe financière.

En Afrique, les rapports du PNUD et de la Banque Mondiale estiment que le nombre de personnes vivant avec moins de un dollar par jour est passé de 1990 à 1999 de 242 à 300 millions. Et la situation risque de se dégrader fortement si les politiques actuelles ne sont pas modifiées profondément. Or la plupart des pays d'Afrique ont signé un accord avec le FMI et/ou la Banque Mondiale. Bernard Viollier, à travers le cas de quelques pays, montre les effets négatifs induits par les interventions des institutions sur les dépenses de santé, la privatisation des entreprises publiques, les systèmes bancaires, l'environnement.

Evolutions en cours
Compte tenu des résultats obtenus et des nombreuses critiques qu'ils ont suscitées, la Banque Mondiale et le FMI ont commencé à modifier leur politique et leurs méthodes et déclarent placer la lutte contre la pauvreté au centre de leur action.

Au niveau des méthodes, les deux institutions ont décidé de remplacer les PAS par des "Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté" (DSRP). Ces derniers doivent être établis par les pays demandeurs de prêts, avec la participation de la société civile et préciser les mesures que le gouvernement entend prendre pour lutter contre la pauvreté. Ces nouvelles procédures n'ont pas encore d'impact, car les gouvernements cherchent, pour avoir un maximum de chances d'obtenir le prêt souhaité, à mettre dans leur DSRP ce qu'ils pensent que les institutions souhaitent y trouver. L'exemple du Mali, où ce système est en cours, semble en confirmer la difficulté mais aussi l'intérêt, à condition que les institutions ne cherchent pas à fausser le jeu. Celles-ci continuent d'ailleurs à vouloir que ces DSRP respectent assez strictement les règles du consensus de Washington, et, pour le moment, ces modifications portent davantage sur la forme que sur le fonds. Il convient cependant d'évoquer une initiative intéressante d'Anne Krueger, récemment nommée numéro 2 du FMI, qui propose, pour les Etats en cessation de paiement, une procédure de type dépôt de bilan. Mais les banques tentent de s'y opposer, craignant que le remboursement de leurs crédits devienne problématique.

En conclusion, que faire ?
Sans aller, comme le suggèrent certains, jusqu'à la suppression des institutions de Bretton Woods, il faut les réformer :

- par la remise en cause de l' "impératif catégorique" de la libéralisation totale,

- par plus de transparence et de démocratie entre les Etats,

- par l'élaboration de DSRP honnêtes et le contrôle de l'utilisation des crédits et de l'impact social des programmes.

Enfin, et cela dépasse largement le cadre de l'Afrique, il faut une réforme du système financier international ce qui remet en cause bien d'autres dispositifs que les seules institutions de Bretton Woods.

Cet exposé a montré la nécessaire remise en question du credo économique du processus de Washington ce que reconnaissent eux-mêmes les économistes. Les "dragons asiatiques" ne se sont pas développés grâce aux méthodes appliquées à l'Afrique. Le grand débat à venir devra porter sur la démocratisation des institutions de Bretton Woods et sur une nouvelle répartition des pouvoirs.

Pénurie des capitaux et problème de la dette

La parole est donnée à Alain Akanni-Honvo, maître de conférence à l'UBO et chercheur au Cered pour traiter de la pénurie des capitaux et du problème de la dette. A.Akanni-Honvo aborde son exposé par un constat simple: la globalisation financière suppose une mobilité des capitaux. Ceux-ci n'ont jamais été aussi mobiles que ces dernières décennies. Or, l'Afrique manque de capitaux. Si l'on suit la théorie économique dominante, les capitaux devraient s'orienter vers les pays les moins développés car les détenteurs de capitaux espèrent avoir des rendements supérieurs. Cette théorie n'est pas vérifiée dans la réalité. A. Akanni-Honvo propose, dans un premier point, d'examiner de façon rétrospective l'évolution et la répartition des flux de capitaux vers les pays en développement. En second lieu, il aborde les raisons expliquant la faible attractivité des capitaux en Afrique subsaharienne. Il traite ensuite de l'initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) qui est le nouveau dispositif pour alléger la dette de ces pays et indique ce qui lui paraît prioritaire en matière de financement du développement en Afrique.

Evolution et répartition des flux de capitaux vers les PED
Depuis le milieu des années 70, le financement du développement a changé de visage. L'orateur relève trois phases :

- La décennie 70 est marquée par un accroissement des flux totaux de capitaux publics et privés même si la part relative des capitaux publics tend à baisser du fait de l'expansion des capitaux privés à la suite du premier choc pétrolier.

- Les années 80 vont connaître un brusque arrêt de l'expansion des capitaux privés dû à l'augmentation de la demande des pays développés ce qui a pour conséquence une augmentation des taux d'intérêt qui accroît le service de la dette dans les PED. C'est pendant cette période que les bailleurs de fonds publics mettent en place la conditionnalité de l'octroi de ressources par l'adoption des PAS.

- Le début des années 90 se caractérise par une forte reprise des entrées de capitaux privés en direction notamment des pays émergents et par une diversification de ces flux. C'est la conséquence de la vague de libéralisation du système financier international et des programmes de privatisation dans les PED. Parallèlement, la tendance est à la baisse de l'Aide Publique au Développement (APD).

- Depuis la fin de la décennie 90, on constate un retournement de tendance lié à la crise financière dans les pays émergents. Les capitaux privés, devenus plus volatiles, se placent sur les marchés des pays développés et leur diminution dans les PED ne peut être compensée par les capitaux publics dont la baisse, quoique moins importante, n'est pas enrayée. La triade USA/ Europe/Japon mobilise plus de 75% des investissements et les USA sont devenus importateurs nets de capitaux. Les pays asiatiques concentrent l'essentiel de l'APD.

