Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : L'éducation et la formation en Afrique au Sud du Sahara : l'état des lieux, quel bilan ?

Sommaire


Editorial

 

La Cade, Forum des Amis de l'Afrique ?

 Oui vous avez répondu au questionnaire et vos quarante réponses sont significatives de votre intérêt pour l'action de la CADE. Sans attendre un dépouillement exhaustif qui est en cours, je peux dire que la majorité d'entre vous souhaite que nous continuions. "Ne mettez surtout pas fin aux activités de la CADE, c'est un peu le forum des amis de l'Afrique," nous a écrit Sylvie Brunel. Cette formulation me paraît résumer assez bien ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Soit, il faut continuer, mais en améliorant nos rencontres-débats et les lettres, en élargissant notre public, nos abonnés, en nous ouvrant à des partenaires et à un public européen. Il n'en reste pas moins que certains d'entre vous attendent que soit à nouveau et mieux précisé le regard que la CADE porte sur l'Afrique. Il est vrai que l'afro-pessimisme "sauvage" qui nous avait mobilisés et réunis, il y a trois ans, est dépassé et qu'il ne saurait être question de pratiquer un afro-optimisme qui ne serait guère plus pertinent ni réaliste. Alors, qu'est-ce que la CADE veut voir et montrer de l'Afrique ?

Je pense que ce qui reste nécessaire, indispensable, c'est de regarder ce qui se passe dans cet immense continent. Ce n'est déjà pas facile. Puis il nous faut comprendre et resituer l'actualité de l'Afrique dans le contexte de l'impressionnante transition que connait ce continent, en dégager les lignes de force et les aspect positifs, s'interdire tout jugement global et dévalorisant sur l'incapacité des Africains à évoluer selon nos critères et nos attentes.


Des chiffres qui parlent

 

L'Afrique est un continent varié, composé de pays aux situations différentes en termes de niveau de richesse et de stabilité politique. C'est pourtant à l'intérieur des pays que l'on trouve la plus grande diversité dans les situations éducatives. Ainsi, au Burkina-Faso, les villes de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso bénéficient d'un taux de scolarisation de 90%, de même que les capitales des pays dits de faible scolarisation telles que Bamako et Conakry, alors que, dans les zones rurales, ce chiffre est inférieur à 10% et les garçons ont davantage accès à l'école que les filles.

 Des progrès manifestes ont été accomplis depuis les indépendances dans l'ensemble des pays, mais surtout dans les pays du Sahel, et plus particulièrement depuis les Plans d'Ajustement Structurel de 1981. La durée moyenne de la scolarisation dans pays du Sahel était de 1,65 année par enfant en 1965 alors qu'elle est de 4,85 aujourd'hui (cf tableau 1). Ces résulats sont encourageants puisqu'ils révèlent une incontestable progression à l'échelle de l'Afrique francophone, mais ils demeurent partiels. A Madagascar, l'effondrement de l'Etat a entraîné avec lui celui du système éducatif. Le cas du Cameroun est un faux-semblant, car si les chiffres révèlent un taux de scolarisation de 102%, ce chiffre est dû à une augmentation du nombre des redoublements, tandis que le nombre d'enfants scolarisés est en baisse (cf tableau 2).

Si l'on regarde les résultats des pays d'Afrique anglophone et d'Asie de revenu équivalent (moins de 2000 dollars par habitant), on remarque une progression similaire, mais leur situation était meilleure que celle de l'Afrique francophone au moment de l'indépendance.

Ainsi, en dépit de toutes les difficultés, des contraintes démographiques, l'Afrique a progressé. Toutefois, on constate une situation paradoxale : les pays manquent d'enseignants pour le primaire alors qu'ils comptent un excédant de diplômés du supérieur sans emploi. Cette situation s'explique par le fait que le système éducatif était orienté vers la formation de cadres pour le service public et non vers celle d'enseignants du primaire.

Il apparaît en outre que les pays francophones, et notammment ceux du Sahel, sont encore en situation difficile par rapport aux autres pays en développement qui ont un niveau de richesse comparable. Jean-Claude Balmès a donc cherché à nous faire comprendre la spécificité de ces pays en analysant les recettes et les dépenses de l'Etat en matière d'éducation (cf tableau 3).

 Les recettes varient en fonction de deux éléments principaux. D'abord, l'effort fiscal, c'est-à-dire l'usage des ressources d'un pays affectées à l'éducation, et plus particulièrement à l'enseignement primaire. Si la Guinée et Madagascar consacrent respectivement 1,40% et 1,50% de leur PIB à l'éducation, il n'en est pas de même au Sénégal et au Niger où les taux sont de 3,70% et 3,10% (chiffres de 1990). La politique budgétaire est aussi à prendre en compte, car, au-delà du discours, elle révèle si l'éducation est considérée comme une priorité. Ainsi, on remarque que le pourcentage des ressources de l'Etat affectées à l'enseignement primaire est de 9% au Niger, de 24,1% au Sénégal et de 21,5% en Guinée.

Les éléments structurant la dépense sont le coût unitaire de l'éducation, qui dépend de deux variables : le niveau de rémunération des enseignants (plus il est élevé, moins on peut scolariser d'élèves) et le ratio élève/maître (moins il y a d'enfants par classe, moins on peut en scolariser). La comparaison entre ces deux variables nous permet de comprendre que la principale différence entre l'Afrique francophone d'un côté et l'Asie et l'Afrique anglophone de l'autre provient du niveau de rémunération des enseignants calculé en salaire / PIB par habitant : en 1993, en Afrique francophone et au Sahel, le salaire d'un instituteur du primaire était de six à huit fois le revenu moyen d'un habitant de la zone. Un instituteur d'Afrique anglophone ne gagnait que 3,5 fois plus que le revenu moyen et, dans les pays d'Asie du Sud à revenu comparable, il ne gagnait que 2,5 fois le revenu moyen (dans les pays de l'OCDE, le rapport est de 1,5).

