Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°57 - Octobre 2002

Débat du mois :
Quel avenir pour une autre Afrique ?

 

Sommaire :


Editorial

Les chiffres sont terribles. Le naufrage du Joola est une véritable tragédie. Pour le Sénégal dont il n'est pas une famille qui n'ait perdu un membre ou un proche, pour nous Français qui avons tant d'amis sénégalais ici et là-bas. Nous voulons ici leur adresser nos condoléances attristées et les assurer de notre sympathie. L'heure est aux pleurs et à la compassion, mais nous espérons que bientôt viendra celle des responsabilités établies et des mesures prises pour que la Casamance soit à nouveau desservie dans des conditions de sécurité normales. Cette catastrophe n'aurait pas eu lieu ou du moins son bilan n'aurait pas été aussi lourd si le transporteur et l'État avaient assumé leurs responsabilités qui consistent aussi à faire respecter un minimum de règles de sécurité.

La pauvreté, la débrouillardise, la bonne franquette ne sont plus compatibles avec l'utilisation de certains moyens modernes de transport à grande capacité. Les compagnies aériennes l'ont compris. Il faut maintenant que les transports maritimes le comprennent, et il faudra que les transports terrestres y viennent aussi. Car ce sont les plus pauvres, les plus démunis qui paient de leur vie la coupable prise de risque des transporteurs, la négligence des pouvoirs publics mais aussi leur propre imprévoyance.

Et puis, il y a la Côte d'Ivoire en crise qui paraît chaque jour se rapprocher un peu plus de l'abîme où ses responsables l'entraînent depuis qu'ils ont placé ou accepté de placer le débat politique sur le terrain de l'ivoirité, cette forme moderne de l'éthnicité. Le pays qu'Houphouet-Boigny avait réussi à rendre l'un des plus riches et des plus stables de l'Afrique de l'ouest, qui fut le fleuron de la coopération française, qui doit tant au travail de millions d'immigrés, est aujourd'hui, moins de dix ans après la mort du "Vieux", cassé en deux par une rébellion armée, appuyée sur la seconde ville du pays.

On perçoit mal les tenants et les aboutissants de cette guerre civile. Mais il semble bien qu'elle doive beaucoup à l'ivoirité, formule dont les hommes politiques de ce pays se sont servis sans vergogne comme d'une potion magique afin de conserver l'essentiel du pouvoir entre leurs mains et celles de leurs partis respectifs. Ils n'ont pas su prévoir son impact négatif sur les pays voisins et sur leurs ressortissants travaillant et résidant en Côte d'ivoire. L'éthnicité a perverti les procédures légales et démocratiques, en les vidant de leur substance, de leur sens, en faisant fi des vrais enjeux. Tant que les responsables ivoiriens, mais ils ne sont pas les seuls en Afrique et dans le reste du monde - souvenons-nous du scrutin du 21 avril et de la manifestations du 1er mai - cèderont à la tentation d' "ethniciser", de "racialiser" le débat politique, il n'est pas de constitution, d'élections, d'État de droit qui puissent assurer la démocratie et la paix civile. Tout l'appareil juridique devient alors l'habillage d'une affreuse manipulation.

Pour que vive une nation, pour qu'un État la représente, il faut des citoyens, non des militants identitaires.

Michel Levallois


Quel avenir pour une autre Afrique ?

Compte-rendu de la rencontre-débat du 02 octobre 2002

La Cade qui a engagé une série de rencontres-débats sur l'Afrique face à la mondialisation ne pouvait ignorer un courant de pensée qui remet en cause le concept même de développement. Un important colloque international organisé par l'association "La ligne d'horizon" et "Le monde diplomatique" sous l'égide du programme MOST en mars 2002 à l'UNESCO a abordé ce débat de fond. Le diagnostic d'un monde fini, de l'épuisement et de la confiscation des richesses, d'une consommation à outrance, de la déstructuration et de l'appauvrissement du monde non occidental a été posé. Le récent sommet de Johannesburg a pris en compte la nécessité d'adopter de nouveaux modes de production et de consommation. Si le constat paraît unanime, il est plus difficile de trouver des solutions. Le débat ne peut être esquivé par la CADE, d'autant moins que les pays africains sont au cœur des difficultés.

La rencontre-débat a été organisée en trois parties faisant intervenir trois orateurs ayant des optiques différentes. Le premier, Serge LATOUCHE, professeur émérite d'université, a développé l'hypothèse de l'émergence d'une autre Afrique, laboratoire de la post-modernité à partir de la société informelle et de l'économie populaire, face à la faillite de l'Afrique " officielle ". Le second, Dominique GENTIL, socio-économiste à l'IRAM, a exposé trois exemples : l'aide à l'Afrique " officielle " à travers le coton et l'Office du Niger, et l'aide à " l'autre Afrique " à travers la microfinance.

Le troisième, François MONNIER, agronome et conservateur des Eaux et Forêts, a exposé les perspectives ouvertes par les nouvelles techniques agricoles et une agriculture du futur assurant l'avenir alimentaire de la planète.

Serge LATOUCHE indique d'emblée qu'il ne parlera pas de développement, terme trop controversé, s'en tenant au titre de la rencontre qui reprend celui d'un de ses ouvrages " L'autre Afrique, entre don et marché ". Cette " autre Afrique " s'oppose à l'Afrique " officielle ", celle issue des indépendances, l'Afrique du développement, des Etats mimétiques. C'est un euphémisme de dire que cette Afrique est en faillite politiquement (les évènements en cours en Côte d'Ivoire le confirment) et économiquement. Il rappelle que le PIB en Afrique sub-saharienne est inférieur à 2% du PIB mondial, que les exportations ne représentent que 1,2 % des exportations mondiales, pourcentages dont la plus grande part revient à l'Afrique du Sud.

Cette faillite nourrit l'afropessimisme, y compris parmi les cadres africains. Malgré cela, comment expliquer que plus de 600 millions d'habitants arrivent à vivre de " presque rien " même s'ils ne vivent pas tous bien ? Cette question est le point de départ de la réflexion engagée par l'économiste qu'est Serge Latouche : comment faire vivre avec trois fois rien tant de monde ? Sans prendre à la lettre la réflexion de Raymond Devos : " trois fois rien c'est quand même un petit quelque chose ", l'orateur interroge cette " autre Afrique, ses logiques et ses leçons ".