En pourcentage de PNB, les flux nets de capitaux en direction du continent africain ont peu augmenté dans les années 80 (9,9%) et ont reculé dans les années 90 (9,3%). Par habitant, la tendance à la baisse des flux est encore plus marquée (43$ en 1983, 30$ à la fin de la décennie 90). L'Afrique subsaharienne, depuis le milieu des années 80, ne reçoit pratiquement plus de capitaux privés (moins de 2% du PNB africain contre 4% en moyenne pour l'ensemble des PED), les flux étant concentrés vers les pays riches en pétrole et en ressources minières.

Au total, la faible attractivité des capitaux privés et le plafonnement voire la baisse des flux publics se traduisent par une chute de la part relative de l'Afrique subsaharienne dans les apports totaux aux PED, passée de 20% dans les années 80 à seulement 10% aujourd'hui.

Cette évolution de l'offre internationale de capitaux en faveur de l'Afrique subsaharienne se conjugue avec un besoin de financement croissant. D'après la Cnuced, l'Afrique subsaharienne aura besoin d'un flux supplémentaire de capitaux de 10 milliards de dollars par an pendant 10 ans, soit un doublement de l'APD actuelle, pour atteindre un taux de croissance de 6% (contre 3% actuellement).

Les raisons de la faible attractivité des capitaux en Afrique subsaharienne
Dans de nombreux pays de ce continent, le niveau des investissements est incompatible avec une croissance durable à long terme. Depuis plusieurs décennies, le taux de croissance du PIB est de 3% et le taux d'investissement, de 15 à 18%, alors qu'il est admis que pour atteindre un taux de 6%, il faut un taux d'investissement voisin de 22-25% du PIB.

Une autre cause est la faiblesse de l'épargne locale liée à la faiblesse de l'investissement et de la croissance, mais aussi à l'absence d'une politique volontariste pour la mobiliser.

La fuite des capitaux entretenue par la faiblesse de l'épargne et renforcée par la libéralisation des mouvements de capitaux, n'encourage pas les capitaux étrangers. Globalement, pour une entrée nette de 1$ il y avait une sortie nette de 9 cents dans les années 80 et de plus de 23 cents dans les années 90. La situation est d'autant plus grave qu'il y a en Afrique une asymétrie importante entre les détenteurs d'actifs à l'étranger et les débiteurs internationaux, ce qui complique la gestion des paiements extérieurs.

Par ailleurs, l'incapacité des pays africains à honorer la totalité de leurs engagements et l'absence de volonté de le faire se sont traduites par une perte de crédibilité et la multiplication des opérations de rééchelonnement et d'allègement de la dette. Entre 1980 et 1996, pas moins de 200 opérations ont été réalisées pour le compte de 33 pays (sur 48). En dépit des différents traitements internationaux de la dette (de 1988 à 1996, trois plans ont été initiés : plans de Toronto-1988, de Londres-1991 et de Naples-1995) la question de la crédibilité et donc de l'accès de nombre de pays africains aux marchés internationaux de capitaux privés reste posée.

Initiative PPTE et financement du développement des pays africains
L'initiative PPTE prise par le G7 de Lyon en 1996 se veut une solution durable d'allègement de la dette et de réduction de la pauvreté . Ce dispositif apporte trois innovations : l'élargissement de l'assiette des dettes publiques susceptibles d'être allégées ; l'établissement d'un lien entre allègement de la dette et réduction de la pauvreté; participation de la société civile à la mise en place du programme de réduction de la pauvreté. A ce jour, 19 pays sont admis à bénéficier de ce dispositif.

Ce dispositif pourrait favoriser un assainissement financier des pays africains. Mais ce résultat doit être nuancé. Le critère de soutenabilité de la dette de la banque Mondiale et du FMI est très fragile (ramener la valeur actuelle nette de la dette par rapport aux exportations au-dessous de 150%). Fondé sur les recettes d'exportation, il est tributaire d'un retournement de la conjoncture internationale. Par ailleurs, dans l'état actuel des choses, l'articulation du PPTE avec la réduction de la pauvreté paraît assez problématique : il n'y a pas d'automaticité entre l'admission d'un pays au PPTE et la mise en œuvre de l'allègement de la dette, entre les économies réalisées sur le service de la dette et l'utilisation de ces ressources pour financer les projets de réduction de la pauvreté. La mise en place d'un tel lien exigera des ressources allant largement au-delà des économies sur le service de la dette que les pays peuvent espérer du programme PPTE.

En conclusion, A. Akanni-Honvo considère que la priorité de financement des PED n'est pas l'annulation de la dette, même si celle-ci est nécessaire. La première priorité est la mobilisation des ressources intérieures pour le développement. La deuxième priorité est l'accroissement de l'aide étrangère au développement. Pour l'Afrique, l'aide ne représente que 0,1% du PIB des pays développés, ce qui est extrêmement faible si on le compare au plan Marshall dont l'aide en pourcentage du PNB américain atteignait 1,4% pour la période 1948-1950. En troisième lieu, l'Afrique doit renoncer au financement par l'emprunt. Il faut diminuer les prêts et augmenter les dons. Enfin, la conquête du marché régional est un enjeu important qui suppose l'approfondissement de l'intégration régionale.

L'exposé d'A.Akanni-Honvo montre clairement qu'il faut sortir du monde irréel, de cette spirale prêts-remboursements, pour en revenir à des réalités dont on ne parle pas assez comme la mobilisation de l'épargne locale ou l'ouverture des marchés régionaux.

Le dévoiement dans la circulation des capitaux
Le dernier exposé porte sur le dévoiement dans la circulation des capitaux. Il est présenté par François-Xavier Verschave, économiste, président de "Survie" et animateur d'un travail de fond sur les relations financières avec l'Afrique.

