Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : L'Afrique du Sud après Mandela

 

Sommaire :


Editorial : Encore un petit effort, Monsieur Camdessus

 

Vous êtes un ami de l'Afrique, nous vous l'avons souvent entendu dire, et nous venons de le lire dans votre article publié dans Le Monde des 16 et 17 janvier. Vous croyez à l'avenir de ce continent et vous êtes optimiste sur ses chances de connaître la croisssance dans la mesure où ses responsables appliqueront les grandes règles de l'économie libérale que le FMI a définies et que vous avez appliquées depuis bientôt vingt ans : priorité donnée aux exportations et aux investissements étrangers, privatisations. L'application plus ou moins sérieuse de ces principes à des pays africains sans tissu économique diversifié, et dépendant de l'exportation de matières premières, a permis de mettre un peu d'ordre dans les finances publiques, de consolider le service de la dette, de faire cesser le scandale d'entreprises publiques devenues des prébendes pour leurs dirigeants. Mais en asséchant les budgets sociaux des États, elle a désorganisé les services de santé et d'éducation . En licenciant des milliers de fonctionnaires et de salariés, elle a privé leurs familles d'un revenu faible mais qui était un minimum social. Les sacrifices et les souffrances provoqués par cette politique ne permettent pas pour autant d'espérer une croissance suffisante pour faire reculer la pauvreté dans un délai raisonnable.

Conscient de cela, en accord avec M. Wolfensohn, le directeur de la Banque mondiale, vous avez courageusement annoncé que la lutte contre la pauvreté était maintenant votre objectif. Mais il va vous falloir aller un peu plus loin que les "investissements" dans la santé et l'éducation, que vous avez annoncés, et qui marquent pourtant un progrès considérable par rapport aux recettes purement économiques des premiers plans d'ajustement structurel. S'agissant de l'Afrique subsaharienne, les pauvres ne sont pas les exclus ou les marginaux de nos sociétés occidentales. Ils sont l'immense majorité. Or les responsables africains et leurs conseillers et bailleurs occidentaux ne conçoivent de développement et de coopération que selon des processus qui, au mieux, ignorent, et le plus souvent interdisent les activités et les besoins de cette majorité. Ce n'est donc pas seulement d'un défi systémique qu'il s'agit en Afrique, mais d'une révolution copernicienne et donc politique.

Révolution copernicienne, car en économie politique et non théorique, il ne suffit pas d'assainir, il faut produire pour consommer avant de produire pour exporter. Il faut retourner les finalités de l'économie dont la première fonction n'est pas d'exporter ni d'importer mais de permettre d'abord, en priorité, aux populations africaines de se nourrir et de se vêtir, de se loger, de se soigner et d'instruire leurs enfants. Le premier marché à faire vivre, et il est immense, est le marché intérieur et le marché local, celui qui permet de satisfaire ces besoins. Au lieu de dépenser des millions à susciter des productions "pointues" pour occuper un créneau à l'exportation, ne vaudrait-il pas mieux aider les entrepreneurs locaux à répondre aux besoins de leur voisinage ? Les paysans qui produisent des oignons, des tomates et des pommes de terre pour les marchés locaux doivent être encouragés. Ceux qui produisent du mil et du sorgho doivent être aidés à les vendre et à les transporter là où la production est déficitaire. Nous avons mis la charrue devant les boeufs en assignant aux "pauvres" de travailler pour l'exportation afin de gagner de quoi acheter ce dont ils ont besoin pour vivre tous les jours.

Révolution politique, car les pauvres, ce sont les millions d'Africains qui s'entassent dans les bidonvilles à la recherche d'une activité, si infime soit-elle, les paysans qui ne peuvent plus se payer d'engrais importés et qui subissent les chutes des cours mondiaux, ceux qui souffrent de routes défoncées et de transports trop chers, qui ne peuvent se faire soigner ni envoyer leurs enfants à l'école. C'est pour eux qu'il faut travailler et coopérer et non pas pour augmenter les ressources d'États dont le rôle et la mission sont encore trop souvent limités à des dépenses de souveraineté et confisquées par quelques-uns, sans aucune retombée pour le plus grand nombre. Privilégier les produits et les services locaux, c'est évidemment autant de perdu pour les circuits si profitables de l'import-export. Le choix doit être fait et il est politique. Privatisation des activités économiques, oui si cette politique signifie aussi respect, reconnaissance et encouragement de l'économie populaire, ces centaines de milliers de petites entreprises et d'entreprises individuelles qui sous le voile pudique de "secteur informel", font vivre la grande majorité de la population, sont les seules à créer des emplois depuis dix ans, et représentent probablement plus de 60 à 70% du PIB de beaucoup de pays.. À cette condition, la lutte contre la pauvreté ne sera plus un slogan surprenant, voire choquant sous la plume et dans la bouche des technocrates internationaux. Elle sera un véritable défi économique et démocratique . Voilà peut-être un message que pourraient entendre les grands hommes qui se sont réunis à Davos pour penser et préparer l'avenir et concourir au bien de l'humanité.

