Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


N°41 - Janvier 2001

Débat du mois :

Coopération décentralisée, nouvel espace public local

 

 Sommaire :


Editorial

Pour nous Français qui nous intéressons à l'Afrique, ce deuxième millénaire s'achève sur une désillusion majeure : la Côte d'Ivoire, ce miracle de stabilité politique et de réussite économique qui nous rassurait sur les bienfaits de la Françafrique, cet imaginaire politique inventé par le président Houphouet-Boigny, a quitté les rails qui devaient la conduire à la démocratie et au développement. Au lieu de cela, nous avons vu l'héritier du "Vieux" balayé par quelques sous-officiers, un général désavoué par les urnes et rejeté par la rue, un authentique opposant socialiste mal élu à la présidence devenir l'otage d'une ivoirité légitimée par une constitution votée démocratiquement, des violences inadmissibles dans un État de droit...Après tant d'autres pays, la Côte d'Ivoire ne vient-elle pas d'illustrer le désordre africain et l'abîme qui sépare de la paix civile et du développement ce continent souvent regardé comme "incompréhensible, pathologique et anormal" ?

Que répondre à cela?

Tout d'abord, que la remise en cause par les Ivoiriens eux-mêmes de l'héritage de leur ancien président ne peut pas être vue comme un vulgaire retour à l'anarchie tribale ou ethnique. La longévité du président Houphouet-Boigny et de son régime, soutenus par de forts appuis extérieurs, avait fini par exproprier la population de tout projet national et par boucher les voies vers la modernité. Les explosions se sont succédées jusqu'à ce que l'avenir apparaisse à nouveau dégagé. Enfin, la lutte pour le pouvoir qui s'est ouverte au décès du président-planteur s'inscrit dans l'histoire longue des campagnes ivoiriennes, marquée par de puissants mouvements de colonisation agraire et par la récurrence de conflits entre autochtones et migrants1 .

Ainsi, pouvons-nous dire avec Achille Mbembé que cette "postcolonie2" où le "commandement" fut pourtant mieux exercé et mieux accepté qu'ailleurs, n'a pas échappé à la règle qui veut que les Africains ne s'accommodent plus des modes de gouvernement hérités de la période coloniale et des pratiques de l'ancienne métropole. D'indociles3 , les Afriques sont devenues rebelles. Non pas rebelles à la modernité, mais rebelles au retour de la servitude, même déguisée sous les uniformes des sauveurs de la nation, sous les vestons-cravates des bailleurs de fonds internationaux, sous les visées philanthropiques des ingérences humanitaires. Plus jamais esclaves ! Rebelles aussi aux manipulations de la tradition et aux illusions du retour à une africanité imaginaire qui se prétend identitaire. Plus jamais exclus de l'humanité et de son histoire !

Devenus rebelles, les Africains peuvent aujourd'hui s'approprier ce qui leur a été jusqu'ici imposé, montré du dehors et le plus souvent confisqué : les avantages de la modernité économique, sociale et politique. Car, comme tous les hommes, les Africains aspirent, à la démocratie, à l'État de droit, à la bonne gestion des affaires publiques, à la liberté d'entreprendre et de posséder. Le succès populaire des mesures imposées au Cameroun par le FMI en est la preuve4 . De même, les centaines de milliers de petits entrepreneurs privés, qui font vivre la plus grande partie de la population et qui ont plébiscité l'économie libérale, car elle leur permet de travailler. De même, l'histoire politique de ces vingt dernières années en Afrique qui ont vu la naissance de la démocratie en Afrique du Sud, la disparition des partis uniques et des Présidents à vie, l'apparition de contre-pouvoirs politiques, judiciaires, associatifs, religieux et médiatiques, dans la plupart des pays les Africains vivent "une époque qui, tout à la fois, a été, n'est pas encore, n'est plus, est en devenir, en l'état d'esquisse" et, ajoute Achille Mbembé, "qui n'est pas seulement une époque de malheur, mais aussi de possibilités".

Rapprochons cette image de l'Afrique de celle que Jean-Claude Guillebaud nous présente de l'Occident en cette fin de siècle, dans son plaidoyer pour une Refondation du monde5 : cette image est plus brouillée et plus sombre que celle de la Postcolonie d'Achille Mbembé. Le passé des illusions fascistes , communistes et colonialistes fait de nous des "héritiers du désastre" et elle nous a rendus "orphelins du principe espérance". Par la jeunesse de sa population dont les effectifs vont doubler dans les trente prochaines années, l'Afrique subsaharienne échappe à cette mauvaise conscience. Elle est riche de forces qui la poussent en avant, vers la modernité. A l'aube du 21ème siècle, nous sommes convaincus que la longue durée aura raison de l'arbitraire actuel, et que l'espérance africaine prendra sa revanche sur la désespérance européenne, cette désespérance, que nous n'osons pas nous avouer, et que nous projetons sur l'Afrique.