F.X. Verschave souligne les synergies entre criminalité politique et criminalité économique et financière, l'une renforçant l'autre. Il prend d'abord l'exemple du Congo Brazzaville. Selon lui, ce pays qui était sous dictature marxiste mais sous contrôle d'Elf depuis un quart de siècle, est considéré comme une simple plate-forme pétrolière, sa gestion étant abandonnée aux "réseaux françafricains". L'histoire du sort subi depuis douze ans par ce pays semble avoir obéi à une logique simple; "ramener au pouvoir, tel un rouleau compresseur, le dictateur Sassou Nguesso". Ce dernier est considéré par la classe politique française comme un dictateur très pratique puisqu'il ne réclame pour son Etat que 17% de redevance sur la production pétrolière déclarée et se montre très compréhensif sur la part non déclarée. Il dépense, du coup, beaucoup plus que son pays ne reçoit. Sous sa première dictature (1979-1991), la dette de ce pays avait déjà cru démesurément.

Les congolais ont fini par rejeter ce régime en faillite, auquel ils imputent plusieurs milliers d'assassinats et lui imposèrent en 1991 une Conférence Nationale souveraine. Une nouvelle constitution est adoptée par référendum, mais le dictateur, désavoué, est laissé en place jusqu'aux élections présidentielles. La première demande formulée par le gouvernement provisoire est de faire passer la redevance pétrolière à 33%. Cette demande est jugée inacceptable par Elf et les preuves de la préparation d'un coup d'Etat ont été retrouvées par la justice dans les coffres de cette société. Cette tentative a échoué et des élections démocratiques ont lieu aboutissant à l'élection de Pascal Lissouba qui est entraîné, comme son prédécesseur, dans une spirale de prêts gagés sur le pétrole.

Ce régime issu de la libre volonté des congolais, était jugé indocile par ce que F.X. Verschave appelle le "groupe criminel organisé" qui lui préfère le dictateur déchu. Elf continue à financer ce dernier. Il reçoit des dotations en armes et, replié à Paris, il est pourvu dès 1995 d'une cellule politique, l'objectif étant de préparer son retour au pouvoir au terme du mandat de Pascal Lissouba, en juillet 1997. A Brazzaville, les armes affluent dans sa résidence-caserne de Mpila qui se remplit de miliciens "Cobras". La guerre civile éclate le 5 juin 1997. Sassou Nguesso est rétabli au pouvoir avec le soutien du reliquat de la garde présidentielle de Mobutu, d'une partie de ceux qui ont commis le génocide au Rwanda, des tchadiens amenés par des avions français, de l'armée angolaise appelée en renfort pour défendre les intérêts français dans la région après l'Angolagate. Sassou Nguesso est rétabli mais le pays est détruit et se trouve dans une situation de perpétuation de crime contre l'humanité. Ce pays riche en pétrole est l'un des plus endettés au monde par tête d'habitant (trois fois son PIB).

Qu'a-t-on fait pour en arriver là? Non seulement l'argent du pétrole est détourné, mais les emprunts sont gagés sur le pétrole futur et sur toutes les opérations sur la dette, il y a toutes sortes d'intermédiaires qui passent par des paradis fiscaux. Finalement, le résultat est que l'on a remplacé le pétrole " qui est un plus "par un endettement" qui est un moins ". Cet échange paradoxal de pétrole contre une augmentation de la dette est pour Elf et les banques françaises, un coup double particulièrement "juteux", y compris pour les trafiquants d'armes qui rendent les dégâts encore plus irréparables. Et il est surprenant qu'une même personne au sein d'Elf ait la triple compétence pétrole-dettes-armes.

Le cas de l'Angola est encore plus flagrant. Victime d'une guerre civile pendant une quinzaine d'années, une personne chez Elf est chargée de financer le camp gouvernemental, une autre, d'armer l'Unita. Si l'on arme les deux camps de la guerre civile, celle-ci peut durer longtemps. Le résultat est que le pays est complètement détruit. La façon dont est faite l'appropriation de l'un des plus riches gisements pétroliers du monde est, pour F.X. Verschave, un indicateur intéressant. 42,5% vont à des firmes anglo-saxones, 42,5% à Total-Fina-Elf, 15% à Falcone Oil et quelques mercenaires. Cela revient à dire que 15% de l'exploitation de ces riches gisements vont à des trafiquants d'armes qui ont officiellement leur part dans les consortiums pétroliers : "la guerre est programmée avec l'exploitation pétrolière". Pour F.X. Verschave, ce schéma est compréhensible dans la mesure où il apparaît que les principaux intervenants dans le pétrole, le sont aussi dans les ventes d'armes et utilisent les mêmes circuits internationaux de corruption. Les personnages acteurs du dévoiement des capitaux appartiennent en général à des services secrets ou en sont d'honorables correspondants car l'argent sert à augmenter les moyens de ces services pour monter des opérations ou alimenter la guerre civile en Afrique. Il y aurait donc un triptyque pétrole-armes-services secrets connecté aux réseaux de blanchiment des capitaux à travers la "Corsafrique" (empire des jeux en Afrique qui ont les mêmes circuits financiers et la même banque, la FIBA, que les sociétés pétrolières). On est en présence d'une sorte d'interconnections de l'ensemble des détournements de la rente pétrolière qui sert à toutes sortes de choses en grande partie para-légales.

Un exemple similaire peut être donné par Madagascar dont le précédent président Ratsiraka a fait détourner l'intégralité des saphirs et autres pierres précieuses de l'île qui sont les plus belles du monde. Le vol de l'or au Mali est un autre exemple. Cet or dont le coût est un des plus faibles du monde a permis à des sociétés de faire des milliards de bénéfices au détriment de l'un des pays les plus pauvres. Il est apparu qu'un des responsables de ces sociétés était un escroc aux fausses factures sur les pages jaunes au Québec. Ces pertes en ligne considérables dépassent largement toute l'APD et tous les capitaux extérieurs qui peuvent arriver au Mali.

