Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : Sociétés africaines : crises, mutations, recompositions

 

Sommaire :


Editorial

La CADE, l'Afrique , le développement , la coopération.

La société africaine, sous la poussée des jeunes générations, est en train de retrouver une certaine autonomie. Elle le fait pour le meilleur et pour le pire, mais elle redevient acteur de son destin. C'est ainsi que nous terminions notre dernier éditorial. Nous aurions dû ajouter que faire connaître, faire comprendre et appuyer ce retour de l'Afrique a été et demeure la raison d'être de la CADE. Ce fut la forte conclusion de notre séminaire d'orientations du 28 novembre.

Nous voudrions aujourd'hui, esquisser la façon dont la CADE 2000 entend se comporter face à cette Afrique en mutation, afin que vous puissiez y réfléchir et nous faire part de vos réactions pour notre prochain séminaire, de décisions celui-là, du 17 avril.

Lorsque nous avons commencé il y a trois ans, il fallait d'abord réagir contre une certaine façon de voir l'Afrique, trop systématiquement pessimiste, souvent malveillante, en tout cas mal informée, qui en faisait aux yeux de l'opinion publique un continent exotique voué à la marginalisation et sans espoir.

Cette priorité d'alors reste d'actualité, mais il convient de lui donner une nouvelle dimension : expliquer ce qui change, comment et pourquoi, mais aussi apporter un appui à notre mesure au changement lorsqu'il nous parait porteur de mieux-être des populations africaines, de réappropriation de leurs destinées. Mais comment apporter cet appui et cette aide sans reproduire les effets pervers de ces trente dernières années, de l'aide qui est captée par les mieux placés, et qui ne parvient pas à la grande masse des pauvres, qui concurrence les productions locales, qui rend impossibles économiquement et culturellement, les entreprises tournées vers les besoins des marchés locaux et régionaux?

Regarder l'Afrique autrement, c'est ce que nous faisons, et nous allons continuer à le faire. Mais nous allons aussi regarder autrement le développement, pour suivre ces économies populaires, ces micro-entreprises qui font vivre la grande masse des pauvres, être attentifs à ces voix qui montent, pour rappeler que le développement est d'abord l'affaire des intéressés avant d'être une solution technique et un projet d'expert, et qu'il est donc subordonné à des initiatives citoyennes, à la paix et à une démocratie qui commence à la base, par la gestion des quartiers et des villages. Nous allons enfin militer pour d'autres formes d'aides publiques et privées, bilatérales et multilatérales, qui prennent en compte cette conception du développement, qui répondent à la demande de la nouvelle génération des acteurs africains.

Il va sans dire que nous ne pourrons pas remplir cette triple mission seuls. Il nous faudra le faire avec l'appui et la participation renforcée des équipes d'ENDA-Tiers Monde, avec les partenaires qui se retrouvent déjà dans notre démarche, c'est le cas des membres fondateurs de la CADE, du CCFD, de ceux qui comme l'OPCF, Aire Développement, l'Université Senghor d'Alexandrie nous ont rejoint. Il nous faudra enfin convaincre de nouveaux partenaires de se joindre à nous pour faire passer le message.

L'équipe de la CADE


L'annulation de la dette : les "quais ont entendu les ONG"

Les deux ministres, Dominique Strauss Kahn et Pierre Josselin avaient invité à Bercy le Collectif des associations de solidarité internationale (ASI) engagées dans la campagne internationale en faveur de l'annulation de la dette des pays pauvres les plus endettés pour l'an 2000. Les ministres ont annoncé l'intention de la France de proposer à ses partenaires du G7 de faire disparaître totalement, et dès maintenant pour les pays les plus pauvres, le fardeau de cette dette dans les trente prochaines années. Les ressources dégagées seraient affectées sous garanties à la santé, à l'éducation et à l'amélioration du sort des plus pauvres.

Les ministres ont proposé aux ONG de les tenir régulièrement informées de l'avancement de ce dossier, de les convier à débattre des modalités de contrôle et d'utilisation des fonds dégagés, de les associer au choix et à l'exécution des projets retenus. Appelées par les "deux quais", Bercy et d'Orsay, à s'associer à une politique d'aide au développement, plus généreuse, plus efficace et plus morale, les ONG ont répondu "présent".