Michel Levallois

 

1. Côte d'ivoire la tentation ethnonationaliste, Politique africaine, n°78, juin 2000, Éditions Karthala.

2. De la postcolonie, Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, Éditions Karthala 2000.

3. Afriques indociles, Achille Mbembé, Editions Karthala 1988.

4. Voir article dans cette Lettre.

5. Éditions du Seuil, 1999, réédité au Point Seuil en 2000.


Coopération décentralisée, nouvel espace public local

Compte-rendu de la rencontre-débat du 13 décembre 2000

Quatre intervenants se sont partagé la présentation du thème et du débat : J. Andrieu, Préfet, délégué pour l'action extérieure des collectivités locales (Ministère des Affaires Etrangères) ; J. Ryckelinck, ancien maire de Limours, association Essone-Sahel ; J.P.Perier, sociologue (a travaillé quinze ans à ENDA-Tiers-Monde) ; B.Husson, professeur au CIEDEL, auteur de la présentation des actes du colloque sur la coopération décentralisée (avril 1999).

J. Andrieu parle de la coopération décentralisée en se plaçant du point de vue du Gouvernement, plus précisément des Affaires Etrangères. La délégation qu'il dirige est placée auprès du Secrétaire général de ce ministère, qui contribue au financement d'actions de coopération initiées par les collectivités locales. Lui-même est relativement nouveau dans le domaine de la coopération internationale, et y a donc un regard qu'il qualifie de "paysan du Danube". Mais il est familier de la vie locale française.

Lors des premières expériences de coopération décentralisée (c'est-à-dire de coopération entre collectivités locales de pays différents), dans les années soixante-dix et surtout quatre-vingt, l'Etat et le MAE se montraient réticents. Même lors des premières étapes de la décentralisation, à partir de 1983, les responsables locaux ne pouvaient s'exprimer à l'étranger, fût-ce auprès de leurs homologues, qu'avec l'autorisation de l'Etat. Il est aussi exact que bien des collectivités locales n'avaient pas d'expérience dans ce domaine, et que de nombreuses actions de coopération de l'époque étaient mal ciblées, ne correspondaient pas forcément aux attentes des partenaires et comptaient trop sur l'appui ultérieur de l'Etat pour se perpétuer. D'autre part, l'absence ou l'insuffisance de cadre légal n'était pas de nature à faciliter les choses, et conduisait parfois à des "montages" institutionnels et financiers peu solides.

Après une phase de méfiance, à tout le moins de réticence, les élus locaux ont conquis, avec l'appui des ministres responsables de la coopération, une grande liberté, qui est dorénavant définie par une loi fondamentale de 1992, complétée en 1995. Il s'agit d'un dispositif législatif parmi les plus libéraux au monde, qui repose sur un principe simple : une collectivité locale peut conclure des conventions avec n'importe quel interlocuteur de même niveau, quel que soit le pays (actuellement, environ 120 pays sont ainsi concernés et, à titre d'exemple, les collectivités françaises ont conclu des conventions avec environ 70 collectivités homologues en Chine). Malgré parfois des difficultés pour déterminer quel est le bon niveau auquel se situer (la marge d'interprétation s'avère être assez large), les " montages " institutionnels et financiers sont en général solides, et il existe fort peu de contentieux, et ils sont rarement au désavantage de la partie française.

Le développement des initiatives locales, dans un cadre bien défini, est dorénavant approuvé et appuyé par les Affaires Etrangères, et les règles du jeu sont bien admises : les collectivités ne traitent pas avec des Etats, sauf, en ce qui concerne l'Outre-Mer, dans des cas précis de coopération régionale, et elles respectent les orientations de la politique étrangère de la France, en particulier les traités. Le cadre aujourd'hui remarquable dans lequel s'inscrit la coopération décentralisée permet à environ 2600 collectivités locales de mettre en œuvre 5500 conventions ou accords, pour un montant compris entre 1,4 et 1,6 milliard de francs. Cela permet une continuité et une proximité des acteurs bien plus grandes que dans bien des coopérations bilatérales d'Etat à Etat ou multilatérales.

Une commission nationale permet la mise en commun des expériences et la capitalisation à travers des colloques et des chantiers de réflexion, elle dispose d'un grand pouvoir de proposition. Ceci donne au dispositif une grande capacité d'adaptation et d'évolution. En outre, une culture de l'évaluation est en train de se former, évaluation qui impliquera de plus en plus les partenaires, et le Centre National de la Fonction Publique locale édite un guide qui est un véritable instrument de travail pour les collectivités.

