Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°48 - Octobre 2001

Débat du mois :

Ethiopie - Erythrée :
une guerre fratricide entre les héritiers
du dernier empire africain


Sommaire :


Editorial : Et l'Afrique ?

La tragédie que vivent les Américains a pris la dimension du monde. Les préparatifs de la riposte puis celle-ci occupent la première place dans les médias, "l'Orient islamique" serait la mère de toutes les menaces, l'Occident le sanctuaire des valeurs universelles de liberté, de respect des droits de l'homme et de la démocratie.

Dans quel camp est l'Afrique subsaharienne ? Il ne faut pas oublier que Ben Laden avait trouvé refuge au Soudan en 1992, que les attentats contre les ambassades américaines de Dar es Salam et Nairobi de 1998 avaient provoqué le bombardement d'une usine de produits pharmaceutiques qui était censée produire des armes chimiques, que l'islam est présent dans la plupart des États et que l'intégrisme y a fait des progrès sensibles ces derniers temps.

Tous les dirigeants africains ont dénoncé le terrorisme et pris l'engagement de lutter contre ce fléau. Mais, ne nous voilons pas la face : comme l'écrit Francis Kpatindé dans le Jeune Afrique du 2 octobre : "d'une manière générale, les Africains font preuve d'une satisfaction à peine déguisée. La liste de leurs récriminations va de l'arrogance supposée des Américains à leur indifférence face à leurs propres malheurs".

La réaction des Africains peut paraître ambiguë, elle exprime pourtant ce que ne doivent pas cacher l'émotion et la condamnation du terrorisme : ce n'est pas le "fanatisme", qu'il soit arabe ou islamique, qui explique le rejet des Etats-Unis et de leurs alliés ou amis de "l'Occident" par une grande partie des peuples de la planète. C'est le refus du "nouveau désordre mondial" dont le 11 septembre n'est pas la cause mais la manifestation et la conséquence. Un désordre qui se nourrit de la montée en puissance d'un impérialisme rebaptisé mondialisation et mal caché derrière l'alibi du marché, de la démocratie et des droits de l'homme. Un désordre qui s'est traduit par des conflits autrement plus meurtriers que les attentats du 11 septembre, en Angola, dans la région des Grands lacs, dans la corne de l'Afrique, en Afghanistan, au Kosovo… La guerre du golfe a radicalisé l'opposition entre "l'Occident et les Autres", lui a donné une dimension religieuse, creusé le fossé entre les idéaux que le premier affirme défendre et les pratiques du nouvel ordre mondial, impitoyable aux Autres notamment à ceux du Sud : "trade not aid", remboursement des dettes, cynisme des choix politiques dictés par les intérêts pétroliers et autres. Kyoto, Durban ont illustré de façon caricaturale que la nouvelle administration américaine entendait aller jusqu'au bout de cette logique du refus de l'autre, du mépris .

Deux ouvrages parus avant les vacances, nous avaient ouvert les yeux sur ce qui a fini par éclater : le terrible danger causé par l'immense hypocrisie du nouvel ordre mondial. La violence de l'Histoire de Philippe Engelhard montre l'urgence du devoir de justice pour que la modernité vers laquelle l'humanité mondialisée est en marche, ne condamne pas les neufs dixièmes de la planète à la misère matérielle et symbolique et à une insupportable frustration morale. Il en appelle à une réaction éthique, seule parade pour enrayer la montée de "la violence de la société qui semble prendre la relève de la guerre classique et s'étendre dans des zones de non-droit de plus en plus étendues". Dans l'Occident et les autres, histoire d'une suprématie, Sophie Bessis nous invite à la relecture d'une longue histoire de domination et d'exploitation pratiquées au nom des principes "universels" du christianisme puis des Lumières et de la morale, aujourd'hui de l'économie. Au terme de ce parcours, l'auteur nous invite à ne plus parler de guerre, de croisade, de fin de l'Histoire, et nous conseille à nous, Occidentaux, de ne plus "ignorer totalement la présence massive" des Autres des Suds, ni "l'épais catalogue de leurs revendications". N'oublions pas que c'est en Afrique subsaharienne que se trouvent la plupart des pays les plus pauvres et que leur population va doubler au cours des trente prochaines années.

"Il est temps d'aborder autrement un certain nombre de problèmes majeurs", telle est leçon que nous devons tirer de la tragédie du 11 septembre, ainsi que nous l'écrit avec pertinence un de nos amis, membre de la CADE, bon connaisseur des "Suds" car il a été ambassadeur en Amérique du Sud et en Afrique.

Michel Levallois


Leçons d'un drame

La série d'effroyables attentats dont viennent d'être victimes les Etats-Unis est à la mesure à la fois de la haine que peut inspirer chez certains l'hyper puissance américaine et de la folie meurtrière qui peut s'emparer de groupes en révolte contre la société. Il est normal que cette violence, non plus aveugle mais calculée, soulève une vague quasi unanime d'indignation et de réprobation et que les pays occidentaux en général et européens en particulier se retrouvent derrière leur grand allié pour rechercher les commanditaires de tels actes. Un grand moment d'émotion a saisi le monde au moment où le Président Bush a fait appel aux vertus patriotiques de ses concitoyens et a promis que ces crimes ne resteraient pas impunis. Il a été entendu et on peut penser qu'il sera largement soutenu.

L'émotion ressentie, si forte soit-elle, ne doit cependant pas nous empêcher, tout en soutenant activement les Américains dans la recherche des coupables, de nous interroger sur les causes profondes, structurelles, de cette violence et sur les moyens de lui porter remède. Les Etats- Unis pas plus que l'Europe ne peuvent se transformer en camps retranchés. Si la vigilance doit être améliorée, le tout-sécuritaire, contraire à l'évolution générale de nos sociétés ne peut être une solution face à des kamikazes.

La crise israélo-palestinienne, même si elle n'est pas la seule, est évidemment, directement ou indirectement, au cœur du problème. Elle contribue à miner, depuis un demi-siècle, les relations sereines que les pays occidentaux pourraient et devraient avoir avec l'Islam et le monde musulman. L'arrivée récente à Tel-Aviv de nouveaux dirigeants enclins à la manière forte et l'impression de laisser faire donnée par Washington, ont porté les tensions du Moyen-Orient à leur paroxysme.

