Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : Paludisme et sida en Afrique

 

Sommaire :


Editorial

Solidaires de l'Afrique

Il n'est pas trop tard pour évoquer un fait divers tragique, avant que l'émotion qu'il a soulevée ne soit entièrement retombée et qu'il ne soit dépassé par d'autres événements ou faits divers heureux ou malheureux. La mort de deux jeunes guinéens, assez inconscients pour avoir tenté d'échapper par des moyens désespérés, à leur destin d'enfants pauvres d'un pays pauvre, devrait nous rappeler que chaque jour, des milliers de migrants clandestins des pays du Sud sont prêts à tous les risques, dans l'indifférence générale, pour forcer la porte des pays du Nord et que beaucoup y perdent leur vie, au sens propre ou figuré.

Nous n'y pouvons certes rien et, comme le soulignait un jour un premier ministre de gauche, nos pays ne peuvent se charger de la misère du monde. Du moins devrions nous essayer de ne pas nous satisfaire de notre impuissance, et tenter de la pallier à la mesure de nos moyens. Pour la CADE, devenue association, cela implique que nous poursuivions, et si possible, développions les objectifs fixés par les statuts, dans la continuité mais aussi par le renouvellement de l'action entreprise depuis plusieurs années : une information lucide, sans complaisance ni parti pris sur l'Afrique, une attention à ses problèmes, respectueuse de ses valeurs, de ses responsabilités et de ses capacités comme de ses faiblesses. En un mot, que nous ne la considérions pas comme un objet exotique, mais comme l'une des parties prenantes des débats, des mutations et des richesses de notre globe "mondialisé".

Mais l'Afrique reste un continent exotique aux yeux de l'opinion publique et d'un certain nombre de responsables de la politique extérieure de la France et de la coopération, pour qui "la page est tournée" d'une liaison longue et douteuse, et qui pensent que nous ne sommes plus réellement concernés par ce continent. Il ne faudrait pas que la nécessaire rupture avec une certaine conception de relations de clientèle et l'indispensable "remise en perspective" de l'Afrique avec le reste du monde nous fassent oublier le devoir de solidarité auquel nous sommes encore tenus, d'une solidarité non pas bienveillante et paternaliste, mais très intéressée, car l'avenir de ce continent est aussi un peu le nôtre.

Le programme de rencontres-débats que nous reprenons avec la rentrée est une modeste contribution de la CADE à un effort d'information et de réflexion qui ne devrait pas se limiter aux courts moments d'émotion soulevés par des drames comme celui que nous évoquions à l'instant.

La CADE


Alger , Tripoli, Lusaka...

Historique, le XXXVème sommet de O.U.A. le fut certainement pour l'Algérie et pour son nouveau président qui, trente et un ans après celui de 1968, le recevaient du 12 au 16 juillet dernier. Il le fut aussi pour O.U.A. qui parvint à réunir une quarantaine de chefs d'Etat et une demi douzaine de Premiers ministres, qui vit revenir dans la famille africaine le président libyen et le président égyptien, qui accueillit les deux nouveaux présidents du Nigéria et d'Afrique du Sud, Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo, mais aussi les Museweni, Bizimungu et Kabila.

Ce sommet fut-il historique pour l'Afrique ? Oui, si l'on considère que n'ont pas été esquivés les drames qui ensanglantent le continent, guerre entre l'Éthiopie et l'Érythrée, guerre congolaise, guerre au Sierra-Léone, et qu'il a permis la signature d'engagements qui doivent conduire au cessez le feu et à la paix. Oui, si l'on prend au sérieux le coup de colère de certains chefs d'Etat qui ont imposé à leurs collègues que soient stigmatisés les coups d'Etat, si l'on retient de la Déclaration d'Alger qu'elle a réaffirmé l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation, demandé une démocratisation de l'ONU et des institutions financières internationales, réclamé pour l'Afrique un siège permanent au Conseil de Sécurité.

Historique ou pas, ce trente cinquième sommet de O.U.A., le dernier du millénaire, a bien été celui du retour de l'Afrique sur la scène internationale. Mais la presse et l'opinion n'ont pas eu le temps d'en prendre conscience, bientôt accaparées par la mort du roi du Maroc... et par l'éclipse. Le sommet extraordinaire de Tripoli dans lequel les Africains ont mis beaucoup d'espoir, réussira-t-il à briser cette indifférence occidentale ?

C'est en revanche le spectre du SIDA qui envahit nos images de l'Afrique en ces jours de rentrée avec la réunion internationale de Lasaka sur le SIDA. Nous ne risquons pas, en effet, d'oublier que le Directeur d'ONUSIDA vient d'annoncer à Lusaka que cette pandémie a dépassé le paludisme comme première cause de mortalité en Afrique. Mais alors pourquoi les chefs d'états et les ministres africains ont-ils ignoré cette conférence ? Auraient-ils peur de regarder la vérité en face ? Qu'attendent-ils pour décréter la mobilisation générale contre ce fléau qui marche avec la pauvreté et qui rend impossible tout développement ?

Michel LEVALLOIS


Paludisme et sida en Afrique au sud du Sahara : problèmes de recherche, problèmes de santé publique

Eric Delaporte, directeur de recherches (INSERM à l'IRD) travaillant à Montpellier, au service des maladies infectieuses et tropicales du CHU Guy de Chauliac et au Laboratoire des Rétrovirus de l'IRD. a bien voulu faire le point pour la CADE de l'actualité sur l'infection à VIH en Afrique sub-saharienne.

Des progrès importants ont été réalisés en terme de prise en charge thérapeutique des patients HIV et de contrôle de l'épidémie dans les pays industrialisés, mais ceux-ci ne concernent que peu ou pas les PED et principalement l'Afrique.