La CADE


L'Afrique du Sud après Mandela
(compte-rendu de la rencontre-débat du 26 janvier 2000)

Cette rencontre-débat s'est déroulée sous forme de table ronde, comme les précédentes consacrées à des questions d'actualité. En partenariat avec les éditions Karthala, qui viennent de publier un ouvrage collectif sous la direction de D. Darbon (CEAN, Bordeaux), elle réunissait, par ordre d'intervention, B. Antheaume, B. Dupin, D. Moerdijck, G. Lory, Ph. Guillaume, O. Cureau. Se trouvaient également dans la salle les auteurs d'ouvrages ou de publications récentes sur l'Afrique du Sud (cf. bibliographie à la fin de ce compte-rendu).

 

Le "cadrage politique"

Benoît Antheaume, (directeur de recherche, IRD, représentant de cet institut en Afrique du Sud), après avoir rappelé les activités de son institut en Afrique du Sud, souligne que, pas plus que les historiens ne font commencer le 20ème siècle en 1900, l'ère Mandela ne correspond au mandat quinquennal du Président. Elle est nettement plus longue ; mais même si l'on se limite à la seule période dite de la "nouvelle Afrique", cette ère débute en février 1990, date de sa sortie de prison, elle s'achève en juin 1996, date à laquelle est terminée la rédaction de la nouvelle constitution, et à laquelle également le Parti National quitte le gouvernement d'Union Nationale mis en place en 1994. Le successeur désigné de N.Mandela est dès lors en charge de la réalité du pouvoir au quotidien, le président se consacrant aux questions de fond, notamment la bonne marche de la Commission Vérité et Réconciliation, et aux tâches de représentation rehaussées par sa stature morale.

Le miracle politique sud-africain reste dans toutes les mémoires comme un modèle de transition, malgré certains de ses aspects cahotiques, tandis que que les politiques sociales et éco-nomiques - moins connues - se caractérisent par des mouvements de balancier : entre l'inter-ventionnisme étatique et un libéralisme à peine régulé. Le fait est que l'Etat est une composante essentielle de la nouvelle Afrique du Sud, d'autant plus qu'il a été récemment relégitimé en permettant à tous de s'exprimer démocratiquement et pacifi-quement par la voie des urnes. Ce mouvement de balancier se poursuit. Les élites sont très soucieuses d'offrir toutes les garanties possibles au marché, la bourse de Johannesburg est au onzième rang mondial, des centaines de milliers d'emplois ont été détruits au nom de la compétitivité, les opérateurs privés ont la possibilité d'acquérir des positions fortes par le système "Build, Operate, Transfer", véritables concessions destinées à bâtir les infra-structures dont le pays a besoin. Cela ne va pas sans heurt avec les vieux réflexes syndicaux, et la grande compagnie publique Spoornet, ancien conglomérat étatique à vocation autarcique, a dû renoncer aux 25.000 licen-ciements qu'elle avait clairement annoncés, sous la pression du Cosatu, syndicat qui, quoique partie prenante dans le gouvernement, n'avait pas été mis dans la confidence avant les effets d'annonce.

Le système économique sud-africain résiste tant bien que mal à la mondialisation et n'oublie pas trop les exigences sociales de la frange de la population qui en fait les frais. Jusqu'où et jusqu'à quand ?

B.Dupin, allocataire de recherche au CEAN, aborde le thème de la structuration de la nouvelle nation. L'image de l'Afrique du Sud s'est jouée et se joue encore sur la réconciliation. N.Mandela fonde cette idée fondatrice sur le fait que toutes les couches et toutes les composantes de la population ont été victimes de l'apartheid. Desmond Tutu a joué lui aussi un rôle déterminant dans cette approche. On assiste dorénavant à une présidence de style différent, où l'idée de réconciliation est moins présente, et où se dessine un nouveau mode de gestion des différences. Il y a donc deux moments dans le processus

Mandela était l'homme du premier moment, homme sans haine, charismatique, bénéficiant d'une aura de mythe vivant, et sa libération est apparue comme le signe fort du changement. Son action a été fondée sur un nouvel ordre, celui de la justice pour tous. Il reste très actif. Toujours charismatique, il se situe à d'autres niveaux que les seuls problèmes au jour le jour du pays.