La mondialisation pour sa part, avec la confusion des problèmes qu'elle crée, ne fait qu'accroître, des réunions de Seattle et Porto Alegre à celle de Durban et en attendant celle de Doha, les rancœurs et les frustrations de multiples groupuscules. Même si la plupart des groupes anti-mondialisation se veulent pacifistes, ils entretiennent contre les pays nantis et en premier lieu les Etats-Unis, comme on l'a vu lors de la réunion du G8 à Gênes, un climat de revendications et de violences permanent propice à toutes les contagions.

Il n'est pas étonnant que de nouveaux gourous, inspirés par des doctrines totalitaires

- religieuses ou autres - recrutant parmi les exclus et les frustrés d'un monde déboussolé, apparaissent sur la scène internationale. Ils peuvent, avec un minimum de moyens, s'offrir les services ou tenir à leur merci des Etats plus souvent faibles et corrompus que véritablement "voyous" au sens géostratégique du terme.

Le drame bouleversant qui s'est déroulé devant nous, avec son conditionnement médiatique planétaire, ne doit pas nous faire perdre de vue non plus les autres victimes, plus nombreuses encore, de tous les conflits obscurs ou oubliés, ni les ravages permanents causés par la faim, la maladie et la misère. Ce n'est pas manquer de respect à la mémoire des innocentes victimes d'aujourd'hui que de le rappeler.

La première émotion passée, les Etats-Unis doivent, avec leurs alliés, et tout en évitant de se tromper sur la forme de leur riposte, rechercher davantage qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici les moyens de faire baisser les tensions partout dans le monde, aussi bien dans le domaine économique que politique qui se trouvent plus que jamais intimement liés. Il parait fini le temps où un Etat, parce qu'il était le plus fort et parce qu'il avait le sentiment d'être dans son droit, pouvait imposer indéfiniment ses vues.

Parce qu'ils possèdent la richesse et une formidable avance technologique dans une société internationale taillée à leur mesure, les Etats-Unis et leurs alliés ont une responsabilité essentielle dans l'organisation d'un monde qui devra sans doute être plus équitable pour être plus apaisé . Ce n'est pas non plus parce qu'elles ont contribué à assurer la stabilité et la puissance américaines que les règles de fonctionnement des sociétés occidentales doivent s'appliquer à tous.

En illustrant dramatiquement la vulnérabilité, même technique, de la première puissance mondiale, les attentats du World Trade Center et du Pentagone montrent qu'il est temps d'aborder autrement un certain nombre de problèmes majeurs. Dans un monde de plus en plus interdépendant, les pays les plus responsables ne peuvent laisser s'éterniser des foyers de violence tel que le conflit israélo-palestinien, qui sont autant de sources d'attentats potentiels contre les peuples et les valeurs que ces Etats entendent défendre.

Raymond Césaire
Ambassadeur de France


Ethiopie Erythrée : une guerre fratricide entre les héritiers du dernier empire africain

Compte rendu de la rencontre-débat du 26 septembre 2001

La rencontre à laquelle assistaient notamment Monsieur Amannen Hiroy, ambassadeur d'Ethiopie et Madame Hanna Simon, ambassadrice d'Erythrée, a été marquée par les exposés de Messieurs de la Rochefordière, qui fut Ambassadeur de France à Addis Abeba de 1990 à 1993, Roland Marchal, chargé de recherche au CNRS et membre du C.E R.I., spécialiste de la corne de l'Afrique et Philippe Samain, tout juste revenu d'Erythrée où il avait cumulé les fonctions de chargé d'affaires de France et conseiller culturel. Cette rencontre a été suivie par plus de soixante personnes.

M. Levallois, qui introduit le débat, relève que, hors de la zone du conflit, on avait peu parlé de la grande guerre, qui de 1998 à 2000 a opposé pendant deux ans 4 à 500 000 soldats Ethiopiens et Erythréens. En France on l'avait qualifiée de "fratricide". Alors que c'était une guerre de type moderne opposant non pas des ethnies mais des états.

M. de la Rochefordière rappelle qu'au moment de sa prise de fonction, en 1990, deux conflits étaient en cours : une guerre d'indépendance et une guerre révolutionnaire.

Une guerre d'indépendance

La résistance Erythréenne, dont le fer de lance était le front populaire de libération de l'Erythrée (F.P.L.E.) dirigé par Issayas Afeworki, livrait depuis des années de rudes combats pour arracher à l'Ethiopie son indépendance. Pendant des siècles, Erythrée et Ethiopie avaient fait partie d'un même ensemble géographique, historique et culturel, mais en 1890 l'Italie avait annexé l'Erythrée, sans doute première étape d'un projet de conquête de l'Ethiopie qui échoua lorsque, en 1896, le Négus Ethiopien vainquit l'armée italienne à Adoua ; la ville fut reprise par Mussolini et les Italiens établirent sur l'Ethiopie une domination qui ne dura pas plus de cinq ans (1936 à 1941), la victoire des troupes anglaises y ayant mis fin.

En 1941, les Anglais conquirent également l'Erythrée qu'ils administrèrent jusqu'en 1952. Les Nations Unies en firent alors une entité autonome rattachée à l'Ethiopie avec un statut particulier qui fonctionna mal et que le Négus supprima en 1962 pour faire de l'Erythrée une région administrative éthiopienne. C'est le début de la résistance érythréenne, contre le Négus tout d'abord puis, après la chute de la monarchie, contre le DERG et le dictateur Mengistu.

Une guerre révolutionnaire

La rébellion contre la dictature de Mengistu avait éclaté au Tigré à l'initiative de deux mouvements, l'un à tendance monarchiste, le second d'influence marxiste. Rassemblés autour du Front Populaire de libération du Tigré (F.P.L.T.) dirigé par Meles Zenawi. Ces deux mouvements, le F.P.L.E. et le F.P.L.T. s'allièrent pour une offensive commune qui, en 1991, aboutit à la prise d'Addis Abeba et à la fuite de Mengistu. Cette victoire laissait un pays ruiné et une armée démoralisée qui se débandait en abandonnant aux vainqueurs d'énormes quantités de matériel militaire. Meles Zenawi devint Président de l'Ethiopie.