Le dévoiement des capitaux est rendu possible par l'explosion de la dérégulation financière, des paradis fiscaux. La moitié des transactions passent par ces paradis fiscaux qui peuvent être dangereux ( Ben Laden est au cœur du système) car échappant à tout contrôle. Dans la course à la mondialisation, la mafia a gagné la première manche.

Dans sa conclusion, F.X.Verschave se montre relativement optimiste. Selon lui, tout poison suscite son antidote. La société civile se met en marche plus lentement que les mafias. Mais son mouvement se développe et prend la mesure du problème. Le travail sur les biens publics mondiaux, qui peuvent être une alternative à l'APD, est un jeu à somme positive, où ceux qui vont se battre pour ces biens vont accroître le bien-être au niveau de la planète.

Le Débat

Le débat qui suit les exposés révèle que l'assistance est partagée sur l'origine des dérives mafieuses révélées par de nombreux écrits et dont le mécanisme a été reconstitué par les travaux coordonnés par F.X. Verschave.

Pour certains intervenants, ces dérives sont particulièrement prégnantes dans les pays à régime marxiste-léniniste et les plus délabrés d'entre eux sont ceux qui ont connu à la fois ce type de régime et la manne pétrolière. Celle-ci a généré des flux de capitaux énormes dans des pays qui n'étaient pas prêts à les gérer. Pour d'autres, les dérives mafieuses ne sont pas l'apanage des pays marxistes et ils donnent, entre autres, l'exemple du Gabon, du Nigeria, du Tchad. Elles seraient davantage le fait de régimes dictatoriaux. Tous reconnaissent cependant le partage des responsabilités entre le Sud, le Nord et les institutions internationales et certains s'étonnent de l'absence de contrôle sur les sociétés pétrolières. F.X. Verschave signale l'initiative d'ONG telle que "Global Witness" qui demandent que les pays occidentaux exigent des pétroliers la publication des sommes versées aux Etats africains. Cela offrirait à ces pays une possibilité de contrôle budgétaire à partir de leurs recettes et un élément de base pour l'instauration de la démocratie. A une autre échelle, la maîtrise de la globalisation est liée à l'instauration de règles du jeu, du type de celles qui ont été mises en œuvre au niveau national et qui ont permis la construction des biens publics. Ces règles du jeu s'imposeront de toute manière soit par la pression de la société civile, soit par celle des évènements.

Une autre partie du débat porte sur le problème de l'endettement. La dette bilatérale de l'Afrique est pratiquement annulée (compte non tenu de la dette commerciale) par la France et par les pays de l'Union européenne. En régime de croisière, cette dette est allégée de 18 milliards de dollars par an. Par contre, les pays arabes qui n'adhèrent pas à l'initiative PPTE continuent à grever les pays d'intérêts très lourds. Le problème de la dette multilatérale est plus compliqué. F.X.Verschave rappelle que les opérations sur la dette font l'objet de complicités étroites entre les deux parties du contrat. Il cite l'expertise d'un avocat international pour qui les causes de nullité de la dette sont innombrables et, selon lui, la question n'est pas de l'annuler mais de montrer qu'elle est nulle juridiquement.

En ce qui concerne l'initiative PPTE, un intervenant souligne les difficultés, pour les pays africains, à proposer des projets. Un autre s'interroge sur le lien existant entre cette initiative et les PMA (Pays Moins Avancés). A. Akanni-Honvo répond sur ces points en précisant que les PPTE viennent des PMA mais qu'on les appelle " très endettés " parce que le service de la dette dépasse de 30% les recettes d'exportation. Il souligne qu'on ne peut être qu'heureux que les américains proposent de diminuer les prêts au service des dons pour le développement humain. Mais un intervenant souligne que la France soutient par des dons depuis 40 ans les programmes d'éducation, comme d'autres donateurs. Par contre, pour A. Akanni-Honvo, il est regrettable que l'Aide Publique au Développement des pays européens soit en régression constante si l'on excepte certains pays nordiques.

Philippe Mathieu


Mamadou Dia : un acteur majeur de la vie politique sénégalaise entre 1948 et 1962

Le concert d'éloges et d'hommage à feu le Président Senghor, auquel la CADE a participé, ne doit pas occulter une autre grande figure du Sénégal et de l'Afrique des indépendances. Denyse de Saivre a lu, la plume à la main, le gros ouvrage dans lequel, avec l'aide de Roland Colin, Mamadou Dia raconte sa vie et son engagement politique, d'abord avec Senghor, puis contre lui. Nous lui sommes reconnaissants de nous faire partager son admiration pour Mamadou Dia, ce héros de l'indépendance sénégalaise qui fut aussi une très grande figure de la société politique d'après-guerre. Contre Senghor il a perdu mais son combat et son témoignage sont les pierres d'attente sur les quelles d'autres générations trouveront à s'appuyer pour construire l'Afrique de demain.

Mamadou Dia est à la fois très et insuffisamment connu. Très, parce que tous ceux qui étudient l'histoire de l'Afrique récente connaissent son rôle lors de l'indépendance du Sénégal, insuffisamment parce que ses fonctions officielles cessèrent de façon tragique en 1962 lors de sa lutte avec Senghor. C'est une histoire pathétique qui explique dans le détail la période qui a précédé l'indépendance de l'Afrique de l'Ouest les idéologies en présence puis la lutte implacable entre deux hommes hors du commun. Ayant perdu la vue, il fut grandement aidé dans sa tâche par son ancien collaborateur et toujours ami au long de ces années, Roland Colin, Président de l'Irfed*.

