Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : l'économie de l'éducation

 

Sommaire :

 


Editorial : Oui à la CADE 2000

 

Oui à la CADE 2.000, ont conclu les participants au séminaire du 28 novembre 1998 au FIAP Jean Monnet.
Sur la base des réponses au questionnaire et d'échanges ouverts et sans complaisance sur le bilan des trois années écoulées, l'utilité de la CADE et l'intérêt de ses options ont été confirmés. L'unanimité s'est faite sur les orientations suivantes :
La Cade doit être :

- un lieu de réflexion et d'élaboration d'une vision globale, pluridisciplinaire et objective de l'Afrique et en particulier de l'Afrique subsaharienne, en mutation rapide dans tous les domaines.

- un espace de rencontre et d'échange entre les spécialistes de l'Afrique et militants de son développement, mais aussi un interlocuteur des pouvoirs publics.

- une force de proposition et d'animation pour des pratiques de développement et des politiques de coopération cohérentes et répondant mieux aux aspirations des Africains, en particulier du plus grand nombre et à celles des acteurs de terrain.

La réflexion menée par la CADE à partir des dosssiers ouverts par les rencontres débats devra tendre à dégager

- les lignes de force et les points de faiblesse des mutations africaines,

- les incidences de la mondialisation, dans ses trois aspects de mouvement planétaire, de credo libéral, de politique globale.

- les attentes réciproques des partenaires publics, nationaux et locaux, associatifs et professionnels par rapport à l'aide au développement.

Cette approbation a été assortie de l'exigence que la CADE sorte de sa confidentialité, se fixe comme objectif et se donne les moyens de se faire entendre des médias, des pouvoirs publics, des collectivités locales et du grand public.

L'équipe actuelle d'animation estime dans ces conditions devoir préparer sur ces bases pour la fin du mois de mars un programme triennal ainsi que les conditions institutionnelles, financières et humaines de sa réalisation.

Cette mission ne pourra être remplie que par une mobilisation accrue des membres et des amis de la CADE, pour l'organisation des rencontres-débats, le suivi de dossiers, la rédaction de la lettre, l'augmentation du nombre des abonnements, l'établissement de partenariats auprès des collectivités locales, l'ouverture sur la province et sur l'Europe.

L'équipe de direction


Où est passée l'aide au développement ?

 

Où est passée l'aide au développement ?
Nous nous sommes fait l'écho dans la dernière Lettre des inquiétudes de ceux qui se demandent où est passée l'aide au développement dans la réorganisation des structures qui remplacent celles du défunt Ministère de la Coopération. Ce n'est pas ce qu'a dit Georges Serre, conseiller technique au Cabinet du Ministre des Affaires Etrangères le 2 décembre 98 à l'IIAP sur la nouvelle politique africaine de la France qui pourra nous rassurer.
Les quatre grands principes de fidélité, d'ouverture, de renouvellement et de partenariat qui inspirent dorénavant cette politique sont tout à fait louables mais ils sont insuffisants à caractériser une politique. Aussi nous estimons-nous en droit de poser les questions suivantes: l'aide au développement est-elle encore une des modalités de la coopération française ? Si l'aide au développement n'est pas destinée à disparaitre, en application de l'impératif de fidélité, et si, comme cela a été dit, cette aide est dorénavant gérée par l'Agence française de coopération, n'est-il pas indispensable d'en préciser les objectifs et les procédures ? En particulier pour l'Afrique qui en a le plus besoin et où se posent avec une grande accuité les questions de l'efficacité et de la pertinence de cette aide. L'aide mise en oeuvre par l'Agence se limitera-t-elle à des objectifs économiques, et dans ce cas, lesquels ? S'agira-t-il d'aider des entreprises, si possible à capitaux français ou européens, à produire pour exporter selon la formule magique "trade no aid" qui est censée dépasser la non moins fameuse formule "aid for trade". Si l'aide publique française au développement devait être aussi radicalement réorientée vers des objectifs économiques, à l'exclusion d'autres actions, aussi banalisée, cela doit être dit.
Car il n'est pas certain que la meilleure façon d'aider les pays Africains à décoller et à produire des richesses qui leur permettront de faire face à la croissance démographique et de réduire la pauvreté consiste à aider pour exporter. La dévaluation du franc CFA et la fin prochaine du système de protections non réciproques de Lomé ont polarisé l'attention sur l'avenir des exportations africaines. Mais n'est-il pas temps de s'interroger sur un autre aspect des économies de ce continent: dans quelle mesure sont-elles capables de satisfaire les besoins quotidiens de leurs populations et en particulier ceux des ruraux et de ceux qui vivent dans les bidonvilles ? Peut-être faut-il aider les entreprises modernes à exporter, mais n'est-il pas plus important et plus judicieux de chercher à dynamiser l'économie populaire afin qu'elle produise plus et mieux ? N'y a t-il rien à faire pour faire face à la croissance urbaine, former les hommes, assurer un minimum de protection médicale, mieux gérer la chose publique au niveau national et au niveau local, renforcer la citoyenneté ? Lorsqu'il aura été répondu à ces questions, on pourra parler d'une nouvelle politique africaine de la France. A moins que la nouveauté consiste précisément en la dissolution de l'aide au développement dans des relations internationales classiques, c'est-à-dire destinées d'abord et essentiellement à renforcer les influences politiques, à conforter les positions commerciales et à accroitre le rayonnement culturel de notre pays.

