Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : Le coton en Afrique subsaharienne

 

Sommaire :

 


Editorial

Il est trop tard pour des voeux, mais pas pour jeter un coup d'oeil sur l'Afrique subsaharienne et tenter d'y discerner les régions sensibles et les tendances lourdes, qui vont dominer la vie de cette partie du continent pendant les prochains mois.

Trois régions se détachent avec une particulière netteté. L'Afrique des Grands Lacs, d'abord, en fait l'Afrique Centrale et Orientale, de l'Angola à l'Ouganda, qui est, autour du Zaïre, en crise. La chute du régime du maréchal Mobutu et l'arrivée de Laurent-Désiré Kabila ont provoqué un extraordinaire bouleversement des données politiques, intérieures et extérieures au pays, où se mêlent les enjeux politiques liés à l'aspiration à la démocratie et les appétits de pouvoir et de contrôle des immenses richesses de la région. Car ce n'est pas un des moindres paradoxes de la situation que cette crise concerne la partie la plus riche, en particulier en mines et en pétrole, et la plus peuplée, de ce continent.

L'Afrique du Sud qui va connaitre l'après-Mandela est le deuxième foyer de tension et d'espoir de l'année qui commence. Ce pays qui est en train de redevenir africain, chez lui et pour ses voisins, trouvera-t-il la recette qui lui permettra de retrouver la prospérité en mettant ses richesses et ses compétences au service de ses townships, de montrer qu'il est possible de construire une nation africaine, multiculturelle et multiethnique? Sera-ce comme Tabo Mbeki l'appelle de ses voeux, le signal de la renaissance africaine et non une nouvelle marche à l'abime ?

Le Nigéria est le troisième poids lourd dont l'évolution va marquer l'avenir proche. Ici encore ce ne sont pas les ressources qui manquent le plus, mais la démocratie. Ni les ressources du pétrole, ni les capacités humaines, techniques, bancaires et commerciales, ni le poids démographique ne suffisent en effet à faire d'un pays, une nation prospère et un État efficace. La force retrouvée du Nigéria dépendra de l'arrivée à bon port de la procédure engagée pour remettre en place des institutions démocratiques.

L'année 1999 sera marquée par une profonde transformation - rénovation des rapports de coopération franco-africains et euro-africains. Comme l'a déclaré JP Cot dans un récent interview à l'Autre Afrique, l'heure des relations affectives et sentimentales avec l'Afrique est passée, au moins au niveau des relations internationales. Le moment est venu pour les États et pour l'Union européenne d'établir avec les pays africains de nouveaux rapports, moins "juvéniles", plus distanciés, plus équilibrés, plus exigeants aussi sur les droits de l'homme et la bonne gestion des affaires publiques.

L'avenir de l'Afrique parait hypothéqué par un endettement abyssal et une dépendance persistente à l'égard des matières premières et des capitaux du reste du monde auxquels la Banque Mondiale et le FMI opposent ajustements et conditionnalités. On peut discuter cet évangile ultralibéral qui prétend remplacer les idéologies socialisantes d'hier et reprocher aux Américains de chercher à s'approprier les chasses gardées post-coloniales et socialistes d'entan. Une chose est certaine: débordant les calculs, les analyses et les prévisions, un autre grand acteur est en train d'émerger à travers toute l'Afrique : les Africains eux-mêmes. Longtemps ignorée, manipulée, endoctrinée et condamnée à se conformer au modèle occidental, la société africaine, sous la poussée des jeunes générations est en train de retrouver une certaine forme d'autonomie. Elle le fait pour le meilleur et pour le pire mais elle est en train de redevenir acteur de son destin.

Michel Levallois


Faut-il "administrer" ou "libéraliser" les filières cotonnières africaines ?

Les termes du débat à travers les attentes du paysan vis-à-vis des structures d'encadrement de la culture du coton

Dans l'Afrique des temps anciens, la culture du coton était une culture secondaire, qui ne demandait que peu de travail au paysan. Depuis qu'elle a été érigée en culture commerciale, elle est devenue une culture à part entière, une culture venant en plus de la culture vivrière, avec de surcroît des impératifs de production qui en font une culture beaucoup plus exigeante que la culture vivrière et qui rend le paysan qui la pratique largement tributaire d'intervenants extérieurs, de structures d'encadrement, à tous les stades de la filière. Passer en revue ce que le paysan attend, concrètement, de ces structures d'encadrement permettra de mieux comprendre en quels termes se pose le débat qui oppose aujourd'hui tenants d'une conduite administrée de la filière cotonnière africaine et tenants d'une conduite libéralisée.