Les années de jeunesse et de formation

Il est né dans un village aux environs de Thiès, de parents paysans, dans une famille musulmane où régnait un climat de rigueur morale et d'austérité qui l'ont marqué pour la vie. Il va très jeune à l'école coranique où il mémorise tout le Coran ce qui lui confère une mémoire prodigieuse. Il fréquente ensuite l'école française où il obtient le certificat d'études primaires. C'est en 1924 qu'il échappe pour la première fois à son univers paysan pour se rendre à Dakar. Il passe le concours d'entrée à l'Ecole William Ponty où il est reçu premier de l'AOF. Il y découvre les joies de la littérature française, de la spéculation intellectuelle et des mathématiques. C'est là qu'il ressent le fait colonial comme racisme et l'administration coloniale comme discriminatoire. Admis dans le cadre de l'enseignement supérieur et nommé directeur d'une école régionale, il entra en contact avec Senghor qui se présentait à la députation, lui reprochant d'entrer en politique alors qu'il pouvait prendre la direction de l'enseignement en Afrique.

De la SFIO au BDS et à l'indépendance

C'est en 1945 que, poussé par les populations, il se décide à adhérer à la SFIO sous le parrainage de Senghor et se présente à l'élection du Conseil Régional. Les conflits se déclarent très rapidement entre la direction générale du parti et les francs-tireurs qui gravitent autour de Senghor et de Mamadou Dia. Ceux-ci quittent la SFIO en 1948 et s'emploient à créer le Bloc Démocratique Sénégalais BDS, qui avait pour vocation d'être le parti des masses ouvrières et paysannes. Les tâches interparlementaires sont dévolues à Senghor et les problèmes économiques à Mamadou Dia. Le BDS connaît un succès foudroyant et entre en force au Grand Conseil de l'AOF . La Loi-Cadre est promulguée en 1956. La BDS se transforme en BPS, Bloc Populaire Sénégalais qui remporte la victoire en 1957, marquant une ère nouvelle de décolonisation. L'Union Progressiste Sénégalaise, U.P.S. dont Mamadou Dia fut Secrétaire Général vit le jour en 1958. La proposition de referendum du Général de Gaulle fut l'occasion du premier débat " pathétique " entre Mamadou Dia qui voulait mettre fin à la présence française et Senghor qui estimait que ce serait l'anarchie et que l'on avait encore longtemps besoin du cadre de la communauté.

Président du Conseil

Après l'échec de la Fédération du Mali, est née la République du Sénégal le 20 Août 1960. Senghor insista pour que le régime soit bicéphale. Lui fut élu Président de la République et Chef de l'Etat. Mamadou Dia fut investi Président du Conseil du Gouvernement par l'Assemblée Nationale. Il s'attela très vite à la socialisation de l'économie, établissant une relation contractuelle entre l'Etat et les cellules démocratiques d'organisation du monde paysan. Il fit appel aux conseils du Père Lebret, Fondateur d'Economie et Humanisme, Président de l'Irfed.

L'éviction du pouvoir

Son éviction du pouvoir en 1962 fut organisée par tous ceux qui redoutaient un projet de société progressiste, libérée des servitudes du néocolonialisme et de l'exploitation du capitalisme. Le principe de la primauté du Parti sur le Gouvernement était inscrit dans ses statuts sur lesquels s'appuya toujours Mamadou Dia. Une attaque brutale eut lieu dès le 15 décembre, à l'Assemblée Nationale sous la forme d'une motion de censure du gouvernement menée par Senghor. Senghor se fit l'avocat de l'instauration d'un régime présidentiel à rétablir et finalement Mamadou Dia fut arrêté avec quatre de ses collaborateurs. Il fut assigné à résidence, transféré à Dakar. Il était poursuivi pour atteinte à la sûreté de l'Etat, arrestations arbitraires ( de personnalités occupant des fonctions importantes), emploi de la force publique pour s'opposer à l'exécution des lois et des dispositions légales. De France vinrent les témoignages de François Perroux, du Père Lebret et de Gaston Monnerville.

La déportation

Mamadou Dia fut condamné à la déportation perpétuelle dans un enceinte fortifiée, Kédougou à la frontière orientale du pays. Celle-ci se déroula dans des conditions d'une incroyable dureté. Atteint d'un glaucome, Mamadou Dia ne put aller voir un médecin à Dakar qu'en 1970 ce qui lui coûta la vue. Sa foi l'aida à tenir. Robert Buron, Roland Colin, Pierre Mendés France, Alfred Sauvy, René Dumont, Aimé Césaire, Edgar Pisani, François Mitterrand intervinrent auprès de Senghor qui le libéra en 1974 et promulgua la loi d'amnistie en 1976.

Socialisme populaire contre socialisme de l'élite

On ne sort pas indemne de la lecture de ce livre, cette tragédie antique qui vit s'opposer deux hommes, l'un voulant bâtir un "socialisme populaire", l'autre un "socialisme de l'élite", tous deux attachés aux valeurs africaines, mais l'un est musulman voulant agir en accord avec le christianisme, et l'autre, chrétien, favorisant un Islam beaucoup plus intégriste.

Denyse de Saivre

Mamadou Dia : Afrique, Le prix de la liberté, Paris, L'Harmattan, 2002, 395 p.

 

*Institut de Recherche et de Formation pour l'Education et le Développement


La page économique

Administrativement le "Développement" entre à l'OCDE

L'organisation de coopération et de développement économique (OCDE) qui regroupe les trente pays dits "industrialisés" du Nord, a décidé le 12 septembre de considérer le "développement" comme partie et préoccupation intégrante de son activité. Jusqu'alors les problèmes des pays du Sud étaient administrativement traités par des entités autonomes.