La même année à Addis Abeba, une conférence nationale adopta une charte de liberté reconnaissant le droit de l'Erythrée à l'indépendance. En avril 1993, les Erythréens, par référendum, optèrent massivement pour celle-ci et, le 5 mai, l'indépendance érythréenne était reconnue par l'Ethiopie. Issayas Afeworki était élu chef de l'Etat. Mais les relations entre les deux alliés s'étaient déjà envenimées : un demi siècle de colonisation italienne avait doté l'Erythrée de bonnes infrastructures (réseau routier, port d'Assab), amorcé un développement économique, ouvert des écoles et fait bénéficier les Erythréens d'une formation adaptée au monde moderne. En revanche, l'Ethiopie du Négus était restée sous-développée, et la dictature marxiste de Mengistu avait débouché sur la faillite de l'économie et une famine meurtrière. De ces comparaisons tout à leur avantage, les Erythréens tiraient un complexe de supériorité très marqué.

Il n'en restait pas moins que, compte tenu de la disproportion des deux pays (plus de 50 millions d'Ethiopiens pour plus de 3 millions d'Erythréens) le poids spécifique de l'Ethiopie était sur le plan international très supérieur à celui de l'Erythrée, et le président Zenawi jouait dans la région un rôle auquel Afeworki ne pouvait prétendre.

Ainsi ont pu apparaître de chaque côté des susceptibilités risquant de mener à un "combat de chefs". C'est dans ce délicat contexte psychologique que se sont élevées des contestations.

"Le combat des chefs"

L'Erythrée n'avait pas attendu 1993 et la reconnaissance de son indépendance par l'Ethiopie pour se comporter en Etat souverain et contraindre au départ nombre d'Ethiopiens qui, à l'époque où elle n'était qu'une région administrative, y occupaient d'importantes fonctions.

Le nouvel Etat avait hérité d'Assab, le meilleur port de l'Ethiopie, et d'un tronçon de la bonne route reliant Assab à Addis Abeba. Il en avait profité pour imposer le versement de droits d'entrée sur les marchandises transitant par ce "cordon ombilical".

La création d'une monnaie nationale érythréenne, baptisée "nacfa", avait été d'autant plus mal perçue à Addis Abeba que cette nouvelle devise, d'une bien meilleure tenue que le "birr" éthiopien, rappelait par son nom la sanglante défaite que la résistance érythréenne avait infligée à l'armée éthiopienne en 1979.

Il fallait s'attendre à ce que ces irritations et frictions génératrices de fortes tensions débouchent sur une crise très sérieuse.

Une guerre paradoxale

M. Marchal qualifie de "paradoxale" la guerre qui, commencée en mai 1998, s'est conclue par l'accord de paix signé à Alger le 18 juin 2000. C'est, en effet une guerre entre Etats alors que, dans le contexte international de la dernière décennie, il n'y a plus guère que des "conflits" civils inter étatiques. Elle oppose en outre deux Etats très pauvres qui y ont consacré les maigres ressources dont ils avaient besoin pour leur développement. C'est enfin une guerre entre deux anciens alliés. Comment expliquer ce paradoxe ? Les relations entre les deux alliés ont toujours été ambiguës. Leurs objectifs n'étaient pas les mêmes. Les Erythréens se battaient pour leur indépendance. Les Tigréens luttaient pour obtenir d'Addis Abeba leur autonomie. Leurs stratégies étaient différentes. Le F.P.L.E. érythréen avait opté pour une guerre de type conventionnel, le F.P.L.T. tigréen préférait la guérilla. Enfin si, à l'origine les deux " fronts " se réclamaient du marxisme celui des Erythréens, plus modéré, finit par être abandonné en 1987. En revanche celui des Tigréens était plus prononcé et penchait vers le "maoïsme".

Ces nuances rendaient l'alliance malaisée. La mémoire commune de 1991 n'avait effacé ni les différences ni les divergences. La paix les a aggravées.

Une fois au pouvoir le F.P.L.E. a construit un Etat fort, sans partis politiques ni opposition reconnue. Mais le F.P.L.T. ne pouvait imposer un semblable régime à l'Ethiopie. Les Tigréens ne formant guère plus de 10% de la population, ils ont dû se concilier et coopter les autres éléments de la classe politique et, pour se maintenir au pouvoir, accepter un certain pluralisme dans la représentation nationale.

Cependant, en Erythrée comme en Ethiopie, c'est au niveau des deux chefs d'Etat, jadis chefs de deux "fronts" alliés que se situent les relations.

Les points de friction

Or, en ce qui concerne la délimitation de la frontière commune, problème qui fut à l'origine du conflit armé, les points de vue diffèrent : du côté éthiopien on se référait au droit, du côté érythréen, aux faits1.

Le problème de la frontière et donc de l'étendue du territoire de chacun pose, entre autres, celui de la zone revenant à chacune des monnaies nationales. Il est important pour le rapatriement dans le pays d'origine des économies des nationaux expatriés à l'étranger.

Or, il peut s'agir de transferts appréciables, notamment ceux de la "diaspora" érythréenne, qui approche le million d'émigrés parmi lesquels certains, en raison de leurs qualifications, disposent de ressources très convenables.

Cependant si la négociation internationale accorde une attention prioritaire au problème de la frontière, celui-ci n'est qu'un élément du problème global que pose la normalisation des relations entre les deux pays.

Une paix fragile

Elle implique, en faveur des deux ex- belligérants, que les dépenses militaires, (de 350 à 400 millions de dollars pour l'Erythrée, vraisemblablement 200 millions de dollars de plus pour l'Ethiopie), les pertes humaines (plus de 100 000 hommes), les destructions de la guerre ont laissé exsangues et lourdement endettés, la reprise de l'aide étrangère, au delà de l'aide humanitaire pour l'instant la seule concédée. Un projet du F.M.I. en faveur de l'Ethiopie est en cours d'examen.