Un groupe de contact ministres/ONG sera mis sur pied afin de poursuivre l'information, d'ouvrir le débat, et de préciser les modalités de mise en œuvre. La Cade se réjouit de cette rencontre qui annonce un dialogue entre les responsables gouvernementaux de l'aide publique et les ONG, d'où Bercy était le plus souvent absent, qui portait rarement sur les grandes orientations politiques, qui avait peu d'impact, faute d'être suivi.


Sociétés africaines : crises, mutations, recompositions

Poursuivant notre enquête sur les mutations que vit l'Afrique depuis ces vingt dernières années, par suite de la triple explosion démographique, urbaine et scolaire, de l'épuisement du modèle économique post colonial, enfin de l'ajustement structurel (Ph. Hugon) , la rencontre-débat du 10 mars était consacrée à la place, aux réactions et aux adaptations des individus et de leurs réseaux d'appartenance à des groupes sociaux, à des structures culturelles, économiques, et socioprofessionnelles, eux-mêmes en crise et en mutation.

Laurent Bossard, économiste au Club du Sahel, situe son exposé dans le cadre de l'Etude des perspectives à long terme de l'Afrique de l'Ouest (WALTPS) effectuée par le Club du Sahel et l'OCDE.

L'Afrique connaît une mutation séculaire due à la recomposition de la population et à l'émergence de l'économie de marché. En 1930, l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest sub-saharienne comptait moins de 50 millions d'habitants, aujourd'hui environ 220 millions et dans une projection sur 2020, 430 millions. L'Afrique connaît enfin une urbanisation d'une brutalité exceptionnelle qui se traduit par le développement des villes moyennes de moins de 100 000 habitants et par la création de mégalopoles.

La crise conjoncturelle interfère avec ces mutations. Les populations ont bougé, d'abord vers la côte (par exemple Burkina vers Côte d'Ivoire, devenue le deuxième pays d'immigration du monde), mais il y a des flux migratoires de retour. Rien n'est figé. Il se développe aussi un phénomène - plutôt inquiétant - de repli sur soi, en partie à base d'ethnisme. Enfin, il y a une accélération de la tendance à l'individualisation.

Ceci étant posé, il faut admettre qu'on a surestimé la crise et qu'on surestime maintenant la sortie de crise. En effet, il existe un amortisseur constitué par le secteur dit "informel", (la CADE préfère le terme d'"économie populaire") qui a été, est, et continuera à être le principal pourvoyeur d'activités et d'emplois. Grâce notamment à l'économie populaire, ce dynamisme africain est remarquable dans le contexte actuel.

A titre d'exemple, regardons "la ville moyenne" de Saint-Louis. Il s'y est constitué une capitalisation immobilière de 80 milliards de CFA, dont 60 milliards privés, pendant les périodes post-coloniale et de crise. Cette capitalisation urbaine qui a été supérieure à l'aide dispensée pendant la même période provient essentiellement des PME, des PMI, et du secteur dit informel et n'apparaît pas dans les statistiques. Prenons aussi l'exemple de la pêche à Saint-Louis : cette pêche mobilise 40 000 personnes, le tiers de la population, et produit une valeur ajoutée de 8 milliards CFA/an. Mais le port n'a pas de chenal d'accès, pourtant réclamé par les pêcheurs : d'où un dialogue difficile avec la mairie, qui perçoit 12 millions de taxes des pêcheurs. Le problème aujourd'hui est donc d'engager le dialogue entre les entreprises et les autorités.

Après cette présentation des grandes tendances et des évaluations globales des comportements africains dans l'Afrique de l'Ouest, réalisées par le Club du Sahel, il revenait à Alain Marie, anthropologue, maître de conférence à l'IEDES, de donner un autre point de vue à partir de travaux de terrain menés en Côte d'Ivoire de 1992 à 1997. Ces travaux ont été publiés sous sa direction en 1997 chez Karthala sous le titre de "L'Afrique des individus".