Le "Club du Sahel" dédié à cette région africaine, le "Comité d'aide au développement" (CAD) qui dresse tous les 2 ou 3 ans un bilan critique de l'activité "développement" des pays membres, le "Comité de coopération avec les pays non membres" et enfin le "centre de développement" sont désormais fédérés dans un pôle de développement. En fêtant ses quarante années d'existence et de productions (recherches et études sur les pays du Sud dans leurs rapports avec ceux du nord), le Centre perd son autonomie. En 2003 il n'aura plus de président, son directeur sera rattaché au nouveau pole dirigé par le secrétaire général adjoint de l'OCDE. Le Centre ne compte plus que 26 membres dont 4 hors OCDE (Argentine, Brésil, Chili, Inde), les Etats-Unis, le Japon et le Royaume-Uni, les plus importants contributeurs financiers, l'ayant quitté l'an dernier. Une coordinatrice de la "cohérence des politiques pour le développement" a pris ses fonctions le 2 décembre. Elle devra analyser les politiques économiques des Etats membres pour en apprécier l'incidence sur le Sud et détecter les synergies possibles. Il faudra coordonner les activités des quatre entités regroupées dans le Pôle et celles des autres directions de l'Organisation, dans les domaines prioritaires tels que l'agriculture, les échanges, les migrations, la santé et les investissements. La coordinatrice établira des relations ave le NEPAD et la société civile.

Ainsi le mot "développement" qui figure dans l'intitulé de l'Organisation ne sera plus limité aux Etats membres, mais à toutes les nations. Cette réforme actuellement discrète, mais susceptible de larges conséquences, s'inscrit dans la nouvelle vague de prise en compte des pays du Sud.

Esquissée au G8 de Gènes en juillet 2001, reconnue à la réunion de l'OMC à Doha en novembre, reprise à la conférence sur le financement de Monterrey en mars dernier puis au Sommet de la terre à Johannesbourg, cette montée en puissance dans les principes passera un jour de la théorie à la pratique.

Robert Ginésy

 

Le point sur le NEPAD

Le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique passe peu à peu du stade du concept à un début de réalisation. Du 8 au 10 octobre 500 parlementaires africains réunis en Forum à Cotonou ont décidé de faire de leurs parlements respectifs des vecteurs essentiels pour expliquer le NEPAD aux populations. Elles n'ont en effet été ni associées ni même informées. Aussi la société civile semble-t-elle en voie de prendre l'initiative.

Associations, coopératives, professions diverses, ONG, Eglises se sont appropriées les motivations et les objectifs du programme et vont travailler à l'améliorer. En octobre également, 60 ministres de l'économie réunis à Johannesburg ont jeté les bases de la mise en place du NEPAD dans leurs pays en retenant en priorité les infrastructures inter-régionales, la coopération entre secteur public et secteur privé et la réduction de la pauvreté. Ils ont adopté une déclaration favorable à la surveillance mutuelle des Etats par région.

Quelques semaines plus tard, le trois novembre à Abuja, le cinquième Sommet des chefs d'Etat signait une déclaration d'intention sur ces mêmes mécanismes africains de surveillance. L'Afrique du Sud très réticente sur cette question a finalement accepté. Sur 17 présents, 5 pays n'ont pas signé, pour des raisons techniques mais sans divergences sur le fond. La France de son côté avance en restant lucide.

A Cotonou, le ministre délégué à la coopération a rappelé la position encourageante de son pays. Au pays du Luxembourg, il y a quelques mois lors d'un colloque, sénateurs ; ONG, secteur privé ont manifesté leur intérêt. Certains y voient même pour la France une occasion "d'écouter enfin l'Afrique comme partenaire", "d'en faire un laboratoire de concertation public/privé", de l'aider à sortir de sa marginalisation.

Robert Ginésy


Le baromètre de la CADE - octobre-novembre 2002

" Oubliez l'Afrique. Le continent noir est sans avenir "

C'est par cette citation d'un professeur de HEC, faisant une conférence à Brest devant de futurs cadres, il y a une décennie, que commence l'ouvrage de Kofi Yamgnane : "Nous grandirons ensemble" qui vient d'être publié chez Robert Laffont. Phrase terrible, que l'auteur relève comme un défi, et qui est le point de départ de passionnantes réflexions sur l'Afrique, par un Français, ancien Ministre, breton d'adoption, et originaire du Togo. Ce livre paraît en octobre 2002, au moment où le sort de la Côte d'Ivoire n'est pas près d'être scellé, et permet de réfléchir sur les données permanentes de ce continent que nous n'oublions pas, à la CADE, car nous sommes convaincus, comme Kofi Yamgnane, que l'Afrique a un avenir, et même sans doute un grand avenir.

La Sécu africaine

"Nous grandirons ensemble" se veut, dans un langage très simple et clair, très franc, très honnête, un acte de foi dans l'avenir de l'Afrique. Citons ces lignes tirées du début de la troisième partie du livre : " Non seulement l'Afrique revient de l'enfer, mais dans de nombreux pays, dans des régions vastes comme des pays d'Europe, le pire n'est pas encore arrivé. On sait très bien que les guerres vont se poursuivre, que le sida fera encore des millions de morts, que la faim, l'absence d'eau potable constitueront le quotidien de dizaines de millions d'individus, que le remboursement de la dette (une notion sur laquelle on peut réellement s'interroger) va réduire, si c'est encore possible, les moyens d'Etats qui ne peuvent plus assurer la moindre parcelle de sécurité à leurs citoyens. La vraie et grande question qui commence à se poser est celle-ci : comment se fait-il qu'avec toutes les catastrophes qui leur tombent dessus il y ait encore des Africains ? Ces 750 à 800 millions d'hommes, de femmes et d'enfants, pourquoi ne meurent-ils pas tous ? C'est que le malade est coriace : quand on croit qu'il va trépasser, il pousse un grand rire sonore (…) L'homme d'Afrique garde le moral parce qu'il a toujours confiance en sa bonne étoile. Cette confiance est instinctive. Elle n'en n'est pas moins raisonnable et elle porte un nom : elle s'appelle la famille. La famille élargie, le clan, constitué des descendants d'un ancêtre commun, est le cocon où il sait, quelles que soient les circonstances, trouver le gîte, le couvert et le réconfort. La famille, c'est la Sécurité sociale de l'Afrique (…) "