Mais une relance bien nécessaire est compromise par les crises très sérieuses auxquelles tant en Ethiopie qu'en Erythrée, les régimes en place depuis leur victoire commune se trouvent confrontés.

En Ethiopie, les Tigréens se heurtent à une opposition musclée et à des mouvements de résistance armée.

En Erythrée, l'exercice solitaire du pouvoir par le Chef de l'Etat a suscité des manifestations sanctionnées par l'arrestation de personnalités dont certaines furent des piliers du F.P.L.E.. Cette évolution inquiétante se poursuit dans un contexte pourtant marqué par la présence d'une force d'interposition des Nations Unies à laquelle participent plusieurs pays occidentaux mais aussi par le rôle accru dans la région du Soudan, qui a profité de la guerre, et avec lequel l'Ethiopie esquisse un rapprochement.

Peut-on considérer que la guerre est terminée ? Oui si on se limite à la seule question de la frontière. Mais elle se poursuit par l'appui que chacun des anciens alliés apporte aux adversaires de l'autre, l'Erythrée aux mouvements de résistance dans l'Ogaden, l'OMO ou l'OROMO, l'Ethiopie aux opposants au régime en place à Asmara, lesquels, il est vrai restent très divisés.

Une paix sous suveillance

M. Samain rappelle qu'en 1941, 130 militaires français, dont Pierre Messmer, participaient à la libération d'Asmara par les forces anglaises. Il évalue à 600 000 le nombre de soldats éthiopiens engagés dans le conflit de 1998 à 2000. Les Erythréens leur opposaient 300 000 combattants et combattantes. Le nombre de victimes de la guerre se situerait entre 130 et 150 000. Malgré la violence des combats, les services érythréens ont continué à fonctionner et la propreté d'Asmara surprend le nouvel arrivant. L'union de tous pour la cause nationale est exceptionnelle. Mais avec le retour à la paix, elle risque de perdre de sa solidité. L'accord de paix d'Alger a été arraché "au forceps", les Américains, l'Union Européenne, l'O.U.A. ont contribué à ce succès. La mission des Nations Unies en Erythrée dispose de 4200 soldats (dont 180 français), 800 civils et 120 "peace keepers".

Une zone de sécurité de 120 kilomètres longe la frontière. Un million de personnes ont été déplacées. Il en reste 60 000 dans les camps.

Les Nations Unies ont mis en place deux commissions, la première chargée du bornage de la frontière, tâche fort difficile dans un paysage de montagnes de type afghan, la seconde chargée de l'évaluation des dommages de guerre. Un des problèmes immédiats est celui de la démobilisation de quelques 200 000 jeunes soldats. Un autre est la réhabilitation des régions agricoles. Elles ont été l'objet de combats acharnés et recèlent encore des millions de mines. Faute de pouvoir être remises en culture, de sérieuses difficultés d'approvisionnement risquent de se passer.

La France a contribué à hauteur de 10 millions de francs à la reconstruction de quelques écoles. Une coopération plus importante devrait suivre la signature d'un accord entre l'Erythrée et l'agence française de développement. Les Etats-Unis ont été saisis d'une demande d'aide pour un montant de 20 millions de dollars.

Une cohabitation tendue mais nécessaire

A la suite de ces exposés, Madame Hanna Simon ambassadrice de l'Erythrée à Paris, a estimé peu probable que les tensions présentes entre son pays et l'Ethiopie conduisent à un nouveau conflit. Elle doute que la création de la nouvelle monnaie érythréenne (le "nacfa") ait été si douloureusement perçue à Addis Abeba. Elle conteste qu'une répression sévère se soit abattue sur l'opposition. Elle reconnaît que la guerre n'est pas une solution pour résoudre les problèmes d'une frontière au tracé controversé, surtout lorsqu'il s'agit de deux pays aussi proches l'un de l'autre, qui n'ont d'autres perspective raisonnable que de vivre ensemble. De son côté, Monsieur l'Ambassadeur d'Ethiopie aborde le problème posé par l'exigence de visas d'entrée en Erythrée. Il dit qu'il est impossible de parvenir à un chiffre précis des vies humaines perdues pendant la guerre. Elles sont sans doute supérieures à 100 000. Il reconnaît qu'il est bien difficile d'expliquer les causes des conflits, mais souligne qu'aujourd'hui ce qui est important c'est la coopération avec les Nations Unies.

1. NDLR : Si l'on se réfère au Quid de 2001, la frontière de 1902 entre Italiens et Ethiopiens attribuait Badmé à l'Erythrée. Or à la fin de la guerre, les Ethiopiens avaient conquis Badmé.

PS : Il nous faut signaler que depuis notre rencontre-débat, l'ambassadeur d'Italie représentant l'Union européenne a été prié de quitter l'Erythrée, ce qui a ouvert une crise grave avec l'Union et les pays de l'Union qui se sont montrés solidaires face à cette décision érythréenne.

Alain Deschamps

Pour en savoir plus


Pour ses quarante ans, le CCFD rouvre le débat sur le développement

Saluons et mettons à profit l'initiative du CCFD (Comité Catholique contre la Faim et pour le développement) qui relance le débat sur le développement en publiant pour ses quarante ans un numéro spécial de sa revue Faim et développement, sous le titre "Le développement, une idée toujours nécessaire".

Xavier Lamblin, son président rappelle ce qu'a été le développement pour cette grande ONG et pour les chrétiens engagés dans l'aide au Tiers-monde, à l'appel de la FAO et de Jean XXIII en 1961. Inspiré des travaux de François Perroux et de Louis-Joseph Lebret, le développement s'est imposé comme étant bien plus que la croissance: "une transformation sociale sur tous les fronts, une économie au service de tous, un renforcement des liens sociaux, la constitution d'une société civile organisée capable de structurer et d'exprimer des besoins collectifs, une libre dialectique entre ouverture au monde et aux valeurs universelles, et épanouissement des cultures…" La fortune médiatique et politique de ce concept l'a fait confondre avec la modernité, l'aide, la planification et l'économie administrée, aujourd'hui avec la protection de l'environnement et la lutte contre la pauvreté.