Crise conjoncturelle et structurelle

Alain Marie estime que la crise que traverse l'Afrique depuis la fin des années 1970, soit près de vingt ans, est bien plus qu'une crise conjoncturelle. Elle n'est d'ailleurs pas terminée car les taux de croissance plus favorables de ces dernières années n'ont pas fait disparaître les dures réalités que connaissent les familles pour se nourrir et pour payer la scolarité des enfants. Pour les gens "du bas du bas" par opposition à ceux du "haut du haut", la crise conjoncturelle a accentué une crise structurelle plus ancienne et plus profonde, car elle a accéléré les changements de longue durée que connaît l'Afrique, en particulier la marchandisation et la monétarisation liées à l'urbanisation et à la scolarisation. Elle a suscité de la part des intéressés des réponses inédites - ainsi l'adhésion aux religions syncrétiques qui sont en plein essor- qui ont transformé en profondeur les comportements individuels et familiaux.

La crise des régimes traditionnels d'intégration

Le premier de ces changements est la crise des régimes traditionnels d'intégration. Ces régimes s'étaient déjà accommodés des avantages et des ressources que certains tiraient de l'Etat colonial, fonctionnaires et employés privés. Les possibilités de redistribution offertes par les nouveaux Etats à ceux qui détiennent le pouvoir, sous forme d'emplois, de bourses, de passe-droits, de prébendes de toute sorte, loin d'affaiblir les liens traditionnels, leur donna une vigueur nouvelle à la mesure des nouvelles capacités de redistribution mises à la disposition de "ceux d'en haut". Les lois de la solidarité traditionnelle donnèrent ainsi naissance à l'Etat patrimonial avec ses mécanismes clientélisme d'intégration politique . Alain Marie estime que l'Etat postcolonial africain n'est pas un produit d'importation . Comme une plante rhyzomatique, il s'est répandu par le comportement de ses agents à tous les niveaux des sociétés africaines, selon les règles d'une "économie d'affection" (J.F. Bayart), en suivant les relations de parenté, de lignage, les alliances, les liens claniques. Il en est résulté un renforcement des solidarités communautaires traditionnelles et une surcommunautarisation des sociétés africaines.

Pour comprendre ce mécanisme, il ne faut pas oublier que les Africains restent attachés à leur groupe territorial, familial et social par des liens de solidarité très forts que leur installation en ville ou à l'étranger ne fait pas disparaître. Tout citadin qui avait un emploi faisait vivre en plus de sa femme et de ses enfants, plusieurs membres de sa famille, frères, soeurs, oncles, tantes, cousins, neveux. Car il leur doit l'accueil, l'hébergement, l'entretien des enfants qui vont à l'école ou au lycée. Car il garde le contact avec le village et il y retourne pour les funérailles. Car il redoute toujours le sorcier qui sanctionne les manquements aux régles communautaires. Ainsi, la communauté fonctionne comme une mutuelle: chacun est toujours le débiteur, donc aussi le créancier de plusieurs, ce qui permet de se prémunir contre les aléas de l'existence et les incertitudes de l'avenir. Ce mécanisme d'intégration clientélisme est remis en cause par la crise actuelle, et plus précisément par les contraintes de l'ajustement structurel.

Une subjectivation de compromis...

C'est ainsi qu'est en train de naître l'Afrique des individus, en particulier chez les jeunes et dans les villes, selon un processus assez complexe de prise de distance des individus par rapport aux relations traditionnelles de créancier-débiteur dans lequel ils sont insérés. En fait, il s'agit plus d'un phénomène de subjectivation que d'individualisation. Les jeunes ne rejettent pas les liens traditionnels. Ils souhaitent les adapter à leurs ressources et aux avantages qu'ils peuvent en attendre. De subie, la relation devient contractuelle, choisie, sélective. La subjectivation ne remet pas en question la solidarité communautaire: elle tend à la transformer pour la rendre compatible avec les besoins et les aspirations de personnes qui vivent maintenant en dehors du monde rural traditionnel et qui gagnent leur vie autrement que leurs parents.

...et une recomposition sociale

Cette subjectivation-individualisation entraîne une recomposition sociale dont les formes les plus voyantes sont une nouvelle appréciation des relations politiques et l'émergence d'une identité plus économique et sociologique qu'ethnique ou tribale. Les jeunes ont parfaitement analysé et compris le mécanisme de l'accaparement des richesse et des avantages par les "barons" qui sont au pouvoir, ceux qu'ils appellent "les plus grands voleurs" et ils le dénoncent dès l'instant où il n'a plus d'effet de redistribution . Ils se définissent de plus en plus selon des critères économiques. Ainsi, le chômeur qui a perdu son emploi mais qui a déjà travaillé n'a pas la même identité ni le même statut social que le "sans travail" , le jeune déscolarisé ou le jeune diplômé qui n'a pas trouvé d'emploi depuis sa sortie de l'école ou de l'Université et qui n'a pas d'autre choix que de rejoindre des bandes d'exclus et de marginaux plus ou moins délinquants. Sous l'effet de la libéralisation économique et de la concurrence, la société est en train de se structurer en classes et l'identité économique ou sociologique tend à remplacer l'identité ethnique ou communautaire.

