Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°56 - Septembre 2002

Débat du mois :
Hommage à Jacques Bugnicourt

 

Sommaire :


Editorial

Le 16 juin dernier, nous avons consacré notre dernière rencontre-débat d'avant les vacances à un hommage à Jacques Bugnicourt, fondateur et secrétaire-éxécutif d'Enda. Sa vie a été un acte de foi dans l'Afrique. C'est à son initiative que la CADE a été lancée en 1996, comme un programme d'Enda-Europe avant de se transformer en association.

Jean-Jacques Guibbert a évoqué l'histoire d'Enda, Sophie Bessis, l'aventure du journal francophone des grandes rencontres internationales Vivre autrement.

Le film de Jean Pierre Rey tourné en 1996 pour la série Illustres Inconnus, et celui de Sophie Bachelier, Nit Ku Baax (L'Homme Bon) en partie tourné les 29 et 30 avril lors de l'hommage à l'UNESCO et à Warsy, nous ont permis de retrouver Jacques dans son quotidien et sa fascinante humanité.

Faute de pouvoir rendre compte de ces deux films dans la Lettre, nous avons pensé que vous apprécieriez, chers lecteurs de la Lettre de la Cade, de lire les fortes allocutions que Michel Rocard, Cheikh Hamidou Kane, Noureïni Tidjani-Serpos, sous-directeur général du département Afrique à l'UNESCO, Ingrid Apelbaum-Pidoux, ambassadrice de Suisse au Sénégal, ont prononcées en hommage à notre ami disparu.

Et après ? Un conseil d'administration exceptionnel d'Enda aura eu lieu à Rabat les 8, 9 et 10 septembre lorsque vous lirez ces lignes. Les conseils et les assemblées générales d'Enda Tiers-Monde et de la Cade qui les suivront arrêteront les perspectives pour l'année 2003.

Nous vous ferons alors connaître ce que doit être l'avenir d'Enda et de la Cade, ce que nous pourrons faire pour que la lampe allumée par Jacques ne s'éteigne pas et continue à nous éclairer et à dessiner l'avenir de l'Afrique.

Michel Levallois


Jacques Bugnicourt, par Michel Rocard

Repose en paix mon frère, tu l'as bien mérité, et ton souvenir marquera longtemps beaucoup d'hommes et sans doute de générations. J'ai fait la connaissance de Jacques Bugnicourt en octobre 1947, en conférence de première année à l'Institut d'études politiques de Paris. Une amitié de cinquante-deux ans, en matière de durée d'amitié, seul le nombre trente a subi un certain discrédit. La nôtre fut constante, sans failles et quasi fraternelle.

Jacques était déjà ce qu'il a toujours été, incroyablement mal fagoté, totalement concentré sur ce qu'il considérait qu'il avait à faire et quasi méprisant pour ceux à qui importaient les notions de loisir, de week-end, de sport ou de spectacle. Il avait déjà le monde dans la tête et le sort des humbles et des pauvres comme priorité personnelle absolue. Il était à l'époque catholique profondément croyant, il militait activement à la Jeunesse étudiante chrétienne (la JEC), qui avait certainement contribué à lui donner cette solidarité avec le petit peuple et cette vision globale du monde qu'il a portées avec lui toute sa vie. Mais Jacques était aussi, sinon d'abord, un homme de la terre, un paysan. Fils d'un couple de commerçants picards relativement pros-père, il avait trouvé quarante hectares de terre dans l'héritage familial. C'est, je crois en 1948, dans la première année de notre scolarité commune, qu'il décida de reprendre lui-même l'exploitation familiale en faire valoir direct. J'ai de ce fait un souvenir étonnant d'un week-end à Warsy, où il est né et nous l'accompagnerons demain, pendant lequel une vache devait vêler. Le vétérinaire n'avait qu'à bien se tenir. Jacques était partout, l'opération fut un succès et Jacques très fier. Il savait tout sur les soins au bétail comme sur les assolements ou les maïs hybrides. Au demeurant, il a eu toute sa vie l'élégance ironique de vouloir figurer à l'annuaire des anciens élèves de Sciences-Po comme exploitant agricole, alors qu'il l'un des hommes les plus diplômés et les plus parcheminés que je connaisse : diplômé de Sciences-Po, ancien élève de l'Ecole nationale de la France d'Outre-mer (ENFOM), docteur en droit, avocat au barreau de Paris, diplômé de la Hochschule für politik de Berlin, diplômé de l'Institut d'études supérieures de droit rural, et je crains d'en oublier.

Découvrant que la politique est à tous égards un élément essentiel de la vie des hommes, j'avais pour ma part adhéré à la Fédération nationale des étudiants socialistes SFIO. Ce parti était à l'époque gravement déclinant, marqué par l'échec du tripartisme, le scandale des vins et le commencement d'une guerre coloniale, celle d'Indochine. Mais l'idée de rejoindre soit le Parti communiste, comme le faisaient à l'époque la plupart des étudiants politisés, soit un groupuscule, me paraissait inconcevable, dans un cas comme dans l'autre. Je réussis à convaincre Jacques et nous commettons ensemble notre première transgression : je le fais adhérer à la FNES alors qu'à l'époque l'adhésion à la SFIO était interdite aux membres des mouvements des jeunesses catholiques. Jacques poussera la provocation jusqu'à devenir en 1956 Secrétaire national, c'est à dire n° 1 de la FNES, c'est avec lui que commence la réconciliation des catholiques et de la gauche. C'est d'ailleurs sous sa direction que Guy Mollet, Secrétaire général du Parti depuis 1946 et jusqu'en 1969, dissout les Etudiants socialistes pour cause de coopération militante avec les étudiants communistes. Jacques avait suivi là, par manifestations, meetings, affiches et tracts communs une ligne que j'avais moi-même initiée dès 1954.