C'est en Afrique Australe que l'épidémie a atteint un niveau jamais égalé. Dans certaines capitales de cette région d'Afrique, une femme enceinte sur 2 ou sur 3 est séropositive ! La nature des virus impliqués dans cette pandémie africaine est de mieux en mieux connue. On assiste à des phénomènes de recombinaisons entre souches de sous-types différents qui sont à l'origine de variants. Les implications (cliniques, biologiques, épidémiologiques et vaccinales) de cette modification de la population virale, ne sont pas encore totalement connues. L'accès aux antirétroviraux reste très limité et se heurte à des difficultés multiples. Cet accès très limité souligne une fois encore que le meilleur traitement reste la prévention. A ce titre, les succès obtenus par les programmes de lutte contre le Sida du Sénégal ( 1% de femmes enceintes séropositives contre 40 % en Afrique du Sud- ! )- et de l'Ouganda représentent une lueur d'espoir.

Où en est-on de la pandémie en Afrique ?

Vingt ans déjà que les premiers cas cliniques de SIDA ont été enregistrés. Que d'annonces fracassantes, que d'espoirs déçus ! Mais depuis les cinq dernières années, des progrès considérables ont été obtenus dans les pays industrialisés concernant, en particulier, la prise en charge des personnes vivant avec le VIH et le contrôle de l'épidemie. La situation dans les pays en développement et tout particulièrement en Afrique, n'en apparait que plus dramatique. L'ONUSIDA estimait à la fin 1998 à près de 34 millions le nombre de personnes infectées par le VIH dans le monde dont les 2/3 vivent en Afrique Sub-saharienne. Près de 95 % des nouveaux cas d'infections ont lieu dans les PED et c'est en Afrique que l'incidence est de loin la plus élevée avec plus de 4 millions de nouveaux cas par an. On constate une répartition géographique très hétérogène, les pays les plus gravement atteints sont l'Afrique de l'Est et tout particulièrement l'Afrique Australe où l'épidémie a pris une ampleur considérable, en particulier au Botswana, en Namibie, au Swaziland et au Zimbabwe. Sur l'ensemble des sites de surveillance de ce pays, de 25 à 50 % des femmes enceintes sont infectées ! Au Malawi, le tiers des instituteurs est infecté! Les conséquences économiques et démographiques d'une telle épidémie qui frappe les adultes de plus en plus jeunes sont devenues majeures.

Sur le reste du continent africain, la diffusion de l'épidémie apparaît soit stabilisée soit diffuse et moins aiguë. Ainsi, à Kinshasa, en dépit de la situation économique et sociale qui aurait pu favoriser le développement de l'épidémie, le taux d'infection chez la femme enceinte n'a pas changé en 10 ans et se tient toujours autour de 5 %.

Quels sont les éléments qui peuvent expliquer cette différence de diffusion au sein du continent africain alors même que la transmission est avant tout hétérosexuelle? Les facteurs sont multiples, intriqués, impliquant des facteurs comportementaux et environnementaux, des facteurs liés à l'hôte et peut-être aussi à la nature des souches virales impliquées.

Les virus sont extrêmement divers, une étude multicentrique (ONUSIDA, UE, ANRS) analysant ces différents facteurs, d'une part dans les pays où l'épidémie s'est développée de façon exponentielle et, d'autre part, dans deux pays d'Afrique de l'Ouest, permettra de mieux connaître ces facteurs.

La grande variabilité génétique des virus HIV

L'analyse phylogénétique de nombreux isolats provenant de différentes régions du monde a permis de classer les souches HIV-1 en trois groupes : M, N, O. La très grande majorité des souches responsables de l'épidémie à travers le monde est due au groupe M qui compte lui-même au moins 10 sous-types dont la distribution géographique est très hétérogène, bien que certains sous types prédominent sur chaque continent. En Europe, c'est le sous-type B qui est le plus répandu alors qu'en Afrique, le sous-type A prédomine en Afrique de l'Ouest et le sous-type C en Afrique de l'Est. Aussi le sous typage HIV est-il un puissant marqueur épidémiologique pour suivre l'évolution globale de la pandémie.

Si ces sous-types sont un bon marqueur de l'épidémie, il n'a pas été confirmé que des différences de transmissibilité existent, en particulier pour le sous-type E comme cela a été suggéré initialement.

Concernant la pathogenèse, les résultats sont contradictoires en l'absence de véritables études prospectives portant sur un échantillon représentatif et évaluant l'ensemble des facteurs immunologiques, virologiques et génétiques impliqués dans la progression de l'infection. Ainsi, dans le cadre de la première phase d'un réseau de surveillance, il a pu être montré que l'épidémie actuelle en Afrique de l'Ouest, était due non pas au sous-type A pur, mais à un virus recombinant particulier A/G, la souche IBNG initialement décrite au Nigeria. La surveillance épidémiologique des souches virales circulantes est donc fondamentale pour en étudier les caractéristiques moléculaires ainsi que les propriétés biologiques.

Des programmes de lutte efficaces contre le SIDA en Afrique

Face à cette pandémie qui n'est pas encore contrôlée en Afrique, deux pays , le Sénégal et l'Ouganda, se sont signalés par des programmes remarquables de prévention contre les différents modes de transmission du virus et de lutte contre les infections sexuellement transmissibles. Au Sénégal, où les autorités et les ONG se sont mobilisées et ont obtenu l'aval des autorités religieuses, musulmanes et chrétiennes, cette action a permis que l'épidémie ne se développe pas. En Ouganda où l'épidémie avait connu un départ foudroyant, on constate une diminution de l'incidence dans les divers groupes touchés.

Qu'en est-il de l'accès aux antirétroviraux ?