Jean Némo, Michel Levallois


L'éducation en Afrique : la dimension et les contraintes économiques et financières

 

Le 16 décembre, la Cade a poursuivi la réflexion entreprise sur l'éducation en Afrique par un examen des contraintes économiques et financières.
Alain Mingat, directeur de recherches au CNRS, en poste à l'Institut de recherche sur l'Economie de l'éducation à l'Université de Bourgogne (IREDU), termine une étude sur les retards et les difficultés des systèmes éducatifs en Afrique. Si l'on compare les Etats de l'Afrique, entre eux d'abord, et aux pays d'Amérique Latine, Asie et Moyen-Orient, on constate des variations considérables. Ainsi, une augmentation des effectifs de 10% représente un coût budgétaire supplémentaire de 10% dans certains pays et de 1% dans d'autres. Mais le constat à retenir est que, sur le plan des effectifs scolarisés, l'Afrique est en retard par comparaison avec l'Amérique Latine, l'Asie et le Moyen-Orient, et, à l'intérieur de l'Afrique, les pays francophones sont plus en retard, voire beaucoup plus en retard comme au Sahel, que les pays anglophones.

Une qualité de l'enseignement acceptable pour des coûts salariaux excessifs
Sur le plan de la qualité de l'enseignement, il ressort des quinze études qui ont été menées que la qualité de l'enseignement n'est pas moins bonne en Afrique qu'en Amérique Latine ou au Moyen-Orient. Pour un enfant issu d'un milieu non-francophone fréquentant une école en langue française, l'acquisition des bases scolaires (lire, écrire, compter) ne pose pas de problèmes; par contre, l'acquisition des connaissances extra-scolaires en français sera plus difficile.
D'un point de vue quantitatif, les dépenses sont moins élévées en Amérique Latine et en Asie qu'en Afrique pour des résultats qui ne sont pas moins bons.
Le cas du Sahel montre que, contrairement aux idées reçues, la croissance des effectifs n'est responsable que de 10% des coûts de l'enseignement et les investissements de 15%, tandis que 75%s sont affectés au salaire des enseignants.
Sur la base des comparaisons internationales, les salaires des maîtres devraient être de 2,5 à 3 fois le PIB par tête d'habitant. Or, ils sont de 8 à 10 fois le PIB dans les pays francophones : ce ne sont pas des prix d'équilibre du marché. Il apparait que les enseignants des écoles privées, qui sont beaucoup moins payés, ne sont pas nécessairement moins bons que leurs collègues de l'enseignement public.
Les systèmes d'enseignement primaire se sont améliorés sur beaucoup de points depuis 1980, mais la situation n'est plus tenable aujourd'hui à cause des salaires des enseignants. En effet, bon nombre de maîtres sont "surdiplômés" : le chômage les a menés à l'enseignement et ils sont payés en fonction de leurs diplômes et non en fonction des besoins du système et des capacités financières du pays.
En conclusion, les systèmes actuels qui ont été conçus pour l'élite et non pour la masse sont en train de conforter un système dual d'enseignement. Il est donc urgent de mettre en place inventer de nouvelles solutions qui soient compatibles avec les capacités de l'économie : la naissance des écoles communautaires va dans cette direction.