Pour découvrir cette autre Afrique, il faut sortir de l'ethnocentrisme ordinaire qui a prévalu dans cette délectation complaisante de l'afropessimisme à laquelle il est choquant de se tenir. Et c'est d'autant plus choquant que les institutions internationales, les différents organismes d'aide publique et semi-publiques ont largement contribué à cette faillite. Pour Serge Latouche, cette faillite est aussi notre faillite, c'est l'échec de " l'occidentalisation " de l'Afrique c'est-à-dire du projet qui a " occidentalisé " les élites et l'Afrique par mimétisme politique en créant des nations artificiellement, légitimées par le projet de développement économique. Cette faillite se prolonge maintenant dans le cadre de la mondialisation. Elle a été souvent analysée, en particulier dans les ouvrages de Jean-François Bayart, de Jean-François Médard, de Bertrand Badie et illustrée dans le très beau roman d'Ahmadou Kourouma "En attendant le vote des bêtes sauvages".

Si on se détache d'une vision ethnocentrique, une autre Afrique apparaît, celle des quelques 650 millions de rescapés, de naufragés du développement. C'est l'Afrique réelle, profonde, des campagnes, mais aussi, et de plus en plus, des banlieues populaires. C'est une Afrique de grande créativité, généreuse, de " débrouille ", capable de s'organiser, qui a provoqué la réunion de conférences nationales, mais qui fait scandale par rapport à la logique économique. Les économistes ont reconnu, tardivement, le phénomène appelé en 1972 " informal sector " par un anthropologue anglais. Cette saisie d'une réalité complexe, ce que Marcel Mauss appelle " un phénomène social total " est faite à travers une optique de " petit boutiquier ", d'économistes, en termes d'emploi, de production et éventuellement en l'élevant au rang du développement alternatif mais en s'enfermant toujours dans l'imaginaire économique.

Serge Latouche a cherché à dégager la logique de cette "autre Afrique". Plutôt que d'user du terme "secteur informel", il préfère parler de "société vernaculaire", parce qu'il s'agit d'une réalité complexe où l'économie est totalement indissociable du social et pour l'appréhender dans toute sa richesse, il propose de faire un effort de décolonisation de l'imaginaire. Cette réalité peut être appréhendée à trois niveaux complémentaires et interdépendants : le niveau imaginaire, le niveau socio-culturel, le niveau techno-économique.

Le niveau imaginaire

Ce niveau vise le phénomène de dynamismes, de création de sens aux niveaux prophétiques et religieux. Les mouvements prophétiques, bien qu'ils ne soient pas nouveaux, sont très largement développés dans l'Afrique actuelle, à tel point qu'a été créé à Lagos le premier syndicat des prophètes vivants (ou entrepreneurs du religieux). Ces mouvements syncrétiques répondent à un besoin profond de la population qui ne vit plus dans la société traditionnelle mais qui n'est pas dans la modernité que nous connaissons. Ils sont très importants et constituent la base imaginaire de cette société vernaculaire. L'ouvrage de Jean-Pierre Dozon " Au pays des prophètes vivants " décrit bien ce phénomène, y compris dans les pays à religion musulmane (quoique de façon moins marquée), où l'on a recours aux prophètes pour conjurer les dérives sorcières.

Le niveau socio-culturel

Les mouvements syncrétiques ne peuvent pas être déconnectés de la reconstruction d'une " socialité " dans ce que Emmanuel Ndione, au Sénégal, appelle les " réseaux néo-claniques " car les clans traditionnels ne fonctionnent plus en milieu urbain. Les africains réinventent donc une " socialité " sur la base de leur héritage, reconstituent des associations dans lesquelles il y a des aînés sociaux, des mères sociales, où sont amalgamés des gens d'origine et de religions diverses, mais qui ne correspondent plus aux clans traditionnels. Chaque individu participe à plusieurs réseaux et Serge Latouche à observé qu'à Grand Yoff, dans la périphérie de Dakar au Sénégal, chacun peut participer à cinq à dix réseaux différents: groupes de prière, associations théâtrales, associations sportives, tontines, etc., mais bien souvent, chaque réseau se préoccupe de bien autre chose que de ce pour quoi il a été créé : financement de funérailles, paiement de la dot, de ce qu'au Cameroun on appelle les " assos ".

Le niveau techno-économique

C'est la " débrouille " qui n'est pas d'essence différente des phénomènes imaginaires qui sont du "bricolage" de sens à travers des éléments empruntés aux cultes traditionnels et aux religions modernes mono-théistes. C'est ici, dans sa forme la plus courante, l'artisanat qui recycle les déchets de la modernité. Il ne peut être réduit à une sorte de mimétisme économique : on est ingénieux mais on n'est pas ingénieur, on est entreprenant mais on n'est pas entrepreneur, on est industrieux mais on n'est pas industriel. Serge Latouche insiste sur le fait qu'on est dans une autre logique qu'économique qui n'est pas de produire pour accumuler, mais de faire vivre et de nourrir son réseau: le lien prime sur le bien, on produit pour résoudre des problèmes sociaux et non pour résoudre des problèmes économiques. Ce qui est important, ce sont les stratégies ménagères des femmes africaines qui travaillent pour des familles élargies , où se déploient la pluri-activité, la flexibilité, le tout dominé par des stratégies relationnelles.

Dans ces trois niveaux, ce " bricolage " consiste à faire la synthèse entre la tradition perdue et la modernité inaccessible. Les leçons de cette " autre Afrique ", de cette Afrique très pauvre de ce dont nous sommes très riches, et relativement riche de ce dont nous sommes pauvres, montre que dans des situations de crise ou d'extrême précarité, le lien est plus important que le bien. Serge Latouche s'interroge : faut-il aider cette " autre Afrique " et comment ? Le don peut être une sorte de poison et il cite ces propos d'un des personnages du roman de Farah Nouroudine " Nous donnons afin de nous sentir supérieurs à ceux dont les mains sont placées en dessous des nôtres pour recevoir, nous donnons et il nous arrive de considérer cet acte comme une forme de pénitence, nous donnons pour corrompre, nous donnons pour dominer. Il y a un million de raisons pour lesquelles nous donnons. Mais ici je m'attache à une seule : les dons faits par les gouvernements d'Europe, d'Amérique et du Japon sous forme d'aide alimentaire aux affamés d'Afrique et la raison pour laquelle ils sont reçus ". L'auteur s'élève contre ces dons qu'il considère comme humiliants et prend l'exemple, pour lui symbolique, du film " Out of Africa " dont la seule actrice africaine a un rôle muet. Il conclut " tirez-en les leçons que vous voulez mais posez vous la question : qu'en est-il à l'heure actuelle, qui reçoit quoi, qui donne quoi et à qui ? ". Quand on sait que la dette en Afrique représente de quatre à cinq fois l'aide publique au développement que nous lui octroyons, on peut effectivement se poser la question.