L'introduction des nouveaux antirétroviraux (ARV) dans les pays industrialisés a amélioré de façon significative la survie des personnes infectées par le VIH. Mais dans les pays en développement où sont présents 95% des séropositifs, la diffusion de ces médicaments est extrêmement limitée, du fait de leur coût, mais également par la nécessité de disposer d'équipes médicales spécialisées et de plateaux techniques relativement sophistiqué pour suivre les patients. Enfin de multiples questions ne sont pas encore élucidées, telles que le choix des traitement et de leur association, leur efficacité sur des souches VIH de génotypes différents du B courant en Occident, l'observance de ces traitements, leur coût.

La Côte d'Ivoire a été choisie choisi par l'ONUSIDA pour introduire et évaluer la mise en place des ARV. Le Fond de Solidarité Thérapeutique International (FSTI) créé à l'Initiative de la France devrait financer des programmes de prévention de la transmission mère/enfant en Côte d'Ivoire et dans un avenir proche en Ouganda et au Sénégal.

Une expérience pilote a été menée au Sénégal : par négociations on a obtenu une diminution de 30 à 40 % des coûts de revient.

Ces initiatives, si utiles et si intéressantes soient elles, ne sont qu'une goutte d'eau par rapport aux besoins réels du continent. C'est pourquoi, comme toujours en Médecine, M. Delaporte conclut que la prévention est, jusqu'à nouvel ordre, le meilleur traitement.

 

LE PALUDISME

Dans le monde :

1,2 milliards de personnes infectées.

5 millions de décès par an.

En Afrique :

La moitié du potentiel mondial.

Près des 2/3 des décès.

 

LE VIH/SIDA

Dans le monde :

34 millions de personnes infectées

16 000 nouvelles infections chaque jour.

Dont en Afrique :

23 millions de personnes infectées (2/3 du potentiel mondial)

12 000 nouvelles infections chaque jour.

1,5 million d'enfants nés avec le vih.

 

La prévention doit viser spécifiquement chacun des modes de transmission du virus. En premier lieu, la lutte contre les MST prévient la transmission sexuelle qui est la cause la plus répandue, la lutte contre les risques liés à la grossesse, à la naissance et à l'allaitement réduit les risques de transmission de la mère à l'enfant . Enfin, la lutte contre les infections liées aux aiguilles réduit les risques de transmission par les transfusions et les piqûres.


Réponses africaines à la pandémie du Sida

Le docteur Abdelkader Bacha, responsable du département Santé d'Enda tiers monde, a abordé plus spécifiquement les problèmes que pose à l'Afrique l'apparition de la pandémie du Sida dans un continent où sévit la "vieille" endémie tropicale qu'est le paludisme. Il a plaidé pour des réponses communautaires aux besoins urgents d'accompagnement des personnes infectées et des malades, et pour une mise en œuvre à grande échelle de mesures de prévention qui sont à l'heure actuelle la seule parade efficace contre la maladie.

Sida ou paludisme ?

Il est vrai que le paludisme dont sont infectées 1,2 milliard de personnes dans le monde, dont la moitié en Afrique, et qui est cause de 5 millions de décès par an, dont les deux tiers en Afrique, reste avec la diarrhée et la rougeole une priorité de santé publique dans le continent.

Mais il n'est plus possible de prétendre que le Sida est une préoccupation des pays du Nord qui serait en train de faire oublier, indûment, les autres endémies africaines. Avec 23 millions de personnes infectées sur 34 millions dans le monde, 12.OOO infections nouvelles chaque jour sur 16.000, avec 1,5 millions d'enfants nés avec le virus, le Sida est passé en tête des causes de mortalité des adultes en Afrique, alors que la mortalité due au paludisme s'est stabilisée. L'espérance de vie a baissé de sept ans et l'infection touche des personnes de plus en plus jeunes. Il n'est donc plus possible d'occulter le Sida qui frappant la population active est devenu une grave menace pour le développement.

Un virus perturbateur et révélateur

Le Sida qui, en Afrique, a la particularité de se transmettre à 80% par voie hétérosexuelle, a été d'abord perçu comme un virus "perturbateur". Il a d'abord révélé le "gouffre" de la santé de la reproduction, creusé par l'expansion des MST et par celle des grossesses indésirées des adolescentes, par la vulnérabilité des femmes soumises à des pratiques sexuelles ancestrales telles que le lévirat, ou plus modernes car liées à l'urbanisation et à la pauvreté. Il a ensuite fait apparaître les insuffisances des systèmes de santé débordés par l'afflux des malades et par l'inefficacité des thérapies classiques, ainsi que les limites des systèmes traditionnels de solidarité face à la multiplication des orphelins à prendre en charge. Il a enfin montré l'embarras des pouvoirs publics, autorités traditionnelles et gouvernements, face à cette pandémie très complexe, mal connue et pas comprise.

Médicalisation ou prévention ?

En fait le Sida a fait apparaître l'insuffisance et la non pertinence en l'état actuel des connaissances, d'une approche purement médicale du problème. Il fallait en effet répondre aux multiples questions que la maladie posait aux malades et aux systèmes de santé, modernes et traditionnels, quant à l'accès aux soins et aux traitements, aux séropositifs menacés d'exclusion et à leur entourage craignant la contamination, aux femmes déjà écrasées par le poids de leurs charges familiales et sommées d'y ajouter celle de la prévention, aux gouvernements pris de court par l'impuissance des thérapies disponibles.