Économie politique et démocratisation

La conclusion que l'on doit tirer de cette analyse est que l'économie de l'Afrique a un caractère politique et social très marqué et qu'il faut prendre en compte en même temps les objectifs de croissance et les impératifs de redistribution. La démocratisation est indispensable comme facteur de justice sociale qui doit accompagner la croissance. Elle est inéluctable car, comme espace de liberté, elle suit les progrès de l'économie .


Le débat

Les questions, observations ou objections des assistants peuvent se résumer comme suit:

- N'y a-t-il pas de contradiction entre l'affirmation du premier intervenant, à savoir que les dernières décennies ont notamment vu se développer un effort considérable de capitalisation, alors qu'il y a un large consensus pour constater un appauvrissement des populations africaines depuis le début des années quatre-vingts ?

- Les analyses qui ont été présentées sont-elles réellement représentatives de l'Afrique au sud du Sahara, ou ne sont-elles pas spécifiques d'une partie de l'Afrique occidentale francophone?

- Dans un continent qui connaît de nombreuses guerres civiles, comment celles-ci se situent-elles dans la grille de lecture proposée?

- Si l'on peut être d'accord sur la notion de tendances séculaires, par conséquent structurelles, les crises traversées depuis près de vingt ans ne sont pas seulement conjoncturelles : leur caractère récurrent, leur durée en font aussi des crises structurelles; ce serait plutôt les épisodes de reprise qui seraient conjoncturels.

- Il y a, de façon frappante, une réelle persistance des solidarités traditionnelles, et l'individualisation n'est pas aussi grande que l'ont dit les intervenants. On doit ajouter qu'il s'y est ajouté le développement d'une autre forme de solidarité, le phénomène associatif.

- La référence à l'époque coloniale et à ses graves conséquences a manqué dans les exposés. Or elles sont à la source de bien des difficultés actuelles. De même, les intervenants n'ont pas évoqué les conséquences de la mondialisation sur les économies africaines, par conséquent sur les ménages et les divers groupes sociaux.

- L'exemple camerounais est proposé par un autre assistant au débat : il y a bien eu crise,

mais le repli sur soi évoqué par les intervenants n'en est pas forcément la conséquence : il faudrait plutôt regarder du côté de la renaissance du multipartisme et des réactions qu'elle a entraîné de la part du pouvoir. Quant au secteur informel, il existe bel et bien ; l'attitude des gouvernements et des pouvoirs publics vis-à-vis du secteur informel est ambiguë : dans la mesure où il se développe, il aurait intérêt à le rejoindre, mais ses opérateurs sont méfiants à l'égard de l'Etat et des autres organismes publics, en qui ils ne trouvent pas de véritable partenariat.

Quelques réponses

Le premier intervenant confirme que les bases de départ de ses analyses sont très larges ; les travaux en cours dans le cadre du CAD et du Club du Sahel englobent toute l'Afrique. Il ne voit pas non plus de contradiction entre une forte capitalisation et l'appauvrissement : les populations concernées sont en forte croissance, et si le revenu moyen reste faible, il est forcément au total de plus en plus important. Il partage l'idée que les crises économiques ne sont pas seulement conjoncturelles, et il ne voit de solution pour en sortir à terme que le développement des échanges locaux et régionaux, sur de véritables marchés intérieurs ou régionaux, qui permette aux économies africaines de ne pas seulement dépendre de l'évolution des prix des matières premières sur le marché mondial. C'est d'ailleurs l'une des solutions majeures pour un minimum de protection de ces économies. Il maintient que les solidarités anciennes ne pourront subsister, et en cela il approuve le terme de "banalisation " employé au cours du débat : il suffit de se référer à ce qui s'est passé et à ce qui se passe dans d'autres parties du monde, il n'y a pas de raison pour que l'Afrique constitue une exception.