Puis nous nous perdons un peu, sinon de vue, du moins de proximité universitaire. Préparant déjà l'ENFOM et faisant son stage d'avocat, il suit avec enthousiasme, mais de loin seulement, ma première grande bataille politique qui est une tentative pour arracher son pouvoir au président de l'Association corporative des étudiants en droit de l'époque, un nommé Jean-Marie Le Pen. Nous arrivons à faire casser par un tribunal les élections étudiantes de 1951, mais il améliore ses techniques de trucage et regagne celles de 1952. On se définit en politique par le choix de ses ennemis. Ni Jacques ni moi ne nous sommes trompés.

Un autre souvenir cependant illustrera la personnalité de Jacques. Cela doit dater de 1949 ou 50. Patron des étudiants socialistes, j'organise une école d'été, je convie donc une vingtaine de camarades à passer dix jours ensemble pour approfondir notre réflexion. Jacques prépare un programme encyclopédique, titanesque. Plus prudent, et connaissant bien les copains, je réserve pour cette durée tout un stage à l'Ecole de voile des Glénans en Bretagne sud. Trois heures de travail et discussions par jour en début de matinée et fin d'après-midi me semblaient correspondre à la capacité maximale d'absorption de nos jeunes adhérents. Quand il l'apprit, Jacques est rentré dans une colère noire, et m'a sommé de renoncer à cette idée de voile, j'ai tenu bon. Je crois ne jamais m'être engueulé aussi violemment avec quiconque dans ma vie. Ce doit être le seul cas où j'ai vu Jacques céder. Il n'est pas pour autant devenu un bon barreur !

Puis il rentre à l'ENFOM, et moi au service militaire. Fin 1956, avant de partir en stage de préfecture pour l'ENA, je suis démobilisé par anticipation pour entrer au cabinet d'Alain Savary, Secrétaire d'Etat aux Affaires marocaines et tunisiennes, à qui nous devons largement la fin élégante et sans violence de ces deux décolonisations réussies. C'est là que j'apprends que Gaston Deferre, ministre de la France d'Outre Mer et tuteur de l'ENFOM, s'apprête à renvoyer de cette école les deux tiers des élèves et les trois majors de promotion, dont Michel Levallois ici présent, que j'ai connu à cette occasion et qui est toujours mon ami, coupables d'avoir signé une pétition contestant l'enseignement de l'école et demandant fermement à être initiés non pas à des fonctions d'administrateurs coloniaux mais bien à des fonctions de conseillers auprès de gouvernements ayant vocation à être indépendants.

L'horreur… J'arrive à con-vaincre Savary, qui arrive à convaincre son collègue Deferre. Jacques, Michel et tous les autre resteront fonctionnaires. C'était naturellement un coup signé Bugnicourt. C'était en 1956, il part en stage, j'entre à l'ENA. La guerre d'Algérie fait rage.

L'ineffable Guy Mollet décide que le problème algérien n'est pas une affaire d'indépendance, mais de sous-administration, et en septembre 58, De Gaulle confirmant cette décision, toute ma promotion part prendre en Algérie ses premières fonctions. Je prends le bateau pour pouvoir emmener ma voiture. A la descente de coupée, un superbe officier de l'armée française m'attend, en uniforme, Jacques. Je ne l'avais jamais vu élégant, l'apercevant, j'imagine immédiatement quelque gueuleton roboratif dans un restaurant fin. Car Jacques était bon mangeur. Ses premiers mots : " salut Michel, je suis content de te voir, mais on n'est pas là pour rigoler. J'ai beaucoup de choses graves à te dire tout de suite." Et nous voilà, devant une grillade dans un petit restaurant de pêcheurs du port. Il m'apprend, ce que tout le monde ignorait, que l'armée avait entrepris de déplacer les populations rurales par centaines de mille, pour pouvoir tirer plus à l'aise au napalm dans les zones de maquis. Nous visiterons ensemble clandestinement une où deux dizaines de ces centres où l'on mourait de faim. Tout cela a fini par un rapport secret que j'ai pu adresser personnellement à Paul Delouvrier, devenu délégué général entre temps, et dont la fuite dans la presse a failli me faire révoquer mais a permis enfin, bien tard, l'arrêt de ces pratiques monstrueuses. Jacques avait découvert tout cela à partir de ses fonctions d'officier SAS chargé de la réforme agraire au cabinet du général Préfet d'Orléansville. Peu après, pour cette raison et quelques autres, (il négociait avec le FLN local des attributions des lots de la réforme agraire), il est muté d'urgence dans une unité combattante en Kabylie. La balle dans le dos menace. C'est Paul Delouvrier sur mon insistance, et celle de quelques autres, qui le sortira de là à temps. Je veux citer ici Hubert Prévot et Eric Westphal, que le général Massu, au procès des conjurés d'Alger, qualifiera de "petits progressistes de la Délégation Générale". Le temps me manque hélas pour évoquer plus largement d'incroyables souvenirs où Jacques est tout entier, comme vous le connaissez tous : ma voiture embourbée jusqu'aux essieux et tirée par un tank en pleine zone rebelle, ou l'ouverture au petit matin du col de la Chiffa après avoir attendu les blindés vérifiant que la route n'était pas minée, suivant la camionnette de presse, et stupéfaits de la voir donner successivement une liasse de journaux aux deux chefs de tanks que nous croisons, puis à un membre du FLN armé de sa mitraillette et embusqué derrière un arbre prés d'un carrefour pour l'attendre… Un dernier souvenir, cependant, de cette période. Huit jours après mon arrivée à Alger, la presse nous apprend que la minorité de la SFIO, dont j'avais été le Secrétaire administratif avait fait scission pour créer le PSA qui allait devenir le PSU plus tard. Je dis à Jacques : " il faut rejoindre et créer la section d'Alger ". Réponse de Jacques: " tu crois ? Ça va être un petit truc, la base ne comprendra pas. Comment veux-tu que j'explique cela aux paysans de Warsy ? " Il l'a fait quand même.