Une approche multidimensionnelle

Face à ce constat d'échec qui a été sanctionné par l'OMS dès 1991, l'Afrique a commencé par réagir en mobilisant ses chaînes traditionnelles de solidarité, puis en enrichissant ses réponses de techniques et d'appuis apportés par les ONG et les organisations internationales qui ont bientôt dégagé de nouvelles orientations. Celles-ci qui ont été affirmées en 1992 à Yaoundé, au sommet de l'OUA en 1993, reposent d'abord sur la mobilisation de tous les secteurs de la société, de tous les acteurs gouvernementaux, armée, jeunesse, collectivités locales, et non plus seulement sur l'intervention des seuls ministères de la santé, ensuite sur la dissociation entre la prise en charge des personnes infectées ou malades d'une part et la prévention, d'autre part, enfin sur l'accessibilité des populations aux traitements. Ces orientations se sont concrétisées par la constitution de l'ONUSIDA en 1996 qui a confirmé la non médicalisation du Sida et la participation de la société civile et des ONG à la prévention. La création à Abidjan en 1997 du Fonds de solidarité thérapeutique international (FSTI) doit contribuer au renforcement du filet protecteur de solidarité autour des personnes touchées ou menacées, et au resserrement du lien entre la prévention et l'accompagnement.

Aujourd'hui, il est possible de dire que ce plaidoyer soutenu en faveur d'une approche multidimensionnelle du Sida a atteint son but. Il a permis la mise au point d'outils et de stratégies adaptés à la pandémie qui doivent aboutir à des réponses nationales "élargies" apportées dans chaque pays. Il a enfin permis que se dégage un consensus sur l'impossibilité de laisser les populations des pays en développement à l'écart des résultats des recherches scientifiques et médicales, et sur l'éthique que ces recherches doivent respecter.

Leçons d'Afrique

L'Afrique a joué un rôle essentiel dans ce combat pour la prévention conçue comme le seul mode de traitement disponible aujourd'hui d'une pandémie contre laquelle la médecine n'a pas encore de réponse satisfaisante. Plusieurs leçons peuvent être retenues de son expérience. La première est l'importance du passage de l'information à la modification des comportements, car la connaissance des risques encourus, celle du danger, ne suffisent pas à modifier les attitudes et les pratiques à risque. Il faut mobiliser d'autres facteurs et d'autres acteurs pour qu'un individu informé change de comportement. C'est là que l'engagement de personnes qui vivent avec le Sida, "l'effet Magic Johnson" joue efficacement, que le témoignage des pairs est irremplaçable. Les campagnes de prévention sont de plus en plus ciblées et qualitatives. Il est apparu enfin que la prise en compte des autres infections sexuellement transmissibles, de même que la lutte contre des comportements sexuels à risques, rapports précoces, multiples, mise en œuvre dans des centres d'écoute pour les jeunes, par des groupes de théâtre populaire, à partir des ressources du milieu social et de l'environnement culturel, pouvaient obtenir des résultats d'une grande efficacité.

LE DEBAT

Compte tenu de l'heure, le débat a été très bref. Jean Schwartz a évoqué l'importance de l'éducation sexuelle, de l'éducation à la responsabilité conjugale et familiale et le rôle de l'école. Il estime que c'est une tâche qui doit être poursuivie dans la très longue durée et qu'il faudra être capable d'imagination.

Pour conclure

Le paludisme est une vieille connaissance de l'Afrique dont on sait se prémunir et que l'on sait soigner mais qui attend toujours son vaccin. le Sida est un nouveau venu dont on ignore encore trop d'aspects en particulier en Afrique. Mais ces deux maladies ont en commun de nécessiter un effort considérable de recherche scientifique et médicale, ainsi qu'une reconstruction des systèmes de santé complètement débordés et dépassés. Mais ils exigent l'un et l'autre et de toute urgence, une mobilisation en faveur de la prévention dans le cas du Sida et une relance de la prévention du paludisme par la généralisation des moustiquaires imprégnées.


Les retombées de Lusaka

Que retenir des comptes rendus désespérés et désespérants que nous avons pu lire dans la presse à propos de la XIème conférence internationale sur le SIDA en Afrique du 12 au 16 Septembre ? Un constat terrible d'abord : l'épidémie a pris une dimension catastrophique en Afrique sub-saharienne, où elle a déjà tué 11 millions de personnes depuis le début de la pandémie. - Un deuxième constat donne froid dans le dos : "la lutte contre le sida en Afrique n'est pas à la hauteur du drame ". La "déroute de la lutte " à pu titrer Le Figaro le 15 Septembre. Alors n'y aurait-il rien à faire ? L'Afrique est-elle condamnée à un scénario catastrophe ? Non, si l'on relit l'interview donnée au journal Libération du 13 Septembre 1999, par Peter PIOT qui dirige l'ONU -SIDA

Début de citation :
Il n'y aurait donc rien à faire ?
On peut faire des choses. Tout l'enjeu est d'aller au plus vite. En 1997, à peine 150 millions de dollars (927 millions de francs) ont été dépensés pour la prévention en Afrique. C'est bien moins que le budget d'un petit hôpital français. La semaine dernière, j'étais pourtant à la Maison Blanche, reçu par le président américain. Et, pour la première fois, ce n'était pas le ministre de la Santé qui venait. Le secrétaire d'Etat au Trésor était également présent. On a pu évoquer le transfert de la dette. Les Etats-Unis dont décidé de débloquer plus de 100 millions de dollars en plus (618 millions de francs).

Outre les moyens financiers, quelle est la priorité ?
L'urgence reste dans l'engagement politique. Un engagement politique au plus haut niveau. On le voit: là où les programmes ont réussi, c'est où il y a eu un engagement de tous les acteurs. Car on ne peut pas parler que des échecs. Au Sénégal, grâce à une politique globale (avec le gouvernement, les associations, les religieux, etc...), le taux de séroprévalence est l'un des plus bas : moins de 2 %; En Ouganda, l'épidémie continue de baisser. Ces progrès ne sont pas négligeables. Mais la tâche devant nous reste complexe.