Pouvoir pratiquer la culture du coton sans porter préjudice à la culture vivrière

La première attente du paysan est relative à l'intégration de la culture du coton, culture en plus, dans le système de production qui assure la survie matérielle de son groupe social depuis toujours. Le souci majeur du producteur est, ici, de faire de telle sorte que pratiquer la culture du coton ne porte pas préjudice à la culture vivrière. Dans l'Afrique soudanienne, faut-il le rappeler, l'activité agricole est étroitement tributaire des pluies, dont le cycle peut être très irrégulier aussi bien en ce qui concerne la quantité des précipitations que leur répartition dans le temps. Le paysan sait que, plus il sème tôt, plus il a de chances d'avoir une récolte qui arrive à maturité dans de bonnes conditions. Cela est vrai de la culture vivrière comme de la culture cotonnière. Que alors semer en premier, sachant que la culture mise en terre en second risque d'avoir de moins bons résultats ? Un décalage dans les semis qui risque d'être d'autant plus préjudiciable à la seconde que le paysan travaille la terre à la main, c'est-à-dire que son exploitation est encore en culture manuelle. Il existe deux façons de réduire ce risque climatique : aider le producteur à passer à la culture attelée, un labour mécanique étant synonyme de gain de temps et donc de raccourcissement de la durée qui sépare la mise en place de l'une et de l'autre cultures ; mettre à la disposition du producteur des semences vivrières sélectionnées, à cycle plus court que les semences de type traditionnel (donc moins tributaires des caprices pluviométriques) et à rendement plus élevé (donc à potentiel de production supérieur), ce qui suppose qu'existe une structure de production de semences et de vulgarisation adaptée. Si la demande en semences sélectionnées n'est pas encore systématique, la demande en culture attelée est aujourd'hui particulièrement forte dans toute les zones cotonnières de l'Afrique subsaharienne.

Pouvoir accéder aux meilleurs intrants aux conditions les plus avantageuses

La seconde attente du paysan a trait à l'accès aux intrants nécessaires à la pratique de la culture du coton.

Il faut, tout d'abord, des semences (théoriquement 8 kg/ha) adaptées au milieu naturel, de qualité à rendement élevé, d'un coût abordable, accessibles à crédit, livrées au village...

Il faut, ensuite, des engrais (la quantité étant le plus généralement de 150 kg/ha) et de l'urée (à raison généralement de 50 kg/ha).

Il faut, enfin, des insecticides car les variétés "modernes" de cotonniers, fortement hybrides, sont extrêmement exposées au parasitisme

Le produit de traitement qu'attend le paysan doit être adapté, le moins cher possible, disponible à crédit, rendu à destination à temps et, bien sûr, facile d'utilisation.

Il faut aussi que l'appareil qui permet l'épandage du produit de traitement, le pulvérisateur, soit adapté, pas trop cher, accessible à crédit, d'une durée de vie relativement longue, facile d'utilisation, économe en piles. Il faut enfin également que le paysan, nanti de son produit de traitement et de son pulvérisateur, sache à quel moment du cycle du cotonnier procéder aux différents traitements et de quelle manière effectuer ces traitements. Le traitement phytosanitaire du cotonnier est aujourd'hui, pour différentes raisons, l'un des gros problèmes de la culture du coton en Afrique.

La mise au point des intrants, leur acheminement sur le terrain et leur utilisation nécessitent ainsi des intervenants à la fois nombreux et qualifiés - des chercheurs, des banquiers, des commerçants, des transporteurs, des vulgarisateurs... -, dont la combinaison pertinente des prestations va largement déterminer le volume de la production cotonnière.

Pouvoir réaliser un revenu net maximum et régulier

La commercialisation se situe enfin au niveau de la commercialisation du coton-graine récolté. Cette opération comprend :

Assurer au paysan un revenu stable est d'autant plus difficile que le cours mondial du coton est lui-même régulièrement sujet à de très fortes fluctuations. Ce qui revient inévitablement à poser le problème du subventionnement des producteurs de coton en cas de conjoncture défavorable, à travers l'existence, par exemple, d'un système permettant la stabilisation du prix auquel leur est achetée la récolte. Il s'agit là d'un problème fondamental, puisque c'est en fonction du revenu net escompté que le paysan décidera en fin de compte de continuer à produire du coton ou d'arrêter d'en produire...
Répondre à l'attente du paysan dans le domaine de la commercialisation de sa production de coton exige, là aussi, des intervenants multiples et variés, en particulier des institutions financières solides, mais aussi une grande attention à la psychologie du producteur, dont l'enjeu est tout simplement la survie, d'une année sur l'autre, de la culture du coton.