Aussi le développement faillit-t-il être emporté avec l'effondrement des régimes socialistes, la faillite des économies administrées et le retour en force du libéralisme économique et politique.

Est-ce à dire que le développement est mort ? Non répond le CCFD, le développement n'est pas une idée dépassée : mais il doit être redéfini. Il doit s'enrichir d'une dimension qui ne lui avait pas été associée, la liberté et la démocratie, ce que propose Amartya Sen qui intègre développement, justice et liberté . Comme l'explique Philippe Engelhard dans son excellent plaidoyer pour une "révolution copernicienne" des stratégies économiques et politiques qui constituent le discours officiel des économistes depuis vingt ans, le fameux "consensus de Washington", il est faux de dire qu'il n'y a pas de différence de nature entre les économies pauvres et économies industrialisées. L'ouverture au marché international ne peut à elle seule générer la croissance, pas plus que celle-ci ne viendra seule à bout de la pauvreté. Engelhard propose une nouvelle stratégie de développement qui partirait des dynamiques qui ont fait émerger l'économie populaire et suscité l'intense participation des intéressés à la gestion de leurs propres affaires.

Comment ne pas rapprocher de ces réflexions celles d'Aminata Traoré, qui fut ministre de la culture et du tourisme au Mali, mais qui est aussi une militante des droits de la femme, de la démocratie et du développement. Dans un petit ouvrage écrit "à coups de douleurs, de larmes et de pourquoi", elle nous confie comment une femme vit aujourd'hui l'étau, c'est le titre de son ouvrage, dans lequel sont enfermés les responsables africains, pris entre les mâchoires de la " communauté des créanciers " - cette appellation lui paraît plus exacte que celle de bailleurs de fonds - et les aspirations de la population à la satisfaction de ses besoins les plus élémentaires, entre les exigences impitoyables du remboursement de la dette et les sommations d'instaurer la démocratie, une démocratie condamnée à "la gestion politique des conséquences sociales de néolibéralisme. Pour l'Afrique subsaharienne, la question ne se pose pas en termes d'ouverture ou de fermeture au marché mais de contrôle de l'initiative, de la nature et de la finalité des réformes économiques, politiques et structurelles… Le choix de la vie doit primer la loi du marché".

Le plaidoyer du CCFD répond en écho au cri d' Aminata Traoré. M. Wolfensohn, le flamboyant directeur de la Banque mondiale l'aurait-il, lui aussi, entendu qui a signé dans Le Monde du 9 octobre un point de vue intitulé "une coalition mondiale contre la pauvreté" On peut lire ceci qui n'est rien d'autre qu'un rappel de ce que les militants du dévelopement essaient de rappeler contre les chantres du libéralisme et de la macro-économie :

"L'inclusion (le contraire de l'exclusion) va bien au-delà de l'accès à un revenu écrit-il elle désigne aussi : faire en sorte que les plus pauvres bénéficient des services d'éducation, de santé, des services essentiels comme l'eau potable, l'assainissement et l'électricité. Cela veut dire permettre aux individus de participer aux décisions qui affectent leur existence". Le petit ouvrage d'Aminata Traoré montre bien que les politiques actuellement mises en œuvre par les institutions financières internationales vont à l'encontre de ce programme.

Les 2 et 3 octobre, le HCCI a tenu son grand colloque annuel sur le thème des biens publics internationaux

Les 28 février 1er, 2 et 3 mars 2001 les amis de François Partant réuniront un colloque international sous le thème "défaire le développement et refaire le monde".

A l'initiative de Bernard Monnier, cette question fera l'objet d'un thème-atelier de la CADE sous le titre : "Développement et/ou après développement".

Quelques chiffres qui font réfléchir1

Citoyens du monde, encore un effort pour être plus solidaires.

Voilà ce que coûterait le financement d'actions de développement prioritaires à l'échelle mondiale.

Quelques comparaisons à titre d'exemple :

Education de base pour tous

Budget estimé : 35 milliards de FF

Achat de cosmétiques aux USA : 47 milliards de FF

Accès à l'eau et à l'assainissement pour tous

Budget estimé : 53 milliards de FF

Achat de crèmes glacées en Europe : 65 milliards de FF

Soins de gynécologie et d'obstétrique pour toutes les femmes

Budget estimé : 71 milliards de FF

Consommation de parfum en Europe et aux USA : 100 milliards de FF

Budget loisirs des entreprises japonaises : 206 milliards de FF

Satisfaction des besoins nutritionnels et sanitaires de base : 77 milliards de FF

Achat de boissons alcoolisées en Europe : 619 milliards de FF

Dépenses militaires dans le monde : 4602 milliards de FF

Avec 236 milliards de FF de dépenses annuelles en plus, tous le habitants des pays en développement bénéficieraient d'un accès universel aux services sociaux de base et mangeraient à leur faim.

Rapport mondial sur le développement humain, 1998, PNUD

1. Extrait de la lettre du CCFD (juillet 2001)


La solidarité internationale et l'éducation au développement

La première raison d'être de la CADE est de rappeler à ceux qui s'occupent du développement et d'aide humanitaire que l'image qu'ils donnent à voir de l'Afrique subsaharienne est insuffisante et déformée. Elle est peut-être efficace pour émouvoir et susciter la générosité, elle est réductrice et contre productive si l'on souhaite connaître et comprendre la formidable mutation de cette partie du continent.

Ces insuffisances de l'éducation au développement ont été analysées dans un article de Laure Bonnevie (MSF Suisse) intitulé "Du simple don à la prise de conscience citoyenne : quelle responsabilité des ONG vis à vis de la société civile ?" paru dans La lettre du forum de Delphes n° 44 de juillet/août 2001.