Pour Serge Latouche, il ne doit pas y avoir d'aide sans réciprocité. Le problème est de savoir si les Occidentaux sont prêts à être aidés par l'Afrique. Pour cela, il faudrait être à l'écoute de l'Afrique, et ne pas avoir décidé que l'Afrique était un continent sous-développé sans lui donner les moyens de résoudre ses problèmes. L'Afrique a plus besoin de reconnaissance que de rations alimentaires et c'est en reconnaissant l'autre que nous en faisons un vrai partenaire.

Cette vision d'une " autre Afrique " telle qu'elle est exprimée par Serge Latouche est-elle trop optimiste ? Lors de la sortie du livre d'Ahmadou Kourouma " Allah n'est pas obligé ", la CADE avait questionné l'auteur sur le ton très pessimiste de son ouvrage qui laissait entendre que plus aucun espoir n'était permis. Kourouma a répondu " c'est à un moment, ce sont des pays particuliers, je présente les années de guerre froide et les années de guerres tribales au Libéria et en Sierra Léone. Mais je suis très optimiste pour l'Afrique, ce sont des moments difficiles à passer ". Paraphrasant une phrase célèbre, Serge Latouche conclut son exposé par cette phrase " pour avoir perdu la bataille économique, l'Afrique n'a pas nécessairement perdu la guerre de la civilisation ".

Les exposés suivants permettent d'apporter un autre éclairage sur cette autre Afrique et de réfléchir sur les effets de celle-ci dans le domaine du " faire ", c'est-à-dire dans celui de l'économie et du politique.

Dominique Gentil, praticien, socio-économiste à l'IRAM, aborde son exposé en évitant d'emblée de parler de développement. Il préfère observer les dynamiques sociales, culturelles, économiques de cette " autre Afrique " ou plutôt de cette Afrique complexe qu'il illustre à partir de l'observation de trois dynamiques qui ont une profondeur historique : le coton, les cultures vivrières en prenant l'exemple de l'Office du Niger, la microfinance.

Le coton

Cette culture industrielle a été fortement critiquée : c'est une culture coloniale imposée où les chefs traditionnels se sont faits les complices des agents de la CFDT, c'est une culture responsable de la famine, enfin, c'est une culture symbole de l'intégration particulièrement difficile au marché mondial. Si on y regarde de plus près et si l'on discute avec les paysans, en particulier avec ceux du Mali qui ont fait la grève du coton, ceux-ci voient beaucoup d'intérêt à cette culture. Selon eux, c'est la seule culture qui leur offre des revenus réguliers, qui permet d'augmenter les cultures vivrières (par l'arrière effet de l'engrais et l'introduction de nouvelles techniques), de développer l'élevage, une petite industrialisation (égrenage, huileries), le développement d'infrastructures (pistes, écoles, dispensaires), de l'alphabétisation (notamment au Mali). Ses effets sont très importants sur les organisations paysannes ; les revenus sont réinvestis dans l'habitat. On voit donc que cette culture décriée est un vecteur de transformation sociale très important.

Si on analyse la crise actuelle, le coton est un marché en baisse, faussé par les subventions américaines et européennes (en particulier de la Grèce et de l'Espagne) et les africains font d'ailleurs planer une menace de plainte auprès de l'OMC. Cette crise est également liée à une pression forte de la Banque Mondiale pour la privatisation de la filière sans concurrence, et à la mauvaise gestion de l'Etat (par exemple, au Mali, une partie notable des revenus de la filière a été utilisée pour le financement de campagnes électorales), à la fragilisation des organisations paysannes qui étaient co-gérantes de la filière. C'est donc une culture qui a apparemment des effets négatifs, mais qui est par ailleurs un facteur de transformation sociale important. L'origine de la crise se situe au niveau international et dans la mauvaise gouvernance.

Le développement des cultures vivrières : le cas de l'Office du Niger

L'Office du Niger est l'ex-joyau de la colonisation française, colonisation musclée mais intelligente puisque les paysans étaient bien nourris, bien soignés (le meilleur système de santé en Afrique occidentale était celui de l'Office du Niger). Après l'indépendance, l'Office intègre des cadres africains et les activités sont centrées sur le riz. En 1980, la situation est dramatique, les rendements en riz étaient très faibles du fait d'une mauvaise gestion des systèmes hydrauliques, de la mauvaise utilisation des intrants, de paysans en quasi-servage, d'une commercialisation entièrement entre les mains de l'Office du Niger. Il existait des phénomènes de malnutrition.

Des réformes ont été menées par les Hollandais, les Français, puis sous l'égide de la Banque Mondiale. Elles ont porté sur les aspects techniques et sur la libéralisation du commerce. Ces réformes sont accompagnées de la diffusion chez les producteurs de petites batteuses et décortiqueuses qui leur fournissent une plus grande indépendance vis-à-vis des grandes rizeries de l'Office. On est passé d'une situation coloniale à un programme de réhabilitation avec une production en forte croissance, passant de une à cinq tonnes à l'hectare, avec réduction des surfaces et intensification des cultures. Le Mali est ainsi devenu autosuffisant en riz. C'est donc par la combinaison de plusieurs facteurs (progrès techniques, politique économique, organisation des acteurs) que la filière a permis une modification considérable de la situation des paysans.