Le deuxième intervenant confirme que les "rémanences" de l'héritage colonial sont fortes, notamment à travers les comportements des pouvoirs post-coloniaux, autoritaires et peu portés au dialogue. Il indique que les sociétés africaines ont un potentiel de violence, et que les guerres procèdent d'une accumulation et d'un engrenage de processus dans lesquels les solidarités traditionnelles sont à la fois dépassées ( et ne jouent plus leur rôle modérateur et de médiation ) et exacerbées ( à travers en particulier l'ethnicisation de la politique, en partie héritage de la colonisation ). Il insiste sur le fait que les processus d'individualisation en cours, qu'il réaffirme, ne débouchent pas sur l'individualisme tel que nous le comprenons et le vivons dans nos pays. Cet individualisme est impensable en Afrique, en raison de la faiblesse de l'Etat, des défaillances de la police et de la justice et de l'absence ou de l'insuffisance des dispositifs de protection sociale. L'individualisation signifie que les individus n'entendent plus se voir imposer des solidarités en raison de la seule tradition, et veulent pouvoir exercer leur jugement sur la nature et la portée de celles auxquelles ils adhèrent.

En conclusion

Si l'on voulait tirer une conclusion générale, on pourrait avancer l'idée que les responsables africains se trouvent maintenant dans la situation d'avoir à dialoguer avec les nouveaux acteurs de la société civile, des quartiers, des villages, des entreprises, formelles et informelles.

L'Afrique des individus existe, elle invente de nouvelles solidarités qu'il n'est plus possible d'ignorer, au prétexte d'un respect irréaliste des solidarités traditionnelles qui de fait se sont transformées.


"Entre holisme et individualisme, une subjectivation de compromis", extrait de : "L'Afrique des individus"

Cet extrait de l'ouvrage "L'Afrique des individus" dirigé par Alain Marie chez Karthala (1997) résume assez bien les propos de l'auteur (p.429).

Au bout du compte, les modernisations africaines ont combiné deux logiques contradictoires : d'une part la logique universelle de la modernité (marchande, urbaine, étatique, bureaucratique, scripturaire) ; d'autre part une logique spécifique de traditions hiérarchiques, communautaires, autoritaires, gérontocratiques, qui s'est incarnée dans l'Etat patrimonial, dans le despotisme politique, dans le culte du chef et dans le clientélisme, ce système d'intégration politique se développant dans la continuité de la logique communautaire de la dette.

D'un côté donc, la modernité universelle appelait à la constitution d'une société civile construite sur les décombres de la socialité communautaire, et sur le développement corrélatif d'un processus d'individualisation donnant libre cours aux potentialités individualistes et subjectives.

Mais d'un autre côté, les conditions historiques de la modernisation - grosso modo le sous-développement, le clientélisme et le despotisme - ont interdit à l'individu de pouvoir émerger véritablement en tant que sujet autonome, en le maintenant attaché à son appartenance, à son identité et son ethos communautaires.

Or la crise économique ne clarifie guère cette situation contradictoire, qui appelle les individus à être indépendants et autonomes et, simultanément, les renvoie dans leur dépendance et dans leur hétéronomie communautaire. Elle la surdéterminerait plutôt.

D'une part, en effet, dans un contexte de concurrence exacerbée sur le marché de l'emploi et des ressources monétaires, elle oblige les individus à se prendre de plus en plus en charge en ne comptant d'abord que sur eux-mêmes, à partir d'un double constat, celui de la défaillance du clientélisme d'Etat et celui des limites de plus en plus étroites de la solidarité communautaire.

Mais d'autre part, le désengagement de l'Etat, la faillite des services publics (santé, école, protection sociale), l'inaccessibilité du crédit institutionnel et des formes privées de la sécurité, la précarité grandissante des conditions d'existence, les licenciements, le chômage, donnent une importance accrue à la solidarité communautaire : elle demeure le seul recours encore envisageable pour les plus pauvres, tandis que, pour la plupart, y compris ceux qui y sont en position de donateurs, le réseau communautaire représente par excellence l'espace social et symbolique au sein duquel ils retrouvent une pleine identité - la reconnaissance de leur individualité comme "être total", "non divisé en facultés" (Mauss) -, ainsi qu'une image sociale de soi plus riche et souvent plus valorisante que la caricature unidimensionnelle que peut leur renvoyer le miroir tendu par la société globale, image ne retenant guère que ce qui peut s'évaluer à l'aune monétaire.