On le sait le Sud est globalement absent dans les thèmes traités par les médias et quand on évoque des situations, elles ne sont de fait souvent présentées qu'à travers le prisme déformant des guerres, des catastrophes et du "spectacle" de l'aide d'urgence qui ont envahi le quotidien de chacun de nous. L'information y est d'une manière générale cloisonnée, superficielle, descriptive plus qu'analytique et sans vraiment donner d'éléments de compréhension des situations pourtant de plus en plus complexes ; plus que déformants, les médias deviennent "désinformants". Or, la responsabilité des ONG d'urgence notamment, mais pas seulement, est sur ce point également très grande. Les images que certaines d'entre elles diffusent dans des campagnes d'appel à dons ne contribuent pas à rétablir la vérité, bien au contraire. En jouant sur l'émotion et l'affectif, en délivrant des messages volontairement partiels voire partiaux, elles emprisonnent plus encore le Sud dans des stéréotypes à la vie plus dure, confortant ainsi donateurs et grand public dans l'image de populations incompétentes, incapables de gérer leurs crises et ne survivant que grâce à une assistance extérieure.

Malheureusement, les actions de sensibilisation et d'éducation au développement menées par ces mêmes ONG, la plupart du temps dans les écoles, ne permettent que rarement d'inverser le processus. En effet, l'école est investie par les ONG avec des projets clés en mains plus enclins à encourager chez les jeunes un comportement de donateur qu'à donner des outils de compréhension du monde qui pourraient leur permettre de prendre du recul par rapport au mode de pensée dominant.

Nous pensons à la CADE qu'un travail en profondeur sur la perception de ce qui se passe en Afrique est indispensable. Il ne s'agit pas d'occulter les tragédies et les dysfonctionnements africains, pas plus que de leur opposer des success-stories - ce que nous appelons le syndrome de la bouteille à moitié vide et/ou à moitié pleine. Nous pensons qu'il nous faut proposer à nos concitoyens une information et des analyses leurs permettant de comprendre ce qui se passe Afrique, montrant que l'Afrique fait partie de notre histoire et qu'elle ne saurait être évacuée de notre destin commun.

Nous voudrions contribuer à convaincre nos concitoyens que comme le rappelle Aminata Traoré citan Mats Karlsson : "La reconnaissance de l'autre comme un sujet humain et le caractère explicite et partagé des valeurs doivent êtres la base de notre rapport avec l'Afrique."


La page économique

A Gênes les huit ont lancé le plan Marshall pour l'Afrique

Lors du sommet des pays les plus industrialisés à Gênes les 20 et 22 juillet dernier, il n'y a pas eu que des heurts entre police et anti-mondialistes. Les huit ont accordés beaucoup de place à l'Afrique. Ils ont pris en compte les deux Plans de renaissance du continent : le Programme du millénaire présenté par les présidents d'Afrique du Sud, du Nigéria et de l'Algérie et le Plan Oméga d'Abdoulaye Wade, président de la république sénégalaise. Un groupe de travail comprenant un représentant de chacun des huit et des Africains élaborera des propositions concrètes pour le Plan général d'action, dit de Gênes, cadre d'un nouveau partenariat Nord/Sud. Il devrait être discuté au Sommet de l'an prochain au Canada.

Ce plan concernera notamment la bonne gouvernance, l'investissement privé, la dette, les nouvelles technologies, le commerce, l'appui aux secteurs prioritaires (éducation, santé), la lutte contre la corruption, la prévention et la résolution des conflits.

Ces perspectives seraient très positives si le financement de la préparation et celle de ce Plan Marshall était prévue.

Doha

On a également parlé de la conférence ministérielle de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui doit se tenir en novembre à Doha, au Qatar. L'insertion des pays en développement dans le commerce mondial figure en première ligne dans l'agenda de la réunion. Mais l'unanimité ne règne pas chez les PVD, en particulier parmi les pays d'Afrique, Amérique, Pacifique (ACP). Certains souhaitent l'ouverture de ces négociations pour établir un calendrier des étapes devant mener à cette insertion, tels l'Afrique du Sud et l'Egypte. D'autres, comme le Nigéria, refusent d'entrer dans un nouveau cycle de négociation, qu'ils considèrent comme déstabilisant. Sauf si les études d'impact de la libéralisation sur les économies des Etats étaient menées et si les décisions prises à Marrakech en 1994 connaissaient un début d'application, pour préserver la spécificité des PVD. L'Afrique méditerranéenne est, elle, globalement favorable mais la persistance du conflit israélo-palestinien et l'action américaine en Afghanistan jettent un froid. Les discussions dans le cadre du processus de Barcelone se poursuivent néanmoins. Pour l'agriculture, plusieurs organisations interprofessionnelles des deux rives de la Méditerranée et des parlementaires se sont rencontrés à Strasbourg. Ils se sont engagés à organiser la concertation entre tous les intéressés pour une défense commune de l'agriculture méditerranéenne, afin d'éviter sa marginalisation par rapport aux productions du Nord.

Même si la conférence de Doha se tient comme prévu, elle ne pourra s'abstraire du contexte international.

Les positions du Nord, notamment celle des Etats Unis, seront sans doute moins affirmées et le Sud pourrait y trouver une meilleure prise en considération.

Les répercussions des attentats et des bombardements

Les tragiques attentats de New York et de Washington et la riposte américaine en cours sont présents dans l'esprit des acteurs de l'économie africaine. Mais un mois après (au 15 octobre) peu de répercussions concrètes.

Certaines sont néanmoins significatives : tous les secteurs seront touchés. Le tourisme d'abord. Au Maroc on note plusieurs milliers d'annulations de séjours de la part d'Américains, d'Anglais, ou de Français. En Egypte le taux de remplissage des hôtels a baissé de 30 %. En Afrique du Sud par contre, on espère que le pays, moins exposé que la Méditerranée, deviendra une destination de substitution : une compagnie britannique a déjà augmenté ses vols. La production de diamants va être limitée car on pense que les fêtes de Noël seront moins fastueuses. Le thé aussi est touché car, par exemple, le Kenya vend près du quart de sa production à l'Afghanistan et au Pakistan. Le pétrole pourrait réserver des surprises. L'insécurité de l'approvisionnement au Moyen Orient amène certains opérateurs à s'adresser à l'Afrique. En outre les projets d'extension sur le continent devraient lui apporter un surcroît de production équivalent à celle de la Libye d'ici 2004. Si les Etats-Unis sont maintenant au premier rang comme partenaire commercial de l'Afrique, c'est pour beaucoup dû au pétrole. La plupart des pays n'ont pas de relation dominante avec eux. Les craintes et les interrogations portent sur l'importance et le rythme de la récession entamée avant le 11 septembre et qui risque de se poursuivre.