La coopération décentralisée est devenue un instrument plein de vitalité et permet de vraiment mobiliser la société civile, avec l'appui de l'Etat, mais en toute autonomie. Les diplomates la prennent dorénavant en compte dans le cadre de leur action. Elle a mis du temps à s'affirmer, c'est dorénavant chose faite.

J.Ryckelinck explique qu'Essonne-Sahel est d'abord un réseau de villes de l'Essonne coopérant avec plusieurs cercles du Mali, auquel se sont jointes depuis plusieurs villes du Rhône et du Nord. Le principe de l'action de coopération en réseau est de n'intervenir que dans les domaines où les partenaires ne savent pas opérer par leurs seuls moyens. On est parti du constat que l'on manquait de techniciens et que la communication ne se faisait pas bien. Le premier programme a commencé en 1996, avec une équipe de six techniciens, placés sous le contrôle d'une association de migrants maliens. Cette action est ensuite devenue malienne, elle concerne trente-deux communes de l'ouest du Mali, dont dix-sept en partenariat. Le maître d'ouvrage est délégué par chacune des communes. Deux principes directeurs : appuyer les initiatives locales, développer l'autonomie des acteurs locaux. Il s'agit de créer une capacité de pérennisation, à travers des comités de gestion, responsables de la contractualisation avec l'équipe des techniciens, et le regroupement des associations villageoises

Les actions portent sur la fourniture de l'eau, la santé de base, le maraîchage et surtout les micro-barrages. On obtient d'excellents résultats économiques pour ces derniers ouvrages, qui permettent la création d'un tissu économique. L'accompagnement porte sur l'alphabétisation, la formation à la gestion, la formation des élus à travers la création d'associations de maires. L'apport de l'extérieur, c'est-à-dire des partenaires du Nord, est pour l'essentiel constitué par l'argent et l'expertise.

Le réseau en est à sa deuxième convention d'objectif avec le ministère des Affaires Etrangères, qui contribue donc au financement de ses actions.

J.P.Perier rappelle l'origine africaine de l'association ENDA, qui se voulait porteuse d'une réflexion alternative sur le développement : réflexion sur la décentralisation, sur la gestion participative, la valorisation des compétences locales. Son expérience personnelle au Maroc comme au Sénégal porte d'une part sur l'association de l'ensemble des acteurs dans des actions de développement, d'autre part sur la régionalisation et la planification régionale. ENDA s'est aussi préoccupée de développer la relation Sud-Sud, avec les difficultés que cela implique. Dans ces différents domaines, les impacts réels commencent à peine à se concrétiser.

Dans un certain nombre de pays africains, la décentralisation est récente, elle est du reste liée à la pression des bailleurs de fonds. Il y manque les échelons intermédiaires, régions et départements, et les moyens financiers. Dans ce cadre néanmoins, ENDA, travaillant avec des fonds en provenance des pays du Nord s'est lancée dans la formation en accompagnement d'actions de développement de quartier (notamment en formation de "leaders de quartiers"). Le contenu de ce que pouvaient transférer des villes françaises n'était pas au point, et l'action d'ENDA s'est finalement transformée en consultation. Dans le cas du Havre, par exemple, la coopération s'est complètement autonomisée par rapport à ENDA.

L'association s'est également intéressée, à Dakar, à des expériences participatives : comités de développement local, concertation sur les plans des organisations locales, ce qui a eu un impact politique important : les comités locaux ont été mobilisés pour le contrôle des élections.

 

B. Husson se donne un parti-pris, fixer un objectif à la coopération décentralisée. A partir d'expériences de terrain, il souhaite mener des évaluations et des réflexions stratégiques. Il faut aider les collectivités françaises à aider les collectivités du Sud, et il est logique que celles-ci soient servies par celles-là. Mais la solidarité entre collectivités n'est pas un instantané, un scanner : les structures décentralisées ne sont pas des projets, elles sont pérennes, ce sont des espaces publics, territoriaux, qu'il faut prendre en compte dans leur globalité et l'ensemble de leurs finalités. L'enjeu d'une coopération décentralisée est d'abord politique, global, il ne peut être limité à un ou plusieurs projets.

La décentralisation suit une logique descendante, alors que les dynamiques locales suivent de toutes autres logiques. Il n'y a pas de raison pour qu'elles se rencontrent, il faut donc les aider à se croiser et à se compléter. D'autre part, il n'est pas souhaitable que les compétences issues de la décentralisation se traduisent par le dessaisissement de compétences déjà existantes (par exemple, les associations de parents d'élèves ne doivent pas être vidées de leur vocation au motif que les nouvelles structures décentralisées acquièrent des compétences dans le domaine scolaire). Enfin, la décentralisation ne peut avoir de sens que si elle permet de constituer de nouveaux lieux de débat public et si elle offre de nouveaux cadres aux acteurs économiques. C'est dans ce contexte que l'appui des collectivités du Nord doit se situer.