Thabo Mbeki est d'un tout autre style : il insiste plus sur la notion de renaissance africaine, et condamne ce qu'il considère comme des reliquats de colonialisme. Il tend à un rééquilibrage plus égalitaire. Néanmoins, la réconciliation reste une référence indiscutée, mais on voit apparaître d'autres éléments caractéristiques : attachement au légalisme, au libéralisme, ainsi que des tendances à certaines formes d'individualisation de la société.

 

Les témoignages et les analyses

D.Moerdijck apporte le témoignage de son expérience personnelle : étudiant sud-africain en France à la fin des années soixante et au début de la décennie suivante, il est en fait resté en exil, en raison de ses opinions, jusqu'en 1992. Les élections ont alors ouvert une "fenêtre d'opportunité", qui ne s'est pas refermée depuis. Se référant à H.Lefèvre, il dit avoir vu la "possibilité de l'impossible”. Il y a eu en Afrique du Sud la vision de la fusion en un seul peuple, d'une vie différente, humaine. Puis cette vision a été largement refoulée, car il fallait faire un certain choix entre ce qui l'avait portée et la dimension politique réaliste. On parle maintenant de fusion politique plutôt que sociale, et on assiste à la constitution de ce que l'on pourrait appeler un parti unique, qui rappelle par certains côtés le parti unique incarné par le PN au temps de l'apartheid. La situation actuelle se traduit par des ambiguïtés et des ambivalences, et Thabo Mbeki incarne une vision plus réaliste et plus pragmatique.

G.Lory, qui a servi en Afrique du Sud comme conseiller culturel, aborde les élections, à travers son expérience à Durban, où il accompagnait trois députés faisant partie des observateurs. Il souligne le calme dans lequel ces élections se sont déroulées, l'atmosphère quasi-religieuse : il s'est passé ces jours là quelque chose d'exceptionnel. L'ANC l'a emporté avec environ 62% des voix, suivi par les partis "blancs" (PN en tête), avec près de 20%, l'INKATHA venant en troisième position, le reste des partis assez nombreux se partageant des bribes. Cinq ans plus tard, se sont déroulées les premières élections "ordinaires", avec une partici-pation sensiblement moindre (les registres avaient été mieux tenus), une progression notable de l'ANC (+ 4%) et l'effondrement des autres partis, ce qui signifie l'éparpillement des électeurs blancs, la confirmation de l'implantation rurale et traditionnelle de l'INKATHA. Vient en deuxième position (9,6%) le Parti Démocratique, qui s'est opposé de la façon la plus cohérente à l'ANC, et qui est le parti le plus agressivement libéral. Quarante huit partis sont représentés au parlement, dont la majorité est constituée autour de personnalités. L'ANC détient la majorité absolue dans les provinces, sauf deux...

L'ANC progresse dans l'électorat noir, qui ne lui tient pas rigueur de n'avoir pas fait de mutations dans les townships (malgré des améliorations sensibles dans le domaine de l'eau et de l'électricité, et des programmes de logements insuffisants mais significatifs. La stabilité relative du pays s'explique par cette relative confiance de l'électorat noir.

 

La visite sur le terrain

Ph.Guillaume, géographe, a mené des études notamment sur Johannesburg, "cité de l'exclusion". Son intervention est consacrée aux townships, elle consiste pour l'essentiel à des projections commentées de photos. Il montre tout d'abord les camps de squatters et d'autres formes d'habitat informel. Puis il explique l'organisation des townships par le souci du contrôle des habitants, de la sécurité, qui conduisent à uniformiser les individus ; les populations non blanches cherchent à se réapproprier les espaces sans animation ni centres de vie, et marquent leurs modes d'appartenance. Passant à Johannesburg, il montre que la "centralité" est refusée par les populations qui n'y voient pas un lieu de contact, d'échange et d'animation. La bourgeoisie africaine se développe dans les townships, mais en se singularisant et en s'isolant. Les quartiers centraux sont dorénavant ouverts, mais se dégradent. On constate, à petite échelle, le développement d'une vie associative de quarier, multiraciale.