En conclusion, les attentes du paysan africain vis-à-vis des structures d'encadrement de la culture du coton nécessitent des réponses adaptées, relevant de domaines techniques variés : l'agronomie, bien sûr, mais aussi l'économie, la finance, la gestion, la recherche scientifique.

Pour apporter des réponses à ces attentes aux différents niveaux de la filière cotonnière, deux solutions extrêmes sont possibles.

Ou l'on confie l'ensemble des opérations exigées pour le bon fonctionnement de la filière à un seul opérateur : c'était jusqu'à présent le cas dans la plupart des pays africains de la zone franc, à travers l'existence de sociétés cotonnières nationales (la CMDT - Compagnie malienne pour le développement des textiles - en est un exemple), appuyées le cas échéant par une société d'assistance technique extérieure, du type CFDT - Compagnie française pour le développement des fibres textiles ; on a alors affaire à ce que l'on appelle une filière intégrée de production, dans laquelle chaque opération, à chaque stade de la production, est administrée par la société en charge de la culture cotonnière au mieux des intérêts de chacun.

Ou l'on confie l'ensemble des opérations constitutives de la filière à des opérateurs distincts, indépendants, que l'on met en concurrence pour obtenir le meilleur rapport qualité/prix pour le paysan dans la mise en oeuvre des prestations que l'on attend d'eux : c'est la position actuellement défendue par la Banque mondiale, qui, dans le contexte d'ultra-libéralisme qui souffle sur l'économie mondiale aujourd'hui, voit d'un mauvais oeil l'existence dans la zone franc africaine de filières cotonnières intégrées, publiques et, sous certains aspects, monopolistiques, et prône leur libéralisation, à travers la privatisation.

Alfred Schwartz
Sociologue, directeur de recherche de l'IRD


Les acquis de la CFDT

Michel Fichet, Président de la CFDT (Compagnie Française pour le Développement des Fibres Textiles), rappelle que la culture du coton en Afrique est une culture annuelle pluviale, beaucoup moins productive que la culture irriguée des autres grandes régions cotonnières (2 tonnes par hectare), particulièrement sensible aux parasites. Le rendement africain moyen, d'une tonne de coton-graine à l'hectare, est comparable aux rendements du Mississipi en culture pluviale. L'exploitation africaine est petite, un hectare environ, mais dispose de l'avantage comparatif d'une main d'oeuvre familiale abondante. Par ailleurs, le coton africain est "dans le marché" et bien que non subventionné comme en Espagne et aux USA, il se défend bien.

La CFDT est depuis 50 ans l'instrument du développement régulier de la culture africaine du coton, avec l'aide et l'appui de l'IRCT (Institut de Recherche du Coton et des textiles). Elle a mis au point les variétés les plus adaptées aux climats et aux sols africains, avec les meilleurs rendements à l'égrenage. Au cours de ces années d'efforts, le paysan africain s'est "réapproprié" le coton, parce qu'il a trouvé peu à peu son compte dans cette culture dans le cadre d'un nouvel équilibre avec les cultures vivrières. Elle est devenue une culture d'adhésion. La pierre angulaire de cet édifice est constituée par le crédit accordé aux paysans pour financer les intrants indispensables à la culture (semences, engrais, insecticides, matériel, etc ...) et le remboursement de ce crédit lors de l'achat du coton-graine par la filière. Ce qui suppose évidemment l'exclusivité de l'achat.

La filière profite et fait profiter les exploitants de la valorisation des graines de coton : huile, savons, tourteaux. Le succés des filières-coton repose essentiellement sur la stabilité des prix d'achat aux paysans, qui, rappelons-le, ne sont pas des "farmers".

Contre-sens et contre-vérités
On reproche à ce système de ne pas avoir fait profiter les Africains des hausses des cours de certaines années. Mais il est préférable de leur assurer des revenus stables lorsque les cours baissent. La Banque Mondiale souhaite la mise en concurrence et la vente aux enchères du coton à des usiniers privés après privatisation des usines d'égrenage.

Cela est possible dans certains pays (Inde par exemple) mais ne l'est pas en Afrique où les données sont totalement différentes. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en Afrique anglophone, où les méthodes sont proches de celles préconisées par la Banque Mondiale, la production de coton-graines est passée de 300 000 tonnes en 1960 à 500 000 tonnes en 1990, et toujours 500 000 en 1998 (et des années 0 au Nigéria !).

Par la méthode des filières francophones, la production, partie de 100 000 tonnes en 1960 a atteint un million de tonnes en 1990 et 2,2 millions de tonnes en 1998.