Très concrètement, cela se traduit par une première priorité : aider les nouvelles collectivités à assurer leur rôle de maître d'ouvrage, par exemple en les formant à passer une convention avec un maître d'œuvre. Si l'on prend le cas de la coopération entre Lille et Saint-Louis du Sénégal, la relation directe entre les opérateurs des deux villes n'apporte rien à la collectivité de Saint-Louis : il vaudrait mieux l'aider à mettre en place une agence de développement local. Le but premier n'est en effet pas de favoriser la "captation d'argent", mais de faire que cet argent soit utilisé dans un cadre qui en fasse bénéficier le plus grand nombre au niveau régional.

Un autre enjeu important de toute coopération décentralisée est le soutien au prélèvement de l'impôt, sans confiscation du retour qu'en attendent les contribuables. Le cadre limité de la présente rencontre ne permet pas de développer les différentes hypothèses de travail que l'on peut faire à ce sujet.

Il ressort de ce bref survol de ce que pourraient être les finalités et les stratégies de la coopération décentralisée, que celle-ci est prometteuse, mais encore très inachevée.

 

Le débat

Plusieurs questions et demandes d'éclaircissement sont soulevées : comment s'inscrit la coopération décentralisée par rapport à l'ensemble des aides ? N'y a-t-il pas risque de duplication des appuis ? Est-ce qu'avant d'être une question financière, la coopération décentralisée n'est pas d'abord un problème politique ? En particulier, à choisir d'appuyer des structures officielles ou traditionnellement reconnues ne risque-t-il pas de conduire à négliger les minorités ou les défavorisés, qui pourraient être des partenaires plus intéressants pour une aide extérieure ? La question de la maîtrise d'ouvrage ne risque-t-elle pas de laisser l'initiative au seul partenaire du Sud, au détriment de l'efficacité des projets, qui pourrait être mieux assurée si le bailleur de fonds s'en chargeait ?

Sur ce dernier point, une réponse est donnée par deux des intervenants : est-ce le rôle premier du partenaire du Nord que de chercher d'abord l'efficacité, ou n'est-t-il pas plutôt de conforter et d'appuyer la capacité du partenaire du Sud à acquérir le sens et les moyens de cette efficacité ? Il est vrai, cependant, qu'inverser le "sens du guichet", c'est-à-dire d'appuyer le maître d'ouvrage plutôt que le maître d'œuvre, n'est pas facile. Quant à la question du rapport majorité/minorité, elle est difficile à appréhender, et il est délicat d'exiger de la majorité locale la prise en compte des volontés des minorités dans un contexte politique ou social dans lequel on n'a pas les moyens d'intervenir, voire la légitimité à le faire. Le vrai problème, et il n'a pas de réponse simple et rapide, est d'appuyer les partenaires du Sud dans l'apprentissage de la démocratie moderne, où chaque acteur a un rôle à jouer.

Un domaine voisin : les approches dites "catégorielles" ("femmes, jeunes…") peuvent être contre-productives si elles ne sont pas soigneusement ciblées ; c'est ainsi que promouvoir des projets d'appui au micro-crédit aux femmes peut renforcer le tissu économique et social et introduire de nouvelles fonctions de services de base, alors que des actions moins ciblées en faveur des femmes peuvent s'avérer improductives ou contre-productives. C'est dans ce type d'analyse des partenaires et des cibles que l'approche "descendante" et l'approche "ascendante" de la décentralisation et de la coopération décentralisée peuvent converger. Mais il reste encore beaucoup à apprendre.

Concernant la cohérence de l'aide, et notamment de la cohérence entre l'aide apportée aux Etats et celle apportée à des collectivités locales ou à la société civile, il n'y a pas de réponse simple. Schématiquement, elles ne devraient pas être exclusives l'une de l'autre, elles sont également indispensables et devraient se compléter. Il s'agit d'une question qui mérite à elle seule un autre débat.

Un membre de l'assistance fait remarquer qu'avant la décentralisation institutionnelle, les pays africains s'administraient au niveau central et au niveau local, notamment en milieu rural. Le niveau communal semble bien pouvoir s'adapter aux centres urbains, mais quid de la campagne ? D'autre part, les ONG ont créé des systèmes de concertation, qui constituent une décentralisation de fait, et il y a là aussi un problème d'adaptation : peut-on faire une distinction aussi nette que l'un des intervenants entre espace public et action de projet ? Ce ne sont pas des domaines aussi cloisonnés, et il y a forcément une large zone de recoupement.