Robert Ginésy

NDLR : L'essentiel des informations reprises dans cette page est puisé dans l'hebdo-madaire "Marchés Tropicaux et Méditerranéens".


Le baromètre de la CADE (septembre 2001)

Si la pauvreté est mère des crimes, le défaut d'esprit en est le père - La Bruyère -

Les attentats qui ont eu lieu aux Etats-Unis le 11 septembre ont cristallisé l'attention des médias, de France et d'ailleurs. Parce que nous partageons son approche atypique consistant à mettre en regard avec intelligence la destinée des pays africains et l'agression perpétrée contre la première puissance mondiale, nous avons choisi de rapporter en intégralité l'éditorial de La Croix paru dans l'édition du 3 octobre.

Tragédie humaine
(La Croix, 03/10)
"Les tours du World Trade Center ne se sont pas effondrées uniquement sur les habitants de New York. Elles n'ont pas tué que des employés ou businessmen au service du marché. De proche en proche, la tragédie humaine, puis financière, puis économique, en revient à l'humain. C'est comme un désastre à fragmentation, une tuerie à effets immédiats relayés par des effets retards.
La Banque Mondiale a lancé un cri d'alarme si terrifiant qu'on se frotte les yeux d'incrédulité. En voici le résumé, fait par le président de cette institution, James Wolfensohn, qui n'est pas homme d'à-peu-près ou de sensationnalisme. Il y a, dit-il, évoquant les morts de New York, un autre tribut humain. Il sera payé par l'ensemble des pays en développement et surtout par l'Afrique. Selon nos estimations, des dizaines de milliers d'enfants supplémentaires mourront partout dans le monde, tandis qu'environ dix autres millions d'êtres humains risquent de se retrouver au-dessous du seuil de pauvreté avec moins de un dollar par jour pour vivre."

Inégalités terrestres
(La Croix, 03/10)
"Ce scénario apocalyptique résulte d'une analyse de l'enchaînement des conséquences du 11 septembre sur la santé des pays riches. Et du contrecoup sur l'économie des pays pauvres, de la récession dans le monde développé. La démonstration est cruelle dans sa simplicité : quand les riches s'affaiblissent, les pauvres s'appauvrissent plus encore. Les forts commercent moins, investissent moins, et aident moins. Qui songe alors aux faibles ?

On peut tirer deux conclusions différentes de ce constat accablant. La première consiste à insister sur le caractère décidément scandaleux des inégalités terrestres à l'ombre du marché. La seconde consiste à répéter que le terrorisme meurtrit toujours ceux qu'il prétend défendre. Il reste, entre l'insolence d'un système et le mensonge d'une perversion, un vaste espace pour une solidarité portant plus loin que les égoïsmes de la courte vue. Et que la malignité des tueurs."

L'avenir du passé
(Le Monde Diplomatique, octobre 2001)
Le 8 septembre, à Durban, au terme de la troisième Conférence des Nations Unies contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance, l'esclavage a été reconnu comme crime contre l'humanité. Puisant ses racines aux mêmes sources que le terrorisme, le racisme, commente Le Monde Diplomatique, naît des "inégalités économiques, sociales, juridiques et statutaires [qui] perdurent ", à l'instar du " fossé qui sépare l'humanité entre Nord et Sud"…

Dans les colonnes du même mensuel, on trouve un article qui dessine le profil du "démocrate africain". Ce qui frappe son auteur, s'agissant du processus démocratique, c'est "l'absence de catégories sociales qui portent véritablement les idéaux, les valeurs démocratiques et qui les fassent leurs". Il relève par ailleurs que "les revendications démocratiques et les conditionnalités économiques, même si elles ont été souvent détournées de leurs finalités, ont imprimé des empreintes sur l'art de gouverner" ; et de conclure : "la démocratie progresse tant bien que mal en Afrique"…

Créneaux juteux
(Le Parisien, 04/10)
Les conséquences des aléas économiques des pays Occidentaux n'en finissent décidément pas de se faire sentir dans les pays africains. Ainsi apprend-on dans la rubrique "fait du jour" du Parisien que "l'arrêt des principaux concurrents [d'Air France], Swissair et Sabena, a pour conséquence de remplir les avions" [d'Air France à destination du continent noir]. A cette occasion le journal nous précise que l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale, "où les billets se paient au prix fort", sont "les créneaux les plus juteux financièrement"… comment l'opinion française appréhende-t-elle une aussi paradoxale nouvelle : considère-t-elle les perspectives ouvertes à la compagnie aérienne française ou se préoccupe-t-elle de la cherté des tarifs appliqués aux pays les plus pauvres ?

Relevons enfin l'attribution du prix Nobel de la paix au très africain Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies, et la réflexion développée autour du Nobel de la paix : un prix de cette nature n'est il pas en décalage dans le contexte actuel, émaillé de conflits en de multiples points du globe ? Certains y voient une reconnaissance fort opportune du rôle de l'ONU

Nicolas Fontang


L'esclavage et la traite des esclaves

Nous nous devons de donner à nos lecteurs connaissance du texte qui a été adopté par la Conférence des Nations Unies contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance, à Durban, grâce à l'action du ministre belge Louis Michel appuyé par l'Union européenne et l'Afrique du Sud :

"La Conférence reconnaît que l'esclavage et le commerce des esclaves y compris le commerce transatlantique, ont été des tragédies épouvantables dans l'histoire de l'humanité, que ces pratiques constituent un crime contre l'humanité et auraient toujours dû être considérées comme telles, qu'elles figurent parmi les sources et manifestations majeures du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l'intolérance qui y est associée et que les Africains et les populations d'ascendance africaine, les peuples d'ascendance asiatique et les peuples autochtones ont été et continuent d'en être les victimes. La Conférence condamne le fait que l'esclavage et les pratiques analogues existent encore aujourd'hui dans certaines régions du monde et prie instamment les Etats de prendre des mesures immédiates à titre prioritaire pour mettre fin à ces pratiques qui constituent des violations flagrantes des droits de l'homme."