La zone cotonnière, le grenier à mil du Mali

M. Bayoko qui est directeur commercial de la Compagnie malienne des textiles, une filiale de la CFDT, se propose de montrer l'importance du coton dans l'économie du Mali, ce pays enclavé à 1.OOO Kilomètres de la mer, dont l'agriculture doit nourir le pays, dégager des surplus pour faire fonctionner l'État et jeter les bases d'autres activités.

Il en rappelle d'abord le contexte historique et politique.Culture traditionnelle dans une économie de subsistance, mais culture fragile dans un pays aride aux précipitations faibles et incertaines, le coton est devenu culture d'exportation pendant la période coloniale, sous la pression de l'autorité des commandants de cercle, avec l'appui des structures de la CTFC et des recherches agronomiques de l'IRCT. Les autorités nationales l'ont reprise à leur compte après l'indépendance en créant la CMDT dont l'État malien possède 60% du capital ,et elles lui ont donné pour mission de répondre à toutes les attentes des producteurs, depuis l'alphabétisation fonctionnelle et l'encadrement rapproché jusqu'à l'organisation des producteurs en collectivités villageoises pour la collecte et la livraison des graines aux usines et la distribution du crédit. En fait, la CMDT est une société de développement rural.

Le couple coton-céréales a été encouragé, et les cultures vivrières qui occupent les deux tiers des superficies bénéficient de l'assolement, en particulier de l'effet résiduel des engrais qui majore sensiblement les rendements. C'est ainsi que la zone cotonnière est devenue le grenier à mil du Mali. L'écosystème est protégé et la lutte contre l'érosion poursuivie. La situation des femmes s'est améliorée et l'exode rural a été freiné.

Pour le maintien de la filière

M. Bayoko développe ensuite les raisons qui font de cette culture et du maintien de la filière un enjeu majeur pour le pays.

-Les quelques industries maliennes qui existent ont vu le jour grâce au coton dont les graines font tourner huileries, savonneries et les sous-produits des fabriques daliments pour le bétail.

-Les banques, les assurances, les transports dont le frêt de retour sur la côte est assuré par les fibres dépendent du coton.

- Ce produit qui tient directement et indirectement la première place dans le PNB, assure 30% des recettes de l'État et 60% des recettes d'exportation.

-La filière assure aux agriculteurs la vente de leurs graines à un prix stable, ce qui est essentiel pour le maintien du niveau de la production et ce qui permet d'éviter que des prix trop élevés ne défavorisent la culture des céréales.

- Les chiffres de la production au Mali sont éclairants: 6.OOO tonnes en 1961, 66.000 en 1971, 400.OOO en 1980 et 523.OOO en 1998.

- Il existe encore d'immenses perspectives cotonnières en superfice et en rendement que la filière actuelle pourra mettre en valeur dans de bonnes conditions. exploitées .

Le coton est bien payé aux paysans
Le dernier mot de M. Bayoko répond d'avance à la critique faite à la filière administrée, accusée de priver les paysans de meilleurs prix qui seraient obtenus de la mise en concurrence des acheteurs de la récolte. Si l'on prend en compte l'ensemble des services qui sont rendus aux producteurs de coton par la filière, c'est à dire le prix, l'intéressement aux résultats, les services techniques, commerciaux et financiers, sanitaires et sociaux, leur rémunération est satisfaisante. Et M. Bayoko estime que le coton n'affame pas le paysan, qu'il lui procure des revenus.


Le débat

Des questions sont posées sur le rendement de l'égrenage, les revenus de l'exploitant moyen et sur la zone la plus favorable à la culture. M.Fichet répond que l'amélioration des variétés a permis des rendements élevés, de l'ordre de 40%, et que l'isohyète de 800 mm marque la limite nord des bonnes conditions. Bien menée, sur des sols propices, dans des conditions de pluviométrie convenables et dans le respect des pratiques culturales adaptées, le coton n'entraîne pas de risques de dégradation des sols.

A propos des statégies économiques du Mali, un intervenant se demande s'il existe un "post-coton", en d'autres termes s'il y a une politique de diversification ou de substitution pour limiter les risques de baisse durable des cours. Quelle est la capacité de la filière à supporter les variations de cours ? Sur le long terme le coton africain, qui a déjà connu des gains de productivité importants et peut encore en connaître, peut rester compétitif sur la longue durée. En revanche, les variations conjoncturelles sont susceptibles de compromettre la rentabilité de la filière, ce qui explique la mise en place de mécanismes de stabilisation et justifie que la filière ne rentre pas dans une logique intégrale de marché. Du reste, celle-ci n'existe pas vraiment dans les pays développés où l'agriculture reste en partie protégée ou subventionnée. En outre, les paysans africains ne disposent pas des moyens d'information des exploitants agricoles des pays du Nord, non plus que de leur capacité à réagir rapidement.