Le débat sur le coton africain continue : le point de vue des producteurs africains

 

L'Echo des cotonniers (trimestriel de décembre 1998) (Réseau APM Afrique, agricultures paysannes et modernisation) écrivait dans son éditorial : "ces derniers temps, on voit naître ici et là, au Bénin, en Côte d'Ivoire, au Mali, des tensions et des conflits brusques, et parfois graves qui opposent les sociétés cotonnières et les organisations de producteurs. Ces conflits, nés dans des contextes différents ne sont pas de même nature mais pourtant ils traduisent tous un changement significatif des relations entre partenaires de la filière".

Cette publication nous a été envoyée par les soins de l'association Solagral, en réaction à notre Lettre 26 de février 1999, et en appui du point de vue de Tom Amadou Seck (page 5 de la Lettre, "Le débat n'est pas clos") qui estimait que la rencontre-débat n'avait pas donné leur place aux organisations paysannes.

Au Mali, le SYCOV (Syndicat des producteurs de coton et vivriers) réclamait sans succès l'application complète du contrat de plan cotonnier et son renouvellement à fin septembre 1998 après une durée de validité de quatre ans.

Le manque de dialogue avec les paysans producteurs maliens, notamment sur le prix du coton brut, a secoué la région de Koutiala (graves incidents) à la fin de 1998. Le SYCOV revendique fortement une attitude de concertation et un esprit de partenariat de la part de la CMDT, et les paysans sont très déterminés sur ce point. Ils veulent aussi être informés sur les audits de la Banque Mondiale.

D'une manière générale, de "grandes manœuvres" se déroulent sur les filières cotonnières dans la plupart des pays concernés. Il semble que, au sein de ces tractations, la Banque Mondiale (comme plusieurs autres bailleurs de fonds), grand artisan de la privatisation des filières, soutient l'initiative des syndicats de producteurs, qui tiennent à ce que les intérêts des paysans soient préservés. La Banque Mondiale prend-elle en compte les organisations paysannes afin d'éviter les excès de la libéralisation ? En effet, il ne s'agit pas seulement de transférer des sociétés d'Etat à des sociétés privées le bénéfice de l'économie du coton, mais d'en faire profiter les paysans producteurs.


A lire absolument : la deuxième édition de "L'économie de l'Afrique", de Philippe Hugon, Repères, La Découverte.

Utilisant les outils classiques de macro-économie et faisant aussi appel à la sociologie et à l'histoire, en à peine plus de cent petites pages, Philippe Hugon nous donne à comprendre l'économie de l'Afrique dans sa profondeur historique, dans ses caractéristiques sociologiques et sa diversité géographique. Dans cette deuxième édition, informée par les performances de la décennie qui s'achève, Philippe Hugon croit pouvoir discerner par delà l'impact des politiques libérales imposées au sub-continent, des perspectives d'avenir dans les dynamismes et les capacités d'innovation des individus et des groupes sociaux de ce continent. Les derniers mots de sa conclusion sont une réponse à "l'afropessimisme dominant, à la fois révélateur et facteur de la crise". Nous les citons avec l'autorisation de l'auteur et de l'éditeur non seulement parce qu'ils donnent des raisons d'espérer, mais parce qu'ils tracent des voix à l'usage de tous les acteurs que l'avenir du continent inquiète.

"L'Afrique connaît, certes, des drames, des guerres, des épidémies et des famines. Il importe toutefois de relativiser les médias exprimant tout à la fois la peur devant un continent prolifique et la commisération vis-à-vis de la faim. La Somalie ou le Rwanda ne sont pas plus, ni moins, représentatifs de l'Afrique que ne l'est l'ex-Yougoslavie par rapport à l'Europe. L'économiste théoricien qui écrit de loin sur l'Afrique a tendance à mettre en avant la perte de compétitivité, les blocages de croissance et la faiblesse des investissements. L'économiste praticien présent sur le terrain est aussi frappé par la créativité, par les initiatives populaires en milieu urbain, par l'émergence de nouvelles organisations et d'esprit d'entreprise qui échappent aux enregistrements comptables (...) S'il y a désenchantement face aux illusions des indépendances et devant l'échec du projet de modernisation, les économies africaines ont leur historicité propre, tout en étant ouvertes au monde. (...) L'économie de marché ne peut fonctionner de manière efficiente que si l'Etat est renforcé pour créer l'environnement institutionnel favorable, que si les entreprises ont des logiques d'investissement à terme et que si les mécanismes redistributifs permettent une régulation des tensions sociales."