 

L'Afrique du Sud et l'intégration de l'Afrique australe

O.Cureau, (économiste) aborde l'Afrique du Sud dans son environnement régional et dans sa participation à l'intégration régionale. La SADC regroupe quatorze pays, elle constitue une région aux potentialités de niveau supérieur au reste du continent. Elle est pourtant très hétérogène : des pays relativement développés (Maurice, Zimbabwé) côtoient des pays parmi "les moins avancés" (Mozambique). Les revenus par tête s'échelonnent de 120 $ pour le Mozambique à 3000 $ pour l'Afrique du Sud. Des différences de même ordre de grandeur existent dans tous les domaines, infrastructure, services, etc...L'Afrique du Sud "pèse" pour 75% du PIB de la région de la SADC. Elle possède les 4/5èmes des routes goudronnées. De tels déséquilibres peuvent constituer un frein au développement régional : les pays autres que l'Afrique du Sud restent pour l'essentiel sur un schéma économique classique de rente (exportations de produits primaires, peu ou pas transformés), très spécialisée sur des produits dont les cours sont stables ou en régression sur la longue durée dans le commerce mondial. L'Afrique du Sud a de loin une industrie plus développée, mais également spécialisée dans des secteurs qui ne sont pas en expansion au niveau mondial.

D'autre part, les déséquilibres internes à la région s'accompagnent d'une forte asymétrie : le schéma "Afrique/reste du monde, et notamment monde développé", soit un schéma néo-colonial, se reproduit à l'échelle de la SADC entre l'Afrique du Sud et les autres pays membres. Ces déséquilibres et cette asymétrie constituent des entraves à l'intégration régionale, dont les enjeux sont dès lors de les réduire au plan économique et social, dans une perspective prioritaire de stabilité de la région. On cherche donc à développer les complémentarités, sans avantager plus l'Afrique du Sud et en accordant dans des limites acceptables des avantages aux autres partenaires. Le protocole de commerce de 1996 est fondé sur le principe de favoriser le libre-échange, mais il est demandé à l'Afrique du Sud de libéraliser plus vite que ses voisins.

L'intégration régionale, bâtie sur des principes de libéralisme économique et de limitation ou de suppression des obstacles aux échanges, pose par ailleurs de sérieux problèmes budgétaires, dans la mesure où elle conduit à la réduction des ressources douanières des pays les mois avancés, qui constituent pourtant une part significative des recettes de l'Etat. Les mécanismes de compensation doivent être financés, la question de savoir par qui n'est pas simple à résoudre. On peut en particulier se demander si le flux des investissements sud-africains vers les pays voisins sera suffisant.

On se trouve donc de fait encore dans des relations économiques "néo-coloniales", qui passent pour l'essentiel, par les mécanismes du marché.

La discussion

Un intervenant rappelle que, si les élections de 1994 se sont déroulées le jour même dans les conditions décrites par G.Lory, les semaines qui ont précédé ont connu de multiples violences. Il conteste que la période de l'apartheid ait été celle du parti unique. Il se demande si une comparaison objective entre l'habitat des townships et celui de bien des grandes villes d'autres pays du continent ne tournerait pas à l'avantage du premier, et si ce que l'on construit maintenant est réellement supérieur à ce qui se construisait avant 1994. Sur le premier point, acte lui est donné des troubles de la période pré-électorale, ce qui donne une certaine signification au calme quasi-religieux des journées électorales. D. Moerdijck estime, quant à lui, que les grandes décisions étaient prises beaucoup plus dans les instances du PN qu'à l'Assemblée, et que, de ce point de vue, le multi-partisme formel ne doit pas faire illusion. Ph.Guillaume pense qu'une meilleure qualité de l'habitat ne peut être le seul critère d'appréciation : l'organisation de l'espace social est tout aussi important, de même que l'appropriation de cet espace.

On s'interroge dans la salle sur les stratégies de retour de la diaspora et son rôle dans la période actuelle. D.Moerdijck indique que ce retour a été important et que, de fait, les ex-émigrés jouent un rôle essentiel au niveau des responsabilités, dans le domaine politique comme dans le domaine économique. On constate, du reste, une certaine tension entre les émigrés de retour et les résistants de l'intérieur. Il a été reproché à N.Mandela de s'être totalement appuyé sur les gens de l'extérieur. Il signale qu'il existait et qu'il existe de véritables structures africaines de gestion, qui n'acceptent pas facilement les idées et concepts apportés par les émigrés. La transition "soft" à laquelle on assiste implique des visions novatrices mais, en même temps, une certaine permanence des structures, des comporte-ments et des pesanteurs du passé.