Un intervenant estime que certains aspects positifs de la culture du coton n'ont pas été suffisamment présentés : il fait état du contraste entre les équipements collectifs ( écoles, dispensaires...) dans les régions cotonnières, plus nombreux et mieux entretenus qu'ailleurs. Le niveau d'alphabétisation lui parait plus élevé, et la capacité des paysans à s'organiser plus importante.

La discussion s'engage sur la participation des producteurs à la prise de décision dans les affaires concernant la filière. Pour certains intervenants, il est indispensable qu'à travers une organisation suscitée et gérée par eux-même, ils puissent faire connaître leurs besoins en appuis techniques, en approvisionnement en intrants et en semences adaptées, et qu'ils puissent participer au contrôle des premières phases de la commercialisation.

Une autre partie de la discussion tourne autour des avantages comparés d'une libéralisation poussée de la filière et d'une politique plus interventionniste, telle qu'elle a été décrite par les conférenciers. Par définition, ceux-ci ont pu indiquer ce qui, à leurs yeux, marcherait moins bien dans un cadre plus largement ou totalement privatisé : moins de garantie que soient proposés aux exploitants des intrants de bonne qualité, en temps utile, moins ou pas d'appui technique, et une plus grande vulnérabilité aux variations de trés court terme des cours. L'exemple est donné des variations considérables de la production du Nigéria, malgré d'importants débouchés intérieurs ( ce pays étant le seul en Afrique occidentale à disposer d'un véritable secteur industriel du textile ).

Un intervenant demande si une politique active d'industrialisation n'aurait pas du être poursuivie. Il lui est répondu que de nombreuses tentatives de création d'usines de filature et de tissage ont abouti à des résultas décevants : coûts de production trop élevés, étroitesse des marchés locaux...


Le débat n'est pas clos : et le sort du producteur
africain ?

Ainsi, la rencontre-débat a-t-elle montré que la filière coton, malgré des débuts difficiles, de nombreuses crises et un environnement local et mondial pas toujours très favorable, a connu sur la période un indéniable succés et a permis un accroissement des ressources commerciales et fiscales des Etats, une amélioration des revenus des exploitants, et une modernisation de leurs exploitations tout en sauvegardant, voire en améliorant la production des produits vivriers.

Mais la discussion est restée incomplète car aucun des intervenants n'a exposé les arguments favorables à la privatisation ni le point de vue des organisations représentatives des paysans. Le débat n'est donc pas clos. C'est pourquoi nous avons demandé à Tom Amadou Seck de bien vouloir nous exposer un point de vue différent de celui de nos intervenants.

Et le sort du producteur africain ?

La filière administrée au Mali fonctionne bien, mais à notre avis, elle demeure l'exception qui confirme la règle.

Au Sénégal, plusieurs études1 et rencontres2 nationales insistent sur la baisse de la production de coton depuis la dévaluation du F CFA en 1994 (de 50 736 tonnes en 1991/92 à 31 300 tonnes en 1995/96), sur l'endettement chronique des associations de producteurs de base (APB),3 sur la hausse vertigineuse du prix des intrants (73 %) en 1994/95, l'absence de crédit adapté, et le manque d'efficacité de la gestion de la Société Sénégalaise des Fibres Textiles (SODEFITEX). La société ne tourne pas à sa pleine capacité d'égrenage, les coûts d'usinage et de transformation ont augmenté, suite à la dévaluation du F CFA. L'objectif visé est de réduire les coûts de production pour pouvoir s'adapter à la concurrence sous-régionale et mondiale. Les principales critiques adressées à la gestion de l'organisme sont le bas prix payé aux producteurs et aux filateurs. Avant la dévaluation du F CFA, le producteur bénéficiait d'une part importante du prix de vente moyen de la fibre, soit 54 % (1991/92). Actuellement, elle est tombée à 50 % (1995/96). En mai 1994, la baisse du prix a entraîné un manque à gagner de 2,2 milliards de F CFA au détriment des producteurs.4

Les principaux actionnaires de la Sofitex sont d'abord la CFDT à hauteur de 20 %, la CBAO à 2,5 %. et le reste revient à l'Etat.

Le schéma de privatisation (restructuration) de la SODEFITEX envisagé est une ouverture du capital aux producteurs (30 %), aux salariés (10 %), l'Etat ne conservant que 30 % du capital.