Les contraintes économiques ne sont pas les seules
Philippe Hugon, professeur d'économie à l'Université de Paris X Nanterre, a apporté quelques compléments à l'exposé de M. Mingat, afin en particulier de rappeler que face à la grande variété de systèmes éducatifs existant en Afrique, on ne peut adopter une grille de lecture purement économique. Les dimensions culturelles, sociales et politiques ne doivent pas être négligées car elles permettent de voir les marges de manoeuvres dont disposent les autorités dans la mise en oeuvre de leur politique éducative.

Le poids du passé et de la population à scolariser
On ne peut ainsi étudier les systèmes scolaires sans prendre en compte leur histoire, car les systèmes scolaires ont une mémoire, la plupart du temps d'origine coloniale. Ainsi, le niveau élevé des salaires des enseignants d'Afrique francophone, comparativement à l'Afrique anglophone, s'explique en partie par la loi Lamine Gueye, votée à l'époque coloniale par l'Etat français, qui avait pour but d'aligner les salaires des cadres africains sur ceux des cadres français. L'Afrique subsaharienne a ainsi hérité d'un système d'enseignement et d'une demande d'école de niveau et de standards européens où les salaires des enseignants sont déconnectés de la productivité moyenne. L'appartenance à la zone franc explique les disparités régionales puisque le franc CFA a généré et entretenu un niveau de prix et de salaires artificiellement élevé dans les pays francophones. La crise des années 1980 a fait exploser le système mais les effets d'inertie sont très forts et les réformes se font attendre.
Il n'est pas possible, cependant, de ne prendre qu'une vision économique de la situation. Ainsi de la question des salaires des enseignants. Il faudrait qu'ils soient alignés sur le revenu moyen par tête : avant la dévaluation ils étaient onze fois plus élevés et ils ne le sont désormais que sept fois. Or, pour que le système soit productif, il faudrait qu'ils ne dépassent pas le rapport de 2,5 à 3 fois. Mais ce serait faire abstraction des autres contraintes, et notamment des hiérarchies salariales et de revenus et du maintien d'une nécessaire motivation des enseignants, d'autant plus que le niveau des salaires du secteur privé est plus élevé que dans le secteur public.
La démographie est aussi un facteur important. Le taux de croissance démographique étant supérieur de trois points à celui des pays industrialisés, l'Afrique doit faire face à quatre fois plus d'enfants scolarisables. Cette situation durera jusqu'en 2015, lorsque la baisse de la fécondité fera sentir ses effets.

L'école et le développement : des choix indispensables
L'effort public global consenti par les États est en général satisfaisant car les dépenses publiques allouées à l'éducation en Afrique sont supérieures à la moyenne. Mais le coût de l'enseignement qui reste à la charge des familles est néanmoins très élevé, en particulier à cause du coût des manuels et des fournitures scolaires. C'est ainsi que le taux de scolarisation est beaucoup plus qu'autrefois lié aux capacités des familles, et que la pauvreté s'étant accrue, le taux de scolarisation a baissé en même temps que les capacités financières des familles. En Côte d'Ivoire, 11% de la population était en-dessous du seuil de pauvreté entre 1985 et 1987, alors que ce taux est désormais de 37%, la priorité va aux besoins essentiels tels que la nourriture ou les médicaments. La question de la demande d'éducation est donc centrale dans le fonctionnement des systèmes éducatifs et elle dépend du niveau de richesse.
Philippe Hugon a contredit une autre idée reçue : en réalité, il n'existe pas de lien évident entre l'expansion du système scolaire et la croissance économique en Afrique. Plusieurs raisons à cela : l'effet de seuil n'est pas atteint, la répartition de la population active n'est pas adéquate, la fécondité des femmes est trop élevée et l'état sanitaire est mauvais. Il n'en reste pas moins que l'école a des effets inconstestables sur la santé, la mortalité infantile, le contrôle des naissances et qu'elle est un facteur de cohésion sociale et de construction de la citoyenneté.
L'économie de l'éducation exige enfin des arbitrages entre les différents cycles de formation, et les choix retenus peuvent renforcer les inégalités au lieu de les réduire. Un étudiant du supérieur coûte de 25 à 30 fois plus qu'un élève du primaire en dépenses d'enseignement et en bourses. Or le financement de cet enseignement sur des fonds publics a des effets redistributifs inverses puisqu'il profite surtout aux enfants des milieux urbains, alors que la fiscalité pèse sur la population rurale.