Un intervenant (cf in fine la bibliographie, revue "Tiers-Monde") insiste sur le fait que la transition se fait selon les méthodes les plus rudes de la mondialisation et du libéralisme, sans plus tenir compte de la vision de départ. Il prend comme illustration la privatisation de nombreux services publics, y compris dans le domaine de la sécurité. D.Moerdijck insiste sur l'influence culturelle des milieux blancs, notamment d'affaires, sur les cadres de l'ANC, qui peut expliquer en partie l'attrait pour le libéralisme.

B.Antheaume répond à une question sur les relations de l'Afrique du Sud avec l'Afrique francophone et sur l'immigration en provenance de ces pays. L'immigration n'est pas considérable en effectifs, elle porte, en ce qui concerne l'Afrique de l'Ouest, sur des petits commerçants comme on en trouve ailleurs, mais aussi des cadres moyens pour ce qui concerne l'Afrique centrale. Quant aux relations économiques, les intérêts sud-africains sont très présents dans certains domaines, comme les mines ou le tourisme.

O.Cureau ajoute qu'il y a nécessité vitale pour l'Afrique du Sud à vendre ses produits manufacturés dans la région, mais que ce marché de proximité ne lui suffira pas. Elle est cependant pour le moment davantage tournée vers les pays anglophones.

En fin de discussion sont abordées les difficultés des discussions avec l'Union Européenne et l'amertume qu'elles engendrent du côté sud-africain. En raison du temps disponible, ce point intéressant n'est pas développé.

 

Les commentaires de la CADE

Le rapide tour d'horizon permis par cette rencontre-débat autour d'une table ronde ne permet certes pas de conclusions très élaborées, qui auraient nécessité plus de temps et plus d'information. Il paraît cependant possible de dégager quelques idées directrices.

Il convient de constater que la fin de l'apartheid constitue un acte fort et volontariste de la part des représentants des communautés noires et blanches. Acte d'autant plus fort qu'il s'est fondé sur une volonté de réconciliation et ne s'est donc pas traduite par des exclusions ou des ruptures. Pour ceux qui ont connu l'Afrique du Sud de la fin des années quatre-vingts et du début de la décennie suivante, ce scénario était rien moins qu'évident. Il y fallait une volonté politique exceptionnelle permettant de surmonter un demi-siècle de ségrégation et ses méfiances, ses préjugés, ses rancoeurs, ses haines. Il y fallait une claire vision des impasses de cette ségrégation. Il y fallait également une bonne dose de vision utopique, seule capable d'étayer la volonté politique. Clôturant un cycle d'expériences de décolonisation intérieure de sociétés multi-ethniques à forte composante blanche (Zimbabwé, Namibie), la mutation sud-africaine présente la caractéristique particulière de ne pas avoir été imposée par une guerre de libération, ni même par la pression internationale. Si l'on examine les expériences de décolonisation impliquant des populations blanches au cours des décennies précédentes (l'Algérie par exemple), ou les conflits qui déchirent un grand nombre de pays multi-ethniques, la réussite sud-africaine paraît évidente.

Les temps forts et les états de grâce n'ont cependant qu'un temps. La réalité et ses problèmes réapparaissent toujours assez rapidement, et leur gestion peut conduire à consolider le succès, à le compromettre ou à le renverser. Les analyses présentées au cours de la rencontre-débat, ainsi que les publications récentes auxquelles ont contribué les intervenants et quelques autres, montrent bien que l'on se trouve dans une période toujours transitoire, dans laquelle les élans du départ ne sont pas reniés, mais ne donnent pas tous les effets attendus (la réconciliation), dans laquelle on constate aussi que les objectifs sociaux et économiques ne sont pas atteints. Qui plus est, il n'est pas exclu que la recomposition se fasse sur des bases différentes de celles que l'on s'était fixées : à la fusion des ethnies, on pourra préférer une cohabitation des communautés, dont la gestion ne présente pas les mêmes caractéristiques ; on pourra faire plus confiance aux mécanismes de l'économie libérale pour assurer un meilleur bien-être qu'à l'intervention de l'Etat. Il semble que dans tous ces domaines, les équilibres ne soient pas encore très clairs, et le pragmatisme des responsables de "l'après Mandela" devra faire la démonstration de sa capacité à consolider les acquis de 1992-1994 et à les adapter aux enjeux sociaux, économiques et régionaux du pays.

Plusieurs intervenants ont ainsi conclu leur présentation, en posant plus de points d'interrogation qu'en n'annonçant de certitudes. Cette approche prudente et nuancée ne doit cependant pas occulter le constat qu'il s'est déroulé en Afrique du Sud un grand évènement, dans un certain consensus qui, à lui seul, est exceptionnel dans l'histoire contemporaine.