Le reste revient à d'autres partenaires étrangers. Cela ne signifie pas marginaliser la CFDT ou les autres partenaires français. Avec les privatisations survenues au Sénégal dans les principaux secteurs économiques, la CFDT peut, comme les autres sociétés françaises BOUYGUES (secteur des eaux), FRANCE TELECOM (SONATEL), E.D.F. (SENELEC), se repositionner, même si sa participation au capital risque de baisser.

La libéralisation peut permettre aux producteurs et aux entrepreneurs nationaux de participer à la gestion efficace de la filière en amont et en aval (production, commercialisation, transport, transformation).

Le rôle de l'Etat et celui des bailleurs de fonds (bilatéraux et multilatéraux) peuvent se cantonner à garantir des subventions sélectives, un crédit décentralisé (taux bonifiés) et de recherche formation pour devenir des partenaires souples.

Selon l'enquête de la revue Jeune Afrique,5 la requête de la CFDT introduite auprès du C.I.R.D.I. à Genève contre la Côte d'Ivoire, a été rejetée le 25 juin 1998. Une telle décision, selon le commentateur de l'enquête, risque de faire jurisprudence dans toutes les filières cotonnières des pays de la zone franc sous ajustement structurel.

Le Bénin et la Côte d'Ivoire ont déjà privatisé, le cas du Tchad et du Sénégal sont en discussion.

Libéralisation / privatisation ou maintien du statu quo, ce qui importe, pour le paysan africain est l'existence de solides contre-pouvoirs ruraux émanant d'organisations de producteurs professionnalisées (ex. la Fédération des petits producteurs ou F.O.N.G.S. au Sénégal) alliés aux entrepreneurs locaux. Ce qui peut permettre de rationaliser la gestion des filières. Le rôle de l'Etat se borne aux arbitrages et celui des bailleurs de fonds (bilatéraux et multilatéraux) visant à accompagner le processus comme partenaires et non décideurs. Ce qui peut favoriser une concertation tripartite entre les différents acteurs présents dans la filière,. pour la formulation des politiques d'ajustement sectoriel.

Si l'Afrique ne veut pas subir la mondialisation, les représentants de la société civile, y compris les entrepreneurs locaux doivent chercher à prendre leur destin en main sans rejeter aucun partenariat extérieur.

Le débat organisé par la C.A.D.E. a manqué d'exposés contradictoires en dépit des positions intéressantes et intéressées de la CFDT et de la CMDT.

 

En conclusion, il existe une voie africaine qui donne la priorité à un prix rémunérateur au producteur, à des subventions sélectives (en particulier en engrais) et à un crédit décentralisé (à taux bonifiés) et une formation en langues locales. Autrement dit, à une maîtrise de la filière en amont et en aval (production, commercialisation, transformation.)

 

Tom Amadou SECK,
Economiste sénégalais

1. Rapport P.T. Sow et L. Diop, Ministère de l'Agriculture du Sénégal, octobre 1996.

2. Rencontre de Tambacounda, regroupant les principaux acteurs de la filière coton, décembre 1995, Sénégal.

3. Au Sénégal, il existe 2 000 APB regroupant 70 000 producteurs autour de la filière coton.

4. Marchés Tropicaux, spécial Sénégal, numéro hors série, avril 1997

5. Jeune Afrique, n° 1961, 11-17 août 1998


L'Afrique et l'Union Européenne, la "cinquième convention de Lomé"

A l'initiative de Jean Bonvin - Président du Centre de Développement de l'OCDE - Michel Rocard a animé au Chateau de la Muette un séminaire informel le 29 janvier sur un thème de grande actualité pour la Communauté Internationale : "L'Afrique et l'Union Européenne : perspectives pour une coopération renouvelée". Michel Rocard intervenait en sa qualité de Président de la Commission de Développement du Parlement Européen. Ces négociations comportent trois acteurs : les ACP, la Commission et le Parlement Européen. C'est ce dernier qui a donné une forte impulsion pour élargir le mandat de la Commission en demandant d'inclure dans la négociation des sujets tels que :

1 l'élimination des mines antipersonnelles (tous les pays africains ont signé le Traité d'Ottawa)

2 la règlementation du commerce des armes notamment - à l'initiative du Royaume Uni - un "code de conduite" par les pays exportateurs

3 le financement et l'organisation de la formation de la gendarmerie et de la police en vue d'améliorer le respect, par celles-ci, des droits de l'homme en Afrique

4 la mise en route d'un "Observatoire International pour la prévention des crises" (guerres civiles d'origine ethnique, guerres régionales pour conflits frontaliers).