Le débat

La salle a été vivement intéressée par la clarté des analyses de MM. Mingat et Hugon et par la force de leurs conclusions, en particulier par celle de M.Mingat assignant à l'aide extérieure la tâche d'aider les systèmes éducatifs africains à se transformer en profondeur, à "financer la transition".

Transition vers quoi ? Comment la rendre possible?
Bernard Dumont s'interroge sur la pertinence de l'approche globale qui privilégie les contraintes économiques et démographiques, au détriment des données culturelles ainsi que des attentes et des comportements des familles. M. Mingat estime que les questions d'éducation forment un ensemble complexe, pas seulement sociologique et culturel, qu'il faut analyser aussi en termes économiques et financiers. Or celles-ci ne permettent pas la survie du système africain d'enseignement qui a été conçu et qui est resté un système destiné à une minorité, comme l'a écrit P. Hugon et qui ne peut plus répondre aux besoins d'une éducation de masse et d'une population scolaire qui va croitre de 5 millions par an. Il appartient aux politiques d'en tirer les conclusions et de mettre en place autre chose.
Car pour M. Mingat, l'enseignement primaire public est à bout de souffle. Il a épuisé toutes les solutions qui permettaient d'acccroitre le nombre d'élèves par classe, le taux et le niveau de scolarisation dans les écoles publiques ne pouront donc que baisser à l'avenir, ce qui va encourager les familles les plus aisées à faire scolariser leurs enfants ailleurs et va généraliser un système dual qui est inacceptable et dangereux. Il est donc de la première urgence de réformer en profondeur le système d'éducation. C'est l'opinion que la direction de l'Afrique de la Banque Mondiale tente de faire partager.
Il faut reprendre la maitrise du système, c'est à dire améliorer l'efficacité de la composante maitre-école qui est la seule donnée sur laquelle il est possible d'agir. Maitrise physique et quantitative, d'abord, en revoyant le niveau de la rémunération des enseignants du primaire afin d'augmenter leur nombre. La part des budgets que les États consacrent à d'enseignement est en général satisfaisante et peut difficilement être augmentée. Maitrise pédagogique, en assurant un appui-contrôle des enseignants, aujourd'hui inexistant. La réduction du coût des livres et des fournitures scolaires, la mise en place d'appuis pédagogiques en dehors de l'école peuvent aussi améliorer l'efficacité du système.
Les dépenses de personnel représentent à elles seules 85% des dépenses de l'enseignement public, ce qui est un héritage de l'éducation coloniale conçue comme un moyen de formation d'élites francisées, et une conséquence du principe d'égalité posé par la loi Lamine Gueye. Une remise en cause du niveau relatif de la rémunération des enseignants du primaire qui est de 8 à 10 fois le revenu moyen et qui ne devrait pas dépasser 2 à 3 fois celui-ci est inévitable afin de pourvoir ouvrir de nouvelles écoles. Afin également de consacrer des crédits aux autres facteurs du complexe maitre-école que sont les locaux, le matériel pédagogique, l'inspection. Car le maitre n'est pas le seul déterminant du parcours pédagogique et, de plus, il est maintenant acquis qu'il n'y a pas corrélation entre le sérieux des enseignants et le niveau de leur salaire.
La reconnaissance et l'extension de l'enseignement populaire et communautaire est sans doute une deuxième voie à suivre. Ses atouts sont la participation des familles et un lien avec les activités et les perspectives d'embauche de l'environnement professionnel local, ce qui accroit sensiblement l'efficacité de l'enseignement dispensé. La formation en alternance est un moyen de formation très efficace. Et s'il est vrai que l'Afrique manque d'entreprises modernes, les micro-entreprises populaires sont innombrables et des formules de formation pourraient pourraient bénéficier autant aux adultes qu'aux apprentis. L'échec de formules comme la ruralisation, les jardins scolaires expérimentées dans le passé ne doit pas condamner toute nouvelle formule de rapprochement et d'adaptation de l'enseignement à son milieu. Ces expériences avaient été menées à l'initiative de coopérants plus qu'à la demande des intéressés et dans un contexte politique et psychologisque dominé par le mimétisme à l'égard des modèles hexagonaux.