Nous sommes tous des métis

Kofi Yamgnane, après avoir décrit, dans les deux premières parties de son ouvrage, les raisons profondes pour les Français de ne pas oublier l'Afrique (le sang versé, le temps des colonies, les indépendances bâclées, l'émigration qui est d'abord un exil) et les horizons bouchés que le continent offre à ses enfants (le mépris, la guerre, le climat, le sida, les illusions, la mal-gouvernance, la faim) consacre la troisième partie à l'avenir. Le titre de cette troisième partie est significatif : "Nous sommes tous des métis". Il rappelle l'ouvrage de Pierre Moussa : "Caliban naufragé" (Fayard, 1994), qui écrit (page 273) : " Je suis de ceux qui croient que les nations fortes et les cultures fortes sont forgées par des mélanges, culturels et génétiques, et que le développement repose largement sur la rencontre des peuples " et lance cet acte d'espérance (page 314) : " Cette unité de la vie, l'humanité peut la retrouver dans quelque temps, lorsqu'elle aura atteint l'ère méta-économique. Le jour, annoncé par Keynes il y a 64 ans, où le problème économique ne sera plus un problème majeur, les divers continents du "Sud" qui excellent dans les arts, ou dans la danse ou dans la joie de vivre, ou dans la communion avec l'univers, verront resplendir leurs supériorités. On a dit que la femme est l'avenir de l'homme. Dans le même sens, le "Sud" n'est-il pas le futur du "Nord" ? La Terre, la Femme, le "Sud" : puissent ces trois thèmes, fortement interconnectés, fleurir demain ensemble. "

L'avenir du continent

Kofi Yamgnane est, lui aussi, optimiste sur l'avenir du continent africain et écrit avec une profonde honnêteté (page 165) : " Au seuil de cette troisième partie, je mesure le chemin à parcourir, les arguments à faire admettre, les mentalités à changer. Je prends conscience du nombre énorme des hommes à faire vivre, à soigner, à éduquer(…) tout ce que suppose la justification de l'afro-optimisme qui me fait vivre. "

L'auteur analyse la "Sécu" africaine (évoquée plus haut) et écrit (page 177) : " c'est pourquoi il faut en revenir aux idées simples : en proie à des maux historiques aggravés dans le monde contemporain par des plaies sans cesse ravivées, l'Afrique est à l'agonie, mais elle refuse de mourir, car elle recèle les ressources humaines et les potentialités matérielles pour s'en sortir. Sa solidarité interne qui assure encore sa cohésion sociale a simplement besoin de s'exercer sur une plus grande échelle. Pour cela, il lui faut quelques coups de pouce venus de l'extérieur en matière de formation, d'infrastructures, de santé publique et de communication. "

Voilà donc résumés les "coups de pouce" nécessaires (l'aide au développement) : formation, santé , communications. Kofi Yamgnane a des idées sur les modalités possibles de cette aide :

Le savoir des retraités (page 179)

C'est la partie la plus originale du livre. Les coopérants français sont passés de 30 000 a 3000 et c'est un manque. Pourquoi ne pas encourager les retraités français, avec quelques avantages, à les remplacer partiellement ? " Il s'agit d'amorcer une pompe, de motiver le volontariat, d'inciter des retraités de la fonction publique mais aussi ceux des entreprises privées à s'installer pour au moins trois à six mois chaque année dans les différents pays d'Afrique. Là, ils ne prendront pas la place des cadres ou des employés africains : ils seront leurs consultants, pour un conseil, un exemple, un enseignement, un échange de connaissances, de savoir-faire, ou une simple présence. Pour employer l'expression qu'ont en bouche tous les jeunes cadres commerciaux, "c'est du gagnant-gagnant". "

La migration des cerveaux (page 193)

" L'autre versant des échanges Nord-Sud porte sur la délocalisation des formations. Faut-il former des Africains en Afrique, ou bien expédier des étudiants dans les pays d'Europe occidentale au risque de perdre l'intérêt de la plus-value intellectuelle ainsi dégagée ? "

" Sur le fond, je pense qu'il faut mitiger les deux techniques : renforcer les formations sur place et faciliter l'accès des étudiants africains aux universités européennes. "

Relier les hommes (page 200)

L'auteur, après avoir évoqué la modernisation des réseaux routiers et ferroviaires en Bretagne, sa terre d'adoption et le superbe développement économique qui s'en est suivi, souligne la grande misère des communications africaines et pense que c'est une des clefs du développement de l'Afrique. " Le problème des communications modernes et de masse en Afrique est au centre des vies politiques, économiques et culturelles du continent ". " Il faut de toute urgence désenclaver l'Afrique. Cela vaut dire donner aux Etats et aux régions les possibilités financières d'investir massivement dans le maillage des préfectures et des petites villes… "

" Relier les hommes, c'est aussi le slogan d'un autre réseau, celui de l'énergie… " Il semble que, sur ces points, le NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique) puisse répondre aux souhaits de Kofi Yamgnane.