Et puis c'est Dakar. Jacques s'installe sur le lieu de son stage. J'ai pensé que vous étiez assez nombreux ici, et plus qualifiés que moi pour raconter Enda. Enda à qui il a voué sa vie et qui nous a tous marqués autour de lui, de près ou de loin. Je ne conterai donc pas Enda.

Tout de même un jour de janvier ou février 1962, Jacques débarque chez moi, il ne prévenait jamais, même un Premier Ministre en fonction. On lui devait d'avoir toujours une heure ou une soirée à sa disposition dans les 12 heures qui suivaient une de ses apparitions. Je n'y ai jamais manqué en quarante ans, quoique je fasse, prévenir prend du temps, du temps perdu.

Cette fois là : " Michel tu vas faire une carrière politique, mais tu ne connais rien à l'Afrique, c'est scandaleux et inadmissible. Je t'ai trouvé une mission. Tu viens quinze jours au Sénégal à Pâques, on réforme la législation foncière ", moi: " tu es fou, je ne connais rien au droit foncier " lui: " aucune importance, il y a des manuels et moi je connais ". C'est le secrétaire d'Etat au plan du Sénégal de l'époque, Cheikh Hamidou Kane, que je salue aujourd'hui en sa qualité de Président d'honneur d'Enda Tiers Monde, qui avait monté le coup avec Jacques. Pas question de discuter. Quinze jours de Sénégal. Sept à travailler comme des romains, de 7h30 à 24 h, dans un bâtiment administratif totalement vide de tous ses fonctionnaires dès 18h. Et huit jours à explorer d'une part Saint-Louis, l'estuaire du fleuve, Rosso, le monde des pêcheurs, et d'autre part au prix de 900 km de piste dans chaque sens, Tambacounda, les confins Sénégalo-Guinéens et la tribu Bassari où nous fûmes les premiers blancs à être conviés à assister à une cérémonie d'initiation. Notre Land-Rover a fait trois tonneaux, on a failli mourir de soif. Je suis rentré crevé, malade et ébloui. La nuit casamançaise sur les bacs silencieux de la Gambie est une des merveilles du monde. Et le droit foncier sénégalais comporte encore deux ou trois articles qui sont de ma plume. Je n'ai plus jamais oublié l'Afrique. Vingt-deux ou vingt-trois voyages, trente-cinq pays visités dont beaucoup selon les consignes de Jacques : sortir des villes et voir la brousse, ne jamais se limiter aux élites installées.

De voyage en voyage, j'ai vu Jacques choisir et approfondir ses thèmes : l'environnement, les quartiers, la dignité et la vitalité des pauvres. J'ai vu Enda naître, grandir, oser et réaliser. J'ai vu le secrétaire d'Etat Abdou Diouf, bonsoir M. Badare Diouf, votre présence parmi nous, nous fait un immense plaisir, progresser dans sa carrière, ministre, Premier Ministre, Président et rester l'infatigable protecteur de Jacques et d'Enda, qui prenaient tant de risques de subversion qu'ils en avaient besoin. J'ai visité Ecopole au début, puis dans la maturité, et un jour déjeuné avec Jacques, dans la pauvreté mais dans la liesse, chez le président du comité de quartier du bidonville de Barak. D'autres diront mieux que moi l'ampleur, la réalité et le sens de tout ce travail d'Enda. Je me rappelle encore comment Jacques m'accueillit en 1992 à Rio, à la conférence des ONG parallèle à celle des Nations-Unies sur l'environnement. Son autorité était immense.

Laissez-moi terminer avec deux ultimes anecdotes, le mardi 10 mai 1988, à ma grande surprise, le Président François Mitterrand me nomme Premier Ministre. Passation de pouvoirs à 17h. C'est le lendemain matin vers 10h que je prends réellement possession de mon bureau. Il n'y a plus une feuille de papier blanc ni un crayon ni naturellement un dossier. Je ne suis accompagné que d'un unique collaborateur mon directeur de cabinet, les autres viendront après, je n'ai pas de secrétaire et ne sais pas me servir du téléphone. Et déjà, pourtant, un gouvernement à constituer, le feu en Nouvelle-Calédonie et quatre grandes grèves en cours. Je n'étais pas là depuis un quart d'heure qu'un huissier entre, gêné. Nous venions de faire connaissance avec tout ce qu'il fallait de cérémonie " Monsieur le Premier Ministre, il y a un visiteur qui vous demande. Il est étrange, sans cravate, vêtu n'importe comment…" Je réponds : " vous lui avez au moins demandé son nom " … "Même pas Monsieur le Premier Ministre " … " Allez, faites au moins remplir la fiche " … Je lis : " Jacques Bugnicourt ". Je gicle sur le palier et je vous passe notre accolade dans l'effusion devant les huissiers sidérés ! Il fut mon premier visiteur, il ne ratait jamais les bons coups !