Un participant observe que, de son point de vue, l'Afrique ne connaît que deux vrais "patrons", l'Etat et la Banque mondiale, qui spolient les responsables locaux de leurs responsabilités et de leurs ressources, en particulier en conservant l'initiative de la ressource et de la dépense publiques. Les collectivités locales n'ont pas d'autre choix que de rentrer dans ce jeu. Les collectivités françaises, elles n'ont pas de raison d'y rentrer, et il est donc normal qu'elles encouragent la logique du paiement direct par l'usager.

Un autre participant évoque le rapprochement entre le mot "commune" et le mot "communauté", en prenant comme exemple Brazzaville et Abidjan. Les communes ne sont elles pas en train de devenir les otages des crispations communautaires ?

Pour les mots de la fin, B.Husson souligne que les collectivités ne sont pas d'abord porteuses de projets, mais responsables d'arbitrages ; ce n'est qu'après et subsidiairement à cette fonction d'arbitrage qu'elles peuvent passer aux projets. Dans la situation actuelle, prédominante en Afrique, les arbitrages se font le plus souvent ailleurs, et ce pourrait être un objectif majeur de la coopération décentralisée que de contribuer à ramener cette fonction d'arbitrage au niveau où elle devrait se situer. J.Andrieu appelle à ne pas trop systématiser : la coopération décentralisée au Burkina Faso ne peut avoir les mêmes caractéristiques qu'au Bénin, et il faut savoir le comprendre et s'adapter.

Jean Nemo


Le FMI est populaire au Cameroun ! Et semble y marquer des points

Au pays des "Lions Indomptables" qui ont reçu la médaille d'or aux Jeux Olympiques de Sydney, un homme est populaire : M. Menachen Katz, responsable des missions conjointes FMI - Banque Mondiale, qui n'ont pas cessé de se succéder au Cameroun depuis le début de l'année : c'est ce que relate l'article de Nicole Chevillard (Nord-Sud Export) dans Le Monde de l'économie du 21 novembre 2000. Les recettes des institutions internationales sont beaucoup moins décriées au Cameroun que dans les autres pays africains.

Le pays a profité cette année du changement d'orientation de la Banque Mondiale et du FMI, qui se préoccupent désormais de lutter contre la pauvreté : nouveaux financements, desserrement budgétaire, réductions de dettes au titre de l'initiative PPTE (pays pauvres très endettés), hausse des budgets d'équipements des États.

Les Camerounais, de plus, ont fait le lien entre la fréquence des passages du FMI et celle des inculpations pour mauvaise gestion et corruption : les "licenciements FMI", selon l'homme de la rue.

Les investissements publics ont repris, de même que les investissements privés dans les industries de transformation, les recettes pétrolières ont augmenté car les revenus pétroliers ont été budgétisés, alors qu'ils étaient gérés dans un compte hors budget, donc à la discrétion du Chef de l'État. L'État a commencé à apurer sa dette vis-à-vis des fonctionnaires (arriérés de salaire), les salaires ont tendance à augmenter, les ménages augmentent leur consommation, enfin les revenus agricoles sont renforcés par les cultures vivrières et maraîchères et, si le taux de chômage a tendance à baisser, l'économie populaire joue évidemment son rôle actuellement irremplaçable et difficile à chiffrer.

La demande intérieure, dans ce contexte, augmente régulièrement, passant de 2,9 en 1997 à 10,8 % en 2000, la croissance du PIB fait un bond de 4 à 7 %. Universitaire, consultant auprès de la Banque mondiale, fondateur de l'ONG SOS-Dialogue, Moïse Albert Njambe écrit : "Tous les indicateurs montrent que les prochaines années seront marquées par une certaine prospérité financière. Pour le pouvoir, c'est le moment ou jamais de s'ouvrir."

Cette ouverture souhaitée par M. Njambe semble s'effectuer peu à peu en raison de l'insistance du FMI et de la Banque Mondiale qui imposent l'organisation de consultations avec les représentants de la société civile, des membres d'ONG, des responsables du secteur privé : il s'agit d'élaborer la version finale du "document stratégique de réduction de la pauvreté". Ce document est la clé de tout : initiative PPTE, nouvel accord triennal avec le FMI, financements d'autres bailleurs de fonds.

Certes, il n'y a pas encore lieu de crier victoire. Le Cameroun revient de loin. La corruption dans la haute administration reste vivace, et a amené les autorités religieuses à s'immiscer dans la vie politique du pays, notamment le cardinal Toumi (archevêque de Douala), qui accuse l'État Camerounais de ne pas être un état de droit, et qui fustige la corruption.

Ainsi va ce vaste pays de 15 millions d'habitants qui va recevoir les 17, 18, et 19 janvier 2001, le sommet Afrique-France de Yaoundé, ce pays qui est , dit-on souvent, une Afrique complète en miniature où se côtoient les Bamilékés, le nord musulman et le sud animiste et chrétien.

Souhaitons lui bon vent, et réjouissons-nous des évolutions positives du FMI et de la Banque Mondiale.