5 la bonne gestion publique et la démocratie.

Michel Rocard a ensuite expliqué que le volet commercial des futurs accords devait, d'évidence, tenir compte des règles internationales de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et que l'expérience des conventions précédentes a démontré que les concessions unilatérales de l'UE n'avaient donné que des résultats "peu significatifs", pour accroître les exportations des pays ACP vers l'espace commercial européen. Il a rappelé que la croissance économique doit être d'abord "endogène" et que le commerce extérieur ne peut jouer qu'un rôle de soutien.

Sur la question de la "dette", Michel Rocard a rappelé qu'il s'agit là d'un problème "majeur" dont la solution est un préalable à tout "décollage économique". La proposition du Parlement Européen est que les pays créditeurs de l'UE et la Banque Européenne d'Investissements acceptent un remboursement en monnaie locale, assortie d'un système de contrôle de l'utilisation de ces fonds pour les projets d'infrastructure par le secteur public et pour des projets productifs par le secteur privé. Enfin, le Parlement Européen a demandé que la nouvelle Convention dote les ACP et la Commission d'instruments novateurs pour soutenir la recherche scientifique, notamment en médecine et agronomie.

Michel Rocard a souligné qu'il fallait tout faire pour éviter une querelle géopolitique entre l'UE et les USA et qu'il fallait analyser la réalité africaine et ses perspectives de façon réaliste. Pour accroître l'efficacité de l'aide, la nouvelle Convention devrait donc s'assurer que les "Délégations locales de l'UE" ont les ressources et l'autorité nécessaire à la coordination des politiques d'aide bilatérale de chacun des pays de l'Union. Enfin, à la question lancinante du non-décollage des pays de l'Afrique après quatre décennies d'indépendance en dépit d'aides extérieures très importantes, Michel Rocard répond que les pays de l'Europe ont une grande part de responsabilité car après la saignée de la traite et les frontières imposées par le Traité de Berlin, ils ont plaqué sur l'Afrique un "modèle occidental" d'Etat et de développement économique, qui exige de la société africaine de profondes adaptations.


Présence de l'Afrique dans la presse : le baromètre de la CADE

Le baromètre n'est en rien une critique de la presse. Il se veut un constat objectif par le biais duquel la CADE s'informe et se propose d'intervenir auprès des instances concernées. Sa devise pourrait être : " il ne sert à rien de comprendre si l'on ne peut agir " - Mongo Beti. L'échantillon couvre la période du 04/01 au 25/01. 78 articles ont été lus pour vous par nos soins.

La Tribune du 06/02 titrait " le retour à l'optimisme des ménages français ". Il était précisé que la crise financière internationale n'affectait pas outre mesure l'opinion publique française. Faut-il comprendre que les ménages sont optimistes, qu'ils ont confiance en l'avenir ou doit-on comprendre qu'ils sont indifférents à leur environnement ? " Bien que Brazzaville fut jadis la capitale de la France Libre et que la résidence de l'Ambassadeur de France - la case de Gaulle - se trouve dans la zone dévastée, les événements n'ont trouvé que peu d'écho à l'étranger et, notamment, à Paris " note Libération (12/01).

La typologie esquissée le mois dernier se confirme : Libération retient souvent l'aspect sensationnel de l'actualité du continent en n'épargnant pas au lecteur le cruel spectacle de la guerre et critique les Africains de façon acerbe ; le conflit sierra-léonais est ainsi comparé à " l'épitaphe sur la tombe de quelques idées généreuses que l'Afrique laissée aux seuls Africains n'est pas en mesure de défendre " (Libération, 09/01). De même, le compte-rendu relatif à l'embargo décrété par les pays frontaliers du Burundi qualifie cette initiative d'inspiration africaine de " passoire notoire [ayant] fait preuve à la fois de son inefficacité et de sa capacité de nuisance " (25/01). Quoique critique lui-aussi, Le Monde est plus analytique, préférant communiquer au lecteur son dépit empreint de réalisme ; " L'Angola devrait être une puissance régionale et un modèle de développement au lieu de quoi il se trompe d'époque, s'apprêtant à prolonger les batailles d'un autre temps " déplore l'éditorialiste (13/01). Le Figaro a lui aussi cédé au pessimisme ambiant tout en limitant les références péremptoires ou péjoratives à l'appui desquelles d'autres quotidiens peuvent étayer leur propos. La Croix est plus difficile à positionner dans la mesure où elle n'accorde à l'actualité africaine qu'une place beaucoup plus réduite que ses confrères. Elle confirme cependant la tendance au pessimisme relevée ce mois dans les pages des grands quotidiens.