La seconde est plus étrange. Jacques s'est irrité parfois de ma constante propension à expliquer à mes amis gauchistes, ou socialistes, ou les deux, que, même s'il restait inhumain, le capitalisme avait gagné et qu'il fallait savoir avec précision comment fonctionnaient les marchés financiers ou les multinationales si on voulait infléchir ou corriger la trajectoire. Aussi s'est il bien amusé quand il m'a vu en janvier 1997 devenir président de la Commission du Développement et de la Coopération du Parlement européen. Le dit Parlement n'a jamais entendu parler de Jacques Bugnicourt, mais il a voté à plusieurs reprises et toujours à plus de 70% des résolutions que je lui proposais et dont l'inspiration venait largement d'Enda. Le développement est d'abord endogène, il faut soutenir l'économie populaire et la distinguer de l'économie délinquante en rejetant ce terme monstrueux d'informel, il faut encourager les productions de substitution aux importations. Tout y est, même si les institutions européennes n'en ont tenu qu'un faible compte.

Cet excellent poste d'observation m'a fait découvrir bien des choses, et notamment celle-ci : l'Occident aide les pays en développement, insuffisamment et bien mal d'ailleurs, de deux façons. Les dons pour les infrastructures, les prêts et les apports en capital, public ou privé, pour le développement des entreprises. Mais dans ce dernier cas, nous ne savons aider que ce qui est né et qui a grandi tout seul. On sait prêter dix millions de dollars mais pas 300 000 francs. J'ai donc créé une société anonyme de capital-risque et de consultance pour les petites et toutes petites unités. Jacques m'a donné son accord immédiat : cela correspondait à un besoin manifeste et urgent, ce n'est pas de charité que l'Afrique a besoin. Pour ce faire il fallait chercher l'argent là où il est. "Afrique Initiatives" compte parmi ses actionnaires: Vivendi, Bolloré, Accor, EDF, Renault, Ernst and Young, les AGF, le CFAO c'est à dire le groupe Pinault, et bien d'autres. Pendant l'année du lancement, nous avions " déjeuner des fondateurs " tous les mois. Jacques n'en a pratiquement manqué aucun, pas plus que Michel Levallois, ni non plus Vincent Bolloré, qui d'ailleurs nous avait donné l'idée de ces déjeuners. Jacques qui avait passé sa vie à incriminer les multinationales a vite observé et compris que celles qui se concentrent sur les services peuvent n'être pas prédatrices, et découvert avec admiration que l'éthique de groupe que définissait et maintenait fermement ce commerçant dur en affaires qu'est Vincent Bolloré, était de cette nature. Vincent Bolloré a visité Barak. Il en est revenu bouleversé. Jacques est mort le 16 avril, nous avions un "déjeuner des fon-dateurs" le 12. J'entends encore Vincent, car une surprenante amitié était née entre eux, le saluer par une tirade : " Jacques, tu as raison, tu es notre conscience, tu es un Saint ".

Merci de votre attention.

Michel Rocard

Allocution prononcée à l'occasion de l'hommage rendu à Jacques Bugnicourt à l'UNESCO le 29 avril 2002.


Jacques Bugnicourt à Dakar en 1991

Cérémonie de prières, de témoignages et d'hommages à la mémoire de Jacques Bugnicourt, Secrétaire Exécutif d'Enda Tiers-Monde, à l'Ecopole ouest-africaine, rue Félix Eboué prolongée, Dakar, le samedi 27 avril 2002. Allocution de M. Cheikh Hamidou Kane, Président du Conseil d'Administration d'Enda

Monsieur le ministre,
Monsieur le Doyen du Corps diplomatique,
Madame et messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et messieurs les partenaires d'Enda,
Chers amis d'Enda et de Jacques Bugnicourt, venus de tous horizons
Mesdames et messieurs,

C'est un bien douloureux devoir qui m'échoit, que de prendre la parole, en cette cérémonie que nous voulons priante, sobre et digne, organisée pour le repos auprès de l'Eternel de l'âme de Jacques Bugnicourt, et pour honorer sa mémoire. Il a porté Enda sur les fonds baptismaux, il y a trente ans, et l'a placé sur une trajectoire fulgurante, avant de se retirer sur la pointe des pieds.

Enda est le fruit étonnant d'une impasse. Des cercles intellectuels, animés de bonne volonté et désireux de développer nos pays, se trouvaient englués dans un discours théorique sans issue, loin des problèmes quotidiens affrontés par les populations dont ils voulaient pourtant améliorer les conditions d'existence. Leur capacité de réflexion sur le réel, ne pouvait vérifier sa pertinence et son efficacité sans se confronter à la réalité du vécu des populations et aux écueils multiples qui jalonnent toute démarche de transformation de cette dernière. Il fallait, à l'évidence, quitter les salons pour le terrain, ouvrir les yeux, développer une écoute simple et humble, créer les conditions d'une liaison indissociable de la réflexion à l'action en vue d'apprendre, à l'école des humbles, et au plus près d'eux, de quelle manière assurer leur mieux-être.