En Occident, l'épidémie a été en grande partie limitée à certains groupes ayant des comportements à risques. En Afrique, l'arrêt de l'épidémie suppose un changement total de la société. C'est un défi que l'on avait totalement minoré. Qui plus est, c'est un défi qui n'est pas d'ordre technique, mais culturel. Dans un grand nombre de pays africains, le taux de contamination des jeunes filles de 16 ans peut atteindre 15, voire 20 %... Or, ce sont bien des adultes, des hommes plus âgés, qui ont contaminé toutes ces jeunes filles.
Fin de citation.


Le débat sur la Banque Mondiale continue

J. GIRI nous propose une "Autre lecture de l'Afrique et de la Banque Mondiale ", à la suite de notre rencontre-débat du 14 Avril - (lettre n° 28).

La CADE nous a gratifiés d'une "Défense et illustration de la Banque mondiale" dont il est rendu compte dans la lettre de mai et qui, à la réflexion, est plutôt décourageante ce qui n'est pas précisément l'objectif de l'association.

Voilà une institution dont on nous dit qu'elle "dispose d'une capacité remarquable à mobiliser les meilleurs économistes" et "qu'elle a consenti plus d'efforts de compréhension que la plupart des bailleurs de fonds", et qui, par l'importance de ses financements mais surtout par les politiques de développement qu'elle propose dans tous les domaines, incluant des mesures d'exécution souvent très détaillées, joue un rôle dominant en Afrique au sud du Sahara depuis plus de vingt ans. Les résultats sont bien connus, sur cette période de vingt ans, les pays africains n'ont pas bénéficié du développement soutenu qu'ont connu d'autres parties du monde, les économies africaines sont devenues de plus en plus "informelles" ou "populaires" ce qui témoigne certes d'un beau dynamisme, mais ne permet pas de sortir de la pauvreté et de la précarité.

Si les "meilleurs économistes" ont été impuissants, alors l'Afrique est vraiment mal partie et on peut se demander si la démarche de la CADE qui consiste à lui donner une image plus positive a vraiment un sens.

Mais on peut aussi faire de l'action de la Banque une tout autre lecture que celle qui nous a été proposée le 14 avril ; on peut penser que les "meilleurs économistes" n'ont pas été capables de saisir les réalités du développement non seulement en Afrique mais dans les autres parties du monde, on peut penser que "les efforts de compréhension" de la Banque sont plus apparents que réels, on peut en un mot faire une critique "sans nuance" de cette institution, même s'il nous a été dit ce soir là qu'on ne pouvait la faire.

On peut commencer par avoir une autre lecture des ajustements structurels, dont la naissance n'a pas été déterminée par l'échec des prêts déjà consentis, mais par un changement majeur, à savoir la fin de la période de bons prix des matières premières agricoles et minières dont l'Afrique vivait depuis plusieurs décennies, voir plusieurs siècles.

Ce changement majeur a engendré des déséquilibres macro-économiques qui ne pouvaient durer : on ne peut vivre indéfiniment au-dessus de ses moyens (surtout quand on est pauvre). Les gouvernements occidentaux se sont volontiers déchargés sur la Banque de la tâche ingrate d'amener les Africains à ne plus vivre au-dessus de leurs moyens, quitte à critiquer les méthodes de la Banque derrière son dos. C'est le premier volet des ajustements structurels, un volet malheureusement nécessaire.

Le second volet a été de créer les conditions d'un développement soutenu. Pour cela, les "meilleurs économistes" ont fait appel aux doctrines néolibérales ou plutôt ils ont simplifié, pour ne pas dire caricaturé, les théories des économistes néolibéraux pour en tirer des politiques qu'ils ont proposé aux gouvernements africains. On peut être profondément convaincu des vertus du libéralisme et penser que les pères du libéralisme ne reconnaîtraient pas leurs petits dans les politiques préconisées par la Banque. Et c'est là une opinion que l'on rencontre chez un certain nombre d'économistes qui n'ont peut-être pas le droit d'être classés dans la catégorie des meilleurs, mais qui sont répartis de chaque côté de l'Atlantique.

Ces politiques pouvaient elles mettre l'Afrique sur la voie du développement ? L'Afrique est certes, comme il l'a été rappelé lors de la conférence, un cas particulier, mais tous les pays sont des cas particuliers et aucun ne s'est développé selon les schémas avancés par la Banque. Pour qui connaît un peu la région, l'étude sur l'East Asian Miracle publiée par la Banque, qui veut nous faire croire que les pays asiatiques se sont développés parce qu'ils ont appliqué les principes néolibéraux prêchés par la Banque, ne résiste pas à un début de confrontation avec les faits. Et l'étude parallèle sur l'ajustement structurel en Afrique, qui veut nous faire croire que les meilleurs élèves de la Banque ont aussi eu les meilleurs résultats, relève d'une lecture biaisée de la réalité, parfois à la limite de l'honnêteté intellectuelle.

Comme ils se sont déchargés sur la Banque du soin de rappeler aux Africains les réalités douloureuses, les gouvernements occidentaux se sont aussi déchargés sur la Banque du soin de proposer des politiques de développement : il y a eu, depuis le début des années 80, une véritable démission des Européens et des Français en particulier dans ce domaine.

Une démission qui a eu des effets néfastes. Car la politique de la Banque n'a amené ni la naissance d'un capitalisme local ni l'afflux massif de capitaux étrangers. Elle a au contraire entraîné la disparition d'entreprises qui avaient certes besoin d'être réformées mais qui jouaient un rôle utile. Elle a surtout contribué à déresponsabiliser les gouvernements africains et a développé chez les élites les stratégies de l'esquive qu'elles avaient déjà eu l'occasion de pratiquer à l'époque coloniale, ce qui n'est pas les préparer à entrer dans le monde d'aujourd'hui et encore moins dans celui de demain.