Bernard Monnier


In Memoriam

Théodore Monod vient de mourir à 98 ans. Ce grand savant, ce passionné de l'Afrique était aussi écrivain et philosophe. Nous extrayons un passage de Et si l'aventure humaine devait échouer, écrit en 1951, mais réédité en octobre 2000, chez Grasset.

"- Continent noir, continent noir….., poursuivit l'abbé Taillevent, moi je n'aime pas trop l'expression. D'abord, elle n'est pas plus noire que ça, notre Afrique… Vous y avez vu du noir quelque part, vous, par exemple, monsieur Chinchard, qui avez bourlingué des clairs sablons de l'Erg Chech, là-haut vers Taoudeni, jusqu'aux sombres forêts de la basse côte?

- Du noir, du vrai noir? Attendez….voyons…eh bien, en effet, pas tant que ça, quelques éclats d'obsidienne, au Tibesti, quelques silex en Mauritanie, quelques graines, le péritoine de certains poissons, des scarabées, quelques oiseaux… et c'est, ma foi, à peu près tout…

La petite Mme Vergadin crut devoir intervenir et nous faire bénéficier d'une preuve nouvelle de sa coutumière sagacité :

- Et les nègres, alors? Est-ce que leur nom même…?

- Mais, chère madame, reprit l'abbé, ne jouons pas sur les mots : songez à ce que représentent dans le langage du peintre le noir et le blanc, et dites sincèrement si vous avez jamais rencontrer des Blancs qui soient vraiment blancs et des Noirs qui soient vraiment noirs? Prenez n'importe quelle échelle de couleurs, le catalogue des peintures Ripolin ou la carte des cotons DMC et dites si la partie la plus noire du plus noir des Noirs approche seulement du "noir d'ivoire" des dictionnaires. Et puis, pour en revenir à "continent noir", je trouve à ce mot un je ne sais quoi de péjoratif : une âme noire ne passe pas pour bien recommandable, et le continent de même couleur risque de se voir, fût-ce inconsciemment, un tantinet éclaboussé par un tel symbolisme.

- Et puis, pourquoi le nôtre serait-il le seul continent à état civil chromatique : y a-t-il des continents puce, caca d'oie ou fraise écrasée ?

- Et ne sont-ils pas, en fait, tous également panachés, tous polychromes, tous équitablement barbouillés, tous docilement soumis au multicolore caprice du plus impartial des artistes, le grand ami des diversités juxtaposées, le "Père Mosaïque" ?"


La page économique

Vers la mondialisation... sans précipitation

Le 6 décembre 2000 à Paris, les ministres de l'agriculture des Quinze de l'Union Européenne (UE) et une douzaine de leurs homologues des Etats d'Afrique, Caraïbes, Pacifique (ACP) se sont rencontrés à propos des négociations agricoles à mener dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Sans avoir à prendre de décisions, ils ont fixé des orientations pour que l'agriculture conserve son rôle social et ses aspects multifonctionnels propres à chaque pays.

Ils ont été ainsi les premiers à tirer quelques conséquences de la première réunion tenue par l'OMC en Afrique du 13 au 15 novembre à Libreville.

Avec les ministres du commerce du continent, OMC, UE et Etats Unis voulaient sensibiliser les décideurs et responsables africains à la nécessité de participer aux négociations avec l'OMC, dont un tiers des membres est justement africain.

Le mois précédent, l'assemblée parlementaire UE/ACP avait demandé un moratoire de ces négociations. Sans retenir le mot, la "déclaration de Libreville" n'a pas non plus fixé de date pour leur ouverture.

Or l'Union Européenne est pressée, car, dans le cadre de l'accord de Cotonou, qui la lie aux ACP, un plan d'action conjoint doit être adopté dès mars 2001, pour préciser les étapes de ces négociations à entamer en 2002, afin d'aboutir en 2008 à des accords de partenariat économiques compatibles avec les règles de l'OMC.

Dans le domaine international les dates butoirs de cette nature ont une valeur symbolique, voire indispensable, pour parvenir finalement à arracher des décisions. Le temps n'a pas cette même valeur impérative en Afrique…où les choses avancent quand même.

 

Une assistance technique pour négocier

Dans l'immédiat, l'Afrique à besoin d'une assistance technique pour que chacun de ses Etats, à des niveaux de développement aussi disparates, puisse négocier en préservant son individualité.

L'Union Européenne a déjà prévu 20 millions d'euros à cette fin. Elle a mis en place une facilité d'investissement de 2,2 milliards d'euros pour le secteur commercial et c'est l'Union économique et monétaire de l'Afrique de l'ouest qui montre l'exemple en préparant un Accord de partenariat.