Quelle doit être la part respective de l'enseignement primaire, secondaire, formation professionnelle et supérieur dans les priorités et les financements publics?
À cette question, M. M Mingat et Hugon répondent qu'il faut revenir aux conceptions d'Adam Smith pour qui l'enseignement de base dont l'utilité est indiscutable pour la collectivité alors qu'il peut être un manque à gagner pour les familles, doit être considéré comme un bien public. Il doit donc être gratuit pour les familles et pris en charge par l'État . Il n'en va pas de même pour les enseignements professionnels et supérieurs dont les bénéfices sont plus directement récupérés et perçus par leurs bébéficiaires. C'est pourquoi ils doivent être payants, condition nécessaire d'une régulation qui favorise les bonnes filières et une bonne orientation des étudiants, alors qu'aujourd'hui les choix sont faussés par l'attribution des bourses.

 

Quelques conclusions

- L'éducation reste une des clefs du développement, car si l'éducation n'est pratiquement jamais rentable en elle-même, elle l'est par ses répercussoions sur d'autres domaines ou activités : elle est le facteur le plus efficace pour le contrôle des naissances, la réduction de la mortalité infantile, l'amélioration de la productivité dans tous les domaines d'activité, qu'ils soient modernes comme le commerce ou le tourisme, mais aussi dans les secteurs traditionnels ou populaires, agriculture, métiers. Elle est essentielle pour la construction de la sociabilité, de la nation et de la démocratie.

- Le système d'enseignement pratiqué aujourd'hui en Afrique représente un immense gaspillage de moyens humains et financiers qu'il faut revoir dans ses objectifs, ses méthodes et ses moyens.

- Cette réforme devra porter essentiellement sur le fonctionnement du complexe maitre-école afin de le remettre au service des enfants. La réduction de la rémunération des enseignants afin d'en multiplier le nombre, de les soutenir et de les contrôler, d'accroitre leurs moyens pédagogiques, en sera malheureusement, mais nécessairement, la contre-partie.


Développement, coopération et solidarité internationale : points de vue

Réflexions africaines sur l'avenir de la zone franc et l'euro
Du 14 au 18 décembre 1998 s'est tenu à Dakar un symposium sous l'égide du Codesria consacré au thème "l'avenir de la zone franc et l'avènement de l'euro".
Plus de 300 chercheurs et universitaires ont évoqué des scénarios plausibles : maintien du statu-quo, déconnexion, adoption de zone de change flexible. Auparavant, seuls de organismes comme la CEE, l'Agence Française de Développement ou ceux de Bretton Woods étaient des voix autorisées pour proposer des pistes de solution.
La rencontre de Dakar, placée sous l'égide du président du Codesria, Achille Mbembe, inaugure pour la première fois l'ébauche de centres africains d'excellence en matière d'expertise locale et de recherche sur les questions et les solutions relatives à l'avenir du continent. Pour des économistes comme le camerounais Celestin Monga, proche des positions de la Banque Mondiale et du FMI, une politique de change flexible, à l'instar de celle pratiquée par les pays de l'Asie du Sud-Est, consistant à un réajustement constant des monnaies en fonction des conjonctures économiques, permet de favoriser les exportations, et la remise en cause de la sacro-sainte convertibilité, devenue sans effet depuis la supression provisiore du rachat de billets en dehors de la zone franc en 1993.
Pour d'autres économistes comme Samir Amin, une déconnexion et des regroupements économiques dynamiques ou complémentaires, dépassant les réunions monétaires actuelles de la zone franc, intégrant des pays comme le Nigéria, peuvent favoriser l'émergence d'une souveraineté monétaire. A court terme, certains chercheurs ont préconisé le rattachement à l'euro, et le maintien de la zone franc, eu égard aux bons indicateurs économiques (inflation, croissance économique) en dépit du poids élevé de la dette publique et de la faiblesse du commerce intra-africain de la zone franc (9%). Le mérite de la rencontre de Dakar est d'amorcer une réflexion africaine sur des problèmes monétaires africains, par des Africains, en particulier sur la souveraineté monétaire. L'hypothèse d'une déconnexion à court ou long terme fait son chemin au sein de l'intelligentsia africaine.

Tom Amadou Seck, économiste sénégalais, auteur de La Banque Mondiale et l'Afrique de L'Ouest, Publisud, 1997.