Nous signalions dans la précédente Lettre le plaidoyer de Pascal Chaigneau pour l'Afro-optimisme paru dans Le Figaro (04/01). La Croix (20/01) présente un article comparable sous la plume de Pierre Bauchet. Pourtant, ce type d'articles auxquels la CADE fait volontiers écho est rare. L'actualité du continent noir appparaît plus souvent sous la forme de dépêches d'agences françaises (AFP) et internationales (Reuters) ou de brèves (38/78) que sous la forme d'une analyse. En effet, seuls 5 articles de fond ont été identifiés et, la plupart du temps, le lustre de l'Afrique y est terni par des titres tels que "La Sierra-Leone condamnée à perpétuité" ou "Sierra-Leone, le cycle infernal de la barbarie". Si l'afro-optimisme n'est pas absent des pages des grands quotidiens, cet état d'esprit semble encore peu ancré dans les mentalités.

Le mois dernier nous attirions également l'attention sur les signes annonciateurs d'incidents au Congo -Brazzaville, au Burkina-Faso et au Gabon. Ces événements ont effectivement interpellé la presse dans son ensemble (La Croix, 08/01 ; Libération 04/01 ; Le Monde 11/01 et 25/01). Ce sont cependant le conflit soudain en Sierra Léone (21/78), la reprise de la guerre civile en Angola et le positionnement de l'ONU dans le pays (11/78) et la rencontre de Lusaka censée réunir les forces en présence dans le différend qui les oppose en RDC (13/78) qui ont fait couler le plus d'encre. Le pessimisme que véhiculent parfois les grands quotidiens n'est pas toujours nuancé. Il est peu fait état de l'avis des civils dans les conflits qui opposent les "warlords" (seigneurs de la guerre) et, lorsque c'est le cas, il s'agit le plus souvent de décrire les crimes de guerre qui ont été perpétrés. Les personnes interrogées dans les reportages sont généralement les combattants eux-mêmes ou de francs partisans d'un camp ou de l'autre. En outre, on relève plusieurs comparaisons peu flatteuses : lors du sommet franco-africain un parallèle avait été établi entre A.Pinochet et L.D.Kabila (Le Monde, éditorial, 30/11/97). De manière analogue, la rebellion en Sierra-Leone est comparée au polpotisme cambodgien (Le Figaro, 15/01).

Le Monde est à peu près le seul journal à diffuser les dépêches relatives aux avancées démocratiques en cours au Nigéria. A plus large échelle, on ne compte que peu d'articles favorables à l'image du continent (6/78). On retiendra par ailleurs un article original (Le Monde, 09/01) qui constitue en quelque sorte le baromètre de la presse sud-africaine et où il apparaît que celle-ci émet des doutes sur la renaissance africaine promise par Thabo Mbeki. Si afro-pessimisme il y a, il n'est donc pas la panacée de la presse française. Enfin dans une série de compte-rendus sur les conflits en cours, La Croix mentionne le différend qui oppose l'Ethiopie à l'Erythrée en soulignant que " toutes les tentatives de médiation ont jusqu'à présent échoué ".

Nicolas Fontang


En bref

Campagne internationale en faveur de l'annulation de la dette des pays pauvres les plus endettés pour l'an 2000
Cette campagne ne peut laisser les membres de la Cade indifférents. Nous n'avons pas la place ici pour reproduire l'appel des associations qui en ont pris l'initiative en France, mais vous pouvez vous adressez à Agir Ici :
14 passage Dubail, 75 010 Paris, tel 01 40 35 06 20, e-mail : agirici@globenet.org

 

A lire

"Les deux Congos", c'est le titre de la dernière livraison de Politique Africiane, où vous trouverez des analyses des violences qui dominent la vie politique de ces deux pays.

L'Autre Afrique, de Serge Latouche, chez Albin Michel. Nous reviendrons sur cet ouvrage en exacte résonance avec la démarche de la Cade.

Au sujet de Lomé :
Un excellent dossier de Jeune Afrique sur "l'après-Lomé", n°1986 du 2 au 8 février 1999.
Un résumé de la position des ACP dans le dernier numéro du Courrier des ACP, janvier-février 1999.

Le dictionnaire peul de l'agriculture et de la nature : Un bel outil de culture et de développement établi par Henri Tourneux et Yaya Daïrou chez Karthala avec le Cirad et le CTA. Cet ouvrage de 547 pages vous introduit dans la vie et la culture des Peuls de Cameroun, grâce à 2500 entrées, 600 sous-entrées et 150 proverbes.


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