Ce texte a d'autant plus d'importance que le texte du Forum des ONG a été parasité par les visées politiques de certains pays.

"[ La déclaration de Durban est ] historique. [...] Vous ne pouvez pas vous imaginer quel soulagement cela a représenté pour nous, de voir la France adopter cette année une loi reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité."
Alioune Tine, président de Rencontre africaine pour les droits de l'homme (Raddho) au Sénégal, cité par Marchés Tropicaux du 04/09/01 et par Billets d'Afrique n°96 d'octobre 2001.


En bref

Le CFEA (Comité français des Etudes Africaines), association de chercheurs spécialistes de l'Afrique Noire et de l'Océan indien occidental, organise le mercredi 23 et le jeudi 24 janvier 2002 un forum international intitulé : Secondes Rencontres sur l'Afrique Noire . Ces Rencontres auront lieu au siège de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie, 13 quai André Citroën dans le 15ème arrondissement de Paris.

Voici les thèmes des Tables Rondes prévues :

L'Autre Afrique reparaît
Jean-Baptiste Placca n'a pas jeté l'éponge, lui qui avait lancé cet hebdomadaire en mai 1997 et qui avait dû arrêter, faute de moyens financiers suffisants. Nous sommes heureux de saluer la renaissance de cette revue qui va bientôt redevenir hebdomadaire car elle poursuit avec d'autres moyens le même but que la CADE : prouver et convaincre que l'Afrique est un continent d'avenir.

"Dynamique des Afriques"
La CADE organisera deux rencontres-débats pour la semaine de la coopération et de la solidarité internationale, qui sont placées sous l'égide du HCCI et organisées par le pôle universitaire, l'IEP et le CEAN de Bordeaux, du 19 au 23 novembre 2001.

La première qui aura lieu le 20 novembre sera consacrée à "l'Etat et la société civile en Afrique" avec la participation de J.F. Médard du CEAN. La seconde sera consacrée à "l'Afrique et la mondialisation" avec la participation de Sophie Bessis et Philippe Engelhard.

Le numéro 198 d'Afrique contemporaine qui est sorti avant les vacances comporte un dossier particulièrement intéressant qui regroupe sous le thème "tensions et apaisements" des articles sur l'élection du président Wade au Sénégal, la crise de l'industrialisation de la Côte d'Ivoire, l'action du conseil de sécurité en Sierra Leone, une analyse en profondeur des conflits de l'Afrique de l'ouest par Stéphane Ellis, la situation particulière de Djibouti dans l'œil du cyclone qui affecte la corne de l'Afrique (Ethiopie, Erythrée, Somalie), les recompositions régionales en Afrique orientale.

Merci à Politique Africaine et aux éditions Karthala qui ont publié sur une page entière du numéro 82 de la revue, une présentation de la CADE et son programme pour 2001.

L'assemblée générale de la CADE du mardi 23 octobre
Habitués de nos rencontres-débats, lecteurs ou abonnés de la Lettre de la CADE, vous êtes invités à nous rejoindre pour l'Assemblée générale du mardi 23 octobre, à 18h30, 5 rue des immeubles industriels 75011 Paris (métro Nation, code 72 A 36).
Nous y déciderons le programme des rencontres-débats des deux prochaines années, de leur programmation, de leur préparation en ateliers thématiques, de leur suivi, des partenariats à renforcer et des bénévolats à mobiliser pour donner plus d'audience à notre action. Nos moyens financiers sont très modestes et il nous faudra augmenter le nombre de nos membres actifs qui prendront une part active à la vie de la CADE.

Rendez-vous le 23 octobre à 18h 30 !

Avez-vous lu ?
L'élargissement de l'Europe : un risque pour le Sud ?
de Didier Doucet. L'Europe élargie à l'Est deviendra un vaste marché de 420 millions de consommateurs. L'Afrique et les Etats du Sud de la Méditerranée appréhendent les conséquences de l'élargissement. Ils redoutent un "effet d'éviction" en matière d'investissement, de commerce, d'aide au développement, d'immigration, domaines vitaux pour son développement, et voient les pays de l'Est comme de redoutables concurrents. L'Union aura-t-elle la "volonté politique", les "moyens financiers" ? Telles sont les questions auxquelles l'ouvrage essaie d'apporter des réponses qui ne trahissent pas la tradition humaniste à laquelle est attachée l'Europe.
L'élargissement de l'Europe : un risque pour le Sud ? de Didier Doucet. L'Harmattan, 286 pages, 150 francs.

L'arme domestique, de Nadine Gordimer, éditions 10/18. C'est un récit de la recherche menée par un avocat noir pour remonter la chaîne des responsabilités qui ont conduit un jeune blanc à tuer son rival amoureux, ou l'héritage de la violence dans la société sud-africaine.

Le noir au cœur blanc, d'Arthur Japin, roman de 1997, traduit du néerlandais, éditions Gallimard, Paris, 1999. C'est une passionnante reconstitution historique de la vie de deux jeunes princes Ashanti de Kumasi, au temps de Guillaume 1er d'Orange et de la présence hollandaise sur la Côte de l'or. Elevés en Hollande, l'un ira jusqu'au bout de l'assimilation à ses "protecteurs", jusqu'à les suivre à Java, tandis que l'autre se suicidera, submergé par le désespoir d'un impossible retour vers le monde à jamais perdu de ses origines africaines.

Mongo BETI n'est plus
Avec cet écrivain camerounais disparaît une figure emblématique de la littérature négro-africaine de langue française. Né à l'écriture au crépuscule de la colonisation, il ne se montra pas indulgent pour les systèmes politiques issus des indépendances. Que les générations qui le suivent en Afrique, et ici en Europe, retiennent la mission qu'il a assignée aux intellectuels, même littéraires, "renverser les tyrans, sauver les enfants des massacres, arracher une race à un esclavage millénaire, en un mot survivre."

Voir l'article de Jacques Chevrier dans le Monde du 11/10/01.


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