 

Le développement à l'heure de la mondialisation, à l'UNESCO
Le centenaire du père dominicain Louis Joseph-Lebret, fondateur du mouvement Économie et Humanisme et l'hommage à l'ambassadeur de France Paul Marc Henry, qui fut administrateur du PNUD et président du Centre de développement de l'OCDE, ont été l'occasion d'une réflexion à l'Unesco les 13 et 20 novembre 1998 sur le développement à l'heure de la mondialisation. Ces rencontres qui ont été marquées notamment par des interventions de MM. Fédérico Mayor, Mamadou Dia, Ignacy Sachs, Roland Colin, René Lenoir, Yves Berthelot, Henri Bartoli, ont fait ressortir l'actualité et la pertinence du développement humain proposé et mis en oeuvre par ces deux militants de l'économie humaine et du développement solidaire. La minimisation de la couverture des "coûts de l'homme" et l'abandon d'une planification pour un développement centré sur l'homme, endogène, intégré et durable au profit d'une libéralisation qui laisse seules en jeu les lois du marché, ont montré les limites de la gestion purement économique et à court terme de ces vingt dernières années. L'éradication de la pauvreté est le défi que la mondialisation est censée relever par la réduction des inégalités et dans le respect de l'environnement. La conclusion des interventions et des débats de ces deux journées est que ces objectifs ne seront atteints que par la prise en compte des besoins et des capacités des plus nombreux et des plus pauvres, c'est à dire en revenant à la pratique de la démocratie locale et à la reconnaissance de l'économie populaire. Il semble bien que ce soit dans cette nouvelle formulation, qui n'est autre qu'un retour aux sources, et non dans la définition d'un nouveau paradigme, que nous devions retrouver pour nous et pour notre temps, la force de l'enseignement des pères fondateurs du développement.


A lire absolument


La Françafrique, le plus long scandale de la République, de F.X. Verschave, chez Stock.

Cet ouvrage ne vous convaincra pas nécessairement, il vous choquera peut-être, mais le faisceau des drames, des coups fourrés, des guerres civiles et des meurtres qui ont été commis au nom d'une certaine conception de la coopération de la France avec ses anciennnes possessions africaines, ne manquera pas de vous apparaitre avec une cohérence, une logique, une continuité impressionnantes. F.X. Verschave dénonce la faillite et la nocivité d'une coopération affranchie du contrôle parlementaire car du domaine réservé du Président, menée par et au profit de quelques uns, spécialistes ou initiés, au nom d'impératifs géostratégiques où la francophonie voisine avec des intérêts commerciaux, financiers, militaires et politiques. À la fin de la lecture de cet ouvrage désespérant, révoltant mais passionnant, après un immense sentiment de découragement, le lecteur a le sentiment d'avoir au moins trouvé une explication au ratage de ces années perdues pour le développement et la démocratie en Afrique : l'exploitation en commun par certains responsables africains et par leurs amis de France, à travers un système de réseaux bien rodé depuis quarante ans, le "coulage" des rentes que sont les matières premières et l'aide publique. Mettre fin au pillage et à l'instrumentalisation de l'Afrique qui sont poursuivis sous couvert de l'aide au développement et de la coopération, pour le plus grand profit de quelques uns, entreprises, banques et partis politiques, telle est la priorité que François-Xavier Verschave propose à une action militante et citoyenne. Ce sera la pierre de touche de la réforme de la coopération française.

Michel Levallois


La renégociation des accords de Lomé revient de loin !

Au Forum UE-ACP organisé par Solagral, à l'Assemblée nationale, à l'initiative du groupe du parti des socialistes européens le 11 décembre 1998, Michel Rocard, président de la Commission du développement et de la Coopération du Parlement européen, a rappelé que la renégociation de Lomé revient de loin car il y a à peine deux ans plusieurs gouvernements européens ne la souhaitaient pas. La renégociation a été sauvée par la Commission de l'Union, qui sans mandat du Conseil des ministres, a pris l'initiative de rédiger le livre vert, de le diffuser et d'en susciter discussion au Nord comme au Sud, par le Parlement et sa Commission du développement, qui se sont auto-saisis de la question, par les rapports Martens et Rocard, enfin par le Conseil des ministres qui a adopté le 28 juin 1998 le projet de mandat de discussion que lui a proposé la Commission. Cette démarche très volontaire n'a pu aboutir à des engagements sur le maintien du volume de l'aide au développement soit 13 milliards d'écus pendant cinq ans, ni sur la configuration des zones de réciprocité commerciale qui devront être conformes aux règles posées par l'OMC. Enfin, une incertitude demeure sur le pouvoir de la Commission de mener toute la négociation, y compris son volet politique, puisqu'elle n'a pas compétence pour traiter les questions politiques qui sont du ressort du Conseil des ministres. Enfin, Michel Rocard recommande avec beaucoup d'insistance que les négociateurs européens ne se laissent pas trop influencer par ceux qu'il appelle les Ayatollahs des droits de l'Homme et il demande qu'au lieu de se placer en position de donner des leçons de morale, les Européens demandent aux pays ACP de définir eux-mêmes les engagements auxquels ils souscriraient.
En conclusion, Michel Rocard rappelle que la croissance économique n'est pas suffisante pour éradiquer la pauvreté, d'où l'intérêt d'intégrer dans les programmes de Lomé les modèles d'économie populaire rurale et urbaine.


