Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°55 - Juillet 2002

Débat du mois :
L'Afrique face à la mondialisation,
la libéralisation des échanges

 

Sommaire :


Editorial : quelques réflexions pour les vacances

Faveur insigne, évènement historique, l'Afrique a été invitée au G8 ! Quatre chefs d'État africains ont été admis à Kananaskis, dans la station de ski canadienne où les puissants de ce monde ont abrité leurs travaux. Ils ont présenté le plan qu'ils préparaient depuis deux ans, qu'ils avaient fait adopter par l'OUA, qu'ils avaient déjà soumis à l'ONU, à l'Union européenne, à des chefs d'entreprise : le fameux NEPAD, le "Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique".

Pour Mike More, le directeur général de l'OMC qui l'a dit au président Thabo Mbeki, ce plan est "l'une des plus belles visions élaborées par l'Afrique pour les Africains qu'il ait jamais vues". Il y avait tout de même eu le plan de Lagos, puis celui d'Abuja, qui n'étaient pas inintéressants non plus, mais qui n'avaient pas suscité le même enthousiasme chez les pays riches. Le contexte n'était pas le même, la mondialisation n'était pas encore la loi et les prophètes. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que l'accueil réservé au NEPAD par les pays riches doit beaucoup au fait qu'il est conforme à leurs attentes, qu'il répond à leur stratégie, qu'il intègre leur vision de la mondialisation . "Le NEPAD a pour but…de résorber à terme les gigantesques fossés qui séparent l'Afrique du monde développé, en vue de la participation pleine et entière à la production mondiale et au commerce international, moteur de la croissance économique", a déclaré au journal Le Monde, avec beaucoup de franchise, le président Wade. Peut-on croire que produire mondialement et commercialiser internationalement génèreront la croissance, et par voie de conséquence, réduiront la pauvreté de moitié d'ici à 2015 ? En se rendant à Kananaskis, les chefs d'État africains pères du NEPAD n'ont pas comparu en accusés devant un tribunal, mais la pièce qui s'y est jouée avec eux ressemblait fort à un examen de passage qu'ils tenaient à réussir ! Ils se sont peut-être approprié le catéchisme économique du G 8, ils ne se sont certainement pas approprié les attentes des populations africaines.

Que peuvent en penser les 500 millions d'agriculteurs africains qui attendent que leurs produits agricoles d'exportation leur soient payés correctement, que le café et le cacao, la banane, l'huile de palme et d'arachide, le coton, ne soient pas menacés par la désorganisation de leurs systèmes de production, dévalorisés par la concurrence déloyale des agriculteurs du nord largement et durablement subventionnés ? La croissance viendra-t-elle des exportations de pétrole, de métaux et de pierres précieuses, ces exportations qui servent à rembourser la dette publique et à alimenter les caisses publiques et certains comptes spéciaux, sans aucun effet sur l'économie locale ? Qu'il faille accélérer la réalisation de certaines infrastructures de transport et de communication, c'est évident, mais cela doit être conçu pour dynamiser d'abord les marchés locaux, nationaux et régionaux, pour que les productions locales, agricoles, industrielles, artisanales, celles des petites et moyennes entreprises, celles des micro entreprises familiales, puissent satisfaire les besoins des millions d'Africains qui sont censés vivre avec moins d'un dollar par jour. Le NEPAD est parcouru par deux logiques, celle de l'adaptation et celle de l'innovation. C'est la première logique qui lui a valu sa comparution réussie devant le G 8 !

Faisons confiance aux Africains pour imposer la logique d'innovation, pour faire en sorte que le NEPAD soit l'expression de leurs besoins et de leurs priorités et non celle des pays riches. Et nous dirons avec "les chercheurs et intellectuels militants" qui se sont réunis à Accra en avril, à l'initiative du CODESRIA et de TWN-Africa : attention, tel qu'il est, le NEPAD va renforcer les contraintes liées à un environnement international hostile et aux faiblesses intérieures qui ont bloqué jusqu'à présent le développement. Il est urgent de définir, de proposer de nouveaux enjeux, de réinstaurer la responsabilité des États dans le développement.

Nous en reparlerons à la CADE, lors de notre rencontre du 2 octobre.

Michel Levallois


L'Afrique face à la mondialisation, la libéralisation des échanges
compte-rendu de la rencontre-débat du 15 mai 2002

Poursuivant le cycle consacré à l'économie de l'Afrique face à la mondialisation commencé le 11 avril dernier, la CADE a accueilli comme à l'habitude dans le grand amphithéâtre de l'ancien IIAP1 repris par le service international de l'ENA2, trois intervenants pour traiter de la question de la liberté du commerce, ce volet majeur de la politique internationale : Yves Berthelot, ancien secrétaire général adjoint de la CNUCED3, Émile-Robert Perrin, ancien conseiller du ministre de l'économie et des finances de Côte d'Ivoire, aujourd'hui secrétaire général adjoint du HCCI4 et Tidjane Thiam, ancien ministre de la planification en Côte d'Ivoire, aujourd'hui Directeur associé de McKinsey et membre du Conseil consultatif de l'Institut de la Banque mondiale.

De Marrakech à Doha

Plutôt que de décrire le fonctionnement de la CNUCED et de l'OMC5, Yves Berthelot se propose de faire le bilan des dernières rencontres internationales sur le commerce pour les pays en voie de développement.

Il rappelle qu'à Marrakech, en 1993, à l'issue de l'Uruguay round, ces pays n'avaient guère ou pas été écoutés. En conformité avec l'analyse dominante du moment, la libéralisation des échanges avait été retenue comme étant le meilleur moyen d'aider les PVD6. Ces derniers, et particulièrement les PMA7 n'avaient guère obtenu d'autres concessions que des délais pour appliquer les règles communes. Les pays industrialisés, quant à eux, s'étaient accordés du temps pour éliminer les mesures de protection de leurs activités textiles. Le principal progrès de Marrakech pour les pays en développement aurait pu être le renforcement des mécanismes de règlement des différends. Les plaintes déposées par ces derniers ont effectivement augmenté, mais l'application des décisions des instances d'arbitrage ressortent toujours de la bonne volonté des pays et les pays en développement ont peu de moyens de coercition.

À Doha, le contexte était différent : l'équilibre des forces entre Nord et Sud avait changé du fait des adhésions de nouveaux PVD à l'OMC au cours de la dernière décennie et de la perspective de l'entrée de la Chine dans le système. En outre, l'échec de Seattle8, les incidents du G89 à Gênes et des études montrant que le libre jeu des marchés n'assurait pas automatiquement le développement avaient ébranlé la foi dans le libéralisme pur et dur.

Enfin, après le 11 septembre, le temps d'un compromis était venu : les PVD ont accepté un programme global de travail et de négociations pour montrer leur détermination à s'attaquer aux menaces politiques et économiques qui pesaient sur le monde, attendant qu'en retour les problèmes du développement soient intégrés à la négociation.

Et, en effet, il fut reconnu que la discussion restait ouverte sur ce que l'on appelait "l'arriéré de Marrakech" et sur les préoccupations que les PVD avaient exprimées au cours de la préparation de Seattle. Il fut admis qu'un traitement différencié et spécialisé, (le vieux système de préférences généralisées de la CNUCED, le SPG), pouvait s'appliquer au traitement de questions spécifiques intéressant les pays en développement ou des groupes de pays, comme les PMA ou les pays à économie de petite dimension. L'adoption et la mise en œuvre de l'AGOA10 par les Etats-Unis et de "tout sauf les armes" de l'Union Européenne sont une traduction de cette nouvelle approche.

Il s'agit maintenant de rendre le système commercial multilatéral plus favorable au développement, ce qui pourra être apprécié à l'aune de l'accès aux marchés que les PVD obtiendront sans réduction de leur marge d'action pour développer leurs économies. Les PVD mettent, en effet, l'accent sur l'accès aux marchés des pays industrialisés, sur les transferts de technologies, sur la nécessité de disposer de marges de manœuvre pour construire leurs économies, sur la nécessité d'avoir recours à la panoplie des subventions et protections et d'établir un traitement différencié entre les produits (possibilité de pics tarifaires) et entre les producteurs (préférences). Le problème reste de concrétiser les avancées de Doha en faveur des PVD dans les échéances prévues.

Quelques caractéristiques des échanges mondiaux aujourd'hui

La CNUCED a mis en lumière dans son Rapport sur le commerce et le développement 2002, l'augmentation de la part des produits manufacturés dans les exportations totales des PVD, ainsi que l'augmentation de la part de ces pays dans les exportations mondiales de ces mêmes produits.

Cette évolution n'est pas aussi satisfaisante qu'il y paraît. Le rapport fait, en effet, ressortir que la part de la valeur ajoutée industrielle exportée par les PVD n'a pas véritablement crû, car même pour des produits relativement sophistiqués comme ceux de l'électronique, les transformations faites dans ces pays n'impliquent qu'une main d'œuvre peu qualifiée à bas salaire. Les sociétés transnationales (STN) s'arrangent en effet pour conserver dans les pays les plus avancés la plus grande part de la valeur ajoutée et ne laisser aux PVD que les opérations de faible niveau de qualification, telles que l'assemblage. Les aléas de la demande internationale, comme on l'a vu en 2001 pour l'électronique, se répercutent sur l'emploi.

Les choses pourront-elles changer, en particulier grâce aux nouvelles technologies qui pourraient permettre le développement de productions à grande valeur ajoutée ? Cela suppose des transferts de technologie et l'ouverture des marchés du Nord à ces productions. Une telle mutation ne se fera pas sans des politiques économiques très actives, sur le modèle de celles qui ont été adoptées par les NPI11, par la Corée notamment : interventions publiques pour l'investissement et la formation, traitement différencié des productions nationales, protection des marchés intérieurs, appui aux entreprises nationales pour la recherche et le développement de technologies nouvelles.

Par ailleurs, les pays en développement restent dépendants des fluctuations des cours internationaux des matières premières. Certains qui n'ont pas réussi à diversifier leur économie continuent de dépendre de un ou deux produits. C'est le cas de la plupart des pays africains dont la situation - hors pétrole - s'est détériorée dans les années 1990 après les progrès des années 1980 pendant lesquelles la part des exportations manufacturières avait commencé à augmenter.

Aujourd'hui la part de l'Afrique dans le commerce mondial est tombée en dessous de 1%.

Enfin, les exportations agricoles concurrentes des productions européennes continuent d'être handicapées par les conditions mises à l'accès aux marchés européens : contraintes de saisons, exigences de qualité, normes sanitaires. Par ailleurs, les pressions exercées ont amené les pays en développement à ouvrir leurs marchés à des produits subventionnés du Nord ce qui laisse sans ressources nombre de paysans pauvres au Sud. Certains agriculteurs du Nord sont en train de prendre conscience de la nécessité de maîtriser les productions au Nord et d'accepter une certaine protection par les pays importateurs du Sud afin de ne pas tuer les agricultures du Sud et de reconnaître à ces pays le droit à une certaine indépendance alimentaire.

La politique préconisée par la CNUCED

Le rapport mentionné ci-dessus souligne que "fondamentalement, le problème majeur de politique économique qui continue de se poser à la plupart des PVD est de trouver les meilleurs moyens de canaliser les forces élémentaires du commerce et de l'industrie pour qu'elles contribuent à la création de richesses et à la satisfaction des besoins humains".

Derrière cette formule se cache une priorité pour les pays en développement dans les futures négociations commerciales, celle d'obtenir les marges de manœuvre pour pouvoir :

-Redonner aux marchés nationaux, sous-régionaux et régionaux l'importance qu'ils devraient avoir par rapport au marché mondial.

-Intervenir dans le développement des capacités de production nationales (investissement, recherche, choix sectoriels…)

Bien entendu cet objectif, tel qu'il est formulé, a peu de chance d'être acceptable. Tout l'art des négociateurs sera de trouver les mots pour le rendre acceptable.

L'assistance de la CNUCED

Au début des années 1980, les PVD avaient adopté une position de blocage vis à vis de la négociation sur les services. La CNUCED les a aidé à prendre conscience de l'importance de ces questions pour leur développement et de la nécessité de s'impliquer dans ces négociations. Beaucoup parmi les pays de l'OCDE craignaient qu'elle ne donne de "mauvais conseils". Aujourd'hui, le contexte international a changé et la CNUCED et l'OMC se concertent sur l'assistance à apporter.

La CNUCED a l'avantage de pouvoir rédiger des rapports dans lesquels elle fait des analyses et propose des politiques. L'OMC n'a pas cette latitude. Mais la CNUCED n'est plus un lieu de négociation. Certains pays en développement se sont donc demandé s'ils ne devaient pas concentrer leurs efforts sur l'OMC afin d'y obtenir des concessions plutôt que de s'attacher à marquer des points dans des débats sans conclusion contraignante à la CNUCED. Les fonctions assurées par l'OMC et la CNUCED sont en fait aujourd'hui complémentaires et in fine il serait regrettable de se priver des interrogations sur le système en place que pose la CNUCED.

Emile-Robert PERRIN, secrétaire général adjoint du Haut conseil de la coopération internationale12, précise que l'accord de Cotonou entre les 15 pays membres de l'Union européenne et les 77 pays ACP prend la suite des conventions de Lomé. Il a été signé en juin 2000 et le Parlement français l'a ratifié au début de cette année.

Le Haut conseil de la coopération internationale (HCCI), qui est un organisme consultatif auprès du Premier ministre comprenant des représentants de la société civile française, a émis en novembre 2001 un avis très critique sur l'accord de Cotonou, en particulier sur les questions relatives au commerce et au développement. Comme cet accord comporte encore de nombreux éléments qui doivent faire l'objet de négociations entre les gouvernements des pays ACP et européens - régime commercial, accords de partenariat économique (APE), stratégies de coopération nationale et régionale -, le Haut conseil a adressé au gouvernement français un ensemble de recommandations.

En effet, il apparaît que l'accord de Cotonou comporte nombre d'incohérences dans des domaines sur lesquels la coopération française devrait prendre des initiatives.

Les incohérences de l'accord de Cotonou

L'accord de Cotonou se veut un accord global puisqu'il y est dit qu'il relève d'une vision "intégrée" de la lutte contre la pauvreté, qui est le principal objectif mis en avant. Il repose notamment sur le dialogue politique et le partenariat, trait caractéristique des accords de l'Union européenne avec les pays ACP depuis de nombreuses années. Au cœur du mécanisme d'aide se trouve l'idée qu'il faut libéraliser le commerce pour provoquer un appel du marché et, dans le même temps, appuyer le processus de production qui doit conduire à la croissance et au développement.

Cette manière de voir est contestable.

1/ Dans les pays pauvres d'Afrique subsaharienne et compte tenu de l'expérience passée, l'ouverture commerciale a rarement permis d'entraîner le développement

L'accord de Cotonou prévoit, en effet, que sur une période de 20 ans le libre échange sera instauré entre les pays membres de l'Union européenne et les pays ACP, plaçant ainsi les deux catégories de pays en principe sur un pied d'égalité en matière commerciale. Compte tenu du fait que, dans le passé, l'effort d'ouverture commerciale, au demeurant non sans limites, a été accompli par les pays européens, cela signifie que ce sont les pays ACP qui vont maintenant avoir à supporter le choc de l'ouverture.

A cet égard, on ne peut pas ne pas s'interroger sur la raison qui conduit à penser qu'après l'échec de 25 ans d'ouverture commerciale asymétrique en faveur des pays ACP, une ouverture symétrique va permettre d'enclencher le processus de développement. Malgré les régimes commerciaux plutôt favorables consentis aux pays ACP dans le cadre des conventions de Lomé, ceux-ci n'en ont pas moins vu se réduire la part de leurs exportations sur le marché européen ainsi que leur part dans les investissements étrangers directs ou les flux financiers privés. De plus, le libre échange va créer un choc de concurrence qui risque de mettre en péril le faible tissu économique que ces pays ont réussi à constituer. Il ne suffit pas d'affirmer qu'il faut être compétitif car on a vu ailleurs que, face à des petits marchés qui leur sont ouverts, les entreprises, plutôt que d'investir sur place, n'hésitent pas à pratiquer des ventes au coût marginal, face auxquelles les producteurs locaux n'ont strictement aucune chance de survivre. D'ailleurs, dans le cadre des accords d'association entre l'Union européenne avec, d'une part, le Maroc, d'autre part, la Tunisie, des études ont montré que le tissu des PME risquait d'être sévèrement affecté et que près de la moitié d'entre elles disparaîtront. Le risque est réel pour les économies d'Afrique subsaharienne.

2/ De même, les règles d'origine sont très pénalisantes pour ces économies. Leur tissu économique étant faiblement développé, elles doivent souvent importer les composants des quelques produits qu'elles fabriquent, lesquels risquent alors de ne plus répondre aux critères d'origine imposés par les traités commerciaux. Or, on n'a pas connaissance que, dans le cadre de l'accord de Cotonou, la notion de règles d'origine puisse être appréhendée au niveau sous-régional, que ledit accord entend pourtant promouvoir par ailleurs.

Enfin, l'initiative "Tout sauf les armes", qui a le mérite d'ouvrir les frontières européennes aux PMA, créé dans le même temps une discrimination commerciale entre PMA et non PMA qui risque tout simplement d'empêcher la constitution des APE. Par exemple, comment l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) pourra-t-elle définir son régime commercial avec l'Union européenne dès lors que sept de ces huit pays ont un accès libre au marché européen, la Côte d'Ivoire, qui n'est pas un PMA, étant seule à ne pas en bénéficier ? Le même problème se pose ailleurs, de manière souvent plus complexe.

Cette incohérence des régimes commerciaux n'est pas limitée à l'initiative "Tout sauf les armes". En fait d'autres choix s'offrent mais on n'en connaît ni les modalités, ni la portée pratique. Les pays ACP peuvent en effet renoncer au libre échange avec l'Union européenne et choisir le régime du SPG (Schéma des préférences généralisées). Mais le SPG ne concerne pas les produits agricoles, qui forment l'essentiel de la production exportable des pays ACP, et son contenu doit être redéfini par l'Union en 2004, ce qui laisse la question de son intérêt complètement ouverte. L'accord de Cotonou évoque même des "alternatives" au SPG, sans autre précision. Enfin, l'Afrique du Sud bénéficie d'un régime sur mesure dont il est permis de questionner la compatibilité avec les objectifs de libre échange que ce pays entend établir avec les pays de sa région. A cela s'ajoute le fait que l'Union européenne maintient des tarifs douaniers élevés sur certaines exportations des pays ACP tandis que les subventions aux exportations de produits agricoles nuit aux pays ACP, soit en introduisant une concurrence déloyale par les prix, soit indirectement en contribuant à maintenir les prix mondiaux de certains produits à un faible niveau.

La coopération française devrait avoir une vision plus ambitieuse et la porter au niveau européen

Il est absolument indispensable d'envisager la relation entre l'Union européenne et les pays ACP de manière globale.

1/ Naturellement, dans le cadre de l'accord de Cotonou, il est nécessaire d'utiliser les instruments propres à contribuer à faire sortir ces pays du sous-développement. Mais il faut le faire en tenant compte des leçons de l'expérience, qui révèle à l'évidence que la solution ne peut pas venir uniquement de la politique commerciale. Il est indispensable d'aider ces pays à créer de la valeur, ce qui passe par le soutien à la création des entreprises, aussi bien directement qu'à travers leur environnement. Il n'est pas du tout acquis que les programmes nationaux, et régionaux, entre EuropAide et les pays seront négociés dans cette perspective. Les outils existent dans le cadre de l'accord de Cotonou, mais leur utilisation reste problématique.

2/ Ensuite, il est nécessaire que les politiques européennes soient cohérentes par rapport aux objectifs de l'accord de Cotonou. Dans ce domaine, c'est plutôt l'impression inverse qui prévaut.

Ainsi, s'agissant du commerce et des négociations commerciales multilatérales lancées à la conférence ministérielle de Doha, qualifiées de round du développement, il y a lieu d'être inquiet. Alors que l'accord de Cotonou met en avant le dialogue politique, y compris sur les questions connexes, on n'a pas connaissance que l'Union européenne ait engagé un tel dialogue avec ses partenaires ACP. A eux tous, ils détiennent pourtant la majorité des voix dans le cadre de l'OMC. Et il y avait bien matière à élaborer des positions communes : la notion de "traitement spécial et différencié", prévue par l'accord de Marrakech au profit des pays en développement, a été progressivement vidée de tout contenu alors qu'en matière d'asymétrie commerciale il y aurait tant à faire. Il y a quelque paradoxe à voir les services de la commission exciper de l'OMC pour imposer un régime commercial dangereux et refuser d'envisager avec ses partenaires une stratégie de négociation qui permettrait d'amener l'OMC à en tenir compte.

Par ailleurs, aussi bien en matière agricole, de textiles, de normalisation (notamment sanitaire et phytosanitaire), il n'est pas normal que l'Union européenne refuse d'entendre les problèmes que ses politiques soulèvent chez les partenaires ACP. Le propos n'est pas de baisser la garde devant les risques concernant, par exemple, la sécurité alimentaire, qui se posent d'ailleurs des deux côtés mais dans des termes différents. Il est, lorsque des normes sont arrêtées, de se poser la question de l'assistance technique à apporter au partenaire pour qu'il puisse s'y adapter le plus rapidement possible.

Enfin, on ne peut se défaire de l'impression que, pour la coopération française, l'accord de Cotonou représente comme le plus petit dénominateur commun entre les pays membres de l'Union, un peu comme si celle-ci était le 16ème Etat membre, chacun faisant bilatéralement son petit business dans son coin. Une véritable ambition politique, comme la France a su en être l'expression dans le passé, devrait considérer la politique européenne de développement comme une opportunité de démultiplier sa propre action, de lui donner une caisse de résonance et de projeter nos valeurs, nos modes opératoires, notre vision politique à travers elle, en somme faire par l'Europe ce que l'on ne peut plus faire en tant que puissance moyenne.

Pour construire une véritable Europe du développement qui ne soit pas la simple juxtaposition de pratiques bilatérales, il faut évidemment s'en donner les moyens, avoir quelque chose à dire et à faire partager.

Comme le disait Louis Armand en 1958 : "Etre fier d'être associé à des peuples qui ne nous ressemblent pas, mais qui nous sont complémentaires13, est une attitude plus évoluée que le perfectionnement du concept de tribu".

M. Levallois remercie MM Berthelot et Perrin pour leurs très intéressants exposés et il donne ensuite la parole à M. Tidjane Thiam qui rappelle-t-il a été ministre de la planification en Côte d'Ivoire.

La difficile gestion de la globalisation par les pays africains

M. Thiam rappelle d'abord que, depuis le début des années soixante, les pays africains ont subi des pertes importantes de part de marché à l'exportation. Ces pertes de part de marché entraînent des pertes de revenus qui représentent des montants très supérieurs au niveau de l'aide publique (APD) reçus. Ces pertes résultent à la fois du manque de compétitivité internationale de certaines filières agricoles et de la baisse tendancielle du cours des matières premières agricoles. Les subventions à l'agriculture dans les pays de l'OCDE aggravent ces phénomènes. Pour illustrer son propos, il n'hésite pas à livrer le résultat du petit calcul auquel il s'est livré : ces sommes permettraient chaque année à chacune des 41 millions de vaches des pays de l'OCDE de faire un tour du monde en avion, en première classe.

Que peuvent faire les responsables africains face à une telle situation ? Leur marge de manœuvre est très faible car 80% de la population vit dans la pauvreté, ce qui crée une situation politique très dangereuse. Les recettes fiscales provenant quasi exclusivement de ce qu'on appelle les droits de porte, octrois de mer et droits de douane, le remplacement des barrières non tarifaires par des barrières tarifaires, s'il est justifié sur un plan théorique, crée de nombreuses difficultés sur un plan pratique, les frontières de la plupart des pays africains étant "poreuses". Ainsi, les recettes attendues des nouvelles barrières tarifaires après ces réformes ne se matérialisent pas, réduisant encore les capacités d'intervention des états.

Sur le théâtre des négociations internationales, les pays africains rencontrent aussi beaucoup de difficultés : ils ne disposent pas des équipes de négociateurs spécialisés car ils sont le plus souvent dans l'incapacité d'en supporter le coût sur leurs ressources propres. Les négociations multilatérales sont pourtant plus efficaces que les bilatérales comme l'a montré le cas du jute pour la Côte d'ivoire.

M. Thiam aborde ensuite la question du NEPAD. Pour dire qu'il s'agit là d'un effort "endogène", d'un plan à 10 ou 15 ans, qui fait sa place au secteur privé enfin reconnu comme un acteur du développement, caractéristiques qu'il convient de saluer comme étant très positives.

Il estime néanmoins que ce plan est trop "top down", car il a été élaboré trop loin du terrain et des populations. Il craint aussi qu'il ne soit trop ambitieux, pas assez sélectif , car il traite pratiquement de toutes les questions.

Le problème qui, de son point de vue, va se poser au NEPAD est un problème de choix, de priorités qu'il va falloir arrêter au niveau du continent tout entier. Ces choix devront être faits. En fonction de deux principes : celui des avantages comparatifs entre les différents pays afin de ne pas éparpiller les investissements et de les diriger là où ils seront les plus rentables ; celui de la subsidiarité entre les divers espaces et niveaux de responsabilité, infra nationaux, nationaux, sous-régionaux, régionaux ou continentaux, afin d'assurer la plus grande efficacité en termes de gestion et d'appropriation par les populations

Le débat

M. l'ambassadeur Layaschi Yaker, ancien président de la Commission économique pour l'Afrique rappelle que le NEPAD14 a été précédé par les plans de Lagos et d'Abuja.

M. Montigny estime que l'image de l'Afrique auprès des industriels et des investisseurs est médiocre, ce qui conduit le monde des affaires à négliger un continent qui offre pourtant de réels potentiels, et à laisser de côté un certain nombre d'entreprises africaines qui présentent pourtant des standards de qualité internationaux. Pour résoudre cette problématique, il a développé en partenariat avec la COFACE15 et la Société Générale de Surveillance une place de marché électronique spécialement dédiée au commerce de biens et de services avec l'Afrique. Comme toute les places de marché, Trade2africa offre un espace au sein duquel des vendeurs et des acheteurs peuvent se rencontrer et commercer. Mais ce partenariat avec la COFACE permet aux entreprises non-africaines de connaître le niveau de fiabilité commerciale de leur partenaire africain et le cas échéant d'assurer la transaction, tandis que le partenariat avec la SGS permet à un acheteur non-africain d'avoir un tiers certificateur qui va procéder à l'inspection de la marchandise tant du point de vue de la qualité que de la quantité. Cette place de marché répond à un immense besoin des entreprises africaines qui souhaitent acheter des biens intermédiaires sur le marchés internationaux mais qui n'ont pas les moyens de se déplacer à l'étranger pour prospecter.

Mlle Dindin tient à rappeler les atouts dont elle estime que l'Afrique francophone a disposé du fait de son appartenance à la zone franc, et des investissements qui ont été réalisés dans la formation et dans l'agriculture. Elle regrette que tant d'Africains formés ne retournent pas dans leur pays.

Un intervenant fait part de son scepticisme à l'égard du NEPAD qui était bien un projet africain à l'origine, mais que sa fusion avec le projet OMEGA du président Wade a transformé en un projet marqué par l'idéologie politique libérale. Il ne voit pas que ce projet puisse susciter des politiques de développement endogènes. Quant à la question de la dette, il l'évoque pour dire que ce n'est pas tant le flux de capitaux qui compte, que la façon dont ils sont utilisés, car les détournements de fonds ont trop souvent, selon lui, nui à leur efficacité.

Un autre intervenant a posé trois questions : celle de la propriété intellectuelle qui de son point de vue fait obstacle aux transferts de technologie, celle des niveaux de négociation qui ne lui paraissent pas assez bien définis, celle enfin de la possibilité de faire appel à des avocats privés pour les négociations internationales.

M.Thiam précise que l'on évalue aujourd'hui à 100.000 le nombre d'Africains diplômés qui vivent et travaillent aux Etats-Unis. Lorsqu'il était ministre en Côte d'ivoire, il a mis en place un dispositif de bourses de retour dont une dizaine de ses compatriotes ont bénéficié. Malheureusement, quelques mois plus tard, le coup d'État du général Gueye a remis en question leur situation, en même temps que lui-même devait quitter ses fonctions dans des conditions particulièrement pénibles. L'exode des cerveaux ne doit pas être jugé d'un point de vue moral, mais d'un point de vue politique : il est des circonstances où les intéressés votent avec leurs pieds. C'est la seule liberté qui leur reste. Ce n'est donc pas un problème mais un symptôme.

Quant à l'appel aux capacités extérieures, M. Thiam y est très favorable mais il se heurte aux très grandes difficultés pour les financer, compte-tenu des contraintes budgétaires.

M. Perrin estime que la politique de coopération européenne avec les pays ACP a perdu de sa force et de sa pertinence en devenant au fil des temps une politique d'instruments, incontestablement utiles comme le Stabex, le Sysmin, les fonds spécialisés, mais qui ne pouvait pas remplacer une politique intégrant toutes les composantes du développement et prenant en compte les réalités de chaque pays. Il est d'avis qu'il faudrait développer des "paquets" intégrant les négociations commerciales et les stratégies de coopération avec les pays. Il conviendrait de définir des stratégies régionales et nationales en vue d'un développement endogène et non de la réalisation de ce que les pays donateurs considèrent comme étant leurs priorités et de simplifier les dispositifs d'aide qui sont parmi les plus complexes au monde. Le Mali doit gérer quarante procédures d'aide différentes...

M. Berthelot rappelle la responsabilité des pays du Nord dans la fuite des cerveaux hors d'Afrique. Il ne partage pas les critiques formulées contre l'OMPI16, car la protection de la propriété industrielle peut aussi bénéficier à l'Afrique qui peu à peu, comme dès aujourd'hui de nombreux pays d'Asie et d'Amérique Latine, aura des découvertes à protéger et qui dès aujourd'hui devrait protéger ses droits sur les très grandes richesses de sa diversité biologique et de sa musique. La Chine et l'Inde l'ont compris qui déposent systématiquement leurs découvertes auprès de cet organisme. En outre, l'OMPI, est la plus grande source d'information au monde sur les technologies disponibles, ce qui, si elle était bien exploitée, permettrait à l'Afrique de s'assurer le bénéfice des meilleures solutions technologiques disponibles.

Michel Levallois

1. IIAP : Institut International d'Administration publique.

2. ENA : Ecole Nationale d'Administration.

3. CNUCED : Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement.

4. HCCI : Haut Conseil de la Coopération Internationale.

5. OMC : Organisation Mondiale du Commerce.

6. PVD : Pays en Voie de Développement .

7. PMA : Pays les Moins Avancés.

8. Seattle : réunion de l'OMC en 2000.

9. G8 : groupe des huit pays les plus industrialisés.

10. AGOA (African growth opportunity act) : loi sur la croissance et les opportunités en Afrique ratifiée par Bill Clinton en 2000.

11. NPI : Nouveaux Pays Industrialisés.

12. Même s'il s'est inspiré des positions adoptées officiellement par le HCCI, M. Perrin s'est exprimé à titre personnel.

13. L'auteur parlait alors des autres Européens mais la formule peut être transposée à nos partenaires du Sud, probablement sans trahir sa pensée.

14. NEPAD : Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique.

15. COFACE : Compagnie Française d'Assurance Crédit.

16. OMPI : Organisation Mondiale de la Propriété Industrielle.

La CNUCED conserve-t-elle un rôle à côté de l'OMC ?

Yves Berthelot se demandait à la fin de son exposé si la CNUCED avait encore un rôle à jouer à côter de l'OMC.

On trouve la réponse dans le rapport sur les PMA publié en 2002 par la CNUCED (Le Monde du 25 juin.) rapport qui, contestant les chiffres de la Banque Mondiale, souligne que l'extrême pauvreté dans ces pays s'est encore aggravée de 1997 à 1999 (donc après la création de l'OMC). Et, contestant aussi les stratégies de la Banque Mondiale et du FMI qui privilégient la stabilisation des rapports macro-économiques plutôt que le développement à long terme, la CNUCED préconise une série de mesures visant à enrayer la baisse des prix des produits de base et à accroître l'aide technique, financière et managériale aux PMA. et le rapport ajoute "Les relations commerciales et financières internationales, ainsi que la forme que revêt la mondialisation ne font que resserrer le piège de la pauvreté." Déjà l'an dernier Rubens Ricupéro, Secrétaire général de la CNUCED avait dit : "nous nous trouvons à un stade où il faut instaurer de nouvelles régulations sur le commerce, sur la production, mais aussi sur le système financier international."


L'Afrique se prend en main

L'accueil réservé au NEPAD, si favorable dans les sphères publiques et privées de la planète (voir chronologie ci-après) est un heureux présage. Cette "initiative" africaine répond en fait à une longue attente et à une forte pression de la communauté internationale, qui a certainement, été rassurée de retrouver dans ce Programme un langage connu : un style technocratique et universaliste, mais humanisé et surtout africanisé.

Du Cap à Alger, en passant par Abuja et Dakar, les quatre chefs d'Etat, s'inspirant de la déclaration du Millénaire adoptée à L'ONU en 2000, ont su élaborer un cadre de référence à l'intention à la fois du monde extérieur et de l'Afrique ? ONU, Bretton Woods, USA, Japon et autres bailleurs de fonds voient désormais plus clairement ce que souhaite l'Afrique et ce dont elle a besoin. 64 milliards de dollars par an ? Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? C'est 20% de plus que l'aide publique annuelle pour le monde entier, mais le quart de subventions agricoles dans les pays industrialisés… ou l'équivalant de la dette de France Télécom.

En Afrique, les jeunes forces qui émergent dans les communautés villageoise, les comités de quartier des villes, les entreprises informelles et celles du secteur moderne, les administrations, les milieux politiques connaissent ainsi l'horizon vers lequel tend leur pays, lorsqu'il aura intégré sa spécificité dans la régionalisation, base du NEPAD. Telle est la théorie. La pratique sera longue et surtout très difficile à faire endosser par les populations. Il faudra toute leur adhésion. Or elles n'ont pas été consultées et sont encore mal informées. Si l'Union Africaine prenait effectivement forme cette année, avec ses structures et son Parlement, elle pourrait être un relais entre dirigeants et société civile. C'est un défi au continent.

Au plan international, Kananaskis, station de montagne, a jeté un froid sur les espoirs financiers. Aucun engagement n'a été pris. Mais on peut considérer que l'Afrique n'est plus marginalisée. Elle est un des grands problèmes du G8. Ce succès moral implique des concrétisations avant le prochain G8 de 2003 en France.

Analyse du NEPAD

Un document dactylographié de 60 pages, daté d'octobre 2001 à Abuja (Nigéria), sobrement intitulé "Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique NOPADA", explicite les moti-vations, définit les objectifs, décrit les secteurs dits prioritaires et analyse les mesures à prendre pour rénover le partenariat entre l'Afrique et le reste du monde. Les modalités de fonctionnement, les moyens d'action et de financement sont très succinctement abordés.

Les motivations : la marginalisation de l'Afrique

Pourquoi et comment l'Afrique a-t-elle été marginalisée ? Successivement, et avec quel poids divers, l'esclavage, la colonisation, la guerre froide ont fait du continent un réservoir de matières premières et de main d'œuvre bon marché. Les ressources n'ont pas été exploitées dans un objectif de développement, l'éducation n'a pas formé les cadres adéquats. "Un leadership médiocre, la corruption et la mauvaise gouvernance… la faiblesse de l'Etat" ont aggravé cette situation. Pour s'opposer à cette marginalisation, "nous enjoignons aux peuples et gouvernements d'Afrique de comprendre que le développement est un processus de responsabilisation et d'autosuffisance".

Pour ce faire l'Afrique peut se fonder sur quatre composantes, qui "servent l'humanité depuis bien des siècles" :

- des richesses naturelles - mines, flore, faune, espaces intacts - comme source de minerais et produits agricoles pour tous et lieu d'accueil du tourisme ;

- des forêts tropicales, poumon écologiques pour la planète ;

- des sites paléontologiques, preuves que l'humanité y est née ;

- une richesse culturelle, contribution à la variété des cultures du monde.

Or justement la mondialisation offre une formidable opportunité pour sortir du processus de marginalisation. Mais partout dans la communauté internationale, il est maintenant démontré que la croissance qu'elle génère ne réduit pas mécaniquement la pauvreté. Il faut une bonne gouvernance dans les sphères publique et privée.

Les objectifs de la déclaration du millénaire de l'ONU

Ils sont datés et quantifiés :

- avant 2005, égalité des sexes pour l'entrée à l'école ;

- avant 2015, 100% de scolarisés, 100% d'accès à la santé, 75% de mortalité liée à la maternité en moins, 66% en moins de mortalité infantile, 50% de pauvres en moins ;

- de 2005 à 20015, mise en place de stratégies de développement durable pour compenser les pertes en ressources écologiques.

- pour aboutir globalement à "éradiquer la pauvreté en Afrique".

Seules des "mesures novatrices et radicales" permettront d'atteindre ces objectifs. "L'expérience a appris aux dirigeants africains que la paix, la sécurité, la démocratie, une bonne gouvernance, les droits de l'homme, une saine gestion économique sont les conditions préalables indispensables au développement durable".

Ces mesures sont regroupées dans le NEPAD en neuf domaines prioritaires.

Deux concernent la sphère publique socio-politique : paix et sécurité, démocratie et bonne gouvernance. Un Forum des chefs d'Etat et des comités ministériels spécifiques aideront à la mise en œuvre de la vingtaine de réformes prescrites et en contrôleront le suivi.

Dans la sphère privée (ou mixte), sept secteurs sélectionnés doivent avoir un effet d'entraînement sur le reste de l'économie :

- toutes les infrastructures de relations inter-Etat : routes, eau, air, télécommunications ;

- santé, lutte contre le sida ;

- ressources humaines : éducation, diffusion des sciences et techniques, protection de la culture ;

- technologies de l'information pour mise au niveau mondial ;

- agriculture, protection de l'environnement, tourisme ;

- énergie, eaux, assainissement ;

- accès des exportations africaines aux marchés développés.

Vingt pages sont consacrées à un nombre impressionnant d'orientations de principe et de mesures concrètes, qui doivent, prioritairement se dérouler dans des cadres régionaux.

Partenariat rénové

Il faudra donc mobiliser des ressources considérables, car la réalisation de ce Programme entraînera un déficit annuel du PIB de 12% à financer par une croissance de 7% par an pendant quinze ans, "soit 64 milliards de dollars".

Plusieurs pistes sont indiquées.

- L'épargne locale, en inversant la tendance à la fuite des capitaux (40% de la richesse nationale NDLR).

-La réduction, voire la suppression de la dette.

-L'augmentation et l'aménagement de l'APD. Des négociations avec les bailleurs de fonds bi et multilatéraux chercheront à rationaliser l'acheminement de l'aide et à harmoniser leurs actions, de telle sorte que la base de leurs interventions se trouve dans les "plans nationaux" et non dans des schémas exogènes.

- Les investissements privés, en assurant un environnement légal et administratif stable et cohérent, en renforçant le partenariat public/privé pour " diminuer la prime de risque " qui pénalise l'Afrique.

- "En plus d'un soutien général à l'OMC" il faudra "consolider, avec l'aide de la communauté internationale, la contribution du commerce au redressement du continent".

Les structures

Le comité de pilotage comprend les cinq chefs d'Etat fondateurs (Afrique du Sud, Algérie, Egypte, Nigéria, Sénégal) responsable chacun d'un groupe de travail entre lesquels sont répartis les domaines prioritaires.

Un comité de mise en œuvre est composé des cinq Etats fondateurs plus deux pour chacune des cinq régions africaines : Nord, Est, Ouest, Centre, Sud.

Le Secrétariat est installé à Pretoria.

"En proposant cette association, l'Afrique reconnaît qu 'elle détient la clé de son propre développement… et offre aux pays développés une occasion historique d'établir un véritable partenariat".

Robert Ginésy

Chronologie

2000-2001. Conception et élaboration du "Programme pour le millénaire MAP" des présidents sud-africains, nigérian et algérien et du "Plan Oméga" du président sénégalais.

2001. Juillet : le "Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique" (NEPAD) regroupant ces deux initiatives, est officiellement présenté à Lusaka, au dernier sommet de l'OUA devenue l'Union Africaine et au G8 réuni à Gênes. En octobre et novembre : les Quinze européens se disent "impressionnés", l'Assemblée générale de l'ONU l'accueille très favorablement et l'UNESCO s'en inspire pour ses "Stratégies africaines au XXIème siècle".

2002. Du 30 janvier au 2 février, deux Forums antagonistes. A celui de Davos tenu à New York, le Canada fait approuver un partenariat Nord/NEPAD ; à Porto Alegre le Forum social mondial y voit l'inspiration des institutions internationales et des multinationales. Les 17-18 janvier et les 15-16 avril le NEPAD, déjà actif, organise à Dakar deux réunions à l'intention de secteur privé : entreprises africaines, multinationales, 47 fédérations patronales européennes étaient représentées. A Paris le 8 février treize chefs d'Etat africains et le président français en discutent ; le 28 l'Agence française de développement y inscrit son partenariat avec le secteur privé. Le 8 avril le premier sommet syndical franco-africain s'inquiète de la non-concertation avec les populations. Le 4 avril à Yaoundé les ministres des finances de la zone franc constatent que leurs Etats sont déjà dotés des "mécanismes" d'alignement de leurs politiques macro-économiques prévus au NEPAD. Les 15 et 16 mai à Paris, le Comité d'aide au développement de l'OCDE décide d'associer le NEPAD à ses forums pour la mise en œuvre du Consensus de Monterrey. Le 17 mai à Yamoussoukro les chefs d'Etat de la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest font de la CEDEAO "l'organisation régionale chargée de la coordination et du suivi" du Programme. Du 20 au 30 mai le secrétaire d'Etat américain au Trésor consacre dix jours à visiter quatre pays pour s'imprégner de la réalité africaine et souligne la similitude d'intentions de NEPAD et du "Millenium Challenge Account Initiative" du président Bush : prise en charge de leur destin par les pays aidés. En mai à Washington la "Coalition mondiale pour l'Afrique", instance privée Sud/Nord regroupant dirigeants africains, ministres européens de la Coopération, personnalités américaines, approuve les inspirations du NEPAD et en espère un nouveau modèle de développement. Du 5 au 7 juin à Durban à la réunion africaine du Forum de Davos, devant 750 délégués de gouvernements et du secteur privé de 47 pays, les huit chefs d'Etat d'Afrique de l'Est et australe s'engagent à faire réussir le NEPAD. Les 26 et 27 juin à Kananaskis au Canada, le G8 n'a pas suivi les exhortations de la Banque Mondiale et n'a pris aucun engagement financier. En juillet enfin, au premier Sommet de l'Union Africaine, le NEPAD devient opérationnel.

R. G.


Le baromètre de la CADE par Bernard Monnier

La pauvreté, la faim et l'agriculture en Afrique

"S'en fout la faim" (Canard Enchaîné du 19.06.02).

"Les agriculteurs du Nord affament le Sud" (Charlie Hebdo du même jour).

"Vaincre la faim : un droit élémentaire, un enjeu primordial" (Le Monde Diplomatique de juin 2002).

"Non assistance à peuples affamés" (Libération du 14.06.02).

"La FAO critiquée par les ONG " (Le Figaro du 04.06.02).

"Construire une coalition mondiale contre la faim" (Le Monde du 12.06.02).

"A Rome, les Etats s'engagent a minima dans la lutte contre la faim" (Le Monde du 12.06.02).

Si nous avons cité d'entrée quelques titres "choc" de la presse française, y compris satirique, c'est que le problème dominant pour tout observateur des choses africaines, en ce mois de juin 2002, c'est celui de la pauvreté, de la sous-alimentation, de la malnutrition, de la faim, qui revient hélas au premier plan.

L'hypocrisie des pays riches est révoltante devant ces réalités :

Gilles Delafon (Journal du Dimanche du 16.06.02) écrit :

"Triste réalité, la part consacrée par le Nord au développement du Sud ne cesse de diminuer. On est loin de l'engagement pris : 0,7% du PIB. Et derrière des gesticulations de façade, les riches se désintéressent de la question. Parmi les leaders des pays développés, seuls Silvio Berlusconi - obligé - et l'Espagnol José Maria Aznar, au nom de l'Europe, étaient présents à Rome lors du deuxième sommet contre la faim dans le monde de la FAO (10-13 juin 2002), où les vœux pieux ont succédé aux promesses non tenues… Ces pays ont besoin qu'on leur permette de développer leur agriculture. Tous les experts en conviennent, la solution du problème réside (indépendamment des aides alimentaires d'urgence) "dans un accès plus facile des produits du Sud aux marchés du Nord. Par la suppression de nos quotas et barrières douanières et, surtout par l'arrêt de nos subventions à l'agriculture. Selon la Banque mondiale, cette seule mesure permettrait d'accroître le PIB des pays pauvres de 30 milliards de dollars par an, d'ici à 2005. de même, la libéralisation des échanges au sein de la seule zone sud pourrait générer 110 milliards de dollars de revenus supplémentaires… Deux africains sur trois sont des agriculteurs, et 500 millions de personnes y vivent de l'agriculture".

Le même journaliste, Gilles Delafon, dans Le Journal du Dimanche du 9 juin 2002, sous le titre "Bono veut sauver l'Afrique" rappelait l'action spectaculaire du chanteur de U2 auprès des grands de ce monde. Bono a effectué une tournée africaine avec Paul O'Neill, le ministre des finances de Bush, et, en quelques mois, il a vu Clinton, Blair, Poutine, Jean-Paul II et, tout récemment, Chirac.

"A son retour d'Afrique, Bono s'est contenté de marteler que pendant les seuls dix jours du périple, 400 millions de dollars avaient fui l'Afrique au titre de remboursement de la dette, 55.000 personnes y étaient mortes du sida, et 14.000 mères y avaient transmis le virus à leurs enfants" ceci dit, Bono admet que la politique est l'art du possible, et qu'on ne peut pas demander l'impossible.

L'action de Bono nous amène à citer l'article de Dov Zerah dans Le Monde du 22/06/02 et intitulé : "Bono, le Farm Bill et le coton africain". Il s'agit là d'un exemple emblématique des difficultés créés au développement de l'agriculture africaine par les pays riches (et égoïstes). Si cet article est centré sur le coton, les idées développées par son auteur s'appliquent en grande partie à l'agriculture alimentaire, face à la faim, et, de toute manière, il s'agit, par les revenus de la culture cotonnière, d'une part très importante de la solution du problème de la pauvreté et de la faim.

Revenons donc aux considérations de Dov Zerah :

"Dans le même temps (où Bono effectuait sa tournée avec le Secrétaire d'Etat américain au Trésor), le Congrès américain adoptait le nouveau Farm Bill - la loi fédérale - et accordait aux fermiers cotonniers des Etats-Unis les subventions leur permettant de continuer à produire. Au même moment, sortaient du Mali, du Cameroun, du Burkina Faso, du Tchad et du Bénin, des balles de coton produites à un coût de revient défiant toute concurrence… Les contradictions qui pénalisent les approches et les solutions proposés pour accompagner le continent africain dans son développement et l'insécurité dans le commerce mondial… pourraient tenir en une seule proposition : l'Afrique, qui produit le coton le plus compétitif du monde et fait vivre grâce à lui plusieurs millions de personnes, risque de se trouver éliminée du marché par des concurrents subventionnés par les Etats les plus riches de la planète. Surmonter ce paradoxe, c'est d'abord prendre la mesure de la place du coton dans l'économie africaine et notamment dans celle des pays de la zone franc. Le coton y a proportionnellement autant d'importance économique que notre industrie automobile. La fibre blanche et ses coproduits (huile de coton, savon et aliments du bétail) font vivre près de 10 millions d'Africains et permettent l'injection annuelle d'une masse financière de l'ordre de plus d'un milliard d'euros. Pour la région considérée, c'est énorme.

Globalement, le coton africain représente 16% des exportations mondiales, soit près d'un million de tonnes de fibres impliquant une centaine d'unités industrielles. Outre la fibre, la graine de coton permet de produire 120.000 tonnes d'huile alimentaire, 35.000 tonnes de savon et 300.000 tonnes d'aliments du bétail… Le coton est la seule production agricole ayant permis l'industrialisation des zones de savane africaine…

L'Afrique du coton risque d'être écartée de la production et du marché mondial au profit de pays peu compétitifs mais fortement subventionnés. Eliminé du marché alors que vous respectez les règles de la concurrence, c'est une situation paradoxale qui devrait interpeller le FMI, l'OMC, la banque mondiale… quelle signification peut avoir la lutte contre la pauvreté si ceux qui prônent le fameux "trade not aid" ferment les yeux sur l'iniquité des rapports commerciaux qui se sont établis dans le secteur cotonnier ? il en va de la crédibilité des institutions internationales et de la mondialisation…

Si rien n'est fait, tout discours sur les bienfaits de la mondialisation et sur l'attention nécessaire que doit porter le Nord aux problèmes du Sud restera lettre morte. Entre temps, l'Afrique aura abandonné la culture du coton… et il sera effectivement temps… de lutter contre la pauvreté. Bono et les caméras pourront toujours repartir en Afrique."

Voici quelques commentaires de journalistes sur ces problèmes :

"Pratiquement aucun Chef d'Etat ou de gouvernement des quinze n'a fait un saut pour parler ne serait-ce qu'une heure, à la FAO " (Le Canard Enchaîné du 19.06.02).

"Il est plus que temps de mettre en œuvre une véritable coalition mondiale contre la faim et de faire de la sécurité alimentaire une vraie priorité politique ". (Martine Laronche, Le Monde du 12.06.02).

"Messieurs les Députés, n'oubliez pas l'Afrique" disent dans Le Figaro-magazine du 15.06.02, Erik Orsenna et Denis Tillinac.

Denis Tillinac : "Je suis prêt à payer plus d'impôts pour aider l'Afrique. L'objectif de 0,7% n'est pas irréalisable. Jacques Chirac vient de proposer l'augmentation de l'aide de 50% en 5 ans pour arriver à cet objectif. C'est une question de volonté politique".

Erik Orsenna : "Notre aide a beaucoup baissé : elle était à 0,6% il y a quelques années, elle est tombée à 0,33%. Pendant ce temps, notre PNB montait en flèche. Il faut inverser la tendance".

"Très vite, deux sujets domineront l'agenda européen. D'abord la politique agricole : … la volonté de la France, de Jacques Chirac, de rester fidèle à une politique agricole commune qui est une politique de subvention à la production, de soutien à un productivisme effréné, ne laisse pas d'inquiéter. Cette "subventionnite" ruine les agriculteurs de l'Afrique..."

(Editorial du Monde du 18.06.02) : "Un contrat pour une nouvelle agriculture" (Le Figaro du 15.06.02). Bernard Bachelier, directeur du CIRAD, plaide pour l'aide internationale à l'agriculture africaine, face aux aides accordées aux agricultures occidentales, d'autant plus que " l'Afrique a la possibilité d'être le continent qui invente la nouvelle agriculture du futur, le continent qui peut inventer une agriculture plus écologique d'utilité universelle."L'auteur pense que l'Afrique doit avoir sa révolution agricole, qui doit être la sienne, et qui devra être technique et sociale : ce n'est pas une utopie, car l'Afrique, qui n'a pas connu la révolution verte d'Asie, ni le modèle intensif occidental, a de nombreux atouts. L'auteur compte "sur le chef de l'Etat français, qui va se trouver dans une position clef à Kananaskis" (G8, au Canada, à partir du 26 juin)… Francis Mer, le nouveau ministre français de l'Economie, avait justement, dans le Figaro du 14/06.02 (la veille) annoncé son intention, lors de la réunion préparatoire des ministres des Finances (G7), de répondre aux gigantesques besoins du monde en développement…" je proposerai que cette nouvelle aide soit largement dirigée vers l'Afrique…".

Rappelons que les pays africains qui souffrent, à un degré plus ou moins élevé, de la malnutrition et de la faim sont notamment la Somalie, le Burundi, la République démocratique du Congo, l'Erythrée, le Mozambique, l'Angola (après un quart de siècle de guerre), et une grave famine annoncée au Zimbabwe !

Enfin le G8 de Kananaskis (Canada) consacre une journée spéciale de son sommet annuel à l'Afrique, ce qui est une première. Souhaitons que les règles économiques du jeu mondial soient régulières et respectées : que ceux qui prônent la liberté des échanges ne profitent pas de leur puissance pour fausser le jeu, en subventionnant massivement leurs exportations agricoles par exemple… (extrait de La Croix du 24 juin 2002, dossier économie et entreprise).

B.M.


En bref

Afrique contemporaine vient de sortir son numéro 200 d'octobre-décembre 2001. Le retard dans la publication ne lui enlève rien, car son contenu est fort intéressant. Le dossier sur le thème "sécurité et conflits" aborde la question essentielle et pourtant rarement abordé par les africanistes et les développeurs, du rôle et de l'avenir des armées africaines, dans la perspective de la nécessaire prise en charge par l'État de la sécurité, le premier des biens publics. Suivent deux études de cas qui concernent, l'une l'extension en 2000-2001 du conflit libérien sur la Guinée, l'autre la tentative de coup de force en République centrafricaine, en mai dernier. Ce numéro comporte enfin deux études sur l'évolution politique de l'Afrique du sud et un solide article de P. Decraene sur les évolutions religieuses en Afrique centrale.

L'Institut Catholique de Yaoundé, l'UCAC a dix ans
Décidé par le pape Jean-Paul II, lors de sa visite au Cameroun en 1985, porté par les évêques de la région d'Afrique centrale, cet Institut s'est imposé dans le paysage universitaire du Cameroun et de toute l'Afrique centrale. Cet Institut comporte aujourd'hui une Faculté des sciences sociales et de gestion qui regroupe 900 étudiants, soit les deux tiers de l'effectif total. À la prochaine rentrée, la compétence de l'Université va s'élargir au champ de la technique avec l'ouverture au Congo, dans des locaux mis à disposition par Elf-Congo, du premier cycle de l'Institut supérieur de Technologie pour la formation de techniciens supérieurs. Le deuxième cycle devrait être créé à Douala en 2004 , sous forme d'une école d'ingénieurs. Cette entreprise nous paraît remarquable pour trois raisons: par son ambition de fournir non seulement un enseignement de qualité mais en même temps une formation éthique et religieuse adaptée à l'homme africain d'aujourd'hui, par son souci de répondre aux besoins des entreprises africaines, par l'autonomie financière et donc politique que lui assurent les droits d'inscription et les donations au fonds de bourses.

Les Amis de l'Institut catholique de Yaoundé, BP 161 78001 Versailles Cedex
Nous nous sommes procuré le dernier ouvrage du professeur Mwayila Tschiyembe, qui dirige l'Institut panafricain de géopolitique, État multinational et démocratie africaine, paru à l'Harmattan il y a quelques semaines, et qui est un essai sur l'échec et la non pertinence de l'État-nation en Afrique et sur ce que pourrait être une reconstruction de l'État sur une base multinationale, c'est à dire ethnique. Nous en reparlerons.


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