Des universitaires ont dû quitter le confort de leurs certitudes, et leur statut de maîtres des savoirs, pour s'immerger dans l'insécurité des espaces géographique, social, culturel, économique et politique où vivent ces populations. En descendant à la base pour aller à leur rencontre, on découvre qu'il ne s'agit pas de masses vagues et indistinctes, mais de groupes qui se sont organisés d'eux-mêmes - ou qu'il faut aider à s'organiser - et qui, par ce processus, naissent à la conscience de leur propre identité, de leur être au monde, de leurs forces et faiblesses. L'option d'Enda a été d'aller chercher ces interlocuteurs dans les bidonvilles et les villages, avec l'assurance d'avoir accès aux plus démunis.

Enda est une démarche partenariale, fondée sur la connaissance et la reconnaissance - au sens hégélien du terme - des humbles, qui leur confère respect et dignité. C'est pourquoi il ne s'est jamais agi pour lui d'encadrer les populations, mais de les accompagner, avec une objectivation de leurs besoins, et un partage avec elles des rôles et des responsabilités.

L'Organisation a inscrit au cœur de sa démarche, le relèvement constant des acquis de ses partenaires, par des séquences de formation qui prolongent de la sorte, l'articulation de la réflexion à l'action.

Ce schéma original, élaboré et mis en œuvre dès les débuts de l'Organisation, a d'emblée marqué la volonté d'Enda de se situer hors des sentiers battus. Il a exigé des ruptures douloureuses et de l'audace, beaucoup d'audace. Il s'est agi de prospecter les possibles, d'en démontrer la pertinence et la fécondité, et de les appeler à l'être, en bousculant au besoin le confort du statu quo.

C'est pourquoi l'on peut affirmer que la vocation générique d'Enda est de faire autrement, en liant la réflexion, l'action et la formation, le sommet et la base, en faisant traverser l'ensemble par la communication, avec une exigence de créativité, et au risque de déranger et même de bouleverser l'ordre établi. Et cette démarche, Enda l'a mise en œuvre aux plans local, national, et international !

Celui qui a porté ce projet avec générosité, est un homme d'exception, nommé Jacques Bugnicourt. Il avait de l'audace, de l'intuition, de l'imagination, une intelligence lumineuse, dotée d'une plasticité qui la rendait apte à toutes les combinaisons fécondes ; une capacité de travail phénoménale, et une générosité débordante. Il a renoncé à lui-même et aux siens, pour être des nôtres, avec les démunis de l'infra-urbain et des terroirs villageois, de Dakar à Bombay et Hô Chi Minh-Ville, Antananarivo, Hararé, Addis-Abéba, Rabat, Tunis, Santo-Domingo, Botoga ou La Paz, mais New York également, et dans tant d'autres lieux ! Dans le même temps, il n'a jamais cessé de dialoguer avec les décideurs des pays où Enda développe ses actions.

Il a parcouru le monde en véritable globe-trotter de l'Espérance, en refusant avec obstination d'admettre la fatalité de l'injustice, de la pauvreté et de la misère, pour cette partie de l'humanité à laquelle on dénie la dignité, et qui survit dans la précarité et l'insécurité.

Il su se faire entourer de personnes de toutes origines et conditions, niveaux de formation et de compétence, en faisant accoucher chacune d'elles à sa propre conscience et aux potentialités qui gisent en elle, et en les faisant travailler ensemble dans la complémentarité. Pour ce faire, il a chaque fois mis en œuvre la perspicacité de son intuition au premier abord. Cependant, pour fonder ses exigences, et être capable d'instaurer le dialogue avec ses compagnons de travail, il a également dû s'immerger dans les champs de compétence qu'il faisait prospecter, même lorsque ces derniers se situaient hors de ses spécialisations. Chacun des collaborateurs de Jacques peut témoigner de sa découverte émerveillée des potentialités qu'il a su tirer de lui- même, depuis ses tréfonds. C'est une version admirable de la maïeutique socratique, menée à grande échelle, autant au niveau des individus, que des groupes !

Enda est d'abord l'œuvre de cet homme qui a donné plus de quarante ans de sa vie sans prendre de repos, sans le moindre congé, et qui n'a pas toujours été compris.

Il est heureux que le Sénégal ait décidé d'accueillir une organisation telle qu'Enda, en en acceptant la démarche, en lui donnant des conditions d'intervention favorables, grâce à la signature d'un accord de siège, et la reconnaissance d'un statut diplomatique.

Nous en remercions les plus hautes autorités de ce pays, quoique nous ne nous étonnions guère d'une telle décision. Nous sommes bien au pays de la téranga, où l'on affectionne le débat d'idées contradictoire, et dont les entités politiques pré-coloniales ont conçu et mis en pratique sous des formes diverses, la notion de libre choix du citoyen, sous la formule wolof de : "taanë sa bula neex".

C'est pourquoi les écueils qui ont quelquefois marqué la vie d'Enda au Sénégal, ont toujours trouvé une réponse adéquate avec les plus hautes autorités du pays, car l'intérêt de chacune des parties postulait la hauteur de vue et le dépassement. Le Sénégal est sûr d'être le premier à tirer profit des actions d'Enda, à travers les fonds investis, les méthodologies expérimentées et affinées, les formations démultipliées.

Tel a été le cas - et pour ne prendre que cet exemple - du rôle pionnier joué par Enda, au début des années 80, dans la prévention de la pandémie du sida au Sénégal, et qui a contribué grandement au maintien à un bas niveau, de sa prévalence dans le pays. Une fois assurée la maîtrise de la prévention par la formation de nombreux relais issus des associations de quartier, Enda s'est s'orienté vers d'autres champs de bataille.