Les coopérations dans la nouvelle géopolitique

Dans le dernier numéro de la revue Politique africaine , Jean Coussy, Roger Blein, Béatrice Hibou, Bernard Hours et Charles Condamines, Philippe Marchesin répondent à la question très politique posée dans l'introduction par Marc Lévy avec une vigueur salubre : que sont effectivement devenues les politiques de coopération, quels peuvent être les objectifs et les finalités de l'aide publique au développement dans un contexte international de libéralisation, c'est à dire d'intégration dans le marché mondial, de croissance par les exportations, de priorité aux investissements privés, de défiance à l'égard des États ? Ces travaux confirment l'urgence d'une réflexion sur une croissance mondiale qui a dramatiquement creusé les inégalités au Nord comme au Sud et sur des politiques de coopération condamnées à gérer les drames humanitaires selon des logiques dominantes de souci de bonne conscience, de sécurité et de contrôle de l'immigration, de conquête de marchés, de matières premières et d'investissements rentables, loin de toute ambition de développement, cette notion devenue vide de sens.


La coopération scientifique fait sa mutation

L'institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération abandonne ce nom et son vieux sigle d'ORSTOM pour devenir Institut de recherche pour le développement, IRD. Ce nouvel habillage s'accompagne d'une nouvelle conception des modes de fonctionnement, d'évaluation et des relations de coopération de l'Institut afin de lui permettre de mieux remplir sa triple mission de développer une recherhe de haut niveau, de renforcer sa capacité d'expertise au service des acteurs publics et privés des pays du Sud, de "contribuer de façon intense à la formation des cadres scientifiques et techniques des pays et institutions partenaires", en particulier par un soutien accru et diversifié à leurs jeunes équipes de recherche. L'IRD accroitra sa collaboration avec le GIS AIRE Développement (groupement d'intérêt scientifique) dont le mandat a été renouvelé pour six ans. AIRE Développement mobilise depuis 1993 les principaux organismes français pour appuyer de façon durable et selon des procédures de sélection et d'évaluation rigoureuses, des équipes de chercheurs du Sud, jeunes et prometteuses.