Dire par ailleurs que la Banque a tiré les leçons de ses échecs passés n'est guère convainquant. Tout au plus, la Banque a appliqué quelques cosmétiques sur les principes de base de sa politique qui demeurent inchangés. L'exemple de la filière coton, qui a fait l'objet d'une précédente conférence de la CADE, n'est elle pas un bel exemple de cette constance ? L'encadrement de la production de coton a remarquablement réussi en Afrique de l'Ouest, cela n'a aucune importance ; il faut le démanteler au nom du dogme libéral ou pseudo-libéral de la Banque. Les théologiens peuvent bien se quereller au sujet des échecs passés, le dogme demeure intangible, inattaquable par la connaissance expérimentale. La Banque a encore bien du chemin avant de sortir de la scolastique médiévale dans laquelle elle s'est enfermée.

Après toutes les calamités qui se sont abattues sur elle : la traite des esclaves, la colonisation, le pillage des rentes par les politiciens, la baisse des prix des matières premières et les ajustements structurels de la Banque mondiale, l'Afrique survit, elle fait même preuve d'un beau dynamisme. Aussi la volonté d'optimisme de la CADE est-elle largement justifiée.

Le commentaire de Jean NEMO

Le texte qui précède soulève une question intéressante : les exposés qui ouvrent les rencontres-débats doivent-ils être consacrés à la présentation d'informations argumentées, objectives (ce qui ne signifie pas obligatoirement incolores et sans saveur ), éventuellement contradictoires, en fonction des connaissances, de l'expérience et de la personnalité des intervenants - en un mot accessibles à l'honnête homme tout en lui laissant le soin de tirer ses propres conclusions, sur le champ lors du débat ou plus tard, à tête reposée ? Ou gagneraient-elles à être plus résolument "engagées", voire plus polémiques ?

La discussion parait d'autant plus utile qu'une relecture attentive du compte-rendu des exposés présentés lors de la rencontre-débat consacrée à "la Banque Mondiale et l'Afrique" ne parait pas permettre de conclure que la CADE s'est livrée ce soir là à une cérémonie de vénération aveugle et sans condition. En ce qui me concerne, j'ai présenté l'attitude de la Banque en termes plus neutres que je ne l'aurais peut-être fait dans d'autres circonstances, mais je ne crois pas avoir esquivé la critique ; il me semblait néanmoins important de rappeler que si la Banque a joué un rôle déterminant en Afrique dans les deux dernières décennies, c'est bien parce que les Etats ( dont la France ) représentés dans son Conseil l'y ont encouragée et ont approuvé ses analyses et ses orientations, lorsqu'ils ne s'abritaient pas derrière elle pour faire passer des messages forts aux "mauvais élèves".

Le texte de J. Giri rentre dans le cadre normal de la discussion après "exposé de la cause". Je partage pour ma part une bonne partie de ses critiques à l'égard de la Banque, même si je les exprime, pour des raisons qui me paraissent légitimes, de façon plus nuancée. J'ajouterais cependant que la Banque n'a ni mieux ni moins bien réussi que les autres bailleurs de fonds, en particulier que la coopération française. Si débat il peut et il doit y avoir, il ne concerne pas la seule Banque...

Le premier et le dernier paragraphes de ce texte, en revanche, pourraient laisser entendre qu'il n'y a de bonne rencontre-débat que celle qui se place d'entrée de jeu sur le terrain de la polémique, de la recherche du bouc émissaire et de sa nécessaire condamnation sans circonstances atténuantes. La qualité du texte entre ces deux paragraphes ne permet heureusement pas une conclusion aussi radicale...

Il n'en reste pas moins que la nature des débats au sein de la CADE et des informations qu'elle diffuse est en jeu. Aucun doute sur la liberté fondamentale de chacun d'avoir son point de vue et de l'exprimer : il ne devrait y avoir non plus aucun doute sur le fait que de deux points de vue exprimés, l'un n'est pas nécessairement condamnable parce qu'il est différent de l'autre.

 

Jean NEMO


Le barometre de la CADE

Le 1er semestre 1999

Comme vous le savez, le Baromètre de la CADE est une rubrique de la Lettre de la CADE qui a pour vocation de suivre l'image que les médias donnent de l'Afrique sud-saharienne à leurs lecteurs. Le panel des titres retenus comprend l'essentiel des grands quotidiens d'envergure nationale de la presse française (Le Monde, Le Figaro, Libération, Les Echos, La Tribune, La Croix, Le Monde Diplomatique). Cette analyse est menée depuis le mois de décembre 1998 et totalise à l'heure actuelle quelques 757 articles. Il nous a semblé pertinent d'en agréger les principaux constats. Nous vous livrons donc pour la "rentrée", en guise de conclusion au 1er semestre de l'année 1999, l'impression d'ensemble qui se dégage des colonnes de nos grands quotidiens.

Afrique et actualité

En moyenne, 130 articles (dépêches, brèves, articles divers) sont consacré au continent noir chaque mois. Le Monde représente généralement plus de 30% de ce volume, suivi de Libération et du Figaro qui produisent chacun quelques 20% des articles du mois, Libération se situant plutôt au dessus de cette valeur, Le Figaro plutôt en deçà. Quant aux autres quotidiens (La Tribune, La Croix, Les Echos), ils contribuent à concurrence de 10% chacun au nombre d'articles dévolus à l'actualité africaine. Le Monde Diplomatique occupe une place à part dans ce panorama. En effet, s'agissant d'une publication diffusée une fois le mois, le nombre d'articles mensuel n'est pas un critère adapté. D'autre part, l'information que cette publication développe concernant l'Afrique prend le plus souvent la forme d'un dossier (déclinaison d'articles rédigés par des spécialistes à propos d'un sujet donné). S'il nous a ainsi semblé nécessaire de l'intégrer à notre analyse, c'est à titre d'observatoire, non pour sa représentativité mais davantage parce qu'il s'agit d'un journal d'idée.