La ligne d'Enda tracée par Jacques Bugnicourt sera maintenue. Enda tiendra ferme la barre de la recherche d'alternatives fécondes, de l'impulsion de la créativité, en refusant de s'engluer dans les sentiers battus, et au risque de déranger. Il continuera de conjuguer son action à celle des pouvoirs publics, dans une complémentarité dynamique, pour l'atteinte des objectifs de développement et dans la pleine responsabilisation des groupes de base villageois et bidonvillois.

Pour ce faire, ces groupes bidonvillois attendent des pouvoirs publics, et avec angoisse, d'être sécurisés dans leur cadre de vie. Ils demandent une protection des hautes autorités de la République contre les spéculateurs, mus par l'appât du gain facile. Nous espérons que le gouvernement, qui a déjà beaucoup fait pour eux, poursuivra le dialogue avec ces citoyens à part entière, en vue de trouver les réponses adéquates.

A l'endroit des bailleurs de fonds, Enda voudrait réitérer son extrême gratitude pour leur soutien constant et durable. Sans eux, il n'aurait guère été possible d'assister les plus démunis, de préserver des vies, de conférer toujours un peu plus de dignité, de faire accéder aux savoirs, de faire germer dans les cœurs l'espérance qui permet de sourire et d'éclairer les visages ternes. Enda, par ma voix, voudrait les assurer de la poursuite de ses efforts, dans la fidélité à la mémoire de l'illustre disparu.

Et à vous tous qui êtes venus si nombreux, témoigner à Jacques Bugnicourt votre attachement, par la prière et le recueillement, par une présence silencieuse et intense, soyez assurés de notre reconnaissance profonde et sincère !

Que Dieu accueille Jacques Bugnicourt dans son Paradis et veille sur nous tous.

Je vous remercie.

Cheikh Hamidou Kane


Allocution prononcée au nom du directeur Général de l'UNESCO, par Monsieur Noureini Tidjani-Serpos, Sous-Directeur Général du Département Afrique, à l'occasion de l'hommage public rendu à M. Jacques Bugnicourt, Fondateur et Secrétaire exécutif de l'ONG Internationale Enda Tiers Monde, à l'UNESCO (Paris), le 29 avril 2002

Monsieur le Président de Enda Tiers-Monde (M. Cheikh Hamidou Kane),
Monsieur le Secrétaire général d'Enda Europe (M. Michel Levallois),
Monsieur le Premier Ministre (Michel Rocard)
Excellences,
Chers Amis d'Enda réunis aujourd'hui,

C'est avec une profonde tristesse que l'UNESCO a appris le décès de M. Jacques Bugnicourt, fondateur et Secrétaire exécutif de l'ONG Internationale ENDA Tiers Monde, survenu à Paris le 16 avril dernier à l'âge de 72 ans. Au nom du Directeur général, M. Koïchiro Matsuura, qui, en raison d'engagements antérieurs et à son grand regret, ne peut être présent ici pour partager avec vous ce moment d'hommage qu'il a voulu accueillir dans la Maison de l'UNESCO, et au nom de toute l'Organisation, je voudrais renouveler nos très sincères condoléances à Enda International Tiers Monde et à la famille de Jacques Bugnicourt pour cette perte cruelle.

Homme empreint d'un immense dévouement, animé d'une incommensurable générosité et d'ouverture à l'autre, militant de la décolonisation car fervent défenseur de l'égalité et de la justice, homme engagé en faveur du développement - et j'en passe , Jacques Bugnicourt était devenu une figure emblématique non seulement en Afrique où il a consacré plusieurs années de sa vie, mais aussi en Amérique du Sud, en Asie et en Europe.

En créant Environnement et Développement du Tiers-Monde (enda-tm), il s'est donné un instrument pour faire de ses convictions une réalité : lutter contre la pauvreté, favoriser une économie solidaire des plus pauvres et un développement durable au service du plus grand nombre.

Pour ce faire, il n'a eu de cesse

de :

- valoriser les connaissances et les instruments du développement local,

- s'appuyer sur les initiatives et les expériences des groupes de base, notamment les populations les plus vulnérables et démunies,

- investir dans la recherche et la mise en œuvre d'un développement alternatif, participatif.

Il a fait de cet engagement un sacerdoce et a su le faire partager à travers le monde où son action a bénéficié de la coopération de nombreux réseaux et institutions.

L'UNESCO s'honore de figurer parmi ces institutions.

C'est ainsi qu'est parue, en 1996, une brochure largement diffusée dans le cadre du projet spécial de l'UNESCO "Innovations - Education contre Exclusion". Cette brochure, intitulée "Créativité Afrique - L'Art de la débrouille" - à l'image, puis-je dire, du regretté disparu, a contribué à faire connaître le travail d'Enda en faveur des plus démunis et des liens privilégiés qui se sont noués entre notre Organisation, Jacques Bugnicourt et ses collaborateurs.

