Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°54 - Juin 2002

Débat du mois :
L'Afrique face à la mondialisation

 

Sommaire :


Editorial : Balayons devant notre porte

Comme beaucoup d'entre vous sans doute, j'ai été accroché par le titre de l'article d'une récente première page du Monde1 : "L'Afrique suicidaire" . En lisant la première phrase, je me suis tout de suite senti concerné : "Le discrédit qui frappe les Africains n'a pas d'équivalent dans l'histoire contemporaine de l'humanité". J'allais lire enfin une réfutation de l'afropessimisme ! Mais la phrase suivante "Nous sommes nous-mêmes les principaux fossoyeurs de notre présent et de notre avenir" m'a fait déchanter. Et j'ai poursuivi la lecture en me disant que nous n'étions pas près de sortir de l'afropessimisme si un homme comme Jean-Paul Ngoupandé, ancien premier ministre de la République centrafricaine, aujourd'hui député d'opposition en exil2, ne trouve que cela à dire de l'Afrique dans un grand journal d'information français. Après l'Afrique noire est mal partie de René Dumont, celle du continent à la dérive de nombreux publicistes, voici l'Afrique suicidaire ! Le propos est sans concession: tout y passe, des États liquéfiés, ravagés par l'insécurité, le sida, la criminalité, la corruption, des économies marginalisées.

Mais la nouveauté du propos m'est apparue lorsque l'auteur s'en prend véhémentement aux Africains eux-mêmes, dirigeants, élites, qu'il accuse de laxisme et de prédation, et même aux populations à qui il reproche leur passivité ! Cessons d'accuser exclusivement le colonialisme, le néocolonialisme, écrit-il, nous sommes les principaux responsables de ce qui nous arrive. Il y a pour nous, en ce début du III° millénaire une urgence absolue à nous préoccuper de ce que nous avons à faire nous-mêmes pour tourner le dos à la logique de l'autodestruction. La suite de l'article nous a convaincus que son auteur croit à l'Afrique et souffre de ce qu'il appelle

"l'afropessimisme radical". Et nous avons retrouvé avec jubilation, sous cette plume autorisée, nos arguments contre l'afropessimisme : la " myopie " des chroniqueurs du continent en perdition, " la place pour un regard responsable sur la crise africaine ", loin des " généralisations hâtives et des conclusions radicales ", la nécessité de porter attention à ceux qui travaillent sérieusement et réussissent plutôt qu'aux seigneurs de la guerre…

Je me suis dit alors que s'il était bon qu'une voix africaine autorisée dénonce pour ses compatriotes l'Afrique suicidaire, nous avions, nous aussi, une responsabilité : il nous faut balayer devant notre porte, ici en France, en Europe. C'est la seule réponse digne et juste à apporter à la dénonciation courageuse de Jean-Paul Ngoupandé. Car si les Africains ont leurs responsabilités, et s'il ont le droit d'attendre de nous un langage de vérité, sans doute aussi des comportements honnêtes, nous avons le devoir de nous informer au-delà des évènements politiques ou guerriers qui font l'actualité, celui de chercher à comprendre au-delà du prêt-à porter pseudo-ethnologique, au-delà des idéologies, hier marxistes ou socialistes, aujourd'hui néolibérales, au-delà de notre bonne conscience d'anciens colonisateurs déçus. L'Afrique n'est pas un continent à la dérive. Ce continent est un immense chantier, commencé avec la colonisation, poursuivi avec la poussée démographique et l'urbanisation, dont les gravats nous cachent les constructions en cours. Sachons voir les avancées de l'État de droit, la vitalité de l'économie populaire, la marche forcée des jeunes et des femmes vers la modernité. Les Africains ont aussi besoin de ce regard sur ce qu'ils vivent dans la douleur et souvent dans les ténèbres. Avec eux n'insultons pas l'avenir !

Le combat que nous menons à la CADE pour une autre image de l'Afrique, n'est ni futile, ni dépassé.

Michel Levallois

1. Le Monde du 18 mai.
2. Il est l'auteur de L'Afrique sans la France (éditions Albin Michel)


L'Afrique face à la mondialisation

Compte-rendu de la rencontre-débat du 11 avril 2002

Le 11 avril, la CADE a ouvert le cycle des quatre rencontres-débats qui seront consacrées à la mondialisation. Michel Levallois a remercié Bernard Viollier pour l'organisation de ces rencontres.

Mondialisation néo-libérale dans l'ensemble du Monde

Bernard Viollier refuse de réduire la mondialisation à sa seule dimension économique comme le font les anti-mondialistes. Il en appelle à Jean Peyrelevalde et à son livre récent sur "La France silencieuse" pour dénoncer les excès d'une mondialisation qui, si elle favorise généralement la croissance, augmente surtout les inégalités et la pauvreté (un milliard d'individus). Il récuse le consensus de Washington et suit Jean Peyrelevalde lorsqu'il plaide en faveur d'une sorte "d'aménagement mondial du territoire". Analysant les trois éléments constitutifs du modèle libéral, Bernard Viollier rappelle comment les idées de Keynes, après quelques emprunts à Adam Smith, ont évolué vers les thèses ultra libérales et monétaristes de Friedmann et de l'Ecole de Chicago en recevant au passage l'imprimatur du FMI. La libération des échanges est devenue un dogme, avec parfois d'ailleurs des effets bénéfiques. De nouvelles Institutions comme l'Union européenne et l'ALENA s'en sont fait les champions. La libération des mouvements de capitaux, encouragée par l'OMC, a entraîné pour sa part leur déconnexion de l'économie réelle, la formation de bulles spéculatives et la multiplication de paradis fiscaux. Les Etats ont abandonné leur rôle directeur et régulateur au profit du secteur privé et des Institutions internationales. Les conséquences de ces évolutions ont été évidemment inégales. Si la croissance de quelques grands pays apparaît soutenue, les écarts entre les revenus internes et ceux entre continents tendent à augmenter.

Les inégalités ont atteint un niveau intolérable et la pauvreté absolue, qui continue de s'étendre, constitue un scandale permanent. Victimes elles aussi du dogme de la libéralisation, les relations nord/sud souffrent d'un déséquilibre croissant. Alors que les plus petits sont souvent pillés ou déstructurés, seuls quelques pays émergents attirent des capitaux. Ces relations offrent aujourd'hui le spectacle d' un combat de boxe entre un poids lourd et un poids plume et le fameux consensus de Monterrey apparaît bien, une fois de plus, être un marché de dupes. Des évolutions sont néanmoins en cours comme en témoignent la montée en puissance, année après année, d'une forte opposition de la société civile (Porto Alegre) et, au niveau des idées, les prises de positions de dirigeants politiques ou d'économistes et anciens responsables d'institutions internationales comme J.Stiglitz. Les évolutions actuelles vont toutes dans les sens d'une critique d'un libéralisme non régulé. On reparle de keynesianisme même au niveau des faits, pour éviter des licenciements massifs, sauver des entreprises après les attentats du 11 septembre, remettre sur pied les chemins de fer ou l'enseignement public au Royaume Uni. Et le FMI étudierait même aujourd'hui, à l'occasion de la crise argentine, un système permettant de limiter les conséquences sociales d'une faillite de l'Etat. La nécessité d'une réforme du système international est aujourd'hui admise par les dirigeants politiques comme par les économistes, et même par les chefs d'entreprise qui se voient poussés à introduire dans leur stratégie une dimension éthique. Tout en faisant siennes les vues d'Amartya Sen sur la nécessité de reconnaître, à coté des forces du marché, la place des autres libertés, politiques, économiques et sociales dans l'amélioration du sort des individus, Bernard Viollier n'en conclut pas moins, avec Jean Peyrelevade que, dans l'état actuel des choses, " nous sommes sur une autoroute dans une voiture qui roule de plus en plus vite. Mais, il n'y a personne au volant !"

L'Afrique face à la mondialisation

Dans son exposé sur "Normes étrangères et réalités africaines" J. Coussy, professeur de sciences économiques à l'EHESS, a rappelé comment de nouvelles normes pénètrent en Afrique du fait de la mondialisation et entrent en conflit avec les normes endogènes des sociétés africaines.

Domination asymétrique et normes imposées

Ce conflit est provoqué, en particulier, par les recommandations des institutions financières internationales qui, à l'occasion des ajustements structurels, ont d'abord tenté d'introduire des normes de gestion économique (conformes au consensus de Washington) puis ont de plus en plus cherché à introduire des normes politiques. Conscientes de l'origine occidentale de ces normes les institutions internationales ont voulu les rendre universelles par une réflexion de fond (notamment sur la démocratie et la pauvreté) mais, en fait, elles ont explicité des normes de plus en plus conformes à la philosophie anglo-saxonne (y compris dans les ONG). Il en résulte des conflits et des modes de résolution des conflits de normes qui sont très différents selon les normes et les pays.

Parfois les pays ne se sont guère préoccupés des normes étrangères. Les pays puissants comme le Nigeria ont pu longtemps résister aux normes de gestion et aux normes démocratiques. Le normes on eu de même peu d'effets, à l'autre extrême, dans des pays rendus totalement impuissants par déliquescence de l'Etat.

Parfois, on a feint d'accepter les normes véhiculées par les conditionnalités des programmes d'ajustement mais c'était avec l'intention de les contourner et de les détourner (ce que les institutions financières internationales ont appelé "non intériorisation" des normes et les a amenés à réduire le nombre et la minutie des conditionnalités).

Parfois les libertés prises avec les normes importées n'ont pas pour objet de les vider de leur sens mais au contraire de les faire pénétrer par des arrangements locaux respectant les normes locales tout en faisant pénétrer une partie des normes "modernes". On a cité le cas d'un préfet dont l'efficacité unanimement reconnue résultait de sa capacité à se libérer de la lettre de la loi.

Consentement et normes complémentaires

Exceptionnellement normes étrangères et normes endogènes ont pu être conciliables ou complémentaires, par exemple en matière de micro-crédit ou de mutuelles. Mais le plus souvent, il y a eu conflit, ne serait ce, par exemple, que dans la dénomination donnée à ces relations entre économie publique et économie familiale que l'étranger peut dénigrer sous le terme de corruption et le national peut défendre, sincèrement ou dans son discours vis à vis de l'étranger, comme une solidarité africaine.

Les résistances à l'égard des normes étrangères explicitées par les institutions d'aide ne doivent pas faire négliger l'adoption de normes étrangères véhiculées par la mondialisation (ce sont d'ailleurs ces normes de la mondialisation que, derrière leurs définitions angéliques des normes du développement, veulent parfois en réalité, diffuser les organisations d'aide).

Normes acceptées

La pénétration des normes de l'économie globalisée est même assez nette aujourd'hui en Afrique du fait que celle-ci a désormais une économie très ouverte, basée sur les exportations de produits primaires, sur les importations (légales et illégales) et sur les financements extérieurs.

Ouverture matérielle qui a permis l'apparition de comportements adaptés à l'économie mondiale. En particulier de nombreux groupes (commerçants, importateurs, femmes, jeunes etc) sont très conscients de leur intérêt à se rallier à des normes internationales.

Croissance ou pratiques rentières

Il n'est malheureusement pas sûr que les succès micro-économiques des acteurs qui adoptent les comportements adaptés à la globalisation soient générateurs de croissance macro-économique. De même que l'ouverture économique de l'Afrique a eu parfois des résultats dévastateurs sur son appareil productif , l'adoption des normes de la mondialisation peut conduire à la réduction des services publics, à la violence urbaine, et à des émigrations d'hommes et de capitaux. S'adapter individuellement à l'insertion actuelle de l'Afrique dans l'économie mondiale, ce n'est pas toujours adopter les normes proposées par les institutions internationales. C'est même parfois rechercher d'abord des rentes, des prédations et des ententes avec un capitalisme mondial qui, en Afrique, est plus orienté vers l'exploitation des ressources naturelles que vers les investissements productifs.

Place actuelle et perspectives d'évolutions de l'Afrique dans l'économie mondiale

Philippe Hugon, professeur de sciences économiques à Paris X (Nanterrre), s'est interrogé sur l'impact que provoque en Afrique ce processus extérieur que constitue la mondialisation. Il estime que l'on peut appréhender ce phénomène de deux façons: on peut en faire une lecture en quelque sorte extérieure, en considérant la mondialisation comme une contrainte imposée à l'Afrique de l'extérieur ; on peut aussi chercher à voir comment les acteurs ont réagi et se sont approprié (ou pas) cette contrainte.

Le libéralisme commercial comme norme et comme politique

Le protectionnisme a fait place à l'ouverture des marchés, à la création de zones de libre-échange, mais le discours libéral n'a pas empêché les pays développés d'accorder à leurs agriculteurs une aide qui représente sept fois le montant de l'aide publique au développement. Le libéralisme commercial en cours est asymétrique. En fait, il y a érosion des préférences dont bénéficiait l'Afrique, qui enregistre en même temps une perte de productivité: l'Afrique n'a jamais été aussi exposée à la concurrence internationale, ni aussi faible pour y faire face. Elle a perdu des parts du marché international dans tous les secteurs à l'exception du coton et du cacao et elle continue d'exporter à 95% des produits non transformés, à l'exception des zones franches de Maurice et de Madagascar.

La globalisation financière

L'impact de la globalisation financière demeure, lui, peu visible, sauf peut-être en République sud-africaine, car l'Afrique est peu affectée par la volatilité des capitaux, peu de pays recevant des placements hautement spéculatifs à court terme. Elle est en revanche très affectée par la diminution de l'aide publique dont elle est la première bénéficiaire, qui baisse depuis la chute du mur de Berlin en 1989, du fait de la remise en question de son efficacité et du ralliement au dogme du "trade but not aid". la dette continue de peser lourdement malgré une légère baisse du stock et du service de la dette depuis les mesures PPTE.

Les investissements directs étrangers

Par comparaison, les flux privés qui atteignent cinq fois le volume de l'aide publique jouent un rôle croissant, mais l'Afrique n'en reçoit qu'une très faible part, moins de 1%, avec une chute en 2001 et 2002, et elle est concentrée sur les pays pétroliers et miniers. Ceci ne résulte pas de faible rentabilité mais de l'importance des risques. Si l'on ajoute les guerres à ce tableau d'une Afrique marginalisée, il n'est pas surprenant que la balance des investissements nets en Afrique pour ces deux années, hors pétrole, ait été négative.

La division du travail et la compétitivité

Certains pays ont connu, essentiellement du fait des investissements dans le domaine pétrolier, le plus fort taux de croissance du continent. L'île Maurice a également bénéficié d'investissements diversifiés. Ces deux exemples ne peuvent masquer le fait que l'Afrique, hors les secteurs minier et pétrolier, n'a pas encore trouvé sa place dans la répartition mondiale du travail et n'est donc pas intégrée dans le commerce international. Le cas de Maurice et de Madagascar ne suffisent pas à justifier la généralisation des industries de main d'œuvre.

Les nouvelles technologies de la communication

Elles sont peut-être une chance pour l'Afrique, car l'accès à internet constitue un enjeu majeur dans la mesure où il permet d'entrer à moindre frais dans le champ des connaissances. Mais outre le fait que 80% des internautes sont sud-africains, l'appropriation privative des technologies et des contenus, celle des connaissances et le contrôle des logiciels, constituent un frein puissant à une utilisation industrielle de ces nouveaux outils par l'Afrique.

L'économie criminelle

Depuis la disparition d'une situation mondiale dominée par l'hégémonie des deux grands, l'Afrique subit les effets d'une mondialisation mafieuse, protégée par les paradis fiscaux et dont les mafias financent les conflits pour s'assurer le contrôle de la drogue, des diamants et des métaux rares, coltan, tantale etc... 14 pays sont en guerre. Ces conflits renvoient à la fois à des déterminants internes et à des intégrations dans cette économie mafieuse. Cette lecture est toutefois partielle. Selon un autre éclairage, il faut reconnaître aux Afriques différenciées, qu'elles peuvent s'approprier la mondialisation, qui elle-même peut être régulée et intégrer davantage les asymétries internationales.

Le jeu des dynamiques internes :

Les Afriques sont contrastées. Il faut toutefois se méfier des indicateurs conjoncturels Ceux-ci montrent ainsi que récemment ce sont la Guinée Equatoriale et le Soudan qui ont connu des taux de croissance élevés. En longue période des pays tels Maurice et le Botswana ont su gérer leurs ressources, sortir du statut d'économies de rentes et bénéficier des apports de l'ouverture extérieure. L'Afrique a des dynamiques endogènes et des trajectoires en partie déconnectées du temps mondial. Ces dynamiques du dedans sont repérables depuis les acteurs du bas de l'économie populaire jusqu'aux initiatives en cours à des niveaux " top down " comme le NEPAD dont nous reparlerons à une autre séance. Les sociétés africaines ont toujours été ouvertes et ont su gérer cette ouverture. Les dynamiques repérables résultent ainsi d'une interdépendance entre des facteurs extérieurs et des facteurs internes que les acteurs stratégiques peuvent utiliser positivement. Plusieurs trans-formations récentes montrent des stratégies réactives ou pro-actives vis à vis des mutations mondiales en cours. L'Afrique offre également toujours, dans le court terme, de multiples opportunités.

Enfin la mondialisation elle même peut être régulée. Le multilatéralisme peut être coopératif et les différentes formes de dialogue et de partenariat, la citoyenneté apparaissant dans les organisations de solidarité internationale peuvent permettre de faire bénéficier l'Afrique de certains bénéfices potentiels liés à la mondialisation. Faute de gouvernement mondial et de citoyenneté transnationale, des modes de régulation complexes de l'effet extérieur que constitue la mondialisation sont en train de se développer : organisations internationales et régionales, agences privées de régulation et de contrôle.

Le débat

Michel Levallois constate qu'en dépit de tous les avatars qui ont été relevés, l'Afrique "fonctionne". Il souligne l'intérêt du récent livre de Gérard Winter, "L'impatience des pauvres", qui montre que loin d'être obsolète, la théorie du développement resurgit dans la pensée économique contemporaine.

Allant au devant de critiques sur le caractère incomplet de la séance, Bernard Viollier rappelle que trois autres réunions viendront compléter, d'ici la fin de l'année, cette première rencontre.

Yves Berthelot, économiste, ancien haut fonctionnaire international, s'interroge sur le point de savoir si le modèle extérieur ne rend pas en définitive encore plus difficile la solution des problèmes de base. Il craint que l'exposé de J. Coussy, riche du rappel d'une série de petites vérités, ne donne qu'une vision quelque peu désespérante et injuste de l'Afrique. Il rappelle qu'il n'y a pas de véritable démocratie au sein des Institutions de Bretton Woods, qu'aucun pays ne s'est développé sans protection et qu'aucun système ne fonctionne non plus sans Institutions. On a tué, estime-t-il, la vision d'un développement à moyen terme.

La question est posée de savoir si le NEPAD peut répondre à un tel objectif. Plusieurs intervenants en doutent, mais du moins a-t-il le mérite d'avoir été conçu par des chefs d'Etat africains eux-mêmes.

On note que pour la Banque mondiale, la seule question qui vaille est désormais celle des Institutions. La lutte contre la pauvreté a aussi tendance à faire oublier le système productif. Il serait utile d'en revenir à des programmes à long terme. La question se pose également de savoir ce qu'il faut entendre par "valeurs universelles".

Un intervenant africain, rappelle que l'Afrique est mondialisée depuis le Congrès de Berlin et qu' elle a toujours vécu avec des normes imposées et cela continue avec l'OHADA.

La réponse est qu'il peut y avoir à la fois marginalisation et très large ouverture. Le mérite de l'OHADA est de réhabiliter le droit et c'est la seule manière d'attirer les investissements.

La question est posée de savoir quel rôle peut jouer l'économie informelle dans le processus de mondialisation. L'économie populaire urbaine joue un rôle essentiel et la CADE s'en fait constamment l'avocat. La contrebande joue aussi un rôle important, mais qui n'a jamais été bien mesuré. Enfin la question est posée de savoir jusqu'où l'Afrique s'insère dans les économies internationales mafieuses. La réponse à cette dernière question reste difficile, mais il semble que l'Afrique à l'exception de quelques pays, n'ait pas non plus dans ces activités le poids d'autres continents.

La question a été posée de savoir pourquoi l'aide publique au développement (APD) avait été tant critiquée. Principalement sans doute à cause de son peu d'efficacité. Mais on ne s'est jamais posé la question de savoir dans quel contexte elle avait été accordée. On note que, pour leur part, après en avoir fait une évaluation très stricte, les Britanniques viennent de relever spectaculairement le montant de leur aide.

Compte-rendu fait par Raymond Césaire et revu par Philippe Hugon et Jean Coussy


Le point de vue des ONG : conférence de Monterrey : vers un consensus de Washington bis?

La conférence des Nations Unies sur le financement du développement qui s'est tenue à Monterrey du 18 au 22 mars a suscité dès le départ un curieux paradoxe. Personne n'en attendait rien mais tous les observateurs affirmaient son importance. Au final, le texte adopté se présente comme un chapelet d'idées vagues sans souffle ni engagement précis sur les six axes prioritaires identifiés pour promouvoir et accélérer la croissance et le développement.

Les six axes sont les suivants :

- mobilisation des ressources financières nationales pour le développement : investissements étrangers directs et autres flux financiers privés

- mobilisation des ressources financières internationales pour le développement

- le commerce international, moteur de la croissance et du développement

- renforcement de la coopération financière et technique internationale pour le développement

- la dette

- le règlement des problèmes systématiques en renforçant la cohérence des systèmes monétaires, financiers, commerciaux internationaux à l'appui au développement.

Mais l'espoir fait vivre pourrait on dire, et malgré le peu de résultats concrets attendus, l'Afrique avait placé beaucoup d'espoirs dans cette conférence, en particulier pour accélérer la réduction de sa dette extérieure. Sur cette question et sur celle de l'aide, les dissensions semblaient trop grandes cependant pour que des engagements fermes soient pris. Les positions des pays du Nord étaient plutôt axées sur le commerce et les échanges, à l'exception de la France, qui a défendu la nécessité d'augmenter de façon sensible l'APD et de réduire la dette.

Les dirigeants des pays africains se sont prêtés de bonne grâce à la démarche du sommet de Monterrey mais réclament en contre partie des actes concrets. Le président Obasanjo du Nigeria, l'un des initiateurs du NEPAD, a lancé un avertissement dans ce sens en donnant l'exemple du sommet du millénaire de septembre 2000 qui avait suscité beaucoup d'espoirs mais qui aujourd'hui n'a produit aucun résultat significatif. " Après deux ans, note-il, nous ne décelons aucun progrès et nous exprimons notre profonde inquiétude ". Son inquiétude est partagée par d'autres dirigeants africains mais aussi par nombres d'observateurs indépendants qui ne voient dans la conférence de Monterrey qu'une réunion de plus destinée à cacher la gêne qu'éprouvent l'ONU et les pays industrialisés de n'avoir pas réussi à mettre en route les ambitieuses décisions prises à l'issue du sommet du millénaire de 2000.

A ce sommet du millénaire de septembre 2000, quelque 147 chefs d'Etat et de gouvernement s'étaient engagés sous l'égide de l'ONU à réduire de moitié la pauvreté à l'horizon 2015, à rendre universel l'enseignement, à infléchir la tendance actuelle de la propagation du sida et à réduire des trois-quarts le taux de mortalité maternelle et infantile, etc. A ce jour ce texte n'a même pas connu un début de mise en œuvre.

Estimant que les échanges commerciaux sont " bien souvent la seule source extérieure importante au financement du développement ", le consensus de Monterrey reconnaît néanmoins les difficultés auxquelles se heurtent les PED pour en bénéficier pleinement. Le texte signale dans cette perspective que les politiques des pays riches ne favorisent pas une expansion des exportations des économies en développement. Il vilipende tout particulièrement " les barrières commerciales, les subventions de nature à fausser les échanges commerciaux et autres mesures analogues, en particulier dans les secteurs d'exportation des pays en développement, comme l'agriculture ". Le " consensus de Monterrey " évoque aussi " l'abus des mesures anti-dumping, les barrières techniques " ainsi que les " mesures sanitaires et phytosanitaires " qui entravent les échanges Sud-Nord. Mais dans ce domaine aussi le texte ne comporte aucun engagement concret et aucune mesure contraignante. Il recommande simplement que les pays développés ouvrent davantage leur marché et apportent une assistance technique pour rendre plus compétitive l'offre du Sud.

La promesse faite par les pays industrialisés de consacrer 0,7% de leur PNB à l'aide publique au développement tarde à se concrétiser. Les conclusions d'études récentes de la Banque Mondiale et du FMI de la nécessité de doubler le plafond de l'APD pour la porter à 100 milliards en cinq ans se heurte aux intérêts divergents de l'Union européenne et des Etats Unis. Avec ses 0,1%, la part que ces derniers consacrent à l'APD est la plus faible, loin dernière les pays scandinaves et les Pays-Bas tous au-dessus de 0,5%, voire 1% pour la Norvège. Les principaux donateurs de l'OCDE réunis au sein du Comité d'Aide au Développement (CAD) arrivent péniblement 0,22% de leur PNB en moyenne tandis que les pays de l'Union Européenne ambitionnent de porter à 0,39% en 2006 leur taux qui s'établit à 0,33% actuellement.

Les Etats Unis, contre toute attente, ont annoncé au cours du Sommet une augmentation annuelle de 5 milliards de dollars. Mais les explications données par le président Bush et par les représentants américains à Monterrey ont clairement montré que cette augmentation intervient dans le contexte de la mise en place d'une politique de sécurité à l'échelle planétaire, où le volet militaire accapare l'essentiel des ressources (45 milliards prévus).

L'accès à ces sommes ne sera possible que si les pays bénéficiaires appliquent les principes de bonne gouvernance, luttent contre la corruption et adoptent " de bonnes politiques économiques ", à savoir des politiques libérales respectant les préceptes de la Banque Mondiale et les règles de l'OMC.

Les organisations de la société civile qui ont organisé un forum avant l'ouverture officielle de la Conférence ont réaffirmé la nécessité d'annuler totalement la dette extérieure des pays les moins avancés, de limiter le rôle des institutions internationales telles que la Banque Mondiale, le FMI et l'OMC. Elles ont fustigé le peu de solidarité manifestée par les pays riches. Le Groupe des ONG africaines a lui aussi produit une déclaration dans laquelle il demande l'annulation totale de la dette, le respect des engagements internationaux des pays du Nord pour l'accès à leur marché des pays en développement et pour atteindre 0,7% de leur PIB d'APD.

Dans le sillage de Monterrey, le Groupe africain a engagé, à l'initiative d'enda, un débat avec le Président Wade du Sénégal sur le NEPAD. Les organisations africaines ont critiqué le manque de participation dans l'élaboration de l'initiative africaine, et souligné les risques pour le continent que comportent son orientation libérale. Le Président Wade a justifié cette initiative par la nécessité pour l'Afrique de s'intégrer à l'économie mondiale et de sortir du modèle fondé sur l'APD et la dette.

Monterrey a été cependant " secoué " par les interventions des présidents cubain et vénézuélien qui ont fortement critiqué l'ordre économique mondial et les mécanismes qui perpétuent la marginalisation des pays du Sud et l'appauvrissement. Leurs discours ont été fortement appréciés par la majorité des pays du Sud et par les ONG présentes.

Plusieurs observateurs ont vu dans les conclusions de la Conférence de Monterrey, l'affirmation des principes de bonne gouvernance, de libéralisme économique, et d'accroissement de la sphère du marché, mis en avant par les pays riches pour réguler l'économie mondiale. Une sorte de Consensus de Washington bis qui sera une référence pour établir ou confirmer des conditionnalités pour l'accès aux ressources financières internationales.

En contrepartie, les pays riches ont choisi de ne rien céder sur le plan multilatéral (ou peu de chose) sur les questions de la dette et de l'accès aux marché, laissant la porte ouverte à une approche bilatérale qui permettra plus facilement de faire respecter les principes libéraux.

Taoufik Ben Abdallah
enda tiers-monde


Rencontre-débat organisé par le Lions club Paris Marais

Rencontre-débat autour d'une autre image de l'Afrique à l'initiative de notre Club soutenant une Action "Amitié Villages" qui fédère des Clubs du Nord et des Lions Clubs du Sud pour ensemble soutenir des initiatives de villages dans la précarité et voulant s'en sortir. Pour cela Paris Marais a donc souhaité faire parler l'Afrique en France pour avoir cet autre regard sur l'Afrique d'aujourd'hui et sur les Afriques de demain.

Depuis 30 années, le Lions Paris Marais a toujours eu des liens forts avec l'Afrique : Sylvain Rougé, Gouverneur du District de Paris, membre de Paris Marais, avait insigné le Président Leopold Sedar Senghor dans le Lionisme. Louis Hardy, aussi de Paris Marais, et Gouverneur du District Parisien, à son tour, avait organisé un jumelage de son district avec le district de l'Afrique de l'Ouest. Sensibilisés à l'Afrique, nous voulions un autre regard que l'on ne trouve pas avec nos médias de tous les jours qui ne parlent que de tragédie, famine, guerre ou sous développement d'une Afrique en faillite ou corrompue. Aider le Sud à se prendre en main, tout en ne décidant pas à sa place, voilà une autre façon de faire qui nous a interpellé, qui semble loin de nos habitudes héritées de l'époque coloniales.

La solidarité internationale est un engagement de la plus grande ONG du Monde, le Lions Club International. Nous le faisons dans le respect des autres. La CADE nous a apporté son concours pour ces messages à faire passer. Nous avons fait appel à plusieurs amis ; deux ont répondu magnifiquement. Nous avons eu la chance de pouvoir entendre Madame Mariama Hima, Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire Représentant la République du Niger en France et Monsieur Paul Kaya, ancien secrétaire Général Administratif des Etats de l'Entente, ancien Ministre d'Etat du Congo Brazzaville.

Avec les cartes d'Afrique, Xavier de Franssu a situé les 54 Etats et leur population, l'organisation des Lions Clubs Africains, 632 Clubs et 13.000 Lions Clubs dont de nombreux jeunes LEOS. Il a souligné les origines de l'afropessimisme : la jeunesse africaine imputant au passé l'origine de ses problèmes, et les anciens expatriés souvent déçus par le développement qui n'est pas toujours celui, espéré, à l'occidentale.

Il faut comprendre que l'Afrique a de plus en plus recours à la société civile, aux structures traditionnelles pour régler les problèmes.

Monsieur Paul Kaya a fait le point du passé, de la convivialité qui régnait entre les Territoires de la colonisation, les mouvements des fonctionnaires, les échanges de population, le travail en commun dans un système qui représentait des valeurs de base en Afrique francophone. Cette perte selon lui a été le résultat de la guerre froide, une partie de l'Afrique a été marquée par l'Est et l'autre par l'Ouest . D'où cette incapacité à partager et à faire l'union entre Etats dont les frontières n'ont jamais été que les frontières décidées par la colonisation. Comment faire pour mener une équipe lorsqu'on a été formé en ex- URSS, en France, ou en Belgique, l'autre aux Etats Unis ou en Bulgarie, voire à Cuba. Tous ces phénomènes commencent à s'estomper, mais ont causé beaucoup de dégâts.

Aujourd'hui renaissent des grands ensembles, à l'image des Fédérations comme celles de l'AEF ou de l'AOF, qui se nomment CDEAO pour l'Afrique de l'Ouest, UDEAC, pour l'Afrique Centrale, SADC pour l'Afrique Australe ou encore UMA pour les Pays du Nord y compris le Mahgreb. Ces ensembles regroupent des marchés importants, donnent des possibilités énormes de développement, contrairement à la balkanisation, avec de tous petits marchés, que les Etats coloniaux avaient laissé aux Etats devenus indépendants. Ceci ouvre aussi des perspectives fantastiques à cette jeunesse africaine dont les moins de 25 ans représentent 65% de la population du continent.

Madame l'ambassadeur du Niger, avec beaucoup de charme et de gentillesse, nous a parlé de la femme au Niger, des ethnies, des problèmes des Touaregs, de l'évolution de la femme en économie et en politique. La question des ethnies se pose de moins en moins, des brassages de populations se font de plus en plus. Elle même compte parmi ses ancêtres des Haoussas, des Peuls ou Bambara. L'éducation de la femme évolue grâce aussi au développement de la démocratie parmi les jeunes générations. A la demande d'un des participants elle nous a répondu que l'excision n'existait pas dans cette région d'Afrique et au Niger, car ne faisant pas partie des coutumes.

Monsieur Michel Levallois Président de la CADE a évoqué l'économie populaire qui, dans certains pays, atteint 70 % de l'activité du pays, la construction de l'Etat de droit, le défi de la modernité qui est représenté par les jeunes et les femmes. Pour lui, l'Afrique n'est pas un continent à la dérive, mais un immense chantier.

Il a ainsi résumé nos obligations vis à vis de ces pays : solidarité, mais aussi respect et information.

Nous avons en quelque sorte assisté à une représentation de l'Afrique d'hier et des Afriques de demain ; une image a été donnée et bien reçue car beaucoup de ceux présents nous ont depuis cette soirée manifesté le désir de poursuivre ce débat entre francophones. Notre histoire doit nous lier encore plus au moment de l'intégration de la France dans la grande Europe. Nous prévoyons d'autres rencontres sur d'autres thèmes.

Merci à la CADE, merci à Madame Mariama Hima Ambassadeur du Niger et merci à Monsieur Paul Kaya, tous deux Membres du Rotary Club, heureux d'avoir partager avec nous ces images enrichissantes de l'Afrique

Xavier de Franssu


Hommage à Léopold Sedar Senghor organisé pour la journée internationale de la Francophonie, le 22 mars 2002

Le Groupe Francophone de l'Unesco a organisé avec l'Agence Inter gouvernementale de la Francophonie un hommage prestigieux à la mémoire du Président Senghor. Il s'est déroulé sous le Haut Patronage de Monsieur Koïchiro Matsuura, Directeur Général de l'Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture (UNESCO), en présence de Monsieur Boutros Boutros Ghali, Secrétaire Général de l'Organisation Internationale de la Francophonie. Cette manifestation s'est déroulée en deux temps. La première fut constituée de témoignages prononcés par les personnalités francophones suivantes :

- Madame Carla Jazzar, chargée d'affaires du Liban, auprès de l'Unesco, Présidente du groupe francophone.

- Sa Majesté le roi Norodom Sihanouk du Cambodge représenté par son fils.

- Madame Aziza Bennani, Présidente du Conseil Exécutif de l'Unesco (Maroc).

- Monsieur Jean-Marc Léger, premier Secrétaire Général de L'ACCT (Canada).

- Monsieur Wole Soyinka, Prix Nobel de Littérature (Nigeria).

- Monsieur Salah Stetie, poète et écrivain (Liban).

Il faut signaler la mise en scène, car il en fallait une, très bien assurée par Alain Carré (Belgique). En effet, les orateurs présents s'exprimaient de la scène, mais les absents ou des parties d'entretien avec le Président Senghor apparaissaient sur un grand écran. Entre chaque témoignage, étaient lus des poèmes de Senghor parmi les plus connus, ce qui conférait une vitalité particulière à tout cet ensemble.

Le second temps fut une surprise, entièrement consacré à la danse et tout particulièrement à celle de l'ami du Président Senghor, Maurice Béjart. Ce dernier évoqua tout d'abord leurs relations avec émotion, rappelant sa propre histoire, car sa famille est issue depuis trois générations de Saint-Louis du Sénégal. Il raconta le goût extrêmement vif de Léopold Senghor pour la danse et singulièrement les ballets de Béjart ce qui les mena à une collaboration . Le poète-président souhaita créer à Dakar avec Maurice Béjart, une compagnie qui s'intitula Le Mudra et eut pour directrice depuis le début Germaine Acogny. De nombreux spectacles y furent créés. C'est actuellement l'Ecole-Atelier Mudra-Béjart. Puis, une autre compagnie vit le jour à Lausanne, le Béjart-Ballet. Au cours de la soirée dont nous parlons, cette troupe présenta un excellent spectacle. La représentation commença par une partie du Sacre du Printemps (Stravinski). Béjart raconta que Senghor lui avait dit que lui, Béjart, n'aurait jamais pu créer ce ballet tel qu'il était, s'il n 'avait pas eu de sang noir dans ses veines. Il y eut ensuite la danse de deux personnages blancs vêtus de clair sur un musique tchadienne, puis une danse africaine créée par le Mudra de Germaine Acogny sur deux poèmes de Senghor. L'école de Lausanne donna ensuite un excellent concert de percussion. Sur un poème de Gustave Mahler, un danseur exécuta une danse au tambour. Enfin, le spectacle se termina par une danse et musique soufi avec ce commentaire de Béjart selon lequel il fallait apporter à l'Occident ce supplément d'émotion qui lui manque.

Cet ensemble, ici décrit, fut particulièrement émouvant. Pourquoi ? Parce que l'on a l'habitude de la philosophie de Senghor, de la négritude, de sa poésie, de son humanisme mais qu'on l'a moins vu s'engager complètement dans un spectacle au point d'en devenir le partenaire, investissant toute sa réflexion profonde en une sorte d'éclosion artistique et y ajoutant justement ce supplément d'âme nécessaire. La salle a du le trouver qui a manifesté son enthousiasme.

Denyse de Saivre


Le baromètre de la CADE, par Bernard Monnier

Etonnants voyageurs : la mer et l'Afrique (titre du journal du Dimanche du 19 mai 2002)

Nous pensons nécessaire, pour une observation exhaustive de l'évolution de l'Afrique, de nous abstraire des évènements politiques et économiques habituels (que nous reprendrons dans la Lettre n°55) pour consacrer ce Baromètre à l'"explosion" de la littérature africaine, à l'occasion du 13ème festival international du livre, qui s'est tenu à Saint-Malo du 16 au 20 mai 2002. Ce festival " Etonnants voyageurs " était cette année plus spécialement orienté vers l'Afrique. Son fondateur, Michel Le Bris, a en effet crée, avec l'écrivain malien Moussa Konaté, le festival international du livre de Bamako, dont la 2ème édition se tenait, du 21 au 25 février. Une grande partie des écrivains invités à Bamako se sont retrouvés à Saint-Malo, pour la 13ème édition d'" Etonnants voyageurs ", ouverte aux littératures d'Afrique.

L'Afrique, ici et maintenant

Sous ce titre du magazine littéraire n°409 de mai 2002, Valérie Marin La Meslée écrit :

" Faut-il prétendre au statut d'africaniste émérite pour s' émerveiller de la langue d'un jeune auteur malgache ou djiboutien, congolais, béninois ou haïtien, tchadien ou mauricien ? En 2002, mieux vaut tard que jamais, la question est en passe de devenir caduque… Les Africains d'expression francophone… n'ont sans doute pas atteint la reconnaissance de la diaspora anglophone, marquée par les plus grands prix du monde (dont le Nobel à Wole Soyinka), mais il faut un début à tout… Kourouma, septuagénaire, a conquis lecteurs et jurés, mais ceux qui n'ont pas craint de lui décerner le Goncourt sont des lycéens. Tellement d'autres œuvres attendent ces jeunes lecteurs : quelle chance !

Faut-il connaître les classiques d'une histoire littéraire d'à peine un siècle, déjà bien balisée ? ou oser un plongeon dans l'actualité livresque avec, pour seul bagage, le désir de l'autre (si bien aiguisé dans " Désir D'Afrique1 ") ? … L'urgence, dans le domaine, n'est pas à l'hésitation mais plutôt à la prise de conscience (ni bonne, ni mauvaise si possible) de l'importance de l'Afrique. Rien que le mot. A se demander s'il ne faudrait pas reprendre son atlas pour tenter d'en faire le tour… Heureusement, il y a la littérature… L'Afrique… est là, gigantesque puissance créatrice dont n'ont que faire les " grandes puissances ", dommage pour elles. Ses écrivains nous donnent à lire aujourd'hui une modernité sans frontières, en concordance parfaite avec le désir, selon le critique congolais Boniface Mongo-Mboussa ou le besoin, disait déjà Erik Orsenna dans " Besoin d'Afrique2", que nous avons d'elle…

Pour Arab, l'un des personnages du roman d'Abourahman A. Waberi (Balbala3), qui enseigne l'anglais à Caen, loin de la "corne déshéritée" de Djibouti qui l'a vu naître : " L'Afrique se suffit à elle-même ; elle est le double de tous les continents et l'original d'elle-même. Un point c'est tout. Ce n'est pas pour rien qu'on y vient de loin pour y quêter un supplément d'âme, quelques rais de lumière ou une larme de tendresse. L'Afrique toujours humaine. Trop humaine… "

Le regard des nouvelles générations change… Tous commencent d'écrire un nouveau chapitre de l'histoire littéraire africaine, si multiple, de la négritude aux indépendances. Si violence il y a, et bien là, elle ne semble plus, forcément, de l'ordre du devoir. Le fameux retour aux racines (roots) s'opère différemment : " Paradoxalement, l'errance devient, à l'heure actuelle de la mondialisation, l'une des voix qui conduisent à l'enracinement " suggère Mongo-Mboussa. Les auteurs venus de ces Afriques, en ce siècle débutant, n'ont pas fini de nous étonner. De l'immense ombre collective, des soleils en forme de naissances à soi-même viennent irradier une géographie plurielle circonscrite de mots. "

Editorial de Michel Le Bris, directeur du festival de Saint-Malo, dans le numéro spécial de Télérama, du 16-20 mai 2002. Extraits :

" Une même conviction, à chaque fois répétée, sous des formes diverses : que poètes, artistes, écrivains, n'ont jamais été aussi nécessaires. Parce que ce sont eux qui nous donnent à voir, à lire, à entendre ce nouveau monde en train de naître. Et qu'ils sont, artistes, les premiers (ou derniers ?) gardiens du sens. Urgence, donc, et nécessité de la littérature… Et le roman français, direz-vous ? Parlons-en justement : il est bien plus divers, inventif, en prise sur son temps qu'on le dit. A preuve ; la déferlante africaine que nous avons le bonheur de vous proposer de découvrir à Saint-Malo. Attention ! Elle va vous étonner. " Etonnants voyageurs ", plus que jamais fidèle à son sous-titre de départ : "Pour une littérature qui dit le monde" "

Quelques coups de cœur / de Télérama
N° spécial. Festival de Saint-Malo du 16-20 mai 2002.

Kossi Efoui (Togo), écrivain, dramaturge, a quitté son pays où il est " indésirable " et vit en France : " Je me démarque des passéistes africains, ceux qui habitent tranquillement des hamacs et ont des pensées paresseuses, des pensées constitutives une fois pour toutes… Il y a la très célèbre phrase de l'écrivain Amadou Hampaté Bâ : "En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle". D'accord, c'est une somme d'expériences qui disparaît. Mais il faut y regarder d'un peu plus près, car il y a des vieillards qui font illusion et ne désirent qu'une chose : garder le pouvoir ; et il y a des bibliothèques factices comme des décors de cinéma, des livres en carton-pâte, avec rien dedans. Si c'est celui là qu'il faut perdurer, alors moi je pense qu'il faut non seulement laisser brûler la bibliothèque mais aussi craquer l'allumette ! Je ne veux pas brûler mes ancêtres, je veux que l'on nourrisse un esprit critique afin d'identifier les stratégies de pouvoir… Les africanistes français ne sont pas contents : ils voient disparaître leur objet d'étude. Un universitaire, à la sortie d'une représentation théâtrale, m'a dit : "Ce n'est pas du théâtre africain, c'est trop intellectuel ! Faites attention à ne pas perdre votre âme, vos racines, allez-y mollo !" Je lui ai rétorqué : comment pouvez-vous dénigrer à ce point votre culture, en parler comme d'une maladie redoutable et contagieuse alors que votre civilisation continue à ériger sans fin ses modèles, ses valeurs. Ou alors, la jugez-vous si louable que vous voulez m'en exclure ?… Je crois à l'abolition des frontières géographiques et symboliques, entre passé et présent, entre langues anglophone et francophone. Je songe à une Afrique lit de ma mémoire, territoire de mon écriture, et source de vie. "

Abdourahman A. Waberi (Djibouti)

" Je suis écrivain. Nègre accessoirement… Demanderait-on à un écrivain français ou américain de justifier sa nationalité, d'expliquer comment il vit ce paradoxe, être écrivain et être américain ?… J'ai même envie de vous dire que la littérature africaine n'existe pas. La littérature tout court, elle, oui. "

Moussa Konaté (Mali)
Ecrivain, fondateur et directeur des éditions du Figuier, a reçu 200 manuscrits. Les Maliens écrivent ! Et ça, c'est extraordinaire… Mon seul objectif est d'installer la subversion au cœur de notre société. Cette subversion se nomme le livre, et il s'écrit désormais chez nous. Reste à la publier, à le faire lire. Nous sommes sur le bon chemin. J'aimerais que tous ceux qui n'aiment pas le livre aient honte. "

 

Jamal Mahjoub (Soudan)
" Je suis écrivain africain, écrivain arabe, écrivain anglais : je suis multiple, je suis trois. Cohérence mais aussi concurrence. Parfois, j'envie l'auteur qui n'est que d'un seul pays, que d'une seule langue… " Jamal Mahjoub s'exprime aussi en français. Ce cosmopolite multilingue est né à Londres, et a été élevé au Soudan. A lire : " La navigation du faiseur de pluie " et " le télescope de Rachid " (Actes Sud et Babel).

Pour orienter nos lecteurs, nous leur suggérons de commencer par l'acquisition de : " Nouvelles voix d'Afrique ", présenté par Michel Le Bris, aux éditions Hoëbeke, (18 ) et qui présente dix-huit écrivains africains, parmi les plus grands de cette nouvelle vague en forme de déferlante.

B.M.

1. Désir d'Afrique, de Boniface Mongo-Mboussa, préfacé par Ahmadou Kourouma (Continents noirs, Gallimard)

2. Besoin d'Afrique, par Eric Fottorino, Christophe Guillemin, Erik Orsenna. 1992. Fayard.

3. Balbala, par Abdourahman A. Waberi. Folio.


En bref

Votre Afrique nous intéresse
Ce recueil d'entretiens, publié chez l'Harmattan est l'aboutissement d'un travail de groupe de longue haleine, au cours duquel deux jeunes françaises ont rencontré des personnalités qui avaient toutes un point commun, celui de croire en l'Afrique, en ses spécificités comme en son potentiel de développement, des hommes et des femmes se mobilisent et oeuvrent pour que l'Afrique progresse. A la lecture de ce recueil, le portrait d'une nouvelle génération de dirigeants africains se dessine en filigrane. Ce recueil d'un peu moins de 200 pages compte quatre chapitres :

- A la tête d'entreprises d'ampleur nationale

- Initiatives d'entrepreneurs

- Solutions institutionnelles

- Servir l'Afrique depuis Paris ou Genève

Pour se procurer cet ouvrage, écrire avec un chèque de 13 à " Entretiens Afrique c/o Christel Dubroca " Sophie d'Ambrières, 4 rue Henri Heine 75016 Paris.

Le Centre international Francophone d'Echanges et de Réfléxion (C.I.F.E.R) créé et animé par Henri Senghor a tenu une réunion d'information le 5 avril 2002 afin de tirer les enseignements de la première table ronde sur le thème du dialogue interreligieux dans l'espace et le contexte culturel de la Francophonie, qui s'est tenu le 30 janvier à l'UNESCO. A la suite de cette réunion, le Bureau a décidé de créer 4 commissions consacrées à :

- Langues et économie (plurilinguisme, arabo-francophonie, français des nouvelles technologies, etc.)

- Développement et culture (proposer une Francophonie adaptée aux réalités des nations : en quoi le français aide-t-il au développement en Afrique, etc.)

- Valeurs (réflexion morale et philosophique : dialogue interreligieux ; dialogue Nord-Sud ; violence et citoyenneté, etc.)

- Citoyenneté : il s'agit de la dimension civique de la Francophonie.)

Les Commissions seront appelées à devenir les lieux de travail du CIFER. Ainsi tous les membres de l'Association désireux de lui apporter leurs idées et leurs contributions personnelles sont-ils invités à s'inscrire dans l'une ou l'autre de ces Commissions. L'installation des Commissions s'effectuera fin septembre prochain. Une seconde table ronde devait se réunir le 28 juin, mais cette réunion est reportée à la rentrée.

CIFER : 101, rue du Cherche Midi, 75006 Paris.

Pierre Boilley, professeur d'histoire à la Sorbonne, organise en novembre un colloque au Centre d'Etudes sur l'Afrique, 9, rue Malher à Paris, sur le thème de la transition ente l'administration coloniale et celle des nouveaux Etats africains à l'heure de l'indépendance.

 

A voir : Le Muséum d'histoire naturelle, Jardin des Plantes rue Jussieu, consacre une exposition à Théodore Monod.


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