La microfinance

En Afrique, le secteur bancaire s'intéresse aux urbains, avec un taux de pénétration de seulement 10%, les ruraux étant exclus. N'ayant pas accès aux crédits bancaires, on se tourne vers ce que Dominique Gentil appelle le " secteur endogène " qui se crée sans intervention extérieure : tontines, banquiers ambulants, gardes-monnaies, clubs d'investisseurs, etc. C'est un système innovant, adapté, mêlant l'économique et le social. Mais c'est un système onéreux (les taux d'intérêt sont très élevés) dont les moyens sont limités.

Face à cette situation, s'est créé surtout depuis une dizaine d'années, le secteur de la microfinance. Ce système intermédiaire entre les systèmes bancaire et endogène, vient généralement d'une intervention extérieure. Il offre des services financiers, d'épargne et de plus en plus d'assurance à des populations qui n'ont pas accès aux banques. Ce qui est intéressant, c'est que l'objet de ces crédits est libre. On peut détecter, en fonction de ce que choisissent les bénéficiaires, la gamme des solutions possibles, des secteurs rentables où va être utilisé le crédit. On constate que l'agriculture est minoritaire (20 à 30%) et que l'essentiel va aux activités commerciales multiples, et à des activités souvent inattendues (comme la Sodabi, au Bénin, qui est la transformation du vin de palme en alcool, ou l'engraissement des animaux pour les cérémonies vaudou). Mais si le crédit est orienté sur des activités rentables, il peut être détourné les premières années pour l'achat d'alimentation, la santé ou l'éducation .

Une autre façon d'analyser ce système est de voir ce que les gens font des bénéfices du crédit lorsque celui-ci est remboursé. On constate une grande dispersion des utilisations :

- L'amélioration des conditions de vie : alimentation, santé, habitat.

- L'investissement dans les réseaux sociaux, la stratégie étant d'être présent dans toutes les cérémonies sociales et d'agrandir les réseaux sociaux en particulier en accordant des prêts avec ou sans intérêt.

- L'accumulation ; ici, la dispersion est très grande et la variable principale est le rapport de genre, la femme pouvant adapter au gré des circonstances l'économie du ménage. On constate également un usage différent du système endogène, avec par exemple l'utilisation de tontines sur le plus long terme. En levant la contrainte du financement, la microfinance permet de développer la petite production marchande ou l'économie populaire, elle permet de diversifier le tissu économique et donc le développement local et, à un échelon supérieur, d'être participant à la définition des politiques publiques et donc à un embryon de démocratisation.

Dans sa conclusion, Dominique Gentil incite à se méfier des simplifications et des dichotomies cherchant à l'Afrique " officielle " une alternative. Le paysan fait à la fois du coton, de l'igname et du maïs, il a des activités de commerce, de transformation et d'artisanat, il participe à des cultes vaudou, il a un enfant en ville qui apporte des compléments monétaires, il a un parent migrant, bref, il n'est pas seulement un acteur local mais il est dans le réseau de la mondialisation. Cette créativité doit être favorisée. L' enjeu essentiel est la nécessité d'inventer des formes démocratiques adaptées. Des organisations d'acteurs se mettent en place qui pèsent sur les rapports de force, qui passent à un autre échelon que le local. Il faut de vraies politiques publiques, et pas seulement des politiques étatiques, dans lesquelles les organisations paysannes, les ONG, les collectivités décentralisées, les entrepreneurs et les commerçants, les institutions de microfinance et l'Etat participent à l'analyse, à un diagnostic et à l'élaboration des grandes lignes de solutions. Et ces politiques publiques issues d'un consensus ont plus de chance d'être soutenues par les bailleurs de fonds et d'être acceptées par l'OMC.

Les exposés précédents ont démontré, au sein de cette Afrique complexe d'aujourd'hui, la réactivité des sociétés africaines et leur capacité d'appropriation d'initiatives venues d'ailleurs et d'infléchissement des politiques. L'exposé de François Monnier qui suit s'intéresse au futur, au long terme, à travers l'avenir de l'agriculture et, plus généralement, de la planète et de l'humanité. Dans cette perspective, l' "autre Afrique" dont a parlé Serge Latouche doit donc être considéré comme une Afrique de transition.

François Monnier relève plusieurs malentendus au sujet du développement. Selon lui, tous les pays sont en voie de développement et aucun ne peut être considéré comme développé puisque nul ne sait quand et où s'arrête le développement ni à quel niveau de développement arrivera l'humanité. La civilisation occidentale, dite développée, a à son actif un certain nombre de valeurs devenues universelles : la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, le droit à la santé qui a permis de porter la population mondiale à cinq milliards en cent cinquante ans alors qu'il a fallu cent mille ans pour en accueillir un milliard.

Cette civilisation occidentale n'est pas exempte de critiques. Sans parler des excès de la libéralisation et de la mondialisation, elle se désintéresse de plus en plus des pays du tiers-monde et affiche un mépris scandaleux pour les grands problèmes planétaires qui menacent l'avenir de l'humanité. Mais c'est davantage le comportement de l'Occident qui est à critiquer que la civilisation occidentale elle-même qui, devenue planétaire, s'enrichit des valeurs de tous les peuples et l'Afrique a beaucoup à lui apporter, en particulier sur le plan des relations sociales.

Il est un malentendu que François Monnier juge plus grave. C'est celui qui consiste à douter du génie des hommes et du génie de la terre. L'erreur commune consiste à croire que la terre ayant des limites, ses ressources sont limitées. Or, les richesses de la terre sont illimitées par rapport à nos besoins et l'inquiétude vis-à-vis de la capacité d'invention des hommes est injustifiée. Les hommes découvrent les richesses de la terre au fur et à mesure de leurs besoins. Les chercheurs découvrent ou inventent de nouveaux matériaux : plastiques, céramiques, composites, aérogels, nanotubes, etc. Et tout cela peut être fabriqué à partir des éléments les plus abondants sur la planète : le carbone, l'oxygène, l'azote, le calcium, la silice et quelques autres. Quelle que soit la population de la planète, nous ne risquons pas, selon l'orateur, de manquer de matériaux pour nos industries.