A Dakar, le partenariat ENDA/UNESCO a porté sur la formation pratique à la citoyenneté, à la solidarité et aux métiers des jeunes défavorisés. Il s'agit de renforcer les activités d'éducation non-formelle et de formation menées par Enda dans les quartiers populaires de la région de Dakar et à l'Ecopole ouest-africaine, ce lieu de recherches et d'échanges sur les arts et les techniques populaires créé par Enda, inauguré en 1996. Ce partenariat a aussi porté sur l'amélioration des conditions et du cadre de vie des habitants des quartiers défavorisés par l'implantation d'écoles, de cases de santé et de fontaines-, sur l'encadrement socio-éducatif des petites filles de ces quartiers et sur la stimulation des réseaux d'activité économique. Il s'agit, dans une voie résolument novatrice et loin d'une énième aide humanitaire ponctuelle, de dépasser les micro-projets économiques et agir à grande échelle, d'intégrer chaque activité dans une perspective plus vaste de "construction de citoyen".

Dans le cadre du programme UNESCO pour l'éducation des enfants en détresse, le Directeur général de l'UNESCO a posé le 27 avril 2000, la première pierre d'une école en dur pour les enfants de Baraka, à Dakar, l'école Ami-Schumacher. En effet, la création de cette école a été rendue possible grâce à la générosité des donateurs mobilisés par Madame Ute-Henriette Ohoven, Ambassadrice de l'UNESCO que Jacques Bugnicourt connaissait très bien. Parmi ces donateurs figure le coureur automobile de Formule 1, Michael Schumacher.

Jacques Bugnicourt était justement venu à l'UNESCO le 15 avril dernier, à l'occasion de la cérémonie de nomination, par le Directeur général, de Michael Schumacher, comme "Champion pour le Sport". Jacques avait en effet émis le souhait - souhait exaucé- d'être présenté à ce dernier. Il était alors heureux, dynamique et porteur de projets. Réalisant par cette présence un dernier acte de bienfaisance envers les enfants défavorisés, il quitta ce monde peu après, le 16 avril. Cette ultime visite à l'UNESCO a pour nous une valeur significative.

Jacques Bugnicourt, l'Africain de culture, sait "que les morts ne sont pas morts".

Noureini Tidjani-Serpos


Jacques Bugnicourt et l'aventure de Vivre Autrement

C'était en 1992. Grandes et petites Ong et gouvernements du monde entier préparaient activement le sommet de la Terre qui devait se tenir en juin à Rio. Jacques Bugnicourt m'appelle au début du printemps. " Si nous faisions un journal quotidien en français durant la durée du sommet ? La plus grande partie de la communication est en anglais. Les francophones, surtout les Africains, ont du mal à suivre. Tu prends le projet en charge ? " Ledit projet, alors, n'avait qu'un titre : Vivre autrement, qui avait été le titre d'un magazine jadis publié par Enda à destination des consommateurs africains. Il faut en général être au moins deux pour faire une vraie folie. Ce jour là, j'ai donc répondu oui à Jacques, sans savoir quel journal nous pourrions faire et avec qui, qui allait le financer et comment nous le fabrique-rions. Ainsi a commencé l'aventure de Vivre autrement qui devait durer jusqu'en 1997 et couvrir toutes les grandes conférences internationales de la décennie.

C'est à Rio que nous avons compris que la géniale idée de Jacques Bugnicourt demandait de gros investissements humains et financiers pour être mise en œuvre. VA, comme nous prîmes l'habitude de l'appeler, y a connu des conditions de réalisation éprouvantes mais 14 numéros ont été publiés, et tous les francophones du forum des Ong, comme de la conférence officielle, l'attendaient tous les matins pour en dévorer le contenu. Le 16 juin, date de parution du dernier numéro, le pari était gagné : Enda avait réussi à publier quotidiennement un journal résolument engagé dans le combat pour un développement durable, aux informations crédibles et répondant à un vrai besoin. Jacques était aux anges. Une fois de plus, son inventivité et sa capacité de mobilisation avaient réussi à transformer une folle idée en réalité. Au prix, certes, de trois semaines de nuits blanches, mais l'équipe était d'accord : cela en avait valu la peine.

On n'abandonne pas un projet qui gagne. Fort de notre succès de Rio, Enda a pu obtenir les financements nécessaires de la part de plusieurs bailleurs de fonds dont, au premier chef, la Commission européenne, pour continuer. C'est ainsi que Vivre Autrement a été par la suite édité à Vienne (conférence des Nations unies pour les droits de l'homme, en 1993, 13 numéros), à Manchester (forum global, juin 1994, deux numéros), au Caire (conférence des Nations unies pour la population et le développement, septembre 1994, 10 numéros), à Copenhague (Sommet social, mars 1995, 11 numéros), à Pékin (Quatrième conférence mondiale sur les femmes, septembre 1995, 16 numéros), à Istanbul pour la conférence Habitat II (juin 1996, 15 numéros) et au Sommet mondial de l'alimentation (Rome, novembre 1996, 5 numéros).

Grâce à la constitution d'une (trop) petite équipe à la fois compétente et motivée, qui n'a ménagé ni son temps ni sa peine pour sortir le meilleur journal possible dans les contextes les plus variés, VA a pu offrir - lors de toutes ces occasions - aux participants francophones une information quotidienne et des analyses sur les débats en cours durant la conférence officielle, le forum des ONG et les forums parallèles, et proposer des dossiers synthétiques sur les thèmes majeurs de chaque conférence, avec des contributions de nombreux spécialistes (membres d'ONG, chercheurs et politiques), en particulier des pays du Sud.