 

A LIRE :

 


Opération Tombouctou 2000

Faut-il, quand on est un pays pauvre confronté à des défis sociaux majeurs, baisser les bras en attendant des jours meilleurs ? Où peut-on essayer de se prendre en charge en réfléchissant aux manières de sortir de l'ornière? En organisant, en janvier dernier, l'ambitieuse opération "Tombouctou 2000", le ministère malien de la culture et du tourisme a voulu montrer que le choix du second terme de l'alternative n'était pas impossible.

Préparée depuis plus d'un an, cette opération avait pour objectif de mettre sur orbite un "tourisme à visage humain" dans une des régions les plus déshéritées du Mali qui a connu, il n'y a pas si longtemps, une véritable guerre civile, c'est-à-dire de faire du tourisme un outil de dévelop-pement sans piétiner la culture locale ni clochardiser une population déjà suffisamment démunie. Commencée par une croisière sur le fleuve Niger qui démontre à elle seule l'importance des atouts touristiques du pays, la semaine Tombouctou 2000 s'est poursuivie par une série de manifestations culturelles et artistiques qui ont véritablement galvanisé la vieille cité au passé prestigieux mais passablement endormi. Musiciens maliens et africains dont quelques-unes des plus grandes vedettes de la chanson malienne, pièces de théâtre et scénettes montées par les élèves de la ville, musiques et danses tradition-nelles de tous les peuples de la région du Nord, ont rythmé la vie de la population de Tombouctou, à la fois étonnée et ravie qu'on s'occupe un peu d'elle. L'inauguration d'un musée municipal et un colloque intitulé "Les racines du futur" consacré à la possibilité de pérenniser l'expérience ont également fait partie du menu.

La participation active de la population à l'ensemble des manifestations a constitué la meilleure preuve du succès de l'opération. Les Tombouctiens semblent croire désormais aux atouts de leur région et paraissent prêts à les valoriser. Car si l'enthousiasme des touristes étrangers, des participants venus d'un peu partout et des autochtones a comblé les initiateurs de l'opération, l'essai doit maintenant être transformé. Il y a tant à faire dans tous les domaines, notamment celui de l'hygiène et de l'assainissement et celui des infrastructures, que ce ne sera pas chose facile. Mais Tombouctou 2000 avait l'ambition de démontrer que l'on peut faire de belles choses et ouvrir de véritables perspectives avec beaucoup d'opiniâtreté, peu de moyens, et sans aide extérieure. A cette aune, c'est une réussite. Elle le sera davantage encore si l'idée d'un festival régulier, qui a germé au cours des débats du colloque, parvient rapidement à se concrétiser.

Sophie Bessis


Colloque sur le Congo Brazzaville à Rennes

Notre ami Raymond Césaire, ancien ambassadeur de France à Brazzaville, a participé les 27 et 28 Janvier à Rennes, à un colloque organisé à l'Université de Rennes 2 sur "le Congo entre guerre et paix".

Une participation africaine assez fournie d'étudiants, intervenants et experts, venus de France et de l'étranger ainsi que de Brazzaville, a permis à ce colloque d'être une contribution au retour de la démocratie au Congo-Brazzaville.

Malgré la qualité des débats, parfois un peu académiques, sur les fondements de l'unité nationale, le multipartisme et les ethnies, l'aide humanitaire etc..., il faut peut-être souligner l'observation d'un participant, à la fin des débats, à savoir que les acteurs du terrain, miliciens et politiques, étaient peut-être en train de prendre de vitesse les intellectuels vivant à l'étranger, ce qui risque de rendre inopérante l'éventuelle mise en place d'une "indispensable" commission vérité et réconciliation.

A signaler la contribution du Professeur Pourtier au numéro spécial d'Afrique Contemporaine (avril-juin 1998) qui constitue un document de référence sur le sujet.

Le maire de Rennes et le Président du Conseil Régional avaient envoyé leurs représentants à la clôture des travaux et fait part de leurs bonnes dispositions pour aider le Congo dans le cadre de la coopération décentralisée.

La CADE


A propos de la maladie du sommeil et du sida

Le docteur Lapeyssonnie, "l'éveilleur d'Afrique", selon le titre du Monde du 15 janvier 2000, lance un cri d'alarme devant le retour de la maladie du sommeil, qui rend nécessaire la "réinvention" des équipes mobiles : "Il faut agir et on le peut. La doctrine JAMOT (l'éradicateur de la maladie du sommeil au Cameroun dans les années 20) est toujours d'actualité, à condition de l'adapter aux conditions sociales et psychologiques d'aujourd'hui".