Présence de l'Afrique dans la presse : le baromètre de la CADE

Nous avons toujours estimé qu'il nous fallait suivre l'image que les médias donnent de l'Afrique à leurs lecteurs.
Nicolas Fontang a analysé un échantillon d'articles traitant de l'actualité en Afrique noire dont les caractéristiques seront spécifiées. Ces constats donneront lieu à une synthèse et une analyse dont les premiers éléments vous sont ici soumis. L'étude concerne la période du 30/11 au 17/12 et porte sur les quotidiens Le Monde, Le Figaro, Libération et La croix. 26 numéros ont été consultés sur cette période au sein desquels 53 articles ont donné lieu à analyse.
Voici ses conclusions :
On peut d'ores et déjà constater que l'Afrique n'est pas quotidiennement présente dans la presse (sur les 26 numéros consultés, 4 ne contenaient aucune information sur l'actualité du continent) ; les informations relatives à l'Afrique ne nous sont livrées dans la presse que de façon ponctuelle, au gré des événements les plus notables. Les thèmes traités sont essentiellement d'ordre politique : ainsi retrouve -t-on, parmi les sujets les plus développés, le rapport parlementaire sur le Rwanda (15 articles sur 53), les élections gabonaises (12/53) ou encore le sommet Franco-Africain (6/53).
Ce sont ces mêmes événements qui constituent la une de l'actualité africaine en France puisque Le Monde a consacré un éditorial à chacun de ces 3 sujets tandis que le Figaro titrait " l'espoir ", donnant ainsi le ton du sommet franco-africain. Sur 53 articles, 6 occupent la première page des quotidiens et 3 des éditoriaux.
A noter cependant que certains thèmes, plus anecdotiques, ne sont pas en reste puisque des sujets tels que la photographie africaine (3e rencontres de la photographie africaine) et les conditions d'accueil des étudiants africains en France représentent ,réunis, un nombre de pages plus conséquent que celui consacré au sommet franco-africain (7 contre 6 pages) !
Une analyse d'ordre qualitatif nous a également permis de constater la façon dont le continent est perçu. En effet, lorsqu'il est à la une, c'est essentiellement de critiques dont le continent noir est l'objet : Sur un total de 6 articles qui font apparaître l'Afrique de manière particulièrement négative, 3 sont consacrés aux événements susmentionnés (sommet franco africain, élections au Gabon, rapport parlementaire sur le Rwanda). En fait, on parle de l'Afrique en bien pour les sujets dont on parle peu. C'est ainsi que plusieurs quotidiens (La Croix, Libération à 2 reprises) ont encensé un ouvrage consacré à la photographie africaine paru aux Editions Noires qui concentre à lui seul les articles les plus significativement favorables à l'image de l'Afrique.
Mis à part le sommet franco-africain pour lequel selon le Figaro - et selon lui seul - il est permis " d'espérer ", les articles qui nous ont paru véhiculer une image favorable de l'Afrique concernent eux aussi des événements tout a fait ponctuels tels que la 8e assemblée mondiale du Conseil Oecuménique des Eglises à Harare (ce ne sont pas là les africains qui sont source de discordes ; mieux, leur destinée est un vecteur fédérateur). Certes près de la moitié des 53 articles relatifs à l'Afrique sont neutres. Cependant, 19 d'entre eux offrent une vision pessimiste du continent. Les articles les plus en phase avec les vues de la CADE n'étant qu'au nombre de 6 !

Si l'on ne se réfère qu'aux titres auxquels souvent le lectorat résume sa connaissance des faits, les résultats sont à peu près du même ordre puisque les titres de 18 articles sont connotés péjorativement (seul le titre neutre d'un article ne reflète pas son contenu pessimiste).

C'est le quotidien Libération qui donne la vision la plus sombre de l'Afrique (6 articles sur 13 analyses) tandis que le Figaro ( 4 sur 15) plus indulgent vis à vis des échecs ou des carences du continent, retient aussi ses succès. Le Monde est dans une position médiane quoi plutôt défavorable à l'Afrique (8/23). La Croix n'est pas suffisamment représentée dans le panel d'articles considéré (2 articles) pour se prononcer.

Si le Rwanda constitue la toile de fond du rapport parlementaire récemment diffusé, la presse a davantage retenu les incohérences des politiques gouvernementales et élyséennes de l'époque qu'elle n'a stigmatisé la responsabilité du pouvoir hutu dans le génocide. Les grands quotidiens se sont par ailleurs engagés dans un large débat franco-français sur le rôle respectif du pouvoir législatif (parlementaires) et du pouvoir exécutif (Elysée) en matière de politique étrangère.

A surveiller, à la fin de l'année 1998, les troubles sporadiques ("Les ninjas contrôlent Brazzaville" au 14/12, "Les tensions au Burkina-Faso" au 13/12 suite à la mort non élucidée d'un journaliste célèbre) qui minent le continent et le lendemain des élections (en Guinée Conakry et au Gabon notamment) qui ont jalonné ce mois de décembre.

Nicolas Fontang


En bref

Lu : dans le Figaro du 4 janvier 1998, un remarquable plaidoyer de Pascal Chaigneau pour l'Afro-optimisme. Nous faisons notre sa conclusion :
"A l'heure où le Quai d'Orsay absorbe le ministère de la Coopération, l'erreur consisterait à sous-estimer l'Afrique et à y reprofiler trop timidement notre politique. Nous ne pouvons négliger un continent qui accueille 1300 filiales d'entreprises françaises et compte sept fois plus que la Chine dans nos échanges extérieurs. Surtout, nous ne saurions ignorer que nos partenaires africains constituent notre seul vrai réseau d'amitié à l'échelle internationale, qu'il s'agisse de défendre la France dans les instances onusiennes, ou commerciales (OMC). Le principe fondateur de notre nouvelle politique africaine pourrait s'intituler "non-ingérence mais non-indifférence". Sur le terrain toutefois, après s'être longtemps plaints de qu'il y avait trop de France, nos partenaires redoutent que demain ne soit fait d'un vide de France."


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