Les Etats Unis, de leur côté, ont dépensé, ces deux dernières années, 600 millions de dollars pour l'amélioration des capacités commerciales africaines et l'USAID va débloquer 600 000 dollars.

Enfin, l'agence internationale de la Francophonie a décidé de promouvoir une "francophonie économique" pour défendre les intérêts des pays membres dont 28 PMA, essentiellement africains. Elle orientera son action sur le partage de l'information et la formation.

 

La régionalisation progresse

Sur le continent la régionalisation, préalable à la mondialisation, progresse. Les six derniers pays de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, non membres de la zone CFA (les anglophones plus la Guinée), ont signé le 15 décembre à Bamako un accord créant une deuxième zone monétaire en vue de l'introduction de la monnaie unique en 2003.

 

Dans le privé

En marge de ces grandes évolutions institutionnelles, des rapprochements inter-états ou inter-entreprises se dessinent. A Lusaka un Forum de l'investissement minier a réuni en novembre dernier les ministres des mines de 13 pays de la SADC (Southern African Development Community) et l'Union Européenne.

125 investisseurs d'Europe, Etats Unis, Canada et Australie ont examiné environ 130 projets concernant l'exploration minière, l'industrie minérale, la gestion financière des exploitations, les pierres précieuses.

Le Centre pour le développement de l'entreprise (CDE) de Bruxelles en a retenu une trentaine pour un financement partiel de l'assistance technique.

En Algérie, la Sonatrach (société nationale pour le transport et la commercialisation des hydro-carbures) doit se préparer à la réforme du secteur pétrolier. Elle perdra son monopole et devra faire face à la concurrence étrangère dans son pays. Elle cherche donc à se renforcer à l'extérieur. Au Yemen, elle s'est engagée dans l'exploration pétrolière (SOEKOR) pour des opérations conjointes en Afrique. Des contacts sont pris avec le Nigéria et la Lybie.

 

Robert Ginesy

NDLR : L'essentiel des informations reprises dans cette page est puisé dans l'hebdomadaire "Marchés Tropicaux et Méditérranéens".


Le baromètre de la CADE

(fin de siècle)

"L'ombre compte autant que la lumière" C. Brontë

"Par conviction et par observation, on peut l'écrire : l'Afrique bouge. Derrière les drames (…), des hommes et des femmes se battent pour leur avenir et celui de leurs enfants. Ils sont l'Afrique aussi et ont droit, comme les populations affamées et les victimes des conflits ethniques, à l'intérêt soutenu des médias occidentaux". Cette introduction de La Croix (18/04) à une enquête étendue sur les mois d'avril/mai et couvrant l'Afrique sud-saharienne ressemble à s'y méprendre au leitmotiv de la CADE. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi de revenir sur ce dossier qui témoigne, à l'orée d'un siècle nouveau, de l'effervescente vitalité du continent noir.

 

Matin d'Afrique
(La Croix, 12/05)

Des "magiciens du quotidien, ceux qui avec les moyens du bord relèvent les défis du continent, comme la santé ou l'éducation" (voir Lettre n°25) en passant par "les citadins confrontés aux risques et aux chances que fait courir à leur mode de vie l'urbanisation croissante" (voir Lettre n°36), l'enquête de La Croix embrasse toutes les composantes de la société civile : "les croyants de toutes les religions (voir programme de la CADE, 1er trimestre 2001) ; les créateurs, sources d'une étonnante vitalité culturelle en bien des domaines de l'art (voir Lettre n°37) ; les entrepreneurs qui, malgré d'évidents handicaps inventent une économie africaine dynamique (voir Lettre n°39) et les défricheurs d'avenir qui, en politique, en matière de justice ou dans les rapports sociaux expérimentent de nouveaux comportements" (La Croix, 18/04).

M. Camdessus, ancien directeur général du FMI, réagissant à un tel dynamisme nous enjoint d' "oublier nos scepticismes" : "tous ces choix politiques sont le prix de l'espérance pour l'Afrique. Ils sont voulus par les Africains. Ils sont, pour ce qui nous concerne, [nous Occidentaux], à notre portée. (…). Arrivés à maturation, ces germes rendront "la merveilleuse parole de L.S. Senghor (…) plus vraie: "Le paradis est un matin d'Afrique"…C'est pourquoi la CADE a proposé à M. Camdessus d'aller plus loin encore en direction des plus pauvres (voir Lettre n°34).

 

Une autre vision de l'homme
(La Croix, 18/05)

Cette image de L.S. donne l'occasion de rappeler que les auteurs d'Afrique "écrivent dans l'urgence et donnent naissance à l'humanisme nouveau que le XXI ème appelle" ; le dernier prix Renaudot témoigne que la pensée africaine est bel et bien devenue "une composante indéniable de notre univers intellectuel". "L'Afrique noire [présage La Croix], est porteuse d'une vision de l'homme dont nous avons besoin", ajoutant que "c'est parce qu'elle se dérobe à nous qu'elle nous fascine tant".