 La comparaison des situations entre 1975 et 1993 révèle qu'en Afrique francophone, les ressources allouées à l'éducation, calculées en pourcentage du PIB, sont restées stables. Dans le même temps, on constate que le coût moyen de l'instituteur a été réduit de moitié : il est passé de 17,6 fois le PIB par habitant en 1975 à 8,2 fois en 1993 au Sahel, et de 11,5 à 6,3 fois en Afrique Francophone.


La nécessité de formules novatrices

 

Des efforts ont été faits depuis vingt ans pour augmenter le taux de scolarisation des enfants, mais dans de nombreux pays, les classes demeurent surchargées, avec quarante à soixante élèves en moyenne, les effectifs pouvant atteindre cent-vingts élèves. Dans ces conditions, il reste encore du chemin à faire pour améliorer le système éducatif.

 

Un bilan décevant

 Certains indicateurs permettent de prendre la mesure des dysfonctionnements.Les taux de redoublement restent élevés, de 16 à 35% en moyenne dans les pays francophones. Le nombre d'enfants abandonnant l'école avant la fin de la cinquième année est de 20% en moyenne, mais le taux varie de 20 à 70% (respectivement en Guinée et au Tchad); or, une scolarité aussi courte ne permet pas aux élèves d'être alphabétisés.

Même lorsque les jeunes passent plus de temps à l'école, les résultats ne sont pas satisfaisants. Les enquêtes révèlent en effet un niveau de connaissances insuffisant à la fin du primaire, le taux d'enfants analphabètes après six annnées d'école atteignant 20% (selon une étude menée en Afrique Australe). Les diplômés du primaire n'ont pas toujours un niveau correct, et dans les pays francophones, leur scolarité s'achève souvent avant l'examen d'entrée en sixième.

La plupart d'entre eux ne trouvent pas d'emploi, en partie parce que le secteur public ne recrute plus, ils viennent donc souvent grossir la masse des salariés du secteur informel, tout comme les diplômés de l'enseignement technique et supérieur.

Dans le but d'améliorer la gestion de l'éducation, on a cherché à former des compétences nationales. Malgré les efforts fournis, ces compétences ne sont pas assez utilisées, en raison notamment de la grande rotation des cadres de l'administration, liée aux changements fréquents de ministres.

Enfin, l'enseignement coûte cher. Il absorbe en effet en moyenne 25 à 30 % des budgets des Etats. Cependant, les dysfonctionnements persistent, il sera donc nécessaire, à l'avenir, de tenter d'améliorer la qualité de l'enseignement et de rationnaliser les coûts. Françoise Caillods a exploré avec nous quelques unes des pistes envisageables.

 

 Il serait nécessaire de rationaliser les coûts ...

 Devant ce défi, l'une des solutions serait de favoriser la "double vacation" : elle consiste en une rotation des groupes d'élèves, chacun occupant la classe à tour de rôle. A condition que les élèves aient un nombre d'heures de cours suffisant non seulement pour leur permettre l'acquisition des connaissances indispensables mais aussi pour leur éviter de se retrouver dans la rue.

Il serait en outre nécessaire de mieux répartir les enseignants non seulement entre les différentes régions mais aussi entre ville et campagne. Des expériences intéressantes allant dans ce sens ont été menées en Guinée, où le ministre a réussi à faire accepter et organiser un redéploiement des enseignants du secondaire vers le primaire et des villes vers les zones rurales.

Les salaires étant trop élevés, certains pays recrutent des maîtres contractuels, vacataires ou "volontaires", qui sont généralement des jeunes diplômés de l'enseignement supérieur au chômage dont la rémunération se situe au tiers du salaire des titulaires au Sénégal. Mais cette solution constitue une "bombe à retardement" puisque ces nouvelles recrues n'ont souvent pas la formation adéquate et que cette mesure crée un double corps enseignant. Dans ce contexte, le Sénégal a adopté une forme intéressante de dialogue entre le ministre, les syndicats et les parents d'élèves. Ensemble, ils ont négocié un nouveau statut, inférieur à celui des enseignants titulaires, mais avec un salaire acceptable.

Cependant, il serait réducteur de ne considérer la question de la rémunération des enseignants que sous l'angle de la gestion des budgets étatiques. Certes, les enseignants sont plus payés que la moyenne, mais le problème est qu'ils ne touchent parfois pas leurs salaires pendant plusieurs mois, ce qui diminue leur motivation et les oblige à développer des activités suplémentaires, surtout en Afrique anglophone.

 

... et d'améliorer la qualité de l'enseignement

 Trouver des manières plus efficaces de former les enseignants n'est pas chose aisée car celà ramène à une question beaucoup lus vaste, celle des critères de définition de ce qu'est un bon enseignant : ont-ils besoin de diplômes d'études élevés plus que de formation professionnelle ? Ou bien d'une formation initiale spécialisée longue (Ecole Normale) ? La formation de base doit-elle être au contraire brève (niveau baccalauréat), suivie d'une qualification professionnelle courte ? Dans tous les cas, il ne faut pas négliger l'importance du suivi professionnel sur le terrain; mais la supervision par des inspecteurs est difficile, faute de moyens matériels suffisants. Les pays anglophones ont mis au point une solution originale, les "centres de ressources" : sur une région, une école reçoit des moyens supplémentaires et le directeur de l'établissement est chargé de patronner les écoles des alentours. A l'ère de la globalisation, l'avancée technologique laisse apparaitre une autre alternative : la formation à distance (grâce à internