Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°50 - Janvier 2002

Débat du mois :

L'Afrique et la philosophie


Sommaire :


Editorial : Hommage à Léopold Sédar Senghor

Le poète est mort… Il nous laisse ses chants pour bercer notre mémoire. Il lègue le don du verbe aux générations futures ; dans cent ans, dans mille ans, des foules d'enfants réciteront encore ses hymnes à l'Afrique et glisseront dans la pensée rythmée de Léopold Sédar Senghor.

L'homme terrestre a disparu. Ne croyez pas, chers amis, que pour autant sa voix s'éteigne. Les prophètes ne meurent pas car leur parole survit à leur propre fin. Jamais ne s'efface le message de celui qui a su montrer la bonne route au carrefour de l'histoire, de celui qui a osé engager les justes combats à l'heure des dangers, de celui qui, insoucieux des orages, a dessiné d'une main ferme la carte de l'avenir.

Si la théorie de la "Négritude", - cet ensemble des valeurs du monde noir, où l'idéologie et l'émotion, l'esprit de résistance et l'idée de révolte se conjuguent, où la littérature et la politique faisaient alliance - a eu un immense retentissement, son plaidoyer pour l'Universel, qui fut une constante de tous ses discours présidentiels ne paraissait-il pas quelque peu académique ?

Ce n'est peut-être que maintenant, à l'heure où s'étend sur la planète le spectre de la "mondialisation", où menacent les ravages de l'uniformisation, que le message de Senghor prend tout son sens. Le penseur, à travers la "civilisation de l'universel", aspire à une reconnaissance réciproque, un respect mutuel de toutes les cultures, de toutes les religions, de toutes les traditions. Il défend le dialogue, l'échange, la compréhension, l'ouverture aux autres, l'alliance des diversités, la solution des contradictions. Ce qu'il appelle de ses vœux, c'est le métissage par lequel un et un font trois… Rien de plus opposé au totalitarisme de la mondialisation qui ne s'effectue qu'à l'avantage du conquérant, de sa puissance économique, de son intolérance culturelle, de son égoïsme.

La société de la mondialisation est exactement l'inverse de la Civilisation de l'Universel . La "mondialisation", dernier avatar des tentatives impériales, échouera-t-elle, comme les précédentes, au cimetière des idéologies totalitaires et dévastatrices ? Réussira-t-elle son coup de force ? Alors adieu langues, mœurs, croyances, toute la palette de nos différences, toute la palette de nos couleurs complémentaires. Adieu l'Homme. Adieu l'Afrique. Adieu la France.

Amis français, dans quel camp êtes-vous ? Dans le camp de l'Universel ou de la Mondialisation ? dans le camp de l'humain ou du robot ? Dans le camp de la réflexion ou de la pensée unique ? Dans le camp de l'échange ou du chacun pour
soi ?

Pour nous, Africains, les choses sont claires. En dépit de siècles ensanglantés par la traite, nous reconnaissons que vous nous avez beaucoup apporté. Et vous commencez à comprendre que nous vous avons également beaucoup apporté. Le premier grand texte philosophique de Senghor s'intitulait : "Ce que l'homme noir a apporté". A l'époque de sa publication, en 1939, la prétention de ce jeune intellectuel noir fit scandale. Ne prétendait-on pas alors que seule la colonisation pouvait prétendre à l'édification de la civilisation en Afrique ? Depuis lors, les esprits ont évolué et vous avez reconnu notre éminente place dans le concert des peuples et des nations. Continuons dans cette voie de la découverte et du développement réciproques. Nous vivons chez vous, vous vivez chez nous. Vous êtes notre Nord, nous sommes votre Sud. Tissons bien fort avec l'aide de nos enfants mieux que nous armés pour remplir cette tâche, notre toile aux fils multicolores, encourageons la multiplication de réseaux intellectuels et technologiques, renforçons la francophonie, la recherche et l'éducation, luttons contre les endémies et la pauvreté. En un mot, travaillons à faire progresser l'humanisme que vos philosophes et nos sages nous ont confié en héritage.

Le juste du Sénégal ne repose pas par hasard au cimetière de Bel-air au nom symbolique. En face se dresse l'île de Gorée qui fut le lieu de rencontre entre Africains et Européens. Mais elle fut aussi l'île aux esclaves. Solennel avertissement à ceux qui seraient tentés d'oublier la leçon de l'histoire !

Henri Senghor,
Vice-président de la CADE

La CADE remercie Henri Senghor pour cet hommage auquel elle s'associe.


L'Afrique et la philosophie
Compte-rendu de la rencontre-débat du 12 décembre 2002

Michel Levallois ouvre la séance en donnant les raisons du choix par la Cade de ce thème "l'Afrique et la philosophie", qui, sans nul doute, a dérouté certains.

Au cours de nos réunions de ces six dernières années, il rappelle que la CADE a cherché à connaître et à comprendre l'Afrique en train de se construire, d'affronter la "modernité". Ont été traités des thèmes comme la coopération, la solidarité internationale, la dette, l'éducation, les transports et bien d'autres questions. Il est apparu que l'on se heurtait toujours à une sorte noyau dur, c'est à dire à une représentation de l'Afrique condamnée soit à l'imitation de modèles importés, soit à l'échec. L'Afrique ne pourrait que se "conformer", ou échouer. Il n'y aurait pas d'autre alternative. La Cade a pensé que pour aborder cette question, il fallait se tourner vers les philosophes, en particulier vers les philosophes africains.

La réflexion est partie d'un numéro de la revue Recherche, pédagogie et culture que dirigeait Denyse de Saivre, consacré à "la philosophie en Afrique". C'était il y a vingt ans : il fallait redonner "au Nègre son brevet d'humanité", et la réflexion portait essentiellement sur le concept même de philosophie africaine : existait-elle, et si elle existait comment la définir ? Mais cette réflexion ne portait que peu sur les questions auxquelles sont confrontés les Africains aujourd'hui. C'est alors, explique M. Levallois, qu'il a découvert Jean-Godefroy Bidima, camerounais, qui est directeur de programme au Collège interna-tional de philosophie, à travers ses deux Que sais-je sur la philosophie et sur l'art négro-africains, et sa thèse sur la modernité africaine qui a été éditée par la Sorbonne. Pour J. G. Bidima, la modernité africaine n'est pas encore constituée, elle doit être "quête d'ouverture des possibles". M. Bidima paraît dessiner une voie nouvelle qui permet d'espérer ce qu'il appelle une "docta spes Africana". Philippe Laburthe-Tolra, professeur émérite de Paris V Sorbonne, anthropologue et philosophe, président de la Société des océanistes a bien voulu venir dialoguer avec lui sur ces thèmes nouveaux.

Philosophie africaine ?

J-G Bidima souhaite d'abord mettre au clair deux notions : la première est celle de "philosophie africaine" qu'il se refuse à définir, préférant s'attacher à étudier son processus de profération à travers les textes de ces quarante dernières années. Ce qui ne veut pas dire qu'avant cette période les Africains ignoraient la philosophie : ils l'ont toujours connue et pratiquée comme positionnement de la pensée vis à vis de l'expérience. La deuxième notion à préciser est celle d'expérience, prise au sens d'expérience reçue, qui se réfère elle-même à l'idée de mouvement, de voyage du passé au futur , de ce qui est à ce qui va advenir. Il s'agit donc de s'intéresser à un processus de circulation et non à un processus statique.

Bref historique

Les grands débats sur la philosophie africaine sont nés de la publication en 1945 de La philosophie bantoue du R.P Tempels, prêtre belge, missionnaire au Zaïre. Ce livre fut bien reçu par la critique française, en particulier par Gaston Bachelard, Louis Lavelle, Marcel Griaule. Il fut publié en 1949 par la revue Présence africaine avec une préface d'Alioune Diop. Étudiant la partie balouba de la culture bantoue du sud Zaïre, le père Tempels révèle qu'il existe une culture, une ontologie, une psychologie propres aux Bantous. Des philosophes africains se rangèrent à cette nouvelle discipline, tel le prêtre rwandais, Alexis Kagamé, qui écrivit en kinyarwanda La philosophie bantu-rwandaise de l'être (1956), prouvant ainsi que l'on peut exprimer les catégories de l'être d'Aristote dans une langue africaine. De même, un philosophe sénégalais Alassane Ndaw (1966) qui fut publié avec une préface de L.S Senghor. Le terme d'ethno-philosophie était né.

Plus nombreux furent les intellectuels africains, Marcien Towa (1971), Paulin Hountondji (1974), Fabien Eboussi-Boulaga (1977), notamment qui prirent position contre la démarche de Tempels, reprochant à l'ethno-philosophie de n'être pas de la philosophie mais un hybride de l'ethnologie et revendiquant pour la philosophie de n'être pas toute la culture mais un pan particulier de celle-ci , distinct du mythe, des proverbes, des contes, de la religion. Ils trouvaient également dévalorisant que ce soit un étranger qui révèle aux Africains qu'ils avaient une philosophie. Le père Hebga, camerounais, soutint quant à lui, que toute philosophie étant fille de son temps et de son ethnos, qui constituent son socle structurateur, elle est nécessairement une ethno-philosophie. Le débat s'est propagé chez les anglophones : au Ghana, M.Wiredu qui enseigne aujourd'hui à l'Université de Tampa (Floride), soutient contre Tempels que l'on peut trouver une philosophie chez les Akan, mais que toute la culture akan n'est pas philosophique. V.Y. Mudimbe critique également Tempels, mais de biais, dans son ouvrage, The invention of Africa. En pratiquant l'archéologie du discours colonial depuis le XVI° siècle, il montre l'invention, la fabrication d'une entité particulière, d'une altérité particulière qu'on appelait l'Afrique, une Afrique qui devait être différente, sauvage, inquiétante et en même temps aimée. Tous ces discours pour ou contre l'ethnophilosophie étaient tenus par une catégorie de personnes qui ont été à l'école coloniale. Les auteurs de ces réflexions avaient un problème, celui de revaloriser l'être africain, de le définir, ce qui posait le problème de son identité, question fascinante dans l'histoire des idées, car on peut se demander si, comme la galiote grecque de Plutarque, rafistolée, bricolée au cours des siècles, l'identité africaine est la même ou une autre. Comment penser l'identité dans le mouvement et le changement ? Telle était la question pour la génération des Africains d'alors mais qui sont encore au programme aujourd'hui et qui ont donc conformé la pensée dite de la philosophie africaine.

"La traversée"

Mais, pour J-G Bidima qui est d'une génération qui n'a pas connu la colonisation occidentale "directe", qui, précise-t-il, n'a pas chanté la Marseillaise, cette question ne se pose pas. Il se pose une autre question dont la formulation lui est venue en regardant le fameux tableau de Géricault, Le radeau de la Méduse : l'essentiel est-il dans la provenance, dans l'aboutissement ou dans la traversée ? On ne sait pas qui sont les personnages, ni d'où ils viennent, ni où ils vont. Le radeau tangue et ses passagers ne savent pas s'ils seront sauvés ou noyés. Si le radeau sombre, la question de la provenance n'a plus de sens, non plus celle du but de la traversée.

J-G Bidima peut donc répondre: ce qui est important c'est la traversée, la profération, "l'entre-deux", car c'est elle qui sauve et la provenance et le but. D'où, le renversement de perspective par rapport à ses aînés. Ce qui compte pour Bidima, ce n'est pas le problème de l'identité ou de l'origine, la sienne ou celle de la philosophie, c'est de penser la façon dont les choses deviennent, c'est à dire de penser la "traversée".

Penser la "traversée"

Il existe une pensée africaine sur le futur qui a bâti de grands systèmes, tel le panafricanisme conçu comme le retour à l'unité primitive africaine aboutissant au "grand soir" de la réconciliation et d'un futur sans conflits. Bidima rejette ce genre d'utopie, car ce qui intéresse les Africains de sa génération, ce n'est pas ce que l'on va mettre à la place du passé, mais le devenir. Il voit donc la réactivation dans l'histoire du non-encore accompli comme le premier moment de l'utopie, ce qui suppose de relativiser ses ancrages. Le deuxième moment est celui de la parole des femmes qui a été oubliée par les philosophes africains de la première génération, à l'exception notable il est vrai de la philosophe nigériane Pauline Ébo. De même la parole de l'enfant. Ensuite, Bidima refuse la conception dualiste chère à ses aînés qui ont opposé la modernité à la tradition. Pour lui la modernité n'est pas l'occidentalisation ni même la technologie occidentale ; c'est ce qui, au sein de chaque culture, assure son renouvellement. Qu'est-ce qui fait qu'une société trouve un ailleurs, un dehors, qu'elle réactive en son sein le non-encore accompli qui est en souffrance ?

La question du langage

Le langage a été également un problème pour les premiers philosophes africains qui se sont interrogés sur la capacité des langues africaines à traduire une pensée abstraite. Bidima rappelle que le sénégalais Pathé Diagne a traduit les dialogues de Socrate en wolof et montré que cette langue pouvait saisir la substance et l'accident. Alexis Kagamé a écrit un gros ouvrage sur la philosophie bantou et un groupe de travail de l'Université d'Ife (Nigeria) qui a publié un livre qui s'intitule Belief Knowledge and Witchcraft, a même renversé la question en montrant comment faire passer l'abstraction africaine dans les langues occidentales. Ces questions sont pour le philosophe camerounais des faux problèmes car, comme les philosophes de sa génération, il ne s'est jamais demandé s'il pensait en français, en allemand, en anglais. L'essentiel est qu'une langue puisse rendre compte du possible. Nos aînés, dit Bidima, avaient une conception qu'il qualifie à la suite de Nietsche, de "monumentale" de l'histoire. Ils étaient intéressés par les grands événements et les empires et ils pensaient pouvoir s'appuyer sur ces réussites. Mais cette perspective de l'histoire oublie une chose, c'est que même dans ce passé glorieux, il y a eu des événements non encore accomplis. Raison pour laquelle il faut, tout en maintenant le présent, tout en maintenant la perspective du futur, se replonger dans le passé, non pas pour le ressusciter, juste faire un détour.

L'éthique médicale et la délibération juridique

Ces deux sujets occupent en ce moment le philosophe camerounais. L'éthique médicale en Afrique est un nœud de relations sociales, de confrontation des pouvoirs qui demandent à être étudiées. Quant à la délibération juridique, elle est nécessaire pour traiter les conflits qui sont consubstantiels à toute société. Ce n'est pas en donnant le pouvoir aux cellules familiales comme l'a souhaité Nyerere en Tanzanie, que les conflits peuvent disparaître. La pénalisation des rapports sociaux qui a cours en ce moment ne paraît pas non plus efficace, car elle ignore que l'être de l'homme est d' "être avec". Or il ne s'agit pas d'éliminer le conflit mais de le suspendre, ce qui était la fonction de la palabre dans les sociétés africaines. Il serait intéressant de la rétablir afin qu'elle joue de nouveau son rôle de mise en commun et de délibération.

Michel Levallois remercie J.G.Bidima de son exposé dont il dit retenir les points suivants : les Africains sont aussi capables de philosopher que les non-Africains ; ils l'ont toujours fait ; ils peuvent aussi emprunter à l'Occident pour le faire ; ils peuvent aussi innover, ce qui ne veut pas dire s'enfermer dans une philosophie africaine au statut indéfinissable. Il donne ensuite la parole à P. Laburthe-Tolra qui déclare ne pouvoir ajouter que des remarques marginales au profond exposé de Jean-Godefroy Bidima.

D'une manière générale, à partir du moment où l'on convient que le développement doit être auto-centré ou re-centré, il paraît logique de ne plus faire l'impasse sur la manière de penser de ces acteurs du développement. Il convient par conséquent de s'informer, de s'interroger au sujet aussi bien de la tradition intellectuelle que de l'état de la philosophie présente des africains.

En fait l'étude par les Occidentaux des modes de pensée propres à l'Afrique est aussi ancienne que leur connaissance même de l'Afrique. Le royaume d'origine de la pensée et de la sagesse humaine n'est-il pas pour Platon, l'Egypte, c'est à dire l'Afrique ? En ce qui concerne l'Afrique noire, dès les premières synthèses, telles au XVIIème siècle la description de l'Afrique d'A. Dapper, l'attention n'est-elle pas attirée sur l'originalité des religions, des savoirs, des raisonnements qui la caractérisent, autant que sur celle des mœurs ? La Fontaine situe au Monomotapa le lieu de l'amitié vraie; le "bon sauvage" de Voltaire et Rousseau est souvent africain.

Il faut que l'invention de la machine à vapeur monte à la tête de l'Europe, que l'évolutionnisme y triomphe, pour qu'elle néglige un temps de s'intéresser aux idées "primitives" de ceux qu'elle colonise et prétend "civiliser". Encore faudrait-il nuancer, car ce n'est pas le cas de certains missionnaires comme Mgr. Truffet, ni bien sur, des ethnologues. Dès les toutes premières années du XXème siècle, dans son travail de terrain au Cameroun sur Die Pangwe, les "Pabouins", le jeune autodidacte Tessmann prétend dévoiler les "fondements de leur vision du monde", tandis que Largeau et le Père Trilles collectent leurs mythes au Gabon.

Philippe Laburthe ne croit pas qu'on se soit demandé autrement que par pur racisme si les langues des peuples sans écriture développée étaient capables ou non d'exprimer des idées scientifiques ou des concepts abstraits, en tout cas jamais depuis les débuts de la linguistique scientifique à la fin du XIXème siècle. Il renvoie sur ce point au livre de Lévi-Strauss La Pensée sauvage.

L'éthique médicale n'est pas étrangère à l'autre problème évoqué de la palabre et de la conciliation : la maladie peut délier le lien social ou être l'occasion de le renforcer, la bonne santé ne semblant jamais conçue indépendamment de la paix morale et sociale. L'équivalent du serment d'Hippocrate existait par exemple chez les Beti, où le guérisseur devait soigner chacun sans égard à ses rancunes personnelles (voir contribution de P.Laburthe aux Mélanges en l'honneur de Michel Alliot) et où les confessions publiques étaient soumises, sous le sceau du secret collectif, aux exigences de discrétion, de pardon réciproque et d'oubli. Les travaux sont nombreux en ce domaine (cf. Eric de Rosny).

Le bilan de l'ethnophilosophie

Le bilan le plus remarquable de l'ethno-philosophie paraît être celui d'Henri Maurier dans La Philosophie de l'Afrique noire1, probablement la meilleure synthèse en français sur la pensée africaine à la fois comme mise en perspective et comme analyse de ses principaux thèmes. Au centre de cette pensée se trouve un anthropocentrisme que l'auteur définit comme : "Je, Avec", et qui se divise en six catégories : la première est celle de la relation, le moi étant saisi en Afrique comme essentiellement relationnel, la deuxième est celle de la subjectivité, qui dirige les échanges, y consent ou s'y oppose, la troisième celle de la tradition qui oriente cette subjectivité, la quatrième, celle de la corporalité qui est la condition de tout échange, la cinquième celle de la manipulation qui modifie constamment les précédentes; enfin l'ensemble se heurte à "quelque chose" qui échappe à l'homme sous la figure du destin, de la nécessité, de l'adversaire et qui forme pour H. Maurier la catégorie de l'en-dehors ou de l'irréductible. Ces catégories jouent dynamiquement dans ce qu'on pourrait appeler "sociologie en profondeur" de l'Afrique noire, qui analyse d'abord l'économie des relations interpersonnelles à travers les échanges, la fête, les conflits, la paix, les rapports avec la société et avec les ancêtres, qui souligne le rôle primordial de la parole en tous ses états, sous forme de proverbes, de contes, de pièces, de signes, de symboles, de mythes, qui éclaire le rôle du rituel et du sacrifice pour détourner les menaces qui pèsent contre la relation (et ici se trouvent sans doute les vues les plus approfondies de l'ouvrage), qui explique enfin le rapport de l'homme africain au travail, à l'écosystème et à la nature en montrant bien les difficultés qu'instaure l'adaptation inéluctable au monde moderne et à une toute autre vision des choses.

P. Laburthe n'a rien d'autre à ajouter sinon de saluer la vision originale et "courageuse" du "penser en Afrique" proposé par son collègue et ami le philosophe Jean Godefroy Bidima.

Le débat

François Sadogo ouvre le débat en faisant deux remarques. J-G Bidima n'a pas défini la philosophie africaine puisqu'il l'a placée dans un "entre-deux". Il estime pourtant que la philosophie doit être située par rapport à la langue et à l'histoire, car tous les peuples pensent, qu'ils soient chinois ou africains. Les différences font la richesse du dialogue et permettent le partage. Il rappelle que la philosophie qui est toujours transgression implique que celui qui la pratique fasse acte de courage.

J-G Bidima répond d'abord que si certains, comme Heidegger, que Monieur Sadogo reprend, estiment qu'il n'y a de philosophie que grecque, d'autres, tel Leibniz qui a écrit un traité sur la philosophie naturelle des Chinois, ne partagent pas ce point de vue et estiment que la philosophie peut parler chinois ou une langue africaine. Telle est la raison pour laquelle il préfère éviter de définir la philosophie africaine et s'intéresser de préférence au processus de profération d'une pensée qui serait philosophique parce qu'elle se rapporterait à l'expérience dans le respect de certains critères. Il ne faut pas opposer la définition aux choses, mais les laisser se déployer, ce qui dialectiquement donnera in fine une définition. C'est ainsi que lui-même cherche à voir comment les Africains pensent le temps, l'espace, la délibération, l'absolu, l'espérance. S'agissant de la différence, de la spécificité, il la situe dans la dialectique et non dans la définition. Ainsi, la distance paraît immense entre la palabre africaine et le débat public chez Kant ; et pourtant l'une et l'autre doivent être publiques. Dira-t-on que l'exigence de publicité pour les affaires relatives au droit des peuples est une notion allemande ? Disons plutôt que c'est une exigence humaine. L'entre-deux, c'est précisément cela : rechercher, sauver le spécifiquement humain dans l'agir. À la deuxième critique qui qualifie le choix de "l'entre-deux" de lâcheté, de démission, Bidima répond que c'est la philosophie de l'identité qui a eu cours au temps des indépendances qui a manqué de courage : elle s'est contentée, en effet, de se définir par rapport à l'Occident. Alors que la philosophie de la "traversée" qu'il propose est un retour des Africains sur eux-mêmes, sur leur histoire, sur ses rendez-vous manqués. Il cite Ernst Bloch2 qui a affirmé qu'il y a du futur dans le passé. Il faut en déduire que le passé demande à être pris en compte mais pas à être ressuscité. Dans L'Énéïde, Énée quitte Troie en emportant son père Anchise sur son dos, mais il tient Ascagne son fils par la main. Nous portons notre passé, mais nous donnons notre main à l'avenir.

La deuxième question est posée par un universitaire de Miami (Floride) qui demande à M. Bidima comment il situe les philosophies africaines par rapport aux grands systèmes de Kant et de Hegel.

M. Bidima répond qu'il ne peut énoncer un récit sans se préoccuper du récit des autres qui sont autour de lui. Il ne le ferait pas qu'on lui reprocherait de ne pas tenir un discours africain. Bidima se situe dans une autre perspective : celle qu'indique cette formule saisissante d'Adorno qui a écrit que "la seule liberté qui reste à la philosophie, c'est de proclamer sa non-liberté". Dans le cas de l'Afrique, tous ceux qui ont exprimé leur pensée sont devenus soit des fonctionnaires du concept, soit des hommes politiques. Cette parole d'Adorno est donc incitatrice. Elle incite à connaître la pensée des autres et à penser par soi-même. Dans la culture juive, la notion de rédemption est différente de celle de la rédemption chrétienne, car elle concerne la communauté des vivants ici et maintenant. Un Africain se demandera comment penser une rédemption qui ne soit pas extra-historique mais qui soit une espérance pour le vivre. Mais, poursuit M. Bidima, le philosophe doit aussi se mettre en face de l'expérience du monde et com-poser au sens photographique du terme : "je suis avec l'autre et suis visible dans le champ du monde qu'on appelle la vie". Il est un courant chez les Africains et chez certains africanistes qui reprochent aux Africains de s'intéresser aux auteurs occidentaux, comme s'ils se mêlaient de ce qui ne les regarde pas ! Or J-G Bidima, à la différence de ses aînés, ne se pose pas la question : qui sommes nous ? Pour lui, la question importante est : que devenons-nous ? Dans sa thèse Théorie critique et modernité africaine, il a parlé de la "docte espérance", concept trouvé chez Ernst Bloch, qui ouvre l'avenir et à partir duquel il a théorisé : le monde est fait de possibles et ne relève pas de recettes imposées.

Un autre intervenant estime que Bidima a fait preuve d'une grande lucidité en refusant de définir la philosophie africaine et de trancher entre le rationalisme grec et le prophétisme juif. Il le voit comme un des rares penseurs de sa génération à incarner une pensée très neuve sur laquelle essayer de fonder l'avenir de l'Afrique. Il pose deux questions : pourquoi n'a-t-il pas parlé de Derrida3 ? Pourquoi n'envisage-t-il pas d'affirmer l'altérité africaine en sortant de " l'entre-deux ", en rompant avec cette notion ?

J-G Bidima répond qu'il a très peu lu J. Derrida, beaucoup plus Walter Benjamin4 à qui il doit le concept de "passage". Quant à son choix de "l'entre-deux", il admet qu'il soit possible d'en concevoir un autre, mais il estime que ce n'est pas le plus confortable, car il n'exclut rien, pas plus le sauvetage que le naufrage. S'étant privé du socle solide que lui aurait donné une définition de la philosophie, il se trouve dans le domaine du "peut-être" de Samuel Beckett, de "l'innommable", dans la logique du possible et non dans celle de la nécessité, dans une dynamique où le "non-encore" est à l'œuvre. C'est pourquoi, il est nécessaire d'éduquer le regard à voir l'imperceptible. Ainsi, dans les arts africains, il est d'usage de parler de l'art de tel ou tel groupe, sans distinguer si cet art est produit par des esclaves, des exclus. Or les sociétés ne sont pas figées et leur renouvellement se fait par leurs marges plus que par leur centre, par la contestation de l'ordre établi. Il faut donc apprendre à voir l'art des transfuges, à percevoir dans "l'entre-deux" l'imperceptible, car il témoigne de la "traversée".

M. Cissoko remarque que, dans le discours occidental, la philosophie africaine n'est pas reconnue comme école, à la différence de l'art africain qui, de son point de vue, est une branche de la philosophie. Il est vrai, poursuit-il, que toute définition est un enfermement, mais pourquoi le discours africain n'est-il pas reconnu par les Occidentaux, alors que la philosophie n'appartient à personne, qu'elle est universelle, qu'elle ne devrait subir aucun enfermement, aucune mise à l'écart ? Il ajoute que le discours de Bidima sur la philosophie de la "traversée" lui paraît ressembler au discours sur l'Universel de L.S Senghor.

J-G Bidima répond que les prémisses et les bases conceptuelles à partir desquelles il travaille ne sont pas du tout senghoriennes : Senghor est dans le dualisme Occident-Afrique, sa civilisation de l'universel est gréco-latine, elle ignore les Chinois. Il travaille en ce moment sur les rapports des Africains avec la pensée japonaise. D'ailleurs comment doit-on entendre l'Universel ? Au sens d'extension géographique ou au sens de ce qui est spécifiquement humain ? Bidima prend comme exemple le comportement devant la maladie : en Europe, les médecins sont liés par le serment d'Hippocrate et doivent respecter le secret médical, alors qu'en Afrique, la maladie est mise en commun et la publicité fait partie du traitement. C'est pourquoi il a choisi de travailler sur ces pratiques inverses, situées aux carrefours de références.

P. Laburthe intervient pour défendre L.S. Senghor en rappelant qu'il se référait à Teilhard de Chardin qui avait beaucoup travaillé en Chine. Il trouverait injuste de dire que la Chine était exclue de l'humanité du poète-président, au motif qu'il aimait le grec et le latin.

M. Mordjik, d'Afrique du sud, précise que les Africains ont écrit, ainsi qu'en témoignent les livres de philosophie éthiopienne, et que l'illéttrisme a été lié à la colonisation. Il signale l'existence d'une société de philosophie africaine aux Etats-Unis.

Michel Levallois a conclu les débats en remerciant chaleureusement les intervenants pour leur prestation et en leur proposant de poursuivre la réflexion et la discussion au sein d'un groupe de travail qui pourrait se réunir dans un lieu et selon une fréquence qui restent à fixer. Car si le débat sur l'existence d'une philosophie africaine peut être considéré comme clos car dépassé, la liste des questions qui restent posées aux Africains et à ceux qui s'intéressent au devenir de l'Afrique est encore largement ouverte. La démarche de J-G Bidima qui applique à l'Afrique une théorie philosophique contemporaine non africaine mérite d'être suivie : en ouvrant la porte des possibles à ce continent, elle conforte la démarche de la CADE.

Denyse de Saivre et Michel Levallois

1. Sankt Augustin (Allemagne), éditions Anthropos, Studia Instituti Anthropos vol. n° 27, 2ème édition revue et corrigée 1985.

2. Ernst Bloch (1885-1977), philosophe allemand, communiste, auteur de L'esprit de l'utopie (1918) et de Le principe espérance (1959) ; il a développé une vision spiritualiste du marxisme et travaillé sur la puissance subversive des mystiques religieuses et des grandes utopies dans un constant souci d'éthique.

3. Jacques Derrida (1930), disciple d'Heidegger et de M. Foucault, s'est attaché à "déconstruire" les grandes oppositions binaires de la philosophie occidentale depuis Platon : âme/corps, esprit/matière, bien/mal, théorie/ pratique…

4. Walter Benjamin (1792-1840), auteur d'une thèse sur le concept d'histoire, dont il privilégie une lecture politique, laissant sa place à l'utopie.

 

N. B : L'école de Francfort a rassemblé autour de Max Horkheimer (1895-1973), à l'Institut de recherches sociales, au début des années trente, Érich Fromm (1900-1980), Théodor Adorno (1903-1969), Herbert Marcuse( 1898-1979) et, après la guerre, Jurgen Habermas (1929). Ces juifs exilés étaient convaincus de la nécessité de remplacer la "vieille philosophie" par une réflexion pluridisciplinaire sur les phénomènes sociaux que les convulsions de l'Europe de l'après- première guerre mondiale et de la république de Weimar avaient rendu tragiques.

Dans l'introduction de sa thèse Théorie critique et modernité africaine, de l'École de Francfort à la "docta spes africa", J-G Bidima donne les raisons de son choix de la Théorie Critique pour lire le "réel historique africain" : elle dénonce l'universalisation et la domination de l'État capitaliste occidental qui est le plus beau legs de la colonisation de l'Afrique, elle critique la montée de l'irrationalisme et la marchandisation de l'art, deux maux dont souffre l'Afrique. En outre, les difficulté de l'Afrique à concrétiser les espérances de la démocratisation rappellent celles de l'Allemagne weimarienne (page 19). Pour eux la société était un bloc aliéné, car les Lumières, en adoptant un mode de pensée instrumentale ont contribué à définir une forme de pensée qui réduit les rationalistes à un seul versant dominateur et calculateur.

Michel Levallois


La coopération décentralisée. Les citoyens face à la mondialisation

Les 26 et 27 novembre 2001 prés de six cents délégués de collectivités locales, d'ONG participant à leur action internationale et des fonctionnaires concernés ont tenu les troisièmes assises de la coopération décentralisée à l'Institut du monde arabe.

L'actualité inspirait ces débats sous le titre engagement citoyen et mondialisation. Outre le ministre délégué à la coopération, Charles Josselin, ils ont réuni les plus hauts représentants des six associations regroupant les maires et présidents de conseils généraux et régionaux. Leur présence témoignait de l'importance qu'ils attachent, en tant qu'élus de terrain, à la Coopération décentralisée, qui les rapproche d'autres élus de terrain.

Les éléments statistiques ci-contre montrent l'ambiguïté de ce que recouvre cette coopération :

- Echange de biens et de personnes entre collectivités solidement établies des pays industrialisés dans les domaines économique, culturel, touristique, administratif. L'état ne subventionne pas.

- Aide à la consolidation, voire à l'émergence, de ces collectivités du sud en matière de développement rural et de quartiers de ville, d'éducation, de santé et de la mise en place de véritables services administratifs décentralisés. L'état subventionnant à environ 10%.

Les ateliers

Des ateliers ont focalisé les travaux sur trois problèmes actuels sur lesquels la coopération décentralisée a, et pourrait avoir, un impact déterminant.

I. L'Europe : passer de quinze à vingt cinq membres provoque une certaine inquiétude, notamment pour ceux engagés en Allemagne (soit 27% des actions enregistrées) et plus à l'est, la coopération peut contribuer à pallier cette inquiétude en confrontant les préoccupations des populations elles-mêmes, sans la distanciation qu'entraîne la représentation politique.

II. Les villes : elles sont un autre lieu privilégié. 50% de la population du sud y habiteront bientôt. Tous les problèmes de la société moderne y sont concentrés : le dynamisme économique et le chômage , la déstructuration familiale et la solidarité sociale, les atteintes à l'environnement et sa protection. Ici les expériences Nord sud sont mutuellement profitables.

III. La décentralisation : les africains noirs sont particulièrement concernés. Il faut d'abord, disent-ils, construire un état, avant de décentraliser. Mais des pouvoirs locaux existent: chefferies et notables, associations de jeunes, de villages, de quartier, coopératives… Quels que soient leurs interlocuteurs, les collectivités françaises doivent veiller à respecter les autorités étatiques sur le terrain.

Deux de ces trois ateliers étaient centrés sur le sud. Les africains étaient les plus nombreux parmi les participants étrangers. Dans l'esprit, et peut-être dans le cœur de tous ils étaient au centre de la coopération avec quelques pays d'Amérique latine et ceux de l'ex Indochine française.

Ces rencontres animées et constructives ont conclu à des souhaits, voire des nécessités : une plus grande professionnalisation supposant une formation spécifique des intervenants, une meilleure information mutuelle sur les actions et les pays en gage de plus de cohérence, des précisions de la part de l'état sur les zones géographiques à privilégier.

Cette "diplomatie des villes", parallèle et complémentaire de la diplomatie des états, apparaît comme susceptible de gommer le côté technocratique de la mondialisation, pour qu'elle n'oublie pas ceux qui la vivent, les citoyens.

Robert Ginésy

 

L'OCDE et l'Afrique

Tout de suite après la seconde guerre mondiale, en 1947, les collectivités territoriales françaises et étrangères ont noué des relations sous forme de jumelage. Elles ont peu à peu constitué la coopération décentralisée, officiellement reconnue par la loi du 6 février 1992, actualisée et explicitée par une circulaire du 2 avril 2001.

A ce jour, 5892 actions ont été enregistrées dans 119 pays. 67% d'entre elles se déroulent dans les états de l'OCDE, 11% en Europe centrale et orientale et seulement 22% dans tout le sud, dont 12% en Afrique (2% au nord du Sahara, 10% au sud).

1 413 communes de plus de 5000 habitants (73% d'entre elles) toutes les régions, les trois quarts des départements, un nombre croissant de regroupements de collectivités y participent. Le rapport Nord/Sud s'inverse avec les co-financements du ministère des affaires étrangères. En 2000 il a apporté 70 millions à 275 opérations d'un montant total de 179 millions. Sur cette subvention, 54 millions ont été géographiquement localisés : le continent africain en recueille 26 millions et l'OCDE 6.

Robert Ginésy


La page économique

Les PVD semblent avoir été écoutés à Doha
2002 commence avec le décryptage des conclusions de la quatrième réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui s'est tenue à Doha, au Qatar, du 9 au 14 novembre 2001. Outre l'admission de la Chine…et de Taiwan, ces assises ont été marquées par la montée en puissance des pays du Sud, notamment l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud. Dans cette ambiance, les ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), dont certains s'interrogeaient sur l'opportunité d'aller à Doha, ont tenu toute leur place. Leur cohésion autour d'objectifs précis âprement défendus, une tactique de représentation efficace, des rapprochements circonstanciels avec d'autres groupes de pays ont abouti à des succès.

Les succès
Ils voulaient continuer à bénéficier du régime commercial préférentiel avec l'union européenne (UE), ils ne voulaient plus être marginalisés et mis devant le fait accompli des décisions de l'OMC les concernant. Ils sont satisfaits. La dérogation aux règles de l'OMC, en discussion à Genève depuis 18 mois par suite du blocage des pays latino-américains, a été accordée jusqu'en 2007. Les ACP seront désormais informés et associés aux travaux de l'OMC à leur sujet. Pour leurs exportations de thon vers l'U.E, et avec son appui face à la Thaïlande et aux Philippines, ils ont obtenu le renouvellement de la dérogation qui leur donne un accès privilégié. Le statut particulier des PMA (pays les moins avancés), dont 40 sur 49 sont des ACP, a été une nouvelle fois reconnu. Ce sont les neuf non ACP, pour la plupart asiatiques, qui inquiètent le groupe car la quasi suppression de toute barrière douanière rend leurs exportations plus concurrentielles. Le gros obstacle à l'accès aux médicaments a été levé : c'était l'exclusivité de la vente des médicaments par les laboratoires qui les avaient créés. Désormais l'accord sur les droits de propriété intellectuelle (ADPIC) ne devrait pas empêcher les membres de l'OMC de prendre des mesures pour protéger la santé publique. Brésil, Inde, Egypte, Thaïlande pourront donc produire des médicaments génériques en toute légalité. La question de leur exportation dans les pays utilisateurs, notamment pour lutter contre le SIDA, reste posée.

Les obstructions
Sur d'autres sujets, les pays en développement, dont les ACP, n'ont pas obtenu satisfaction. Quoique associé à l'Australie et à la Nouvelle Zélande, ils ne sont pas venus à bout des subventions accordées en Europe et aux Etats-Unis à la production agricole. En 2000 elles s'élevaient à 245 milliards de dollars, soit cinq fois l'aide au développement. Mais leur objectif social et économique de maintien des agriculteurs sur leurs terres les rend encore indispensables : elles représentent 30% du revenu agricole. Toutefois la déclaration finale de Doha prévoit des négociations visant " à des réductions, en vue de leur retrait progressif, de toutes les formes de subvention à l'exportation ". Les céréales du Nord vendues moins chères grâce à ces aides, concurrencent dans le Sud les productions locales et freinent le développement des agricultures nationales. L'Inde a vainement lutté pour une ouverture des frontières aux produits textiles. Les Etats Unis sont restés intransigeants, en se fondant sur l'AGOA (African Growth and Opportunity Act). Votée sous la présidence Clinton, cette loi a été élargie le 16 novembre dernier par le Congrès. Elle double les quotas d'importation textiles accessibles, selon des conditions très strictes, à 35 pays sur les 48 potentiellement éligibles. En un an les importations américaines ont été ainsi augmentés de 12% au profit des pays africains.

Plus de dynamisme

Confortés par ces résultats globalement positifs, les ACP abordent, disent-ils, l'année avec "optimisme et détermination". Des réunions d'experts, de ministres et même de chefs d'Etat, sans doute à Fidji, vont se succéder jusqu'au mois de septembre. A cette époque doivent s'ouvrir les négociations avec l'Union européenne sur les Accords de partenariat économique (APE) par région ou sous-région, qui aboutiront en 2007, lorsque cessera l'accès privilégié en Europe, à la libéralisation des économies africaines.

Comment sont-elles susceptibles de réagir ? Des études d'impact sont prévues avec un crédit de Bruxelles de 20 millions d'euros, mais le déblocage tarde et les pays s'inquiètent. Ceux-ci disposent maintenant d'une organisation dynamique. Doté de pouvoirs plus étendus, comprenant trois sous-secrétaires généraux, articulés en quatre départements (politique, développement humain, économie durable, administration) le secrétariat, dont le chef a été ambassadeur du Gabon à Bruxelles, à la fois organe d'appui technique et organe d'impulsion des activités du groupe. Ils devront surtout rester vigilants pour que les avancées de Doha se concrétisent et ne soient pas remises en cause dans la pratique des relations commerciales. Les PVD semblent avoir été mieux écoutés. La raison l'emporterait-elle ? Où sont-ils considérés comme potentiellement dangereux et à ménager ?

Robert Ginésy

NDLR : "Marché tropicaux et méditerranéens", où est puisé l'essentiel des informations de cette page, a publié le 14 décembre 2001 son numéro annuel "France - Afrique". Très critique, très instructif.


Le baromètre de la CADE

Dans le numéro 43 de mars 2001 de la Lettre de la CADE, nous avions recommandé la lecture de l'ouvrage de Ryszard Kapuscinski Ebène - Aventures africaines (Editions Plon Coll. Feux Croisés). Cet écrivain et journaliste polonais, interviewé par la Gazeta Wybozcza après les attentats du 11 septembre 2001 (Courrier International n°573 du 30 octobre 2001), et qui avait écrit en 1999 : "Même si l'Occident ne se laisse pas entraîner dans les guerres locales des pauvres, elles le rattraperont de toute façon", terminait son entretien par l'évocation d'un récent séminaire royal suédois consacré à l'avenir du monde et où lui avait été communiqué une note provenant de militaires, notamment américains : "pas des politiciens, ni des hommes de l'Eglise, ni des philosophes ou des écrivains, mais des militaires ! Ce sont eux qui ont remarqué que, étant donné les inégalités criantes et la misère, l'état actuel du Monde peut mener droit à l'explosion."

Ces réflexions ne sont certes pas plaisantes, mais elles méritent d'être placées en exergue de notre baromètre de presse de ce début 2002. Il est certain que cette deuxième année du 21ème siècle ne commence pas dans des conditions favorables au Tiers-Monde, spécialement à l'Afrique :

- La guerre d'abord : après l'Afghanistan, la Somalie ? et jusqu'où ?

- L'infidélité des "amis" de l'Afrique : la mort de Senghor mal célébrée, la dette de sang des combattant africains dans les guerres françaises très mal honorée.

- "Afrique adieu", titre, en première page de Jeune Afrique l'Intelligent, François Soudan, rappelant avoir écrit il y a 10 mois à la une de J.A.I : "La France lâche l'Afrique".

- Ce qui est bon pour les Etats-Unis l'est-il pour le Monde ? (Le Monde du 08/01/02)

- Saluons, espace d'optimisme, la naissance de Dynamik Sud : regard sur la France Noire.

Après l'Afghanistan, la Somalie (l'Afrique) ?

(Le Figaro du 22/12/01)

"Hollywood n'a pas encore produit de scénario sur les attaques terroristes entre New-York et Washington. Mais le film qui pourrait expliquer la prochaine guerre du Pentagone s'apprête à sortir dans les salles : c'est Black Hawk Down, le récit à l'adrénaline de la pire débâcle militaire subie par les Etats-Unis depuis le Vietnam : 18 rangers tués en embuscade en Somalie, et le cortège d'atrocités télévisées qui ébranlèrent toute l'Amérique un triste jour d'automne 1993…(ce film) témoigne d'une réalité : le traumatisme des Américains, et à coup sûr, leur instinct de vengeance depuis qu'ils ont vu le cadavre d'un des leurs traîné tel un trophée dans la poussière jaune de Mogadiscio…"

Interrogé par Le Figaro, l'écrivain Roland Marchal :

"Une intervention américaine ne se heurtera-t-elle pas à un fort rejet comme en 1993 ?
Le contexte est différent. Si une intervention américaine suscite des craintes, une partie de la population de Mogadiscio l'espère, en se souvenant de l'amélioration de la sécurité et de l'économie en 1992-93. Si Washington agit avec plus de doigté que par le passé, cela pourrait être compris par beaucoup comme une chance de sortir de l'impasse."

Mais si Washington n'agissait pas avec plus de doigté ?

Le Nouvel Observateur du 02/01/02 : "Suicide d'une Nation (Somalie). Un essai de Nuzuddin Farah" (Hier, demain, Le Serpent à Plume)

Marianne du 23/12/2002 : " En fait, les Etats-Unis ne veulent pas essuyer un nouvel et humiliant échec en Somalie. C'est pourquoi ils confieraient cette opération de nettoyage à l'Ethiopie et au Kenya. La première a de vieux comptes à régler avec son "frère ennemi" depuis la guerre de l'Ogaden. Quant au régime de Daniel Arap Moï, cela lui permettrait de mettre un terme à l'occupation du nord-est du Kenya par des bandes de réfugiés et d'anciens miliciens somaliens… En intervenant par pays interposés, les Etats-Unis devraient avoir en mémoire cette réflexion de leur ancien ambassadeur à Nairobi avant le lancement de l'opération Restore Hope : "Si vous avez aimé Beyrouth, vous adorerez Mogadiscio". Kenyans et Ethiopiens risquent, au prix fort, de la (re)découvrir."

Enfin, reprenons le titre du Monde du 08/12/01 qui résumait la question : "La Somalie se prépare à une attaque des troupes éthiopiennes. Addis Abeba pourrait intervenir avec l'assistance des Etats-Unis, sous prétexte de pourchasser des militants islamistes de l'organisation Al-Itihad, longtemps soutenue par Ben Laden."

La disparition de Léopold Sédar Senghor

Quelques titres de la presse française :

"L'Afrique reniée" (Le Monde du 30/12/01, éditorial)

"La France officielle manque son dernier rendez-vous avec l'immortel africain (Le Monde du 30/12/01

"L'adieu à Senghor ; ni Chirac, ni Jospin" (Le Journal du dimanche du 30/12/01)

"Mort d'un seigneur. Senghor l'universel" (Le Nouvel Observateur du 02/01/02)

"Senghor et l'indifférence française" (Le Point du 04/01/02)

Et ces extraits de l'éditorial du Monde :

"Des obsèques de Léopold Sédar Senghor, l'histoire retiendra une chose ; la France n'y était pas. Ce n'est pas faire insulte à Raymond Forni et Charles Josselin que de le regretter ; le président de l'Assemblée Nationale et le ministre de la coopération représentent certes l'Etat français en termes protocolaires, mais ils ne représentent que par délégation une France dont ni le Président, ni le Premier Ministre, ni leurs prédécesseurs, ni les chefs de partis, n'ont jugé impératif d'honorer la cérémonie de leur présence… Senghor l'ancien combattant, l'ancien député, l'ancien ministre de la République, Senghor le poète, le chantre du métissage, le porte-drapeau de la francophonie, semble cruellement renvoyé pour finir à sa seule africanité, et l'Afrique à une bien modeste place dans l'esprit des dirigeants français… la nouvelle politique africaine de la France, le désengagement militaire, la moralisation, la normalisation, ne se solderait-elle finalement pas par l'indifférence, l'oubli, le reniement ?"

Et du Point :

"Faut-il que le continent noir soit délaissé pour expliquer cette invraisemblable indifférence ! Plus que choqués, les Sénégalais ont été peinés. Comme de l'oubli d'amis ingrats. " (le Point du 04/01/02).

"J'ai honte" par Erik Orsenna (Le Monde du 05/01/02) : "La France, désormais, se moque de l'Afrique. De ses fidélités passées, de ses douleurs présentes; de l'avenir de sa jeunesse. Chacun chez soi. Le Nord avec le Nord. Les gueux du Sud entre eux... Un grand d'Afrique vient de mourir..; Un poète... un démocrate... Un ministre du Général De Gaulle en même temps qu'un militant indomptable de son pays. Un ami indéfectible de la France en ce qu'elle a d'universel... Quatre vingt quinze années d'une telle existence, ça se salue. On se déplace... Eh bien Non ! ... Pas de Président de la République. Ni de Premier Ministre... Alors, j'ai honte. Honte pour eux et pour nous Français, qu'ils représentent... Honte de leur oubli et de leur petitesse. Petitesse de vision..."

Une dette de sang

(Le Monde du 05/01/02)
" On ne leur avait pas toujours demandé leur avis. certains étaient volontaires, d'autres beaucoup moins. Ils pouvaient être heureux de servir ce drapeau là, ou contraint et forcés. Ils ont fait "nos" guerres qui n'étaient pas les leurs. Goumiers, tirailleurs, chasseurs, souvent soldats d'élite, les anciens combattants des anciennes colonies françaises ont été de tous les bains de sang européens... Le sort que la France leur a réservé par la suite est inique, indigne, odieux. En gros, durant des années, la France s'est refusée à payer sa dette de sang" cette dette a été " gelée " au moment des indépendances. "Statuant sur la demande d'Amadou Diop, ancien sergent-chef sénégalais, le Conseil d'Etat a obligé le gouvernement à mettre fin à cette pratique." L'arrêt du 30 novembre 2001 a jugé que le rétablissement des pensions devrait être rétroactif. "A Bercy, on rechigne... On évoque une somme de 1,8 milliard d'euros... Ce n'est pas un gouffre. C'est de l'aide publique au développement, et celle-là d'autant plus légitime qu'elle est dûe."

Afrique Adieu

(Jeune Afrique l'Intelligent du 08/01/02)
" La France lâche l'Afrique écrivions-nous, à la une de J.A.I, il y a dix mois. A l'époque, ce jugement fit hausser les sourcils de quelques confrères et déclencha, sous les lambris du quai d'Orsay et jusque dans le bureau du ministre Hubert Védrine, une petite tempête d'indignation. Aujourd'hui, relevée par tous les médias, l'insigne faiblesse de la participation française aux obsèques de Léopold Sédar Senghor est venue comme en point d'orgue confirmer ce que nous disions alors... Au moment où Air France cannibalise ce qui reste d'Air Afrique, où l'aide publique au développement baisse chaque année un peu plus (0,32% du PNB)... le divorce entre ce qui fut une métropole à vocation universelle et les confettis éparpillés de son ex-empire semble consommé. Faut-il pour autant ouvrir le chœur des jérémiades ? L'Afrique sans la France, tel est justement le titre d'un livre décapant que l'ancien Premier ministre centrafricain Jean-Paul Ngoupandé vient de faire paraître à Paris (chez Albin Michel). On y lit notamment ceci : le moment est sans doute venu d'assumer à notre tour, dans la douleur, les devoirs de l'indépendance."

Ce qui est bon pour les Etats-Unis l'est-il pour le Monde ?

(Le Monde de 08/01/02)
"Le terrorisme est-il, comme le dit M. Busch le problème planétaire prioritaire ? Le 10 novembre 2001, devant l'Assemblée générale des Nations Unies, son Secrétaire général, Kofi Annan, expliquait : " On est tenté de dire que nous devons concentrer toutes nos énergies dans la lutte contre le terrorisme. Si nous faisions cela, nous donnerions aux terroristes une sorte de victoire. Laissez-moi vous rappeler qu'aucun des problèmes présents le 10 septembre n'est devenu moins urgent. Le nombre de gens vivant avec moins de 1 dollar par jour n'a pas décru. Le nombre de victimes du sida, du paludisme, de la tuberculose n'a pas décru. Les facteurs qui causent la désertifications, la perte de la biodiversité, le réchauffement de l'atmosphère n'ont pas décru." Il n'est pas exagéré de constater que le désintérêt des dirigeants américains pour ces questions n'a lui non plus pas décru, et de s'en inquiéter." (Hervé Kempf)

Un nouveau titre dans la presse africaine de Paris : Dynamic Sud (regard sur la France noire)

Extrait de l'éditorial du n°1 : "Dynamik Sud veut tenter l'aventure : donner à voir et à entendre cette France qui bouge : entrepreneurs, artistes, cadres, responsables associatifs... diverse et dynamique. Premier numéro donc, premier dossier : Entre deux mondes... la diaspora africaine en France. "

Bernard Monnier


En bref

 

Lettre de lecteur à la rédaction de La Lettre de la CADE

Paris, 10 décembre 2001

Le lecteur de base que je suis a sursauté en lisant, p.11 de la dernière livraison de la Lettre, qu'il convenait de lier la disparition d' Afrique contemporaine à celle d'organismes comme le ministère de la Coopération, l'IIAP, le CHEAM et Hibiscus. Le rédacteur voulait y voir le signe que l'Afrique n'intéresse plus les pouvoirs publics, "qui ont fait leur une mondialisation qui veut ignorer la gravité et la spécificité de la situation des pays africains".

Il n'y a rien de plus dangereux que l'amalgame, qui consiste à mettre au service d'une idée légitime toutes sortes d'arguments plus ou moins exacts, mais sortis de leur spécificité propre et coulés, de gré ou de force, dans le moule de la démonstration. Il n'y a grand chose de commun entre la disparition de la revue de la Documentation française et la dissolution d'"Hibiscus".

C'est faire preuve d'une certaine approximation que d'appeler "Hibiscus" ce que toutes les personnes qui s'y intéressent vraiment savent être "Ibiscus". Cela peut laisser supposer que le dossier n'est pas forcément bien connu du rédacteur. C'est aussi ignorer qu'un ancien membre du comité de rédaction de la "Lettre" est encore aujourd'hui président de cette association en dissolution. Il n'était pas difficile de vérifier auprès de lui les raisons exactes de la disparition prochaine d'Ibiscus, car il est bien placé pour connaître les conditions dans lesquelles il a fallu, après bien des efforts pour l'éviter, s'y résoudre. Elles sont totalement indépendantes d'un quelconque désintérêt des pouvoirs publics pour l'Afrique et elles auraient conduit au même résultat, que l'on s'intéresse ou pas à l'Afrique. La dissolution est d'abord de la responsabilité des associés d'Ibiscus qui l'ont voté à l'unanimité et sans réserve, même si certains d'entre eux ont "pétitionné". Force est de constater que, mis en face de leurs responsabilités, ils se sont désintéressés de son sort, dans la mesure où ils estimaient "que c'était l'affaire du ministère". Ils ont toléré, voire encouragé des dérives graves. Se reposant sur la générosité attendue du ministère, ils n'ont pas voulu comprendre que les technologies, les problématiques et les réseaux de l'information sur le développement évoluaient très rapidement et ils n'ont pas su ou pas voulu faire l'effort nécessaire pour s'y adapter. On ne peut, à la fois, réclamer une vie citoyenne, associative et responsable, et renvoyer à l'Etat ou à l'un de ses gouvernements la responsabilité de l'échec. Ibiscus est en question depuis le début des années 1990, a été à plusieurs reprises sauvé de justesse et n'a jamais su faire face aux défis qui se présentaient. C'était devenu, au fil des ans, un instrument obsolète et étriqué, ne vivant plus que d'une réputation méritée dans ses premières années, largement usurpée depuis. Il n'est pas agréable pour le président de cette association de faire ainsi le constat d'un échec dans lequel, volens nolens et plutôt nolens, il a aussi sa part de responsabilité. Cette même responsabilité ne lui permet pas d'accréditer des contre-vérités ou de les laisser accréditer.

Si l'on reprend les choses de plus haut et dans une perspective plus sérieuse, il faut rappeler que le "ministère de la Coopération" n'a que rarement été ministère plein, plus souvent secrétariat d'Etat ou placé sous la tutelle d'un ministre délégué. A son origine, il était compris par les pères de la Vème République et les auteurs de la seule décolonisation, paternaliste mais menée, pour l'essantiel, dans le calme et le consensus, comme une structure éminemment provisoire, à tel point qu'il faudra attendre plus de quinze ans pour que ce département ministériel recrute sa propre administration, ses personnels étant jusqu'alors des agents mis à disposition ou détachés. La seule vraie réforme de la coopération, avant celle de 1999, a été tentée entre 1981 et 1983. Elle avait pour objectif de faire sortir la France et ses amis africains du "pré carré", du "champ", du tête-à-tête clientéliste, de la "Françafrique", de resituer l'aide au développement et la coopération dans des horizons plus larges que celui des post-colonies. Cela correspondait à un vrai projet de la gauche de l'époque. Cette réforme manquée a valu la mort politique à son initiateur, J.P.Cot, pour délit d'affront au pré carré et à une certaine conception des "relations privilégiées". On ne peut à la fois dénoncer le caractère contestable de cette conception et la réforme supposée la transformer, voire la transcender. Si la réforme de 1999 est passée sans aucune objection de qui que ce soit, c'est bien parce qu'elle était inévitable et qu'elle avait beaucoup trop tardé. Il était devenu évident et urgent pour tout le monde que nos relations avec les pays du Sud et l'expression de notre solidarité ne pouvaient rester liées au seul maintien d'une communauté post-coloniale, féodale, aussi sympathique et attachante fût-elle pour certains, mais aussi condamnable pour d'autres, en France comme au sud du Sahara.

De même, amalgamer à la dénonciation de l'abandon de l'Afrique la disparition de l'IIAP est un mauvais procès. D'abord, parce qu'il y a heureusement beau temps que cet honorable établissement a largement ouvert ses portes à d'autres continents, au point que les Africains ne constituaient plus, ces dernières années, la majorité. Cela ne veut pas dire qu'ils étaient abandonnés, mais qu'ils étaient légitimement traités comme tout autre stagiaire étranger. Ensuite, parce qu'il n'est pas insensé de vouloir offrir aux élites ou futures élites administratives d'un certain nombre de pays du Sud un cadre proche de celui dans lequel sont formées nos propres élites (faudrait-il dans notre siècle perpétuer des universités Lumumba-ghettos ?). De même qu'il n'y a pas une sous-science à l'usage d'un tiers-monde supposé ne pouvoir accéder à la vraie science des pays développés, de même il ne semble pas scandaleux que de proposer à nos partenaires du Sud une formation proche de celle que nous consentons à nos jeunes. Enfin, parce que la décision de fermer l'IIAP remonte au début des années 1990, que sa mise en œuvre n'a été retardée qu'en raison des péripéties de la décentralisation-recentralisation de l'ENA, et qu'elle n'était visiblement pas à cette époque liée à une éventuelle disparition du ministère de la Coopération ou à la dissolution d'Ibiscus..

Il n'est pas utile de multiplier les exemples qui conduisent à penser que l'amalgame et le raccourci peuvent aller à l'encontre des idées que l'on souhaite faire passer. La liste des mesures présentées comme portant atteinte à la solidarité avec l'Afrique n'est, en soi, ni surprenante, ni scandaleuse, encore moins le signe d'une action délibérée et concertée. Un assez grand nombre d'instruments de la coopération, sont tombés aux oubliettes au cours des vingt dernières années, qui valaient bien Ibiscus ou l'IIAP, sans que cela n'ait jamais ému grand monde en dehors des personnels licenciés ou renvoyés dans leurs administrations d'origine et sans que cela ait été interprété en son temps comme un abandon de l'Afrique ou comme une révérence à la mondialisation.

Quant à la disparition annoncée d' "Afrique contemporaine" qui pose effectivement un vrai problème, elle va de concert avec celle de deux autres revues spécialisées de la Documentation française, l'une consacrée au Maghreb-Machrek, l'autre à l'Amérique latine. Leurs lecteurs sont tout aussi scandalisés et mécontents que ne le sont les lecteurs d'Afrique contemporaine. Ils ont les mêmes raisons de se sentir floués et de crier à l'abandon et à la trahison. Pourquoi privilégier dans la dénonciation la seule "Afrique contemporaine" et laisser entendre qu'elle est le seul vrai problème et un signe de plus, alors que ce signe a une toute autre signification, à la fois terre-à-terre, sans arrière-plan politique(les raisons de rationalisation invoquées par la Documentation française) et l'illustration d'une évolution beaucoup plus profonde et complexe.

Le vrai problème est ailleurs que dans un supposé complot à l'égard d'une Afrique subsaharienne qui serait mal aimée, trahie et abandonnée. Il ne faut pas confondre le renouvellement et une modernisation inévitables de nos dispositifs d'aide publique au développement et de coopération et les remaniements ou redéploiements qu'elles impliquent avec la modification en cours et profonde de la compréhension qu'a la France de son rôle dans le monde actuel. La modernisation est souhaitable en tout état de cause, elle n'est qu'un épiphénomène.

On assiste en effet à une mutation fondamentale de la relation de la France aux pays dits du Sud et aux problématiques de l'économie, du développement, de la répartition équitable de la richesse et de la solidarité. Paradoxalement, alors que les évènements de cette année (crise économique, remise en cause de nombreux aspects de la "globalisation", tsunami du World Trade Center…) poussent les grandes institutions multilatérales, un certain nombre de pays, développés ou non, à se reposer des questions de fond, à rouvrir des réflexions en sortant du politiquement convenu, la France est en train de changer de cap, en sens inverse. Après s'être voulue, dans les années 60 à 90, exemplaire dans l'aide publique au développement et, d'une certaine façon, donneuse de leçons, elle rentre progressivement, depuis 10 ans, dans le rang. D'autres tiennent dorénavant le devant de la scène dans les grands débats internationaux, la pensée économique et l'analyse géostratégique se développent sans réel intérêt de notre pays, devenu observateur plus qu'acteur.

La constance qu'y ont mis, depuis la fin des années 80, les gouvernements successifs et alternatifs montre bien qu'il s'agit là d'une tendance "lourde". Elle correspond probablement à un certain état de l'opinion. Elle n'est pas, en soi, illégitime, aveugle ou absurde : on peut sans rougir rentrer dans le rang des petites nations qui n'ont pas de raison objective de vouloir peser sur le destin du monde et jouer dans la cour des grands, qui donnent priorité à la construction de leur sous-continent plutôt qu'à de lointains Zambèze. Il se trouve, cependant, que cette évolution est sournoise. Elle donne l'impression d'être subie et non pas assumée, opaque et non pas exprimée après un débat sur le fond des grandes orientations.

Que cette évolution soit contestée par certains milieux, parfois de façon bruyante, n'en modifie pas les axes forts.

Et c'est bien cela qui pose problème, problème qui déborde, et de loin, la seule Afrique. Celle-ci sera oubliée ou non selon que, collectivement Français, Européens, citoyens, gouvernants, nous réinventerons une politique partagée du développement et que nous exprimerons une conception renouvelée d'une solidarité ou, au contraire, que nous confirmerons notre souhait de repli.

Etant parti d'un sursaut très circonstanciel, le lecteur de base que je suis voudrait en revenir à son point de départ : il n'est pas exact que la dissolution d'Ibiscus est l'un des signes d'un abandon de l'Afrique. Ce serait faire injure à la dite Afrique que de voir dans une simple mesure d'assainissement et de clarification un signal aussi significatif. Il n'est pas exact que la disparition de l'IIAP est une agression contre l'Afrique. Il est exact que la disparition des trois revues spécialisées de la Documentation française pose un vrai problème, mais ce problème n'est directement lié ni à l'abandon de l'Amérique latine, ni à celui de l'Afrique arabe, ni à celui de l'Afrique subsaharienne. Et il n'est pas forcément judicieux de poser de vraies questions en utilisant des slogans simplificateurs et biaisés.

Jean Nemo

NDLR : Michel Levallois s'est contenté d'appeler l'attention sur la disparition d'une revue qui a ému les "africanistes", mais il n'avait pas l'intention d'ouvrir un débat, au fond, sur la réforme de la coopération française.

A lire :

Afriques noires
Roland Pourtier, géographe spécialiste de l'Afrique subsaharienne, professeur à Paris I, intervenant et ami de la CADE, nous a adressé son dernier ouvrage publié chez Hachette.
Un continent en crise ?
Cette question posée dans l'avant-propos est le fil conducteur qui a guidé l'auteur tout au long des huit chapitres qui décrivent et expliquent les multiples aspects des crises de ce continent en mutation : la démographie, les sociétés, leur environnement et leurs moyens de production, l'espace et la nation, la révolution urbaine et la condition citadine, l'Afrique et le monde. Cette passionnante synthèse de 255 pages, illustrée de cartes, de quelques tableaux statistiques et documents est d'une lecture extrêmement aisée, tant les idées sont claires et tiennent compte des réalités et des tragédies contemporaines. L'auteur aime l'Afrique, il la connaît ; il en parle avec justesse et dans une belle prose. Je salue cet ouvrage et en recommande la lecture. Vous y retrouverez, approfondis et enrichis, les thèmes et les idées qui ont été exposés et débattus à la CADE tout au long de ses 50 rencontres-débats.

Michel Levallois

L'État en Afrique : entre le global et le local
Nous avions annoncé que ce numéro 199 serait peut-être le dernier de la revue Afrique contemporaine. Mais nous n'en avions pas signalé le contenu, pourtant d'une grand intérêt et d'une brulante actualité. Jean du Bois de Gaudusson et Jean-François Médard, de l'Université de Bordeaux-Montesquieu, ont dirigé ce numéro de 221 pages qu'ils ont voulu consacré à la "crise permanente de l'État et [à]la recherche difficile de nouveaux modes de régulation". La première partie est consacrée aux effets de la mondialisation, aux conditionnalités économiques et politiques, au défi que représentent pour les États la gestion des nouvelles technologies de la communication. La deuxième partie traite de la décentralisation et la troisième, des conflits, de l'ethorégionalisme et de l'effondrement de l'État.

La corruption au quotidien
Dans ce numéro 83 de la revue Politique africaine, Giorgo Blundo (EHESS Paris) et J-P. Olivier de Sardan (IRD) présentent les résultats de l'enquête socio-anthropologique qu'ils ont entreprise, il y a deux ans, au Bénin, au Sénégal et au Niger, avec une équipe de chercheurs de plusieurs organismes et instituts. Cette première approche scientifique des phénomènes de corruption révèle des processus d'une très grande complexité et profondément "enchassés" dans les pratiques administratives et sociales courantes. Leur connaissance apparaît comme un préalable indispensable à la mise en œuvre de réformes et à la reconstruction du service public et condamne les " injonctions inefficaces, les discours hypocrites et les mesures cosmétiques ".

Les fonctionnaires du Sud entre deux eaux : sacrifiés ou protégés ?
La revue Autrepart de l'IRD apporte sa contribution à la connaissance du fonctionnement de l'État en Afrique en consacrant sa dernière livraison aux fonctionnaires. Ce numéro qui a été dirigé par Marc Raffinot et François Roubaud tente de faire le point sur la situation des agents publics après deux décennies de remise en cause de l'action publique et de réduction des effectifs, alors que le "renforcement des capacités" est la nouvelle vulgate des organismes internationaux. Jean Copans ouvre le débat en posant la question : Afrique noire : un État sans fonctionnaires ? Des contributions intéressant Madagascar, la Colombie, l'Inde et le Vietnam élargissent les bases de la réflexion sur ce sujet d'actualité.

Rappel :

Le Comité français des études africaines (CFEA), association de chercheurs spécialistes de l'Afrique noire et de l'Océan indien occidental, organise le mercredi 23 et le jeudi 24 janvier 2002 un forum international intitulé Secondes Rencontres sur l'Afrique Noire. Ces Rencontres auront lieu au siège de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie, 13 quai André Citroën PARIS 15ème.
Pour tout renseignement et inscription: jacsenechal@aol.com

L'association CIFER, (Centre International Francophone d'Echanges et de réflexion) que préside notre ami Henri Senghor, organise le 30 janvier de 18h30 à 20h à l'Unesco, une rencontre sur le thème : Spécificité du dialogue interreligieux vu par quatre témoins des religions du Livre, dans le contexte de la Francophonie...
Renseignement et inscription au : 01 45 48 89 20

A l'Université d'Alexandrie : le nouveau recteur Fred Constant, agrégé de Science Politique, professeur des Universités, nommé en remplacement du recteur Souleymane Seck, a pris ses fonctions le 01/01/2002. Nous lui adressons nos meilleurs vœux à la tête de cette institution originale dédiée à la formation des cadres africains pour le développement. Cet institut qui a été crée en 1989 a déjà formé 550 diplômés.


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