Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°52 - Mars 2002

Débat du mois :

L'Afrique au début du XXIème siècle :

un état des lieux

Sommaire :


Editorial : L'impatience des pauvres

Sous ce titre magnifique, l'ancien directeur général de l'ORSTOM, aujourd'hui IRD (Institut de recherche pour le développement), Gérard Winter, a signé un livre qui "est une référence et fera date", a pu écrire François Gros, le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, qui l'a préfacé. Cet ouvrage, que son auteur présente modestement comme un essai, n'est pas un traité de science économique ou un manifeste contre la mondialisation : il est un plaidoyer pour un développement qui ne soit plus une projection des projets des bailleurs de fonds sur des populations bénéficiaires, mais une démarche "de bas en haut", qui part des besoins, des attentes et des capacités des plus démunis. Chacun sait qu'en Afrique, ils sont l'immense majorité des populations. G. Winter plaide pour "des politiques publiques porteuses de développement solidaire qui s'assignent comme but, non seulement de redistribuer les fruits de la croissance, mais aussi d'élargir l'accès des plus démunis aux ressources productives et aux capacités qui sont source de revenu: formation, information, crédit, capital, sécurité financière, droit, pouvoir politique".
Ce plaidoyer est animé d'une forte foi dans l'homme et dans l'humanité. Mais il est surtout argumenté et bâti avec une rigueur toute scientifique. Il part du constat que " l'ordre international actuel est une ordre conflictuel que personne ne maîtrise ", que le Nord ne peut plus rester, et d'ailleurs n'est plus, la citadelle du développement, que "la répartition des fruits de la croissance est aussi importante que le rythme de cette croissance". Concernant l'Afrique, qui est au centre de l'ouvrage comme elle l'a été dans la vie professionnelle de l'auteur, G. Winter propose un nettoyage des lunettes avec lesquelles nous regardons ce continent : l'économique et le dramatique médiatisé génèrent une ignorance, mais aussi un pessimisme et un mépris qui biaisent toutes les politiques d'aide et de développement qui ont été imposées à ce continent ces dernières années. Il estime, en effet, que la crise du développement, illustrée par le nouveau mot d'ordre de la Banque mondiale, de lutte contre la pauvreté, est autant une crise de l'entendement que de l'action. Pas plus que l'idéologie de la croissance administrée, l'idéologie libérale n'est en mesure de répondre à la montée des revendications identitaires, aux inquiétudes environnementalistes, aux aspirations à la solidarité et à la réduction des injustices. Il en conclut à un double défi conceptuel et politique : "Loin d'être obsolète, la théorie du développement resurgit au cœur de la pensée économique contemporaine. Elle annonce des changements de politique". C'est ce double défi que relève G. Winter. Tirant les leçons de l'échec partagé des politiques dirigistes et libérales, il retient le fil conducteur suivant : le développement doit réussir trois passages : du local au global, du court au long terme, de l'économique au social. Pour y parvenir, il faut repartir des attentes et des initiatives des gens du bas, adopter une démarche résolument politique, bâtir avec eux une démocratie continue, dans laquelle l'État et la société civile se légitiment et s'épaulent l'un l'autre. Cette révolution dans la pensée et dans l'action en faveur d'une politique intermédiaire de développement solidaire, ne se fera pas sans une science partagée et domiciliée dans les pays du Sud. G.Winter termine son ouvrage par un message qui va à l'encontre de bien des certitudes : les pays en développement ont besoin de science enracinée chez eux et pas seulement de science élaborée au Nord et transférée au Sud. Il montre que la science pour le développement existe et qu'elle doit être reconnue et appuyée par les scientifiques du Nord. Que ceux qui douteraient de son apport à la science universelle et de la nécessité que sa pratique, et pas seulement ses résultats, soient partagés entre l'Occident et le reste du monde, prennent connaissance de la spirale multidisciplinaire qu'en a tracée G. Winter : des ressources naturelles à la transformation historique des sociétés, de l'environnement au développement, en passant par les maladies à vecteur et l'économie populaire des villes, ils seront emportés par l'ampleur des questions posées, l'originalité des méthodes utilisées, l'intérêt des résultats .

L'impatience des pauvres, ce livre intelligent d'un homme sincère, est à mettre entre les mains de tous les "développeurs"... et de tous les afropessimistes.

Michel Levallois


L'Afrique au début du XXIème siècle : un état des lieux.
Compte-rendu de la rencontre-débat du 6 mars 2002

Michel Levallois remercie Alioune Sall, sociologue et coordonnateur du pojet Futurs africains, et Jacques Giri, auteur de plusieurs études sur le Sahel et rédacteur de l'état des lieux, qui ont accepté de venir présenter à la CADE le travail qu'ils ont préparé en vue d'asseoir la réflexion prospective qu'ils vont engager pour le compte du PNUD sur les avenirs possibles du sous-continent africain, l'Afrique au sud du Sahara. Cette réflexion globale intéresse vivement la CADE dont la conviction est que si tous les avenirs ne sont pas à la portée de l'Afrique, le sien n'est pas écrit d'avance et qu'il le sera par les Africains eux-mêmes.

Alioune Sall rappelle que l'avenir de l'Afrique n'est pas joué, qu'il reste du domaine de la liberté et de l'indétermination, car il va dépendre des Africains et de l'évolution du monde. Le projet de Futurs africains est d'explorer ce qui peut advenir, de rechercher les perspectives à long terme afin de dégager un avenir qui réponde aux aspirations des populations. Ce travail a commencé il y a trois ans. Il est destiné aux États et il prend pour cadre les pays, mais il cherche à dégager des thèmes communs et à dépasser l'approche nationale. Explorer le futur du continent par delà les guerres, la dette, en prenant en compte les tendances lourdes de la démographie, en recueillant par des questionnaires le point de vue des populations, afin de dégager les possibilités et les contraintes qui permettront de guider les décisions, tel est le projet de Futurs africains. L'état des lieux qui est présenté aujourd'hui identifie les invariants, les tendances lourdes et les germes de changement qui structurent les sociétés africaines et qui vont orienter leur avenir. Pour la clarté de l'exposé, cet état des lieux a été découpé en quatre chapitres classiques, la démo-graphie, l'économie, la société, les pouvoirs, mais les liens qui unissent ces domaines sont nombreux et l'étude s'est efforcée d'identifier les plus fortes de ces interdépendances.

Une Afrique en train de reprendre sa place dans le monde

Pour Jacques Giri, un simple retour en arrière permet de voir que l'explosion démographique africaine des cinquante dernières années n'est qu'un rattrapage de la place que la population africaine occupait autrefois dans le monde : 15% en 1600, 7% en 1950, 10 % en 2000, avec 640 millions d'hommes. En 2025, la population de l'Afrique subsaharienne aura retrouvé l'effectif de la Chine qu'elle avait il y a quatre cents ans. Ce rattrapage provoqué par la concomitance d'un fort taux de natalité et de la baisse de la mortalité adulte et infantile, est plus brutal qu'il ne l'a été partout ailleurs.

Mais cette brutalité ne fait pas de l'Afrique une exception, car d'ores et déjà, les signes de la transition démographique qui affecte tous les autres continents apparaissent : dans les taux de fécondité, dans le comportement des femmes dans les villes et maintenant dans les campagnes, ainsi que dans l'attitude des pouvoirs publics à l'égard des politiques de régulation de la natalité qu'ils refusaient à Bucarest en 1974.

La rapidité de l'urbanisation qui est passée de 10% en 1950 à 33% en 2000, soit une multiplication par dix, et qui a fait naître 25 villes millionnaires, confirme que l'Afrique rattrape là aussi son retard sur le reste du monde.

Ces tendances au rattrapage démographique s'accompagnent de quatre caractéristiques qui sont spécifiques à l'Afrique : la poursuite de l'accroissement de la population rurale, car l'urbanisation ne vide pas les campagnes, l'ampleur des migrations en direction de l'étranger, l'impact encore mal apprécié mais redoutable des effets du Sida, enfin le poids des inactifs, en particulier des jeunes, sur les actifs, qui est double de celui de l'Asie (1 contre 0,5).

Les images contrastées de l'économie

Il est bien évident, poursuit J.Giri, que la réflexion ne peut utilement porter que sur les économies des pays qui ne sont pas en guerre. À les regarder à travers les lunettes de la macroéconomie, ce qui apparaît d'abord c'est la tendance lourde de la stagnation de la productivité. La partie visible de ces économies rentières contrôlées par l'État, montre qu'elles ont conservé les traits de leurs origines coloniales et qu'en dépit des indépendances , elles sont restées dominées par l'économie de plantation ou par l'extraction minière, par la faiblesse des industries de transformation et manu-facturières, par la prédominance de l'import-export. Cette économie a bien fonctionné jusqu'au début des années 1970 et connu des taux ce croissance comparables à ceux de l'Asie, mais la chute brutale et durable des cours des matières premières et la crise pétrolière ont cassé la dynamique de ce modèle.

On parle aujourd'hui de marginalisation du sous-continent parce que sa part dans le commerce international qui n'était que de 4% en 1960 n'est plus aujourd'hui que de 2%. Mais par tête d'habitant , l'Africain exporte plus que le chinois ou l'Indien ! Ce qui est pénalisant, c'est que l'Afrique est restée exportatrice de matières premières alors que les marchés porteurs sont ceux des produits manufacturés et des services, qu'elle n'a bénéficié que de très peu d'investissements extérieurs et qu'elle est restée à l'écart de la division internationale du travail. Elle est devenue très dépendante de l'aide publique au développement, au moment où celle-ci a commencé à diminuer et elle s'est enfoncée dans la spirale de l'endettement extérieur.

Mais ce tableau ne rend que très imparfaitement compte de la réalité économique. Les indicateurs de revenus révèlent une situation de grande pauvreté pour le plus grand nombre, l'agriculture n'est pas restée immobile et a réussi, tantôt par augmentation de sa productivité, plus souvent par l'extension des surfaces, à nourrir les populations, en ville et dans les campagnes. D'une façon plus générale, les Africains ont fait face aux immenses besoins qui sont nés avec la croissance de la population et de son installation dans les villes. Une économie basée sur les réseaux traditionnels s'est développée aux marges de l'économie officielle afin de répondre aux besoins de la population que l'économie officielle ne couvrait pas : logements, biens de consommation courante et services quotidiens, notamment de transport Depuis la crise des années 80, cette économie populaire est devenue une composante essentielle des sociétés africaines : c'est elle qui fournit aujourd'hui la majorité des emplois et donc des revenus. Mais elle n'a pu empêcher que l'augmentation de la pauvreté et l'augmentation du nombre des exclus du système de redistribution, ébranlent en profondeur le système social.

Les logiques de redistribution et les ruptures en cours

Les ajustements structurels imposés par les institutions internationales ont mis fin aux graves dysfonctionnements des économies administrées et rentières des vingt années qui ont suivi les indépendances, mais les mesures de déréglementation et de privatisation n'ont pas encore réussi à modifier en profondeur les structures et les modes de gestion de l'économie : l'assainissement qui devait enclencher un cycle vertueux de reprise de l'investissement et de croissance de la productivité a largement échoué et souvent provoqué une réduction des revenus et une crise de confiance dans les remèdes imposés de l'extérieur.. Le nouvel objectif prioritaire que s'est fixé la Banque mondiale de lutter contre la pauvreté révèle le désarroi des bailleurs de fonds ; il ne suffira pas à sortir l'Afrique de la crise, qui ne pourra être surmontée que par une profonde transformation au sein même de la société africaine, dans ses rapports avec elle-même et avec ses États.

Les changements sociaux

Alioune Sall reprend la parole pour présenter les deux autres chapitres de l'étude qui concernent les changements sociaux et le jeu des pouvoirs. Les structures lignagères, estime-t-il, sont encore aujourd'hui, non seulement dans les campagnes, mais dans les villes, la base du système social, et donc le fondement des systèmes de production et de l'économie populaire. L'appartenance au lignage qui s'inscrit dans des territoires et des terroirs, commande l'accès aux ressources de tous ordres et sous-tend l'organisation de la production, donc de l'emploi et des marchés. Ce système recherche d'abord à minimiser le risque alors que le système capitalistique moderne est tendu vers la maximisation du profit et de la productivité. Il donne donc logiquement la priorité à l'investissement dans le lien social et au jeu des solidarités intra et inter-générationnelles. Au seuil du XXI° siècle, l'Afrique vit ce formidable paradoxe de pratiquer une économie qui est encastrée dans la société face à un monde où la société est de plus en plus encastrée dans l'économie. Comment et combien de temps résistera-t-il à la montée de l'individualisme qui porte les jeunes, en particulier dans les villes ? Le système traditionnel est soumis à de très fortes tensions, mais il résiste à l'eurasianisation par un double effort de retour à la culture native et d'adaptation de celle-ci aux techniques modernes et aux attentes des jeunes : des associations culturelles, une multitude d'églises afro-chrétiennes, des confréries islamiques qui résistent aux courants fondamentalistes, sont les acteurs de cette résistance.

Un autre mouvement se dessine à travers la montée du mouvement associatif qui paraît être le lieu où s'élabore une nouvelle pratique sociale, économique et politique, basée non plus sur les solidarités lignagères, familiales ou ethniques, mais sur l'engagement individuel, sur le rejet de l'holisme communautaire et de sa version culturelle et politique qu'a voulu être le socialisme africain. L'avenir n'est donc pas clair et rien n'est joué.

Des systèmes politiques autoritaires

Mais il est un domaine qui n'échappera pas à cette remise en cause , c'est celui des rapports entre l'État et la société africaine. Car si l'État africain de la fin du XX° siècle est incontestablement l'héritier de l'État et de l'administration coloniale, il a été adopté, légitimé et réinterprété par la société africaine, en une version autoritaire et patrimoniale, marquée par le culte du chef, le parti unique, la redistribution des ressources publiques, l'accession des cadets aux filières du pouvoir. Ni les élections, ni le multipartisme, ni l'alternance ne suffiront à établir de véritables démocraties qui soient autre chose que des constructions factices destinées à satisfaire les bailleurs de fonds, à installer des institutions qui assurent la participation des populations à la gestion de leurs affaires.

Des pouvoirs

Les États africains sont en crise, une crise paradoxale, elle aussi, car ils sont sommés de réduire leur champ d'activité et en même temps appelés à répondre aux exigences des bailleurs sur la dette, la lutte contre la pauvreté, la sécurité intérieure et extérieure. Cette crise est fille de l'histoire qui vu les États africains jusqu'en 1970 comme les signes de l'indépendance conquise ou réalisée, puis à partir de la guerre froide, comme les otages, mais aussi les bénéficiaires du conflit est-ouest. Tant dans le camp socialiste que dans le camp occidental, les États africains ont été traités comme des partenaires légitimes dans leur version autoritaire et socialisante, car ils assuraient la stabilité géopolitique et ils paraissaient plus efficaces pour assurer le développement dont ils étaient chargés.

La fin de la guerre froide a mis fin à cette complicité, et complètement modifié les règles du jeu : l'Afrique se trouva banalisée, contrainte de compter sur ses propres ressources, ses États furent privés de la rente de l'aide extérieure et condamnés à traiter à leurs conditions avec les grandes firmes occidentales et les instituions financières inter-nationales. Le champ politique s'est alors ouvert à des conflits intérieurs, mais aussi extérieurs pour le pouvoir et l'accès aux richesses. Conflits arbitrés par des élections régulières qui ont permis une transition pacifique au Sénégal, au Ghana, au Botswana, au Bénin, conflits arbitrés par des coups d' État, au Niger, au Mali, en Guinée, au Nigéria, en Côte d'Ivoire, situations bloquées au Togo, à Madagascar, au Gabon, au Cameroun, au Zimbabwe, dégénérant en guerres civiles en Angola, au Rwanda, au Burundi, au Congo, au Liberia et en Sierra-Leone, parfois compliquées de guerres frontalières en Somalie, en Éthiopie, en RDC. Un Africain sur cinq vit une situation de guerre et la violence gagne du terrain : elle est en train de devenir le mode usuel des relations sociales, entre cadets et aînés, riches et pauvres, ethnies et religions différentes. L'État n'est plus qu'une fiction, une utopie.

La marche vers la démocratisation parait en panne, mais il n'en demeure pas moins que la référence démocratique s'est imposée en dépit des restaurations autoritaires et des conflits aigus. Une prise de conscience s'est opérée en Afrique et à l'extérieur que la première condition et manifestation du développement était la liberté, et que la démocratisation ne pouvait se réduire à des partis manipulés et à élections truquées mais devait permettre une véritable appropriation par les citoyens. L'émergence des multiples associations qui ont pris la relève des États défaillants dans tous les domaines et qui parlent et agissent aujourd'hui au nom de la société civile, travaillent à restaurer la paix, la démocratie et le développement. Elles n'y parviendront que si elles s'accordent avec les politiques pour refonder un État ayant le monopole de la violence légale qui ait la légitimité de faire appliquer la loi et de prélever l'impôt au nom du bien commun, avec la participation et sous le contrôle des citoyens.

Un continent singulier, dominé, qui doit retrouver sa place dans le monde

Décalage démographique, originalité culturelle, tels sont les traits qui font la singularité de l'Afrique aujourd'hui, car pour ce qui est des aptitudes à la bonne gouvernance et à l'esprit d'entreprise, l'Afrique ne souffre d'autre singularité que d'être toujours un continent dominé, assujetti à une compétition dont les enjeux et les règles lui sont imposées par la communauté internationale. Son rétablissement démographique, sa richesse culturelle, sa vitalité devraient lui permettre de retrouver sa place dans l'économie et la politique mondiales.

 

Le Débat

G. Hibon se demande si le taux de croissance de l'économie est compatible avec celui de la population, l'absence d'une autorité continentale centralisée et les balbutiements de la démocratie dans la cinquantaine de pays que compte le sous-continent africain qui sera aussi peuplé que la Chine vont rendre très difficile sa gestion.

D. Genty se réfère au dernier ouvrage d'Aminata Traoré, Le viol de l'imaginaire, pour dire que la pratique africaine de la démocratie et en particulier les élections n'ont pas jusqu'à présent assuré une réelle participation des populations. Il craint en outre que le NEPAD ne soit comme les précédents plans de développement très loin des besoins des populations qui n'ont pas été consultées .

Y. Boulvert ne partage pas l'optimisme des intervenants car il est frappé par la situation dramatique de la RDC, par la poussée du Sida qui fait baisser l'espérance de vie, par la croissance des villes qui deviennent ingérables, par la mauvaise gouvernance qui provoque dans des pays comme la Guinée ou la Centrafrique la dépopulation de régions entières.

M. Ginésy demande si les politiques de contrôle des naissances ont été une cause de la baisse de la natalité ou si elles ont été la conséquence des changements dans les comportements ?

Le RP. Luneau regrette que l'état des lieux présenté n'évoque pas la dimension religieuse de la société africaine et le rôle qu'y jouent les Églises. Il rappelle que l'épiscopat catholique intervient quotidiennement dans la vie sociale et politique.

M. Thiambi pense que les modèles de la modernité ne sont pas compatibles avec le fonctionnement des sociétés lignagères. Il estime que la diversité de ces sociétés impose un travail de reconstruction de la société, de l'économie et du politique à partir des réalités africaines.

Mademoiselle Dindin regrette que l'état des lieux passe sous silence le travail d'éducation et de formation qui a donné à l'Afrique des élites qui assument aujourd'hui des responsabilités en Afrique et sur la scène internationale. Elle regrette également que ne soit pas mentionné l'effort d'investis-sement et de construction d'infrastructures comme le barrage de Diam -Manantali qui permet l'irrigation de milliers d'hectares au Sénégal.

M. Levallois se demande si le détournement et l'évasion de sommes colossales pratiqués par bon nombre de chefs d'État n'expliquent la faiblesse de l'épargne et de l'investissement productif.

J. Giri reprend la parole pour répondre aux questions. Selon lui, concernant les effets du contrôle des naissances sur la baisse de la natalité, les comportements ont changé avant que n'aient été mises en œuvre les politiques de contrôle des naissances. Lorsqu'elles sont intervenues, elles ont contribué à renforcer la nouvelle tendance. Et contrairement à la doctrine reçue dans les années 70 et encore 80, ce n'est pas le développement mais la crise économique qui a joué un rôle dans le changement de tendance.

Il est vrai que le sida a un impact considérable dans des pays comme la RSA et le Botswana , mais il ne semble pas qu'il en soit de même partout, en particulier dans l'Afrique de l'ouest.

J. Giri confirme que les indicateurs du développement humain mis au point par le PNUD continuent à s'améliorer, en dehors des pays en guerre, bien évidemment.

Il répond à M. Hibon que l'Afrique subsaharienne dispose encore d'un potentiel physique considérable qui rend possible une augmentation de ses productions agricoles suffisante pour répondre aux besoins alimentaires d'une population qui va doubler dans les trente prochaines années.

Alioune Sall reprend la question de l'organisation de l'Afrique pour dire que si ce continent apparaît aujourd'hui comme éclatée entre quelques dizaines d'États-nations, il n'en reste pas moins qu'il subsiste un fort sentiment d'appartenance à un même ensemble, que l'OUA, et aujourd'hui l'Union africaine incarnent. Il existe une mystique de l'union africaine que la construction des États-nations n'a pas fait disparaître et qui ne doit pas faire obstacle à la constitution d'ensembles régionaux qui progresse rapidement depuis une dizaine d'années. Sait-on que les passeports ne sont plus nécessaires pour les déplacements dans la CEDEAO depuis l'année dernière ?

La question de la démocratie est essentielle.

A. Sall se réfère à Amartya Sen pour dire que le développement est lié à la citoyenneté et que la démocratie ne se limite pas à l'organisation d'élections. La démocratie est partout une construction permanente, difficile, inachevée. Il ne faut donc pas la condamner parce qu'elle n'est pas achevée. Elle doit se renforcer par la recherche du contrôle des détenteurs du pouvoir par les populations à tous les niveaux. En ce sens, la décentralisation est une des voies intéressantes pour faire progresser la démocratie. Enfin, la démocratie aura franchi un pas décisif lorsque l'alternance qui est le changement des équipes au pouvoir sera devenue aussi une alternative, c'est à dire le choix d'autres politiques sociales et économiques. Concernant le NEPAD, A. Sall constate qu'il s'agit d'une tentative pour remplacer une politique de coopération fondée sur les relations bilatérales qui a échoué. C'est la première initiative africaine depuis le plan de Lagos de 1980. Il pense que c'est un défi qui est lancé aux pays donateurs qui devront dire s'ils sont prêts à traiter avec l'Afrique comme région. Plutôt que de parler du poids des communautés religieuses sur le développement africain, A. Sall préfère parler des relations entre le politique et le religieux. L'histoire de ces relations est mouvementée, et aujourd'hui certaines communautés religieuses sont devenues un enjeu important et sont l'objet d'une cour assidue de la part des politiques. En fait, la situation est très différente selon les pays, les églises, les époques, comme on a pu le voir au Sénégal où les chefs religieux ont refusé de donner des consignes de vote, au Nigéria où le président Obasanjo qui est chrétien et qui a le soutien des Haoussa du Nord..

A. Sall répond à M. Thiambi qu'en dressant un état des lieux, il n'avait pas eu l'intention de proposer des modèles. Ce sera pour plus tard. Il estime que la diversité africaine devrait faire émerger une grande diversité de modèles et non un modèle unique, ce qui posera alors la question des facteurs d'unité et de reconnaissance, qui sont nécessaires pour construire la citoyenneté. Enfin, A. Sall convient de l'importance du facteur humain et des question de formation et d'éducation.

Compte-rendu fait par M. Levallois et revu par J. Giri


L'économie de l'Afrique face à la mondialisation

La CADE a conçu un ensemble de quatre tables-rondes traitant des questions se rapportant à ce thème ; deux auront lieu au printemps 2002 et deux en automne. Toutes les tables-rondes au printemps 2002 et les deux autres en automne. Toutes les tables-rondes auront lieu à l'ENA-Observatoire (ex IIAP), 2 avenue de l'Observatoire, 75006 Paris, de 18.00 à 20.00.

Première session : printemps 2002

I. L'Afrique face à la mondialisation : jeudi 11 avril

II. Libération des échanges : mercredi 15 mai

Deuxième session : automne 2002

III. Libéralisation des capitaux et problèmes financiers : mercredi 6 novembre

IV. Conditions d'une évolution : mercredi 11 décembre


Vidéo conférence de la Banque Mondiale

Le 31 janvier dernier, Didier Doucet, expert inter-national, auteur du livre L'élargissement de l'Europe : un risque pour le Sud ?, a fait l'objet d'une audition de deux heures par la Banque Mondiale, à Washington, sur le thème de son ouvrage.

L'auteur a d'entrée exposé sa thèse : l'élargissement va tirer la croissance en Europe, développer la production, accroître les échanges, augmenter les investissements. Il aura probablement à terme des effets bénéfiques pour le Sud. Mais, cette évolution sera lente.

Dans l'immédiat il risque d'entraîner des effets préjudiciables pour le Sud. Ceux-ci seront plus forts sur le Maghreb que sur l'Afrique subsaharienne, en raison de l'exclusion actuelle de ce continent des circuits d'échanges et d'investissements mondiaux. Pour le Maghreb, un effet d'éviction pourrait apparaître en matière d'investissement, de commerce, d'aide au développement, d'immigration. Alors que pour l'Afrique subsaharienne cet effet ne serait déterminant que sur l'aide au développement et l'immigration.

Cette situation risque d'accroître encore l'écart de développement entre le Nord et le sud, alors que ce dernier va avoir à l'avenir des défis importants à relever. Le Maghreb va devoir ouvrir ses frontières aux produits européens, comme cela est prévu dans le partenariat euro-méditerranéen. L'Afrique sub-saharienne devra s'adapter aux conditions de Cotonou et conclure des accords de libre-échange avec l'Europe dans le cadre de regroupements régionaux préalablement constitués.

Dans l'intérêt du Nord et du Sud, il convient de veiller à ce que l'élargissement se réalise dans la "mesure" et "l'équilibre". Les dispositions suivantes doivent être prises pour tenter de compenser le handicap que l'élargissement occasionnera aux pays du Sud : accroissement de l'aide au développement, annulation de la dette, humanisation des plans d'ajustement structurel, mise en application d'un commerce équitable, développement de l'investissement, accélération de l'intégration régionale, forte mise en œuvre du Nouveau Partenariat pour le Développement (NEPAD).

En vue de prévenir l'élargissement et de s'adapter à ce dernier, l'Afrique doit s'aider elle-même en renforçant ses "dynamiques internes". Elle doit pour cela améliorer sa démocratie, pratiquer la bonne gouvernance, lutter contre la corruption, poursuivre ses politiques de réforme économique, continuer ses "privatisations", solidifier son "Etat", accélérer son intégration régionale, mettre fin à ses conflits. L'auteur a ensuite échangé quelques idées fortes avec Salomon Salem, économiste en chef de la Banque. De multiples questions ont été posées à Didier Doucet, en provenance des divers sites ouverts dans plusieurs pays d'Afrique, où se trouvaient des responsables politiques, des économistes, des universitaires, des chefs d'entreprise, des syndicalistes, des journalistes etc.

Excepté sur la question de l'annulation de la dette, où la Banque a formulé quelques réserves, une identité de vue s'est dégagée entre cette institution et l'auteur de ce livre.

Henri A. Senghor


Deux expositions à la Fondation Dapper

Afrique secrète
Pour la première fois sont réunies des pièces du Fonds Dapper, essentiellement des sculptures et des masques. Afrique secrète engage à lever le voile sur bien des questions que l'on peut se poser sur le langage des masques compris seulement par quelques initiés, sur l'origine des grands mythes qui ont soutenu tant de pratiques artistiques en Afrique de l'Ouest. Jusqu'à présent, les historiens, anthropologues et ethnologues en ont une connaissance plus approfondie mais il reste encore bien des questions non résolues. L'exposition comporte deux parties : les rites dus aux défunts en Afrique Equatoriale et les objets utilisées dans les rites d'initiation en Afrique de l'Ouest. On peut voir dans le premier cas, des figures de reliquaires du Gabon, des sculptures liées aux pratiques funéraires de réception des reliques du Congo-Brazzaville, des tissus-linceuls de République Populaire du Congo, des statues commémoratives de Bangwa au Cameroun. La seconde partie de l'exposition montre des objets auxquels sont adressées des offrandes en échange de leur protection. La maîtrise des forces occultes se fait au cours de longs apprentissages, moments privilégiés pour la transmission des connaissances liées aux masques. On peut en voir de superbes en provenance du Mali (Dogon, Bambara), de Côte d'Ivoire (Baoulé, Dan et Wé). Mais même si l'on peut discerner des parentés entre des sculptures, des statuaires ou des masques d'une culture à l'autre, dans bien des cas, les informations restent fragmentaires ou inexistantes et les fonctions des objets varient avec le temps.

L'art en marche de Ndary Lo
Ndary Lo est un sculpteur sénégalais. Ses sculptures sont longues fines, élégantes, comme étirées et toujours en mouvement. On ne peut s'empêcher, en les voyant de penser à Giacometti. Ndary Lo a inventé une philosophie : le daptaïsme. Il récupère et adapte des éléments en fonction du milieu dans lequel il se trouve qu'il considère dans ses dimensions physique, morale et spirituelle. Sa matière de prédilection étant le fer, il s'approprie divers matériaux de récupération, bois, tissus, filets, plastique. Le contraste entre les deux expositions est considérable, l'une au message spirituel souvent incompris même de ceux qui admirent ces pièces éminemment statiques, et l'autre qui vous entraîne vers une marche dynamique.

Denyse de Saivre

Du 13 Février au 21 Juillet 2002 à la Fondation DAPPER : 35 rue Paul Valéry 75116 Paris


Secondes rencontres sur l'Afrique Noire

C'est à l'agence internationale de la Francophonie (A.I.F.) qu'ont eu lieu les 23et 24 janvier 2002, les secondes rencontres sur l'Afrique noire, organisées par le Centre Français des Etudes Africaines (C.F. E.A.).

Ces rencontres se sont déroulées sous la forme de tables rondes au nombre de sept au cours des deux journées. Chaque table ronde avait un thème réunissant spécialistes, universitaires, chercheurs, écrivains, journalistes. Les allocutions d'ouverture furent prononcées par Roger Dehaybe, administrateur général de l'A.I.F. et Jacques Sénéchal président du C.F.E.A.. La première table ronde animée par Hélène d'Almeida Topor (Université Paris I), comporta de très nombreux participants parmi lesquels Catherine Coquery-Vidrovitch (Paris VII), Pierre Boilley (Paris I). Il s'est agi d'un débat sur le terme "Africanisme", ancien débat s'il en fut, son histoire et sa pertinence. Pour l'ensemble des participants mais à des degrés divers, l'africanisme est un terme de " ghettoïsation " qui provient d'une histoire de l'Afrique créée vers 1914. Le travail de l'historien est de suspecter ce mot. La seconde table ronde a traité du rôle des diasporas africaines en France et dans les régions de départ. Elle fut menée par Ulrike Schuerkens (Université Humbold de Berlin) et Charles Tshimanga (Paris VII) avec de nombreux participants dont Jacques Baron (C.N.R.S. Grenoble). Ils ont évoqué la problématique d'une diaspora africaine en France (migrants, travailleurs, étudiants tous originaires de nombreux pays). Il fut longuement question de la façon dont ils participent aux besoins financiers de leurs villages, soit individuellement, soit en se regroupant en communautés, de leur volonté d'affirmer une présence par une absence. Peut-on parler d'une diaspora culturelle africaine en Europe, d'une " identité diasporique " qui signalerait l'importance de la culture ? Ce à quoi, il fut répondu que, pour la plupart, les migrants veulent devenir français. La table ronde suivante s'intitulait " la dynamique des langues ", elle était organisée par Marcel Diki-Kidiri et Paulette Roulon Doko (LLACAN/C.N.R.S., INALCO) avec la participation de Mwatha Ngalasso (CEAN Bordeaux 3) et de Atidakwa Edema (LLACAN). Marcel Diki-Kidiri étudia la dynamique des langues vis à vis du développement . Celui-ci implique une formation, on ne peut pas faire de formation sans gestion du multilinguisme. Peu de langues africaines sont écrites et l'on en trouve peu sur la toile (6 ou 7). Mwatha Ngalasso parla du multilinguisme et des différents niveaux de plurilinguisme car une hiérarchie s'établit dans les langues. Il faut normaliser les choses, aller vers une complémentarité des langues sans multiplier les oppositions en tenant compte du fait que les langues s'influencent en faisant naître des langues nouvelles telles que le pidgin, le créole. Il fut également question de méthodes d'enseignement du français dans ce contexte. Ce thème d'étude fut suivi par " la chanson et la musique africaines ", organisé par Jacques Sénéchal avec le concours de nombreux participants. La chanson et la musique africaines ont trouvé un public hors d'Afrique et de la diaspora africaine. Instruments africains et européens coexistent. La chanson est généralement en langue africaine mais aussi en français, anglais, portugais. On étudia ce qui fait l'originalité de la chanson et de la musique africaine moderne, son apport unique à la culture du monde.

La deuxième journée commença par " l'histoire des hommes avec leur environnement ", organisé par Dominique Jube-Beaulaton (CRA-CNRS) dans une approche pluridisciplinaire : histoire des perceptions, des représentations, des approches géographiques, de l'environnement. Puis ce fut le tour de la table ronde littéraire organisée par Arlette Chemain (université de Nice) avec en vedettes des écrivains aussi connus qu'Ahmadou Kourouma et Henri Lopes, auxquels furent posées de nombreuses questions. Christiane Diop , directrice de Présence africaine était également présente. Participaient aussi critiques et journalistes. Il y fut question de la façon dont les textes littéraires prolongent les événements objectivement observés, nommément la politique par exemple, proposant parfois une perception anticipée d'une évolution en gestation. Quelles sont la part de l'imaginaire et du réel ? La littérature intervient ainsi aux côtés de l'histoire. Enfin, et ce fut une belle conclusion, une table ronde se déroula sur le thème " Apport des représentations culturelles africaines dans nos pratiques quotidiennes ". Elle était organisée par le professeur Marie-Rose Moro, Konatou Korrassi, psychanaliste (hôpital Avicenne, Bobigny), et par Flores Sossati, (anthropologue associé au musée de l'homme), avec le concours de psychothérapeutes et anthropologues. Il y fut exposé la construction du " parcours métissé " des migrants, avec des exposés tels que " la psycho-pathologie au regard de la culture ".

On peut voir d'après ce qui précède la richesse du contenu des communications et des débats de ces journées d'étude. Le tout a été enregistré et sera publié.

Denyse de Saivre


La page économique : intérêt croissant des Etats-Unis pour l'Afrique

S'il est un point où l'administration républicaine suit les traces de l'administration démocrate, c'est bien l'Afrique. En mars 1998 Bill Clinton se rend sur le continent noir. Deux ans après, en mars 2000, le Congrès vote la loi sur la Croissance et les possibilités économiques en Afrique (African growth and opportunity act -AGOA-) ouvrant le marché américain notamment aux textiles de 48 Etats sous des conditions si strictes que 32 seulement purent en bénéficier. Le 16 novembre dernier le Congrès élargit la loi : doublement des quotas d'importation, trois autres pays sont éligibles. Cette formule est attractive puisque le président Bouteflika en a demandé l'extension au Maghreb. Elle aide les économies africaines dans des domaines qui ne menacent pas le secteur privé américain. A la priorité du "commerce" sur l' "aide", les Etats-Unis substituent un système hybride associant commerce et aide et apparaissant comme profitable aux deux partenaires.

Anti-terrorisme et aide

La lutte anti-terroriste offre l'occasion d'associer l'aide à un autre axe de la politique américaine. Alors qu'elle était menacée des foudres de Washington, le secrétaire d'Etat Colin Powell a déclaré le 6 février qu'il fallait " aider " la Somalie, pour la " guider vers la paix et la prospérité ". Un sous-groupe de la Commission de coordination de la politique africaine du Congrès a été créé spécialement. Des mesures sont envisagées pour lever les obstacles à l'exportation de bétail dans les pays du Golfe, trouver des solutions de rechange pour les écoles et les institutions financières dépendant d'organisations jugées terroristes, aider la société civile somalienne. Sur un plan plus strictement économique, en cohérence logique avec cette " croisade ", l'autre événement est la première visite d'un représentant du Secrétariat au Commerce en Afrique sub-saharienne, du 13 au 18 février, Robert Zoellick, au Botswana, au Kenya et en Afrique du Sud. Il a félicité les ministres des 14 Etats de la SADC pour le rôle joué à la conférence de l'OMC à Doha. Il a annoncé également des aides substantielles pour renforcer leurs capacités d'accès au commerce mondial : 3 millions de dollars pour faciliter leur participation à l'AGOA dont les procédures seront assouplies ; 2,7 millions de dollars pour moderniser les douanes ; 3 millions de dollars pour leurs axportations agricoles en mettent leurs agriculteurs au niveau des normes exigées par les Etats-Unis et l'Union européenne.

Des dons plutôt que des prêts

En arrière plan de ces manifestations directes d'intérêt, une proposition, imprévue, en matière d'aide publique au développement (APD) a été faite à New York lors du Forum économique mondial de Davos qui s'est tenu fin janvier. Le Secrétaire au Trésor, Patrick O'Neill, a préconisé d'augmenter les dons aux pays pauvres, plutôt que d'ajouter au fardeau de la dette. Au lieu qu'ils empruntent à des taux d'intérêt élevé pour compenser les risques, il faudrait encourager ces pays à n'emprunter que dans la mesure où ils peuvent assurer le service de la dette produite. Le surplus de leurs besoins serait fourni par des dons. Il suggère un ratio de 50% pour les organismes d'aide. Mais la Banque mondiale, par exemple, serait privée des capacités de financement provenant du remboursement des prêts antérieurs. Quoique cette idée soit encore à l'état brut, sans analyse approfondie ni modalité d'application reconnues, elle suscite déjà des adhésions… et des réticences. Un membre de la Commission économique pour l'Afrique de l'ONU y voit un moyen de dégager des ressources pour les infrastructures, la santé, l'éducation, qui ne seraient pas à rembourser. Selon lui les prêts entretiennent une aide perpétuelle ; des dons permettraient, s'ils sont bien utilisés, de se développer selon ses capacités. L'Union européenne ne partage pas des conclusions aussi optimistes. Quoi qu'il en soit vis à vis du Tiers Monde, les Etats-Unis auront marqué au point… au moins psychologique. Car la réalité demeure. L'APD américaine s'élève à 0,10% du PNB contre 0,32% pour l'Union Européenne et un objectif onusien de 0,70%. Les subventions à l'agriculture ne feront pas l'objet d'une discussion avant trois ans au sein de l'Organisation mondiale du Commerce. Avec celles accordées en Europe, elles représentent cinq fois l'aide au développement. Elles font l'objet de critiques de plus en plus fréquentes et de plus en plus vives. On en a parlé à Porto Alegre, à la conférence sur l'alimentation de la FAO à Rome. C'est un sujet particulièrement délicat qui touche une population fragilisée au Nord (5%) et des masses dominantes au Sud (65%). Cette évolution de la position américaine vis à vis de l'Afrique sera sans doute confirmée lors des deux grandes conférences mondiales de 2002 : financement du développement en mars à Monterrey au Mexique et développement durable à Johannesbourg en septembre.

Robert Ginésy

NDLR : L'essentiel des informations utilisées dans cette page est puisée dans l'hebdomadaire Marchés tropicaux et méditerranéens.


Le baromètre de la CADE (février-mars 2002), par Bernard Monnier

Le baromètre de la Lettre 51 était consacré aux évènements considérables que représentent pour les réflexions sur l'avenir de l'Afrique les réunions annuelles du Forum social mondial de Porto Alegre et du Forum économique de Davos (réuni à New York). Le baromètre présent reflétera l'éditorial de Michel Levallois consacré à l'analyse de l'ouvrage de Gérard Winter, L'impatience des pauvres, puisque l'actualité internationale a été dominée du 18 au 22 mars par la Conférence de L'ONU sur la pauvreté (financement du développement) à Monterrey au Mexique. Le " Consensus de Monterrey " avait été élaboré des janvier à l'ONU par les délégations des pays participants. Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies a déclaré que Monterrey était le forum économique le plus important des 20 dernières années.

Quelques titres de presse pour éclairer l'ambiance et les enjeux :

" Ne laissez pas s'aggraver le désespoir des pauvres " titre El Nuevo Diario, de Managua, non loin de Monterrey (cité par Courrier International du 7 février 2002).

" Le développement durable sera le grand enjeu du XXIème siècle " déclare Daniel Lebègue, directeur général de la Caisse des Dépôts, dans Le Nouvel Economiste du 8 février 2002.

" Le micro-crédit, maxi-espoir pour des millions de "sans-argent". Le conférence de l'ONU sur le financement du développement, qui s'ouvre lundi à Monterrey, préfère des solutions plus classiques" titre Libération du 16 mars 2002.

" Donnant-donnant : le nouveau crédo Nord-Sud ", tel est le titre du dossier du Monde Economie du 19 mars 2002 consacré à Monterrey.

" Concentrons l'aide sur les pays qui adoptent de bonnes politiques ", affirme dans ce même dossier du Monde Economie, Alan Larson, chef de la délégation américaine à Monterrey.

Et, pour le choc psychologique, ce titre de Libération du 18 mars 2002 : " Un mur pour faire disparaître le bidonville de la honte. Il rend la zone défavorisée invisible pour les conférenciers. "

Le dossier du Monde Economie du 19 mars 2002 est assez complet. Laurence Caramel :

" "C'est le forum économique le plus important des 20 dernières années". En "vendant" ainsi la conférence sur le financement du développement, Kofi Annan a placé la barre très haut. Et pris un gros risque de décevoir. Il y a vingt ans, au Mexique déjà, la communauté internationale s'était retrouvée à Cancun pour un sommet Nord-Sud destiné à poser les bases d'un "nouvel ordre économique mondial". On sait ce qu'il est advenu de cette belle utopie et, même si le Mexique fait partie des rares pays en développement à avoir rejoint le club très fermé des pays industrialisés en devenant membre en 1994 de l'OCDE, le bilan est par ailleurs peu glorieux. Au point que la lutte contre la pauvreté et celle pour la réduction des inégalités sont redevenues, après une longue parenthèse, le message numéro un de toutes les institutions économiques internationales… Un chiffre suffit à justifier cet objectif : en 20 ans, le nombre de pauvres vivant avec moins de 2 dollars par jour a augmenté de 50%. Ils sont aujourd'hui plus de 2,4 milliards, soit près de 40% de la population mondiale.

Pourtant, Monterrey ne sera pas un nouveau Cancun… Pour la première fois dans l'histoire des rencontres internationales de ce type, les chefs d'Etats et de gouvernements -on en attend plus d'une soixantaine- arriveront à Monterrey avec un texte de communiqué déjà ficelé, à la virgule près, et que les hôtes mexicains n'entendent en aucune manière rouvrir à la négociation… Le consensus de Monterrey, affirme Richard Carey, directeur adjoint de la Coopération pour le développement à l'OCDE, traduit la fin d'une confrontation Nord-Sud. Pour la première fois, le Sud accepte l'idée d'un partenariat fondé sur une responsabilité partagée entre pays riches et pays en développement. Le nouveau plan de développement pour l'Afrique (NEPAD) sera, de ce point de vue, cité en exemple du nouvel esprit que veut refléter ce partenariat… : la définition d'objectifs précis et en nombre limité dont la réalisation sera mesurée chaque année…

Cet accord programmé ne doit cependant pas masquer les tensions provoquées par les Etats-Unis… Les Américains ont verrouillé le débat, déplore Bruno Delaye, directeur général de la coopération au ministère des Affaires étrangères. D'autres Européens parlent de "diktat". Si le chef de la Maison Blanche avait annoncé, dès janvier, sa présence à Monterrey…, celle-ci s'est négociée au prix d'un engagement minimum. Le consensus de Monterrey s'est bâti sur des positions en deçà de tous les espoirs. Loin même des recommandations faites par la commission Zedillo (du nom de l'ex-président mexicain), chargé par Kofi Annan de préparer la conférence. Les trois idées - chères à la France - d'un conseil de sécurité économique, de la définition de biens publics mondiaux et de la création d'un taxe internationale, sont passées à la trappe.

" Sur la question de l'aide publique, la proposition du doublement de son montant - également réclamé par la Banque mondiale - a été évacuée par la volonté quasi-unanime des donateurs "

Ce qui fait dire à Ignacio Ramonet (Le Monde Diplomatique de mars 2002) : la conférence de Monterrey " risque d'aggraver le désastre général en affirmant que le secteur privé doit devenir le principal acteur du développement du Sud. Il est scandaleux que les chefs d'Etat et de gouvernement, en particulier ceux de l'Union Européenne, refusent d'adopter, en faveur du développement, les indispensables mesures qui, seules, peuvent sauver de la misère les deux tiers de l'humanité (dette, garanties de financement pour le développement durable, 0,7% du PNB des pays riches pour l'aide publique, termes de l'échange, souveraineté alimentaire garantie, contrôle des mouvements irrationnels de capitaux, interdiction du secret bancaire et des paradis fiscaux, taxation des transaction financières à court terme) "

Trade not aid. Commercez, disent les riches (Libération du 21 mars 2002)

" Depuis l'ouverture du sommet de Monterrey, l'idée qu'investissement privé et commerce sont des solutions centrales aux maux du tiers-monde est martelée… Le thème se décline en dizaines d'interventions des représentants du patronat international, des gouvernements, en passant par l'OMC, le FMI et la Banque mondiale. Rien, en revanche, ne semble assurer le second souffle de l'aide publique au développement, en déclin depuis 10 ans… " (Denis Bornstein)

" Le consensus de Monterrey n'enthousiasme pas les pays pauvres : face à l'occident payeur, ressenti comme "arrogant", ils regrettent l'absence de marge de négociation dans la déclaration finale que doit adopter le sommet des chefs d'Etat sur le financement du développement."

" Je perds mon temps, nous n'avons rien à négocier et nous sommes là à attendre le Père Noël, George Bush. Mon pays a dépensé 100.000 dollars pour venir ici, et les Mexicains n'ont même pas été capables d'organiser l'accueil de notre ministre, ni de nous fournir un bureau " " Je vais de salle en salle et je n'entends qu'une succession de déclarations qui n'expriment rien de ce fameux tournant pour le développement qu'on veut nous vendre ici, constate un Congolais ". (Le Monde du 22/03/02, Laurence Caramel)

Après ces considérations peu encourageantes pour l'Afrique, référons-nous à la conclusion de l'éditorial de cette Lettre de la CADE et à l'ouvrage de Gérard Winter pour reprendre une provision d'optimisme.

 B.M


En bref

Dix pas dans le nouveau siècle, de Stéphane Hessel, aux éditions du Seuil
Chacun se souvient de Danse avec le Siècle, ce récit autobiographique que nous donna cet ambassadeur de France qui est devenu l'ambassadeur de la lutte contre les inégalités, contre l'injustice, le défenseur des pauvres et des sans papiers. À quatre vingt ans, ce grand et fidèle ami de la CADE, reprend la plume pour tracer les pistes… par lesquelles l'internationale citoyenne en gestation donnera à ce siècle [qui commence] un visage plus humain. Il le fait en donnant la parole à dix amis, responsables d'ONG et directeur de l'AFD, engagés dans la coopération internationale, qu'il a interrogé sur leur parcours militant et sur leur vision de la solidarité internationale. Il en ressort un ensemble fort instructif des changements profonds qui sont en train de se produire dans leur perception du désordre mondial et dans les méthodes de leur intervention. Nous en avons retenu la relativisation et la complexification du concept de développement, l'échec de la libéralisation qui augmente les richesses mais qui aggrave les inégalités, l'urgence d'une gouvernance et d'une mobilisation citoyenne mondiale. Nous avons noté qu'à deux reprises, une action de communication et d'information sur les pays pauvres était jugée nécessaire pour dépasser l'image caricaturale du Sud que reçoit l'opinion (page 195), pour faire passer des messages différents de ceux de l'apitoiement résigné qui est souvent véhiculé par les journaux ou les émissions télévisées (page 249). N'est-ce pas ce que fait la CADE ?

M.L

 

Création de l'Union des Chercheurs d'Afrique de l'Ouest
Réunis en colloque à Bamako du 26 au 28 janvier 2001 sur le thème La chasse traditionnelle en Afrique de l'Ouest d'hier à aujourd'hui, quarante chercheurs exerçant dans six pays de l'Ouest africain, en France et aux Etats-Unis, ont souhaité que la recherche entreprise soit régulièrement poursuivie et qu'elle ouvre la voie à une étude systématique, pluridisciplinaire et régionale de l'ensemble des sociétés traditionnelles de l'Ouest de l'Afrique. Pour mener à bien cette étude, ils ont souhaité que soit créée une structure légère susceptible de faciliter le dialogue et la complémentarité entre les chercheurs dans le cadre de leurs différentes activités (recherche de documentation, rencontres, formation, missions sur le terrain, éditions, etc.). C'est ainsi que l'association dénommé UCAO et placée sous la présidence d'honneur du Chef de l'Etat Malien S. E. Monsieur Alpha Oumar Konaré, est présidée par la professeur Djibril Tamsir Niane.

Contact :Françoise Ligier Secrétaire générale de l'UCAO. UCAO : c/o Monsieur Filifing Sako, Vice Président, BP E 1983, Bamako, Mali

 

Nous n'oublions pas Mamadou DIA
Les amis de Mamadou Dia se sont retrouvés le 13 mars à l'Espace Harmattan autour de Babacar Sall et de Roland Colin à l'occasion de la parution de son livre Afrique, le prix de la liberté. Simple coïncidence ou manœuvre éditoriale, cette manifestation venait à point nommé pour nous rappeler, en ces temps d'hommages au défunt Président de la République sénégalaise, que, premier chef de gouvernement du Sénégal à l'heure de l'autonomie, puis de l'indépendance, Mamadou Dia, a été à ses cotés dans la lutte pour la décolonisation dès la fondation du BDS en 1948. De 1960 à 1962, il releva " l'intolérable défi " d' abolir l'économie de traite, d'allier la démocratie et le développement par la coopération et l'autogestion, dans la perspective d'un socialisme africain, humaniste, enraciné dans les valeurs sociales et culturelles du Sénégal. Le coup d'État qui le renversa le 17 décembre 1962, mit fin à la grande espérance qu'il incarnait de construire une Afrique vraiment indépendante, majeure. Abandonné par Senghor, il ne fut pas seulement écarté de la vie politique, il fut condamné à la prison perpétuelle et déporté à Kédougou où il supporta douze années de détention inhumaine que sa libération en 1974 ne doit pas faire oublier. Nous accueillons avec reconnaissance le témoignage que ce prophète de l'émancipation africaine, ce stratège inlassable d'un développement participatif ce maître spirituel, a laissé de son combat avec ses amis d 'Économie et Humanisme et de l'IRFED, pour une Afrique citoyenne dans un monde réhumanisé.

Nous avons reçu : Afriques secrètes, éléments d'une anthropologie rebelle, de Didier Mauro, aux éditions ANAKO. Nous rendrons compte dans une prochaine lettre de ce bel ouvrage, qui est un voyage à travers l'Afrique, illustré de cent quatre vingt photographies en couleur.


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