Pour un nouveau savoir sur l'Afrique

Le GEMDEV avait invité Jean-Marc Ela, sociologue camerounais, à présenter ses réflexions sur l'état actuel des savoirs sur l'Afrique à l'heure de la mondialisation. Nous ne reviendrons pas sur son plaidoyer en faveur d'une renaissance de la recherche africaine sur l'Afrique, en particulier dans le domaine des sciences sociales. Nous partageons entièrement ses arguments et ses propositions. Comme lui, nous sommes convaincus que la crise africaine est aussi une crise des connaissances sur l'Afrique, que le développement exige une recherche scientifique sérieuse que les Africains et l'Afrique ne peuvent s'en dispenser, que la multiplication des réseaux est à l'heure actuelle sans doute le moyen le plus efficace de promouvoir une recherche de qualité en Afrique compte tenu des contraintes politiques et financiers existantes.

En revanche, nous avons été heureux d'entendre sa critique du savoir actuel sur l'Afrique car son diagnostic est très exactement celui de la CADE. Qu'a-t-il dit en effet ? Qu'il fallait interroger le regard que l'on pose sur l'Afrique, que ce regard est en crise, et qu'il fallait revoir les concepts et les grilles d'analyse utilisés, car ils sont marqués par l'ethno-centrisme et le culturalisme et enferment l'Afrique dans le ghetto du tropical et de l'exotisme. Il plaide pour que l'on regarde l'Afrique autrement, c'est-à-dire en prenant en compte les acteurs et leurs stratégies.

Complétant le propos de Jean-Marc Ela, Madame Michelle Leclerc-Olive a fait remarquer que les sciences sociales s'étaient souvent fourvoyées dans une recherche du "pourquoi" des individus et des groupes sociaux : l'appartenance ethnique ou géopolitique. Elle estime qu'il est plus urgent de connaître le vers quoi et le comment, c'est-à-dire les finalités et les modalités du comportement des acteurs de l'Afrique en train de se construire.

Il est urgent, en effet, estime Jean-Marc Ela de produire aujourd'hui sur l'Afrique un savoir qui libère, c'est-à-dire qui puisse être approfondi par les Africains, qui leur permette de récupérer la maîtrise de leur destin, qui ne les enferme pas dans des stéréotypes et des invariants qui les excluent de l'histoire en train de se faire.

Nous avons été heureux d'entendre JM Ela tenir ce discours qui justifie notre démarche, car il est essentiel que cette "reconceptualisation" de la recherche en sciences sociales, dont la Cade sait l'impérieuse exigence, soit souhaitée et exprimée par des Africains.


LE BAROMETRE DE LA CADE

"Par vitalité d'une nation, on ne peut entendre ni sa force militaire, ni sa prospérité commerciale ; il faut entendre par là l'exubérance de son âme c'est à dire sa capacité de créer, non plus simplement de la science, (...) mais de nouvelles idées générales pour la civilisation en marche et à laquelle elle appartient" -
F.Pessoa

La "revendication d'exceptionnalité" africaine (Le Monde Diplomatique, Mars 1999) est-elle l'expression de ce sentiment ? A l'inverse, ne constitue-t-elle pas "le piège d'un particularisme qui mène à l'isolement" (Libération, 28/01) ? L'analyse couvre la période du 26/01 au 01/03 et porte sur 136 articles. Dans un souci d'équilibre, les quotidiens économiques Les Echos et La Tribune ont été intégrés au baromètre.

Du scepticisme affiché par l'ensemble de la presse à l'encontre de la transition démocratique nigériane, à l'optimisme mesuré du Monde sur la question des Droits de l'Homme en RDC, en passant par la critique mitigée des 5 années de présidence de N. Mandela et la condamnation des exactions perpétrées en Sierra-Leone : aucun événement en terre d'Afrique n'est demeuré dans l'ombre durant un mois de Mars fourni où les articles sont foisons et les thèmes pris en considération éclectiques.