 

Les nouveaux métissages
(La Croix, 16/05)

"Parallèlement à une ouverture de plus en plus grande sur le monde, [les populations] du continent noir [et en particulier les artistes] revalorisent leur héritage traditionnel". "Métisse politique (28/05), la jeune génération africaine l'est devenue pour une raison essentielle : elle n'a pas connu la colonisation ni le jour "J" de l'indépendance, seulement les temps difficiles de la démocratisation. Les jeunes ont choisi de mélanger la culture politique française, la démocratie, la défense des droits de l'homme, les élections pluralistes, à leur racines africaines, le respect des "vieux", "la palabre". L'élection cette année d'A. Wade, âgé de 74 ans, à la présidence du Sénégal conforte ce sentiment. Par ailleurs, "N. Mandela ex-président sud africain [et prix Nobel de la paix] a apporté sa quote-part au nouveau regard des jeunes générations sur la politique".

 

Relations œdipiennes
(La Croix, 28/05)

Sollicité pour l'enquête du quotidien, l'un des nombreux Africains interrogés compare l'attitude des différentes métropoles au temps des indépendances : "les Britanniques ont donné l'indépendance en abandonnant l'Afrique à elle-même (…) évitant de nouer avec [les Africains, contrairement aux Français], des relations œdipiennes". Mais, "qui dit nouveau regard des Africains dit aussi nouveau regard de la France sur l'Afrique" et, assure La Croix, "les temps changent" ; n'est-ce pas "laissons l'Afrique (…) écrire sa propre histoire" (28/05) qu'il faut entendre dans le non-interventionnisme français face aux tumultueux événements qui émaillent la Côte d'Ivoire depuis un an déjà ?

 

La force de vie des africains
(La Croix, 28/05)

"Difficile de parler de l'Afrique sans partir à la découverte de son identité spirituelle" relève judicieusement le journal. Les Dieux qui, au Bénin, "rythment la vie politique" (02/05), les ancêtres "ces héros défunts dont on cherche la bienveillance" (02/05), les chefs coutumiers, ces "voix qui parlent à travers les ancêtres" (09/05), "les nouvelles communautés" sont autant de composantes auxquelles les Africains, ces "croyants corps et âmes", accordent une grande place.

"Par vitalité d'une nation, on ne peut entendre ni sa force militaire, ni sa prospérité commerciale ; il faut entendre par là l'exubérance de son âme, c'est à dire sa capacité de créer, non plus simplement de la science (…), mais de nouvelles idées générales pour la civilisation en marche et à laquelle elle appartient" disait le poète et critique portugais F. Pessoa. C'est un peu, il nous semble, ce qu'à voulu illustrer La Croix à travers les quelques 50 pages de son enquête et ce que poursuit la CADE.

 

Nicolas Fontang


En bref

AFRICA 21st

Un nouveau départ pour l'Afrique : tel a été le thème de la journée organisée le 20 décembre 2000 dans la grande salle de la Délégation de la Banque mondiale pour l'Europe, par Patrice Dufour et Anath Soumaré, Directeur Général de Sopel International. La gouvernance, la compétitivité, le développement participatif et les coopérations régionales et internationales ont fait l'objet de quatre ateliers.

Sophie Bessis a fait un exposé remarqué sur les facteurs exogènes et endogènes de la bonne gouvernance. Michel Levallois qui a représenté la CADE à cette rencontre est intervenu pour signaler l'importance de la diffusion en France et en Europe d'un autre discours sur l'Afrique - ce à quoi s'emploie la CADE - et pour appeler à une réorientation des politiques économiques, nécessaire selon lui pour lutter contre la pauvreté et répondre au doublement attendu de la population africaine dans les trois prochaines décennies.

"L'Afrique a beaucoup changé depuis 20 ans" a dit J.L Terrien, consultant, en conclusion des travaux d'Africa 21st, mais nous refusons de l'admettre. Ces changements sont pourtant évidents : désacralisation des partis uniques, histoire qui ne s'écrit plus à Paris, vitalité des sociétés africaines, réaction contre les prédations de l'État, refus des manipulations électorales.

Les difficultés subsistent cependant : ce sont les violences ethniques qui sont un legs du passé, mais elles ne sont plus les seules causes de guerre, l'apprentissage de la démocratie et du libéralisme pour lesquels l'appui attendu du Nord et les capacités africaines avaient été surestimés.

L'avenir repose sur la création de marchés et de capacités de production sous-régionales d'une part, et sur la bonne gouvernance d'autre part, laquelle suppose la séparation des pouvoirs, elle est en marche, et une administration neutre et honnête, ce qui coûte cher.


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