Que l'on s'en tienne au titre des articles ou que l'on en lise le contenu, c'est le pessimisme ou, pour le moins, un certain scepticisme qui l'emporte sur l'optimisme quand il est question du continent noir. Ainsi, tandis qu'un article sur deux développe une information neutre, on compte, parmi les autres articles, un article optimiste pour 8 articles pessimistes. C'est au mois d'Avril que l'afro-pessimisme fut le plus vigoureux.

Turbulences africaines
(Le Monde, 02/08)
Ce résultat coïncide avec le coup d'état survenu au Niger, qui fut peut être moins critiqué par la presse hexagonale que par les pays africains eux-mêmes, et la mise à l'index de l'esclavage au Soudan. Ce mois fut pourtant marqué par des événements assez amplement développés sinon porteurs d'espoir tout au moins facteurs de stabilité (la tenue des premières élections locales au Rwanda depuis 1994 ; la tenue d'élections présidentielles à Djibouti ; l'accord de cessez-le-feu signé entre l'Ouganda et la République démocratique du Congo). Le mois le plus favorable à l'image de l'Afrique fut sans nul doute le mois de Juin, au cours duquel furent accueillies les décisions du G7 relatives à l'allégement de la dette des pays pauvres, rendu l'hommage à Nelson Mandela et évoquées plusieurs manifestations d'ordre culturel, sans doute à la faveur des vacances d'été.

Si l'on rapporte la proportion d'articles publiés par chaque quotidien à la proportion d'articles pessimistes produits par chacun d'entre eux, on constate que c'est Libération qui diffuse le point de vue le plus critique à l'encontre de l'Afrique (19% des articles parus sur l'Afrique contre 28% des articles afro-pessimistes du premier semestre 1999).

Vers un développement à l'africaine
(Le Monde Diplomatique, Juillet)
Ce même rapport appliqué aux articles afro-optimistes nous indique que se sont les quotidiens La Tribune et Les Echos qui véhiculent l'image la plus favorable du continent, sans pour autant faire preuve de complaisance systématique. Il faut toutefois nuancer ce résultat en gardant présent à l'esprit que l'objet principal de ces périodiques est une information sans doute plus proche de l'Economie selon R. Merton et M. Scholes (prix Nobel d'économie 1997) que de l'Economie selon A. Sen (prix Nobel d'économie 1998) ; premier prix Nobel issu du tiers monde dont les recherches remettent en question le PIB dans les mesures internationales de la prospérité et du développement humain). Par conséquent, étant donné la bonne tenue des indicateurs macro-économiques de nombre de pays africains, il vient naturellement à l'esprit que l'opinion que l'on porte à leur endroit est positive.

Sans influer outre mesure sur le nombre d'articles dévolus au continent, l'événement de géopolitique d'envergure internationale qu'est la guerre au Kosovo en a cependant modifié le contenu. C'est ainsi que la proportion d'articles signés a été la plus faible au mois d'Avril: ce sont en majorité des brèves et des dépêches qui ont alimenté les colonnes de nos quotidiens durant cette période.

Un mélange d'Afriques
(Libération, 12/08)
Notons que, si le Baromètre a pour objet l'Afrique au Sud du Sahara, c'est aussi le Maghreb que la presse française considère lorsqu'elle pose son regard sur l'Afrique, sur l'Algérie, tout particulièrement depuis les dernières élections présidentielles, sur le Maroc avec le décès du roi Hassan II et les pourparlers concernant l'autodétermination du Sahara oriental, pour ne citer que les exemples les plus flagrants. C'est ainsi qu'à l'occasion du sommet de l'OUA, Le Monde a publié ce titre : "l'Algérie met l'Afrique en vitrine"… Pour ce qui est de l'actualité, nous retiendrons " l'afro-optimisme de J. Chirac " (La Croix, 26/07) lors de sa récente tournée sur le Continent quand bien même d'aucuns ont pu y voir une forme de "complaisance franco-africaine" (Le Monde, 27/7). Rappelons également l'émoi suscité par la mort, dans le train d'atterrissage d'un avion en provenance de Conakry, de deux jeunes guinéens qui "sont devenus des symboles pour la jeunesse guinéenne" (Le Monde, 10/08). Enfin, le processus de paix en RDC a été salué par les journalistes dans leur ensemble (18 articles pour le mois de Juillet, de même pour le mois d'Août) ce qui dénote, semble-t-il, "une Afrique lucide" (Editorial, Le Monde, 14/7) qui "veut mettre l'arme au pied" (Le Figaro, 12/7)…

Nicolas FONTANG


Ahmadou Kourouma : En attendant le vote des bêtes sauvages - Paris, le Seuil, 1999

La publication des Soleils des indépendances, éditée pour la première fois en 1968, à Montréal, a marqué incontestablement un tournant dans la création romanesque africaine. En quelques années, en effet, cet ouvrage est apparu comme le paradigme même du roman du désenchantement consécutif aux indépendances africaines, mais il a en outre contribué efficacement au renouvellement d'une écriture qui menaçait de s'enliser dans la description sociologisante.

Après plus de vingt ans de silence paraissait un nouveau roman d'Ahmadou Kourouma, au titre énigmatique, Monnè, Outrages et défis, et dans lequel, curieusement, son auteur nous conviait à un retour sur le passé colonial de son pays, la Côte d'Ivoire.

En attendant le vote des bêtes sauvages, troisième roman de Kourouma, au titre tout aussi déroutant que le précédent, n'est toutefois pas sans suggérer au lecteur la dimension politique d'un récit qui, cette fois, nous installe à nouveau dans l'actualité de l'Afrique contemporaine.

A l'époque des conventions nationales et du multipartisme proclamé, les élections, plus ou moins libres, jouent en effet un rôle de plus en plus important dans le destin des peuples du tiers monde. Non sans résistance de la part de dictateurs solidement accrochés au pouvoir et absolument pas disposés à passer le relais. Un certain nombre d'épisodes récents sont là pour nous le rappeler.