Le rôle clé de la diaspora (page 216)

" Les immigrés africains ont un devoir d'excellence. Ils ont pour cela des atouts à faire valoir." " Un Ivoirien, Dogad Dogoui, a fondé le club d'affaires Afrigora. Le but du club : soutenir la création d'entreprises par des Africains installés en Europe, leur permettre ensuite de faire bénéficier l'Afrique de leur dynamisme ". " Le flux de force de travail du Sud vers le Nord se double depuis des décennies d'un supplément d'âme dont on vient à peine de prendre conscience. Le flux devient dialogue entre les civilisations… "

Eloge du métissage (page 234)

Nous l'avons évoqué plus haut, mais l'auteur livre ce témoignage émouvant : " la ligne de ce métissage entre le Nord et le Sud passe au milieu de ma propre vie, et il me suffit pour m'en rendre compte de regarder mes enfants inventer au jour le jour une manière d'être qui emprunte aux univers d'origine de leurs deux parents. "

Des Etats à reconstruire (page 247)

" Presque partout en ex-AOF et ex-AEF, l'Etat central, construit sur le modèle de la France, est en échec. Soit qu'il n'existe pratiquement plus, comme en Centrafrique ou en République populaire du Congo, soit qu'il est confisqué par une ethnie, sachant que de toute manière, il manque de moyens pour assurer des services publics sur tout son territoire. L'Etat africain est à réinventer. "

La triste situation de la Côte d'Ivoire illustre hélas parfaitement ces lignes.

Il faut aller en Afrique

Par cet appel, " je veux voir le dialogue entre le Nord et le Sud sous un autre angle, celui des apports mutuels, dans la ligne de la très belle réflexion menée, il y a maintenant 10 ans, par Eric Fottorino, Christophe Guillemin et Erik Orsenna. Ils avaient joliment baptisé leur livre Besoin d'Afrique (Fayard, 1992). Le titre est plus que jamais d'actualité. "

" Tendez l'oreille : voici la preuve que le continent bouge, craque, proteste. Sans doute ce sera long, long et douloureux comme une naissance, mais beau comme elle. Tout le monde sait que l'espèce humaine vient de là, entre Addis et Lusaka. Eh bien, le berceau du monde recommence à s'agiter. Du nord au sud, de l'Algérie qui se cherche à Mandela qui pousse à la porte, un vent d'ambition se lève. Salut à lui. " (Erik Orsenna).

Le déclic (page 269)

" Grâce aux footballeurs sénégalais, grâce au début de principe de réalité de la politique africaine de la France, grâce à l'autocritique de dirigeants (cf le livre de J. P Ngoupandé : "L'Afrique sans la France") grâce au sésame dont dispose Bono (le célèbre chanteur qui a fait une tournée africaine avec le ministre américain des finances), un nouveau paysage se dessine petit à petit. Le mépris s'estompe, l'indifférence recule, la voie se dégage pour des initiatives de plus grande ampleur en faveur du développement de l'Afrique et de la survie de ses habitants. C'est avec un immense bonheur que je prends acte de ce déclic ".

" Je fais parfois un rêve : celui d'une Afrique qui saurait intégrer le sens de l'organisation qui prévaut en Occident en même temps que le sens des relations humaines qui l'habite encore (…) Oui, nous grandirons ensemble ".

Le livre de Kofi Yamgnane est un acte de foi afro-optimiste qui, avec réalisme, ne néglige pas le facteur temps (long…). Aujourd'hui, l'Afrique doit faire face : Côte d'Ivoire en guerre, guerre du Congo qui se rallume, faim qui menace en Angola et en Ethiopie, Sud Soudan, mais heureusement une majorité de pays qui avancent.

Bernard Monnier


En bref

Le président Wade et l'économie populaire

Ce vendredi 15 novembre 2002, le président Abdoulaye Wade a donné à l'Académie des sciences d'outre-mer une conférence sur le NEPAD. En concevant son plan Omega, puis en le fusionnant avec le plan du Milllenium pour la renaissance africaine des ses pairs du Nigeria de l'Algérie et de la RSA, son ambition est de redonner un avenir à une Afrique déboussolée, de l'espoir à une jeunesse qui ne rêve que de s'exiler, de relancer le développement sur d'autres bases que l'APD et le crédit. Il estime que le couple ancien et singulier que forment la France et le Sénégal doit être le fondement d'un nouveau partenariat et que la double exception franco-sénégalaise est appelée à jouer un rôle moteur et en Afrique et en Europe.

À une question que je lui ai posée en tant qu'ancien président de l'ORSTOM (IRD), aujourd'hui Président d'Enda Europe, sur la place de l'économie populaire dans ce dispositif, le président Wade a fait une réponse d'une très grande clarté. Il reconnaît avec Enda-Tiers Monde l'importance de ce qu'on appelle le secteur informel qui, a-t-il dit, dépasse souvent le secteur formel et où se manifeste une très grande créativité et un véritable esprit d'entreprise. C'est là et non ailleurs que se trouvent les milliardaires africains, at-il ajouté. Il est d'avis que l'économie populaire doit être au centre de la stratégie du NEPAD et qu'il faut l'aider à produire mieux et à s'organiser.

Michel Levallois

L'Education de base, fondement du développement durable en Afrique

C'est sur ce thème que s'est déroulé le 7 Novembre 2002 à la Fondation Singer-Polignac, un colloque sous l'égide de l'Académie des Sciences et de l'Académie des Sciences morales et politiques. Pierre Messmer, Chancelier de l'Institut de France, Ancien Premier Ministre, y a présenté une communication. Pourquoi un tel colloque ainsi soutenu par les Académies ? L'Académie des Sciences a établi des liens et de très nombreuses collaborations avec des pays étrangers qui cherchent à réformer leur enseignement (Colombie, Egypte, Etats-Unis, Israël, Malaisie, Maroc, Mexique, Vietnam). Lors d'une journée consacrée à l'Afrique, il a été procédé à un examen sans concession des forces et des faiblesses des systèmes éducatifs africain, des pesanteurs dont ils souffrent et des stimulations dont ils ont besoin. Cette journée traite de la finalité et du contenu de l'éducation de base, des enjeux intellectuels et moraux d'un enseignement scientifique, des stratégies d'éducation en Afrique, du rendement et de l'efficacité de l'éducation.

Denyse de Saivre


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