A tous et toutes, notre meilleure récompense était d'entendre, dans les couloirs des assemblées : "où est la pile de VA ?". Son but étant d'informer le plus grands nombre possible d'acteurs ayant un accès insuffisant à l'information, VA publiait également, à l'occasion de chaque conférence, un numéro d'ouverture un mois avant, disponible en français, anglais, arabe, espagnol, des mini-dossiers spéciaux en espagnol et en arabe et un numéro bilan, un mois après la conférence, lui aussi en français, anglais, arabe, espagnol et portugais. Enfin, en 1997, en collaboration avec le mensuel français Alternatives économiques, Vivre Autrement a publié un volumineux "Bilan de la planète" qui a clos sa brève mais passionnante existence.

Cela n'a pas toujours été facile car, durant toutes ces années, les ambitions de Jacques étaient à chaque fois plus importantes. Et une des tâches, plus d'une fois épuisante, de l'équipe, a été de tempérer ses rêves de grandeur par de pressants appels au réalisme. Il fut parfois malaisé de rappeler au patron d'Enda ce qu'était un bouclage ou des délais d'imprimeur… Peu avant son décès, il avait espéré que Vivre autrement puisse renaître à l'occasion du sommet de Johannesburg. Mais nos demandes de financement n'ont pas été entendues. Jacques n'a pas su que "son" journal n'a pas ressuscité. Signe des temps peut-être, car aux espoirs de Rio ont succédé les désillusions de Johannesburg… sans VA ni Jacques Bugnicourt pour s'en alarmer.

Sophie Bessis


La Casamance et le "Baobab"

Il était une fois un baobab géant, assis entre les mamelles de Dakar et l'île de Gorée, le regard résolument tourné vers le Sud : Il s'appelait Jacques Bugnicourt. Parmi les nombreux bras qu'il déployait, il y eut un qui traversa les bolongs casamançais et y souffla un grand vent de solidarité. Tout l'intéressait en commençant par l'environnement :

1) En 1982 il sonna l'alerte sur la palmeraie casamançaise et obtint le forum paysan de Katouré

2) Son idée sur les technologies appropriées y fera son chemin en faisant fleurir l'artisanat rural de Casamance. Madialang Dianko, Sydi, Souleye Sadio, maîtres forgerons et chercheurs engagés dans la cause paysanne m'ont chargé de te dire Jacques, que tu ne mourras pas en Casamance.

3) Les femmes de Badiana ont rayonné sur Diouloulou, le Fogny Kombo et les Kalounayes ;

4) Les femmes du Bandial et de Niomoune ne meurent plus du fait des vagues et des courants à la recherche de l'eau et le choléra a définitivement quitté les îles du royaume d'Afiléjo.

Baobab géant tu savais, quand la sécheresse a sévi et sévi encore, que la mangrove était exténuée et que les rivages ne tenaient plus le riz de mes cousins, de tes cousins puisque c'est du Hal pulaar que tu es que le Sereer que je suis tiens la sève qui me lie si fort aux peuples de la Casamance.

Tu me dis alors qu'il fallait essayer de barrer la route au sel et nous avons tenté, avec 46 digues et 59 ouvrages évacuateurs de sauver quelques milliers d'hectares mais le phénomène est si grave…, si étendu.

Puis il y eut la guerre, comme si la sécheresse ne suffisait pas. Cette guerre qui a tant duré et saigné la Casamance que certains de ses amis l'ont abandonnée. Nous avons perdu Agnack et ses femmes et ses jeunes ; nous avons en vain consolé META (la sage) de la mort de son mari et tenté de sauver Saly des harcèlements sexuels. Pendant ce temps Adama et le groupe des Jeunes ont disparu en Gambie.

Notre esprit devint alors trouble et c'est précisément en ces moments là Baobab, que nous t'avions senti plus proche et tu nous disais : "Je sais que tout le monde est parti mais nous, nous resterons. Nous avions été avec la Casamance dans les bons moments, nous resterons avec elle dans les pires moments".

Entre temps le riz arriva à maturité dans les rizières en même temps que les tirs d'obus, de roquettes et de kalachnikov. Même les oiseaux ont eu peur de s'y rendre.

Me référant à toi Baobab tu me dis : "Cette récolte doit se faire, demandons une trêve aux belligérants et organisons sur le terrain la campagne pour une récolte bleue au cours de la quelle les récolteurs agiteraient des drapeaux bleus".

Tu entrepris une démarche dans ce sens qui n'aboutira jamais faute d'accord entre les protagonistes du conflit.

La récolte bleue n'eut pas lieu, le riz fut perdu et la famine s'en était suivie.

Quand la crise en Guinée-Bissau a connu un débordement fâcheux en Casamance et à Dakar avec un déferlement massif de populations réfugiées, ta grande générosité éclata durant cette période où des Bissau Guinéens et des sénégalais souffrirent sans comprendre. Là encore Baobab, tu eus une idée géniale pour aider la Casamance à affronter le surnombre. Nous avions éprouvé cette idée avec des médias de la place et avec des bénévoles : le succès fût éclatant.

Aujourd'hui Baobab, tes glands ont germé de partout dans les pays pauvres et le message est resté le même : diminution de la pauvreté en luttant avec les plus

démunis ; préservation de l'environnement ; protection des droits humains. Voilà pourquoi tu es parti sur la pointe des pieds, sans aucun bruit, sans aucun bagage autre que ton humilité.

Hier les enfants de Lyndiane, Peyrissac, Kandialang et Néma II ont prié pour toi.

Ils ont dit : E mitay Kan Uyokulo Di Ka Sumaï. Que le ciel t'apporte la paix définitive que tu mérites

La Casamance


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