C'est pour se prémunir contre un tel accident de parcours que Koyaga, le héros de En attendant le vote des bêtes sauvages, a décidé d'effetuer un "stage de formation" auprès de quelques autocrates reconnus et patentés. Il s'agit, nous déclare le narrateur, de "s'enquérir de l'art de la périlleuse science de la dictature auprès des maîtres de l'autocratie". Les choses , en fait, ne sont pas si simples, dans la mesure où ce voyage à vocation cathartique a pour origine le rêve d'une vieille femme réinterprêté par le marabout présidentiel, puisqu'en Afrique, c'est bien connu, rien ne peut se faire sans la magie ! Mission d'autant plus impérative que le talisman protecteur de Koyaga a été, momentanément égaré.

A partir de cette donnée narrative, Kourouma nous entraîne donc à sa suite dans un véritable voyage initiatique qui nous conduit successivement au pays de "l'homme-caïman", à celui de l'homme au "totem hyène", puis de l'homme au "totem-léopard" pour terminer par l'homme au "totem-chacal du désert"... Derrière les masques et les oripeaux de ces sinistres personnages, on aura évidemment reconnu, pour peu que l'on s'intéresse à l'histoire récente de l'Afrique, quelques uns de ses acteurs défunts, le Président Houphouët-Boigny, Bokassa, le Maréchal Mobutu, Sékou Touré..., dont les crimes et les exactions ont maintes fois défrayé la chronique.

Roman à clefs donc, si l'on s'arrête à un premier niveau de lecture, En attendant le vote des bêtes sauvages fournit une fois de plus à Ahmadou Kourouma l'occasion de déployer un talent de conteur qui ne peut qu'enchanter les lecteurs. L'attribution au roman du Prix "France-Inter" en apporte la preuve.

Voilà un récit décapant qui, tout en dénonçant un demi-siècle de pratiques dictatoriales en Afrique, jette un jour cru sur la complaisance des anciennes puissances coloniales peu regardantes à l'égard de leurs douteux protégés dont, encore aujourd'hui, l'adhésion feinte aux règles de la démocratie peut encore réserver bien des surprises désagréables. C'est sans doute le sens à donner à ce "vote des bêtes sauvages" auquel se dit prêt à recourir Koyaga, si besoin est. Koyaga, dans lequel on aura reconnu un homme qu'Ahmadou Kourouma a eu tout loisir d'observer pendant toutes ces années où il a présidé aux destinées de la Compagnie commune de réassurance des états membres de la CICA, à Lomé, au Togo.

Jean Chevrier


En bref

Un appel de KOFI ANNAN, Secrétaire général des Nations Unies, dans La Croix du 19 août 1999 :
"Jamais l'Afrique n'a eu plus besoin d'une assistance politique et financière. Mais jamais peut-être, n'a t - elle été mieux à même d'en tirer parti. Aujourd'hui, une aide appropriée soigneusement orientée vers ceux qui sont le plus en état de l'utiliser, pourrait être largement récompensée".

A qui la médaille d'or d'Eunice BARBER ?
A la FRANCE où elle s'est entraînée et qui l'a naturalisée quelques mois avant les championnats du monde d'athlétisme ? Au SIERRA LEONE, son pays d'origine qu'elle a dû quitter pour cause de guerre civile ? En fait, à elle même qui a su aller jusqu'au bout de son projet et tirer profit des chances qui lui ont été offertes. Une médaille d'or pour la France, oui mais retenons surtout que l'Afrique est riche d'hommes et de femmes qui n'auront pas la chance d'Eunice BARBER tant que leur pays sera ravagé par la guerre civile.

Des nouvelles de la CADE :
Les statuts de l'association ont été déposés à la Préfecture de Police de Paris le 02/ 07/ 99
et le récépissé a été publié au J.O. des associations sous le numéro 1 405 le 24/07/99.

 

Jacques ALLIOT nous a quitté le 23 Août après une longue maladie. Avec lui disparaît un grand acteur de la coopération française en Afrique et un ami fidèle de la CADE. Nous adressons nos condoléances à son épouse et à sa famille.

 

Michel LEVALLOIS a participé au 44 ème colloque de groupes de recherche et d'actions paysannes organisé par l'AFDI le 25 Juin 1999 et consacré à l'Afrique noire.

 

La revue des revues :

Politique Africaine vient de sortir son numéro 74, dirigé par Emile le Bris, consacré aux "Espaces publics municipaux".

Afrique Contemporaine a sorti son 190 ème numéro où l'on note un article sur le pétrole au Nigéria et un autre sur la guerre Erythrée/Ethiopie.

 

Une lecture indispensable : (L'Enjeu Congolais - l'Afrique Centrale après Mobutu).
Colette Braeckman, journaliste au Soir de Bruxelles connaît bien l'Afrique Centrale. Elle a repris la plume pour nous donner une vue d'ensemble des événements qui depuis cinq ans ont embrasé la région, depuis le génocide du Rwanda, la chute de Mobutu et la conquête du pouvoir par Kabila, jusqu'à la guerre civile et la guerre régionale qui divise le Congo. Ce faisant, Colette Braeckman ne se contente pas de réécrire ses articles. Elle procède à une remise en perspective politique d'événements trop souvent présentés dans leur dimension humanitaire ou exotique. Et l'on voit l'Afrique devenir le théâtre de luttes politiques d'une ampleur insoupçonnée, mettant aux prises des hommes ambitieux et capables, des armées de tous types y compris des armées remarquablement entraînées, encadrées, équipées; Si l'on a confirmation du rôle joué par les Américains, il apparaît bien que ce ne sont pas eux, mais les Africains qui ont eu raison de Mobutu. C'est sur eux maintenant que reposent les chances de la paix.


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