Si l'on ajoute les relations de coopération entre l'Afrique et ses partenaires occidentaux, les troubles qui ont éclaté en Guinée-Bissau, la reprise des hostilités en Angola et l'instabilité qui règne au Congo-Brazzaville, on obtient la liste exhaustive des sujets d'actualité auxquels sont consacrés une dizaine d'articles.

Seul le différend frontalier qui oppose l'Ethiopie à l'Erythrée s'est véritablement démarqué : cette "guerre des pauvres" (Libération 08/02, Le Figaro 09/02) "la première guerre high-tech d'Afrique" (Le Figaro) couplée à une "guerre des communiqués" (Libération "08/02, Le Monde) totalise en effet une vingtaine d'articles.

Notons que les quotidiens économiques produisent des articles neutres pour l'essentiel même si, après la guerre de la banane, La Tribune présage une "guerre du coton" et constate qu'une importante fusion entre chargeurs ivoiriens a rendu le marché mondial du cacao "en proie à la confusion". La Croix estime pour sa part que "la politique de notre pays est devenue illisible" et que "la France doit changer de logique en Afrique", esquissant le contour des actions qui permettraient d'alléger la détresse des populations noires.

Globalement, une cinquantaine d'articles véhiculent une image négative de l'Afrique et 80 articles sont neutres ; ce qui laisse mathématiquement peu d'espace aux articles porteurs d'espoir !

Retenons tout de même -à titre d'exemple de ce dont l'Afrique et les Africains sont positivement capables- les évocations de la "chaîne humaine contre la guerre à Pointe-Noire" (NDLR: la chaîne humaine pour la paix !) dans Libération (23/02), "la mobilisation [interafricaine] en faveur d'A. Condé" dans Le Figaro (16/02), un interview porteur d'avenir d'A. Traoré, ministre malienne de la culture et "la victoire en platine de la tribu Bakofeng" qui a obtenu que les gains issus d'un gisement du même métal lui soient attribués aux dépens de groupes industriels (Le Figaro, 16/02).

Force est de reconnaître que certaines presses nationales sur le Continent n'ont elles-mêmes pas toujours la politique éditoriale souhaitée : ainsi apprend-on dans les colonnes de Libération (01/03), que "la presse magazine sud-africaine semble se conforter dans la ségrégation raciale qui a survécu à la fin de l'Apartheid"...

Février 1999 dans la presse hexagonale est placé sous les auspices du dialogue entre l'Afrique et ses partenaires français, européens (La Tribune et Les Echos, 10/02) mais également le G7 dont les états membres, sous l'impulsion de la présidence allemande, devraient mettre en place un programme destiné au groupe des pays les plus endettés de la planète auquel appartiennent nombre de pays africains (Le Monde , 19/02). La coopération est cependant élargie à un nouvel interlocuteur cette année. En effet, dans le cadre de l'année jubilaire, ce "temps sacré" auquel fait référence le Lévitique, les instances religieuses ont appelé à une remise de la dette publique des 41 pays les plus pauvres du monde ; or c'est à l'occasion de l'Assemblée Oecuménique des églises à Harare qu'une motion a été votée pour la première fois de l'année en ce sens.

Soulignons enfin qu'une double page du MondeDiplomatique dresse un panorama en Février du Nigeria et en Mars de l'Afrique du Sud, ces deux "géants" du continent.

Nicolas Fontang


Ont pris contact avec la Cade :

- La JCAD-Cameroun, jeune association de professionnels et d'universitaires, basée à Dschang, en pays Bamiléké, et consacrée au développement durable, souhaite instaurer une collaboration avec la Cade.

JCAD Cameroun, BP 934, Dschang, Cameroun.

- Pour l'instauration d'un contrôle parlementaire de la politique française au sein des institutions financières internationales. Une campagne est lancée par AITEC, Agir Ici et le CRID. 14 passage Dubail, 75 010 PARIS.

- "Les Artisans du Monde" convient les amis de l'Afrique aux séminaires du 3 au 18 mai sur le commerce équitable : "Solidarités locales et internationales", expo-info-vente, Mairie du 10ème, 72 rue du Faubourg St Martin, Paris.


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