La République Démocratique du Congo, l'Ouganda, le Soudan et l'Angola sont les pays les plus touchés : la trypanosomiase provoquerait autant de décès que le sida dans deux provinces du Congo. Dans de nombreux villages, la prévalence dépasse 50% et la maladie du sommeil devient alors la première cause de mortalité !

Au total, évidemment, après les infections respiratoires (3,5 millions de décès annuel), le Sida (2,3 millions), la tuberculose (1,5 million), le paludisme (1,1 million), la maladie du sommeil ne représente que 150 000 décès répertoriés, mais elle se développe très vite...


Le baromètre de la CADE (janvier 2000)

"Il n'y a qu'un moyen de savoir jusqu'où l'on peut aller : c'est de se mettre en route et de marcher"
Henri Bergson

Les quelques 160 articles lus par nos soins dans les colonnes des grands quotidiens français (Le Monde, Le Figaro, Libération, La Croix, Les Echos, La Tribune, Le Monde Diplomatique) au mois de janvier 2000 se rapportent à 26 états d'Afrique sud-saharienne.

 

Un coup d'état évitable
(Le Figaro, 25/01)

C'est ce que retient Le Figaro de l'avis rendu par la presse étrangère, en l'occurrence le Washington Post, concernant le putsch militaire survenu en Côte d'Ivoire au mois de décembre. Ainsi, argumente le quotidien, la mise en oeuvre d'une "diplomatie préventive" et "une collaboration active entre la France, les Etats-Unis, l'ONU et la Communauté économique des états d'Afrique de l'Ouest auraient permis d'exercer une pression suffisante pour déboucher sur une solution politique et éviter le coup d'état militaire".

Si l'un des principaux chefs de l'opposition, L. Gbagbo, estime que "le putsch est une avancée démocratique pour le pays" (La Croix, 25/01), relayé en cela par un article du Monde qui constate que "le putsch de Noël a incontestablement libéré la vie politique nationale", H. Konan Bédié, président déchu, livre "sa part de vérité" (Le Monde, 17/01) en fustigeant l'intervention militaire et en démentant les allégations de corruption dont il est la cible. De son côté, le général Gueï, responsable du putsch, s'est efforcé de rassurer la communauté internationale, notamment" [en affirmant que] la Côte d'Ivoire honorer[ait] sa dette". Il a par ailleurs lancé une "opération mains propres" qui repose en particulier sur les investigations qui seront menées par Maître Vergès et le Magistrat Thierry Jean Pierre.

Des "tensions" (La Croix, 11/01) ont commencé à sourdre, au sein du pouvoir ivoirien de transition, que les annonces successives de "référendum constitutionnel" (Le Figaro, 25/01), en avril, et d'élections parlementaires et présidentielles en octobre, ont vraisemblablement apaisé. Tandis que la France "aménage sa coopération" (La Tribune, 25/01), l'Union Européenne "consulte les ACP" (La Tribune, 17/01) sur la politique à adopter dans ses relations avec la Côte d'Ivoire. De façon analogue au mois de décembre 1999, plus d'une trentaine d'articles sont consacrés en janvier à ce sujet.

Nos quotidiens se sont peu intéressé au déroulement des élections présidentielles en Guinée Bissau, aux préparatifs des élections présidentielles au Sénégal qui font craindre à certains que ne s'y répète un "coup à l'ivoirienne" (Figaro, 12/01), à la reprise des relations diplomatiques avec le Niger quelque peu éludée par l'annulation des étapes nigériennes du "Dakar 2000", à la tenue d'un référendum en Anjouan (Libération, 17/01), enfin au remaniement gouvernemental du président soudanais qui visait à "sortir le [pays] de l'isolement islamiste".

Ce sont essentiellement le débat engagé au sein de la communauté internationale sur le sida, les pourparlers de paix concernant l'Afrique des Grands Lacs et les perspectives de croissance économique du continent qui ont retenu l'attention de la presse écrite hexagonale.