François Monnier en vient aux besoins alimentaires. Il conteste l'idée selon laquelle l'agriculture pourrait nourrir sans problème dix à douze milliards d'hommes. C'est vrai si certains se contentent d'une boule de mil. Si tous les pauvres deviennent riches, l'agriculture devrait doubler sa production pour nourrir convenablement tout le monde. Si l'Occident a des excédents agricoles, c'est parce qu'il y a un ou deux milliards d'hommes qui sont trop pauvres pour pouvoir acheter sur le marché. Pour nourrir convenablement six milliards d'hommes, il faudra pouvoir disposer de quatre milliards et demi de tonnes d'équivalent grain et l'agriculture n'en produit que trois milliards. C'est dire que dès maintenant, l'agriculture ne suffit pas à nourrir convenablement l'humanité. Mais un tel accroissement de la production ne pourra se faire sans catastrophe écologique. Selon les experts, 30% des terres cultivées seront totalement épuisées avant la fin du siècle.

Pour François Monnier, l'agriculture ne peut pas être la seule solution pour nourrir tout le monde dans le futur. On peut envisager de produire nos matières premières alimentaires grâce à des algues ou des bactéries améliorées, dans des serres hors sol et entièrement étanches. La production pourrait être colossale compte tenu de la vitesse de reproduction de ces microorganismes. La conception de cette culture nécessitera beaucoup de recherches. Elle sera très sophistiquée dans sa conception mais d'un fonctionnement très simple. Un autre moyen possible de relayer l'agriculture serait la " sabuliculture " c'est-à-dire la culture des déserts à condition de pouvoir dessaler l'eau de mer à très bon marché pour irriguer.

En ce qui concerne les besoins énergétiques, François Monnier affirme que c'est dans le mauvais choix de nos ressources que nous concentrons les risques les plus graves pour l'avenir de l'humanité. Et si nous n'arrêtons pas, c'est la mort lente assurée à long terme. Or, là encore, la planète est d'une immense générosité. Il existe des solutions propres et indéfiniment renouvelables telles que l'énergie photovoltaïque (le soleil nous inonde d'une quantité d'énergie qui représente vingt mille fois nos besoins actuels) ou l'énergie éolienne, qui supposent des recherches poussées quelque peu freinées actuellement par les lobbies du pétrole et du nucléaire.

La créativité des hommes est donc capable de nous procurer toutes les ressources dont nous aurons besoin et de régler les grands problèmes de pollution sous réserve de l'émergence d'une volonté politique suffisamment forte pour s'imposer aux lobbies.

Dans cette dynamique, l'Afrique, qui ne peut pas être mise à l'écart de l'évolution de l'humanité, a des atouts considérables qu'elle s'efforce de mettre en valeur, mais dont elle ne tire pas suffisamment partie faute des équipements nécessaires.

Sa colossale richesse en matière de biodiversité, sa faune et surtout le soleil qui pourrait être à long terme la richesse principale de l'Afrique lui offrent un énorme avantage sur tout le reste de la planète. Cette source d'énergie pourrait être pour elle un atout considérable si les cultures hors sol préconisées finissaient par être retenues.

Toutes ces solutions pour le futur ne peuvent être envisagées que sur le long terme. En attendant, et pour assurer la transition, il est indispensable d'avoir recours à des solutions intermédiaires comme celles qui ont été présentées par Serge Latouche et Dominique Gentil. Mais la conclusion de François Monnier est qu'il n'y a aucune raison de désespérer de l'avenir de l'Afrique.

 

Le Débat

Dans le débat qui a suivi les exposés, certains auditeurs se sont interrogés sur la volonté de la France d'aider cette " autre Afrique " et non pas seulement l' " Afrique officielle ". Mais cette dichotomie est contestée par certains qui pensent que l'Afrique est un tout qui regroupe l'Afrique qui pleure, celle qui rit, l'Afrique des guerres et des famines.

Il n'y a pas lieu de désespérer de l'Afrique dont les civilisations préexistaient à la colonisation. Mais ses racines ayant été détruites, c'est un devoir moral, pour l'Occident qui l'a cogéré et qui devrait en quelque sorte partager son échec, d'aider ce continent. Tout en soulignant les difficultés, et en particulier les actions prédatrices des pays développés, par exemple dans le domaine de la pêche, l'optimisme doit être de rigueur car le génie des hommes triomphera de celles-ci. Mais il faut trouver le bon équilibre entre deux tendances qui se heurtent : d'un côté, la présence occidentale et le développement économique, d'un autre côté, l'accompagnement de dynamiques endogènes.

Philippe Mathieu


Expositions à la Fondation Dapper

Le geste Kongo

Cette impressionnante exposition regroupe cent dix sculptures de République du Congo venant des régions du nord de l'Angola et de Cabinda. Son thème est de montrer la gestuelle omniprésente dans la statuaire Kongo. Les formes et le sens des gestes dépendent des croyances et des savoirs qui structurent la vision du monde Kongo. Tout est d'ordre symbolique, le mouvement des bras levés ou les mains sur les hanches, la façon dont le personnage est assis ou agenouillé, la position des doigts et le regard, yeux grands ouverts ou mi-clos. Tout est très subtil et se réfère à deux visions du monde, deux parties antithétiques mais complémentaires, les vivants et les êtres invisibles. Les objets de l'exposition ou nkisi sont destinés à la divination, à la communication avec l'au-delà. Ils assurent également des fonctions thérapeutiques. Ils sont manipulés par des nganga (guérisseurs à l'opposé des sorciers). L'efficacité des objets est tributaire des ingrédients enfermés dans le reliquaire ou fixés sur eux. Extrêmement complexe, la notion de nkisi confère une dimension " magique " à l'accès au pouvoir politique puisque les conditions de l'intronisation des chefs, de même que les objets qui y liés sont soumis à des rites spécifiques. Au royaume de Kongo, deux univers se sont côtoyés et affrontés : l'espace autochtone où se maintiennent les cultes traditionnels et l'aire christianisée où les souverains Kongo , nouvellement convertis, sont venus prêter main-forte aux missionnaires portugais pour extraire les racines du mal en brûlant les " fétiches ". La dernière partie de l'exposition dispose des objets chrétiens influencés par ceux des régions qui montrent que parallèlement, se sont créés des cultes syncrétiques, faisant des symboles chrétiens les supports de pratiques magico-religieuses.

Aujourd'hui, devant ces réceptacles de forces spirituelles, se réunissent de plus en plus de fidèles, pour partager à travers des gestes religieux, l'héritage Kongo. Il n'est guère surprenant qu'une atmosphère magique se dégage de cette exposition.

Les bois sacrés d'Helenon

Lieux de peinture en technique mixte et matériaux divers

Serge Helenon est né en Martinique en 1934. Formé à l'Ecole des Arts appliqués de Fort de France, puis à celle des Arts décoratifs de Nice, il a séjourné plus de vingt ans en Afrique. Il a fondé en 1970 à Abidjan avec un autre artiste antillais, Louis Laouchez, "l'Ecole négro-Caraïbe"¨ ; leur enseignement a durablement marqué certains de leurs élèves qui s'associeront au sein du mouvement vohou-vohou, étape déterminante du développement de l'art contemporain en Côte d'Ivoire.

Il aime dans ses tableaux à se servir des effets du collage et du maniérisme européen, pour conférer à des matériaux frustes l'apparat du rituel et ses assemblages semblent venir de la magie africaine.

Denyse de Saivre

Fondation Dapper : 35 rue Paul Valéry 75116 Paris


Francis Bebey : entre syncope et mélopée

A propos du regard de l'Occident sur l'Afrique, Francis Bebey a dit : " Je ne cherche pas à correspondre à leur image de l'Afrique. Je veux être l'Africain que je suis, quelqu'un capable de penser et d'élaborer des produits intellectuels et artistiques correspondant au présent des Africains ". L'œuvre de Francis Bebey est universelle. Elle emprunte sa sagesse à la tradition, sa forme à la modernité. Un an après la mort de cet éclectique camerounais, le magasine Africultures1 chante son art. Touche-à-tout de génie, tour-à tour journaliste radio2, romancier3, directeur du service de la musique à l'UNESCO, musicologue4, Francis Bebey est passé à la postérité sous la casquette de concertiste pour les récitals qu'il a donné à travers le monde : les accords de sa guitare et le timbre de la sanza (flûte pygmée) ont résonné à Beaubourg (Paris), au Carnegie Hall (New-York) ou encore à Rio.

Compositeur autodidacte, Francis Bebey interprétait les chansons dont il était aussi l'auteur, accordant l'orale à l'écrit et prolongeant l'anecdote scénique d'un conte, d'un essai, d'un article tels qu'il en a publié tout au long de sa vie. Car s'agissant de littérature et de musique, c'est avec un soin égal que Bebey a mis au diapason le savant et le populaire, la différence et l'identité, le folklore et la contemporanéité.

Les histoires de Bebey sont des chroniques de la vie quotidienne où critique et humour alternent sur une même partition, entre syncope et mélopée. Panafricain traduit en plusieurs langues (anglais, russe, allemand…), Bebey métissait son discours en un étonnant mélange de subtilité et de candeur pour célébrer le concert des nations : " si je n'étais pas noir, comment saurais-tu que tu es blanche ? "5 … Féru d'Haendel et Brahms, de Django Reinhart et Stan Getz, Bebey a remis au goût du jour les ancestrales polyphonies pygmées et a ouvert la voie aux très actuels Youssou N'Dour, Mory Kante ou Salif Keita. Difficile donc de résumer l'universel, de conjuguer au singulier un chanteur pluriel, de dater l'œuvre folklorique et moderne de cet immense homme de culture qui a marqué trois générations de lecteurs ou amateurs de musiques burlesques.

En expirant l'an dernier, Francis Bebey n'a pas tout à fait rendu son dernier souffle…

Nicolas Fontang

1. Africultures n°49, Juin 2002, dossier.

2. A la Société de Radiodiffusion de la France d'Outre Mer, ancêtre de RFI.

3. Grand prix littéraire de l'Afrique Noire 1968 avec Le fils d'Agatha Moudio.

4. Voir son étude Musique de l'Afrique (1969).

5. In Madona Vera, chanson.


La page économique : Incidences économiques du conflit ivoirien

Même si les troubles de Côte d'Ivoire s'étaient calmés lorsque paraîtra cet article, rédigé le 15 octobre, ils laisseront des traces sur les plans concrets, moral et politique. Les conséquences de leur prolongation doivent également être esquissées. Concrètement les relations normales entre le Sud et le Nord ont été stoppées brutalement, des ruptures de stocks ont entraîné des difficultés de ravitaillement pour les populations de Bouaké et des villes occupées par les rebelles, même si l'ordre semble régner dans leur zone. Partout les transports routiers sont pénalisés par le manque de carburant, moins à cause de l'approvisionnement que par précaution : il est distribué au compte gouttes pour qu'il ne soit pas détourné. Les ports de San Pedro (pour le coton) et d'Abidjan, fermés pendant quelques jours, ont repris mais avec un couvre-feu à 20 heures et un personnel qui part bien avant. Le temps d'attente en rade a augmenté. Plus gravement, port ralenti et transports routiers paralysés, le Burkina Faso et le Mali, pays enclavés ont perdu leur voies d'accès à la mer. Ils utilisent Lomé au Togo et Téma au Ghana, avec des trajets plus longs, des coûts plus élevés et une logistique aléatoire.

Cacao et coton menacés

Sur ce fond de grippage général, certaines cultures sont plus particulièrement pénalisées. Premier producteur mondial de cacao (plus d'un million de tonnes soit 40% du total) la Côte d'Ivoire espérait bénéficier de la hausse des cours, les plus élevés depuis 15 ans. Dans cette perspective elle avait organisé la filière : noms des exportateurs agrées publiés, quantités commercialisables fixées, prix minimum garanti. Quoique les plantations soient dans le sud, elles souffrent d'une main d'œuvre burkinabé, donc suspecte, et de transports défaillants empêchant l'évacuation des derniers stocks de la campagne précédente. Si la production était compromise, le Ghana (troisième producteur mondial après l'Indonésie), ne manquerait pas d'en profiter… et le Vietnam confirmerait son intérêt pour le cacao. Même si le coton est moins déterminant, il est aussi menacé. Sa culture est dans le nord avec une main d'œuvre malienne partiellement retournée au pays. La préparation est entravée : les pièces détachées pour les usines d'égrenage et les emballages n'arrivent pas. La récolte pourrait être retardée car les capsules de coton peuvent rester sur pied deux à trois mois. Mais d'ores et déjà la Côte d'Ivoire n'a pas participé à la création de l'Association cotonnière africaine à Cotonou le 19 septembre. L'ACA est destinée à défendre le coton ouest africain, 3ème producteur mondial derrière les Etats-Unis et l'Ouzbékistan. Présentant les meilleures caractéristiques techniques et plus compétitif, il est sinistré du fait des subventions notamment américaines.

D'autres cultures sont touchées. L'avion cargo qui emportait chaque semaine les ananas vers l'Europe, n'est plus là depuis le 28 septembre. Les bananes partent plus difficilement. Les noix de cola qui alimentaient le marché de Ouagadougou au Burkina Faso, restent en Côte d'Ivoire.

Les Etats-Unis se manifestent

Au plan moral, l'image de la Côte d'Ivoire est une nouvelle fois mise à mal, alors qu'elle était en voie de rétablissement. Lors de la réunion des ministres de la zone franc Cfa à Paris le 34 septembre, on constatait un taux de croissance global de 4,2% contre 3,4% pour l'ensemble du continent, or la Côte d'Ivoire contribue a 40% du PNB de l'Union économique et monétaire de l'Ouest africain. La reprise des relations avec le Fonds monétaire et la Banque mondiale avait ramené une certaine confiance, des projets d'investissement revenaient à la surface ; ils sont stoppés. Politiquement enfin ces évènements ne seront pas neutres. Avec une extrême rapidité, les Etats-Unis sont venus contribuer à l'évacuation des étrangers de Korhogo et Bouaké. Ils ont ainsi montré leur intérêt croissant pour l'ouest africain et sa stabilité. Car l'inquiétude grandissante au Moyen Orient, les questionnements sur l'attitude de l'Arabie Saoudite ont amené les Etats-Unis à rechercher du pétrole ailleurs. Le golfe de Guinée, du Nigéria à l'Angola, sera le deuxième producteur du monde. Déjà 70% des exportations africaines vers les Etats-Unis sont du pétrole qui représente 90% de l'AGOA, système destiné pourtant aux textiles ! Le Secrétaire d'Etat Colin Powell a visité l'Angola et le Gabon au retour de Johannesburg. Le président Bush a reçu le 13 septembre à New York dix chefs d'Etat d'Afrique centrale. La plupart ne produisent pas de pétrole, mais leur stabilité crée un environnement favorable. Les forets du Congo, la dette du Gabon, la lutte contre la corruption et contre le sida ont été évoqués pour une aide américaine. La Côte d'Ivoire se trouve ainsi englobée dans un ensemble qui sera désormais très surveillé.

Robert Ginésy

NDLR : L'essentiel des informations utilisées dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire " Marchés tropicaux et méditerranéens ".


Le baromètre de la CADE (septembre-octobre 2002)

La mystérieuse rébellion de la Côte d'Ivoire (titre du Monde en première page le vendredi 11 octobre 2002) est-elle si mystérieuse ?

Nous consacrons le Baromètre de cette rentrée aux évènements de la Côte d'Ivoire qui bouleversent la relative stabilité qui semblait (faussement) être revenue dans ce pays qui fut, avant les indépendances, et même après, la " vitrine de la France en Afrique ".

Commençons par rappeler la chronologie des principaux évènements des dix dernières années qui ont abouti à la situation actuelle :

- 1991 : Répression brutale par le général Gueï sous la présidence d'Houphouët-Boigny, sur le campus universitaire de Yopougon, faubourg populaire d'Abidjan (le même faubourg où un charnier sera découvert en octobre 2000, cette fois mettant en cause la gendarmerie ?)

- 1995 : Le général Gueï s'oppose à la volonté de réquisition de l'armée par le nouveau Président Henri Konan Bédié, face au " boycottage actif " des urnes décidé par l'opposition lors des élections présidentielles, à la suite de quoi le général est progressivement écarté puis limogé.

- Le 24 décembre 1999, le général Gueï prend sa revanche en prenant le pouvoir à la tête d'une mutinerie militaire

- Octobre 2000 : Il est battu aux élections présidentielles par Laurent Gbagbo.

- 19 septembre 2002 : une nouvelle mutinerie explose. Des combats féroces se déroulent au petit matin à Abidjan. Le général Gueï est exécuté (par la gendarmerie ?) et les mutins occupent rapidement le Nord du pays de Bouaké à la frontière Nord.

Le désastre était annoncé, écrit Le Point du 4 octobre 2002, sous la signature de Mireille Duteil, (avec Théophile Kouamouo à Abidjan) : " Tous, civils comme militaires, semblant animés par de mauvais génies, ont joué aux apprentis sorciers ces dix dernières années. En fait, la Côte d'Ivoire n'a jamais réellement trouvé la stabilité depuis la mort d'Houphouët-Boigny. Faute de se retirer à temps, le vieux Président avait conduit son pays à vau-l'eau, en pleine crise économique. Son successeur, Henri Konan Bédié, mal préparé à une tâche difficile, avait chaussé des bottes trop grandes pour lui. C'est pour éliminer Alassane Ouattara (ancien Premier Ministre sous Houphouët), son rival politique dans la course au pouvoir, qu'il allait inventer le terme d' "ivoirité" : Ouattara, l'homme du Nord, accusé de ne pas être un "vrai" ivoirien, mais un Burkinabé déguisé, allait être depuis lors écarté de la course à la présidentielle. Car le thème de l' "ivoirité", l'exaltation identitaire prônée par Bédié, allait, pour les mêmes raisons, être repris par Robert Gueï puis enfourché par Laurent Gbagbo. Le poison de la division ethnique était instillé : un crime dans ce pays aux 57 ethnies où se pratiquent deux grandes religions (chrétienne au sud, musulmane au nord) et une infinité de cultes (animistes, mais aussi sectes diverses) ".

Le prix de l'ivoirité

L'éditorial du Monde du dimanche 22 septembre 2002 intitulé " le prix de l'ivoirité " développe les conséquences de cette " guerre des chefs " : " Le déficit de légitimité qui en résultait a favorisé une division du pays par scissiparité : entre les Baoulés du Centre-Sud, les Bétés de l'Ouest et les Dioulas du Nord ; entre chrétiens, animistes et musulmans ; entre côtiers, forestiers et gens de la savane… Nul n'est plus ivoirien, la carte nationale est un palimpseste identitaire devenu illisible. Le danger du dernier coup de force en date, et sa répression sans discernement, est de démultiplier ces lignes de partage, de creuser davantage encore les fossés de l'unité nationale. Déjà à la suite de l'exécution à son domicile du général Robert Gueï et de ses proches, les parents de celui-ci dans l'Ouest limitrophe du Libéria commencent à chasser de leurs terres les Bétés, leurs voisins immédiats, auxquels appartient le Président Gbagbo. Et dans le grand Nord, qui s'identifie à Alassane Ouattara et s'estime frappé d'ostracisme, l'occasion semble venue de régler son compte au pouvoir "sudiste"".

Le visage de la rébellion

Titre du Monde du vendredi 11 octobre 2002, sous la signature de Stephen Smith, avec Damien Glez et Vincent Rigoulet à Ouagadougou : " Qui sont ces hommes qui, dans la nuit du 19 septembre, ont fait basculer tout le nord du pays dans le but de prendre le pouvoir ? Ils appartiennent à la "Cosa Nostra" que dirige le sergent-chef "I B" (Ibrahim Coulibaly) installé à Ouagadougou : homme-clé du putsch de Noël 1999, puis garde du corps d'Alassane Ouattara, le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, dit I B, tente depuis deux ans de rectifier l'histoire de la Côte d'Ivoire à la pointe du fusil. D'abord éloigné du pays comme attaché militaire de l'ambassade ivoirienne au Canada, il s'est ensuite installé à Ouagadougou, au quartier Somgandé. Il est devenu le bras séculier d'une cause : celle du Nord de la Côte d'Ivoire, la moitié humiliée du pays, la patrie des "grands boubous", des commerçants musulmans. Les 7 et 8 janvier 2001, I B est impliqué dans "le coup de la Mercedes noire", la limousine escortée d'un convoi de 4 × 4 qui, venant du Nord, fait route vers Bouaké, en même temps que des éléments armés à Abidjan, 450 km plus au sud, attaquent la résidence du Président Gbagbo. Cette tentative de prise de pouvoir tourne court. Rétrospectivement, elle apparaît comme la répétition générale de la mutinerie à Abidjan d'un bataillon appelé à être démobilisé et qui, dans cette nuit du 19 septembre, s'est muée en insurrection et a fait basculer tout le Nord. Depuis, cette rébellion cache son visage politique… elle a seulement des "porte-parole".

Le plus connu est l'adjudant Tuo Fozié… c'est lui qui révèle le nom que finissent par se donner les rebelles : Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire. C'est au nom du MPCI qu'il négocie avec les médiateurs ouest-africains… Il fait partie du premier cercle autour d'I B, le chef de tous ces sous-officiers déserteurs au sein… de la Cosa Nostra… basée à Ouaga-dougou… Grâce à un généreux bailleur de fonds, elle a recruté a tour de bras, d'abord dans les pays voisins, ensuite en Côte d'Ivoire. Elle a acheté des uniformes et des pataugas neufs, des armes en grande quantité. Elle a pourvu en numéraire des combattants payés cash, et s'abstenant de piller, pour gagner la bataille des cœurs et des esprits. Leur opération, d'une si grande envergure, a-t-elle pu se monter à l'insu des autorités burkinabés ? Seul IB est resté à Ouagadougou. Tous ses camarades ont quitté leurs maisons de Somgandé pour faire la guerre en Côte d'Ivoire… "

Jeune Afrique du 14 octobre 2002 publie le document "recalé" par le Président Gbagbo dont ci-dessous la première page :

"Accord de cessez-le-feu et d'arrêt des hostilités

entre

le gouvernement de la République de Côte d'Ivoire
représentée par le Lieutenant-Colonel Philippe Maugou

et

le Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire représenté par l'adjudant Tuo Fozié "

 

Accord malheureusement avorté, ce qui a contrarié les autorités françaises et certains Chefs d'Etat de la Région ".

Il est impossible, dans le cadre de la place du Baromètre de la CADE de citer les très nombreux articles de la presse française et africaine. Mentionnons les questions souvent évoquées : contestations par la rébellion du rôle de la France, contestation par tous du recours à une aide militaire angolaise, spectre d'une guerre civile longue.

Les articles cités dans ce baromètre permettent de mieux appréhender les origines et le déroulement de ces évènements, mais ne permettent évidemment pas encore de savoir si une force politique ou une autorité étrangère soutient et éventuellement anime l'action des sous-officiers révoltés.

Méditons enfin la conclusion d'un article d'octobre du journal gouvernemental Fraternité Matin : "Aux générations futures, un defi : libérez la Côte d'Ivoire de son ancienne métropole afin que notre pays cesse à jamais d'être un comptoir colonial" (cité par Courrier International du 17 octobre 2002).

Bernard Monnier


En bref

A lire

Le phénomène pentecotiste en Afrique Noire, (L'Harmattan). Albert de Surgy, qui est directeur de recherches au CNRS nous livre une étude extrêmement complète et approfondie sur ces nouvelles églises qui ont fleuri ces dernières années en Afrique et dont le succès en fait des lieux de socialisation et d'adaptation au monde moderne.

A écouter

Le royaume de Kongo, un creuset culturel, conférence de Jean Nsondé, historien de l'Afrique, professeur d'histoire et de géographie, auteur d'ouvrages et d'articles sur les aspects culturels des peuples kôngo, notamment à l'époque coloniale.

Mercredi 6 novembre 2002 à 18.30 au Musée Dapper, 35 rue Paul Valery 75116 Paris, tél : 01 45 00 01 50

 

Découverte des Amériques kôngo, conférence d'Erwan Dianteill, anthropologue, maître de conférences à l'école des hautes études en sciences sociales.

Jeudi 5 décembre 2002 à 18.30 au Musée Dapper, 35 rue Paul Valery 75116 Paris, tél : 01 45 00 01 50

 

A savoir

A la suite du naufrage du Joola, l'ONG Enda Tiers-monde a organisé une souscription pour soutenir les familles des victimes.
Contact : enda-caf, BP3370, Dakar, Sénégal / Tél : 221 823 57 72 / Fax : 221 823 51 57


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