 

De quelle guerre parle-t-on ?
(Le Monde, 30/01)

J. Wolfesohn, président de la Banque Mondiale précisait lui même au cours d'une récente intervention : "avec le sida, nous sommes confrontés à une guerre qui affaiblit plus que la guerre elle-même". La maladie "déstabilise les économies" et, a contrario, "la guerre facilite sa propagation" (Le Monde, 30/01). Pour l'association de lutte contre le sida Act up, "les Occidentaux ne considèrent le sida en Afrique que dans son rapport à la stabilité du monde, leur monde" ; et de conclure : "Les millions de séropositifs africains ne servent qu'à agiter l'épouvantail de la contagion mondiale" (Ibid). "Les médicaments au Nord, les malades au Sud" (Le Figaro, 30/01) : la situation paraît telle que la décrit B. Kouchner au travers de ce slogan. D'autant que "les industriels sont méfiants. Ils n'ont pas oublié qu'en 1997, l'Afrique du Sud a autorisé l'importation de copies de médicaments américains non patentés, ouvrant la voie à la commercialisation de produits génériques". Ils craignent par ailleurs de "voir les pays du Sud bénéficier de tarifs de faveur et revendre ensuite les médicaments avec profit dans les pays riches" (Figaro, 30/01)

"Endiguer le sida est [par conséquent] non seulement un impératif humanitaire mais aussi une priorité de politique étrangère" (Le Figaro, 31/01) : soulignons que pour la première fois, une question de santé (le sida), a été débattue au Conseil de Sécurité" (La Croix, 19/01)…

 

Ni ingérence, ni indifférence
(Le Figaro, 31/01)

Telle est la nouvelle formule de la politique africaine de la France employée par le Ministre délégué à la Coopération lors de sa "tournée pour la paix des Grands Lacs" (Le Figaro, 30/01). C'est ainsi qu'à l'occasion du premier voyage officiel d'un ministre français au Rwanda depuis le génocide, Paul Kagamé, "l'homme fort du [régime]" a reconnu que "la France avait un rôle a jouer dans la recherche d'une solution aux conflits de la région" (Figaro, 12/01).

 

L'Afrique, défi systémique
(Le Monde, 31/01)

Retenons enfin l'élan d'afro-optimisme de M. Camdessus qui évoque un "renouveau africain" (Le Monde, 31/01) ; élan d'autant plus justifié semble-t-il, qu'il coïncide avec l'annonce faite selon laquelle l'Afrique devrait connaître la croissance la plus rapide du monde cette année (La Croix, 30/01). Le XXIe siècle sera noir se plaisait à prédire Ionesco… Retenons aussi et cependant que "dans un siècle d'abondance, la pauvreté est le risque systémique majeur" (Ibid).

Nicolas Fontang


Observatoire de l'Afrique

L'Observatoire de l'Afrique, nouvelle association, présidée par Messieurs Michel Aurillac et Maurice Robert, organisait le 25 janvier au Centre de Congrès Chaillot-Galliéra un "Forum de la nouvelle génération africaine et française". 150 personnes, dont de nombreux africains, participaient l'après-midi au débat animé par MM Norbert Navarro et Kosongo Mwema, journalistes à RFI, et qui suivait les ateliers de la matinée (décentralisation, communication, co-développement et coopération, liberté d'entreprendre).

Les compte-rendus du travail de ces ateliers ont été très brefs en raison des temps impartis, mais ont débouché sur un dialogue très ouvert et très libre avec la salle.

M. Charles MBA, Président du Club Dialo Telli, qui rendait compte de l'atelier "décentralisation" a insisté sur le fait que les gens veulent se prendre eux-mêmes en charge, et nos partenaires français doivent le comprendre, dans un climat de confiance.

M. Oscar Nzorijana, pour l'atelier co-développement a évoqué les nouveaux réseaux de PME en Afrique : ces PME ont besoin de partenaires français, mais "sans complexe", pas de dominant-dominé. Les grands groupes français doivent s'intéresser davantage au développement des pays où ils sont implantés.

Le débat avec la salle a été marqué par des interventions libres provenant essentiellement de participants africains:

- Un jeune Malien pose le problème des rémunérations en Afrique : on lui a proposé un poste de responsable à 150 000 FCFA/mois à la tête d'une équipe de collaborateurs européens à 1 500 000 CFA. Du coup, il recherche en Belgique et en France.

- Un autre intervenant s'adresse aux "officiels" (selon lui présents) de l'Elysée et du quai d'Orsay pour leur reprocher de soutenir de fausses démocraties.

- Un interlocuteur "quadra" africain fait l'éloge de l'économie informelle et se préoccupe du financement des PME.

- Une femme africaine, qui s'occupe de formation de jeunes, constate que, dans ce forum de "nouvelle génération", il n'y a guère de jeunes. D'ailleurs, dit-elle, dans ces colloques, ce sont toujours les mêmes têtes que l'on voit, et les jeunes ne sont pas là.

Nous avons cité quelques interventions qui montrent le ton "libre" du dialogue qui a été fort animé, très franc et sincère, néanmoins de bonne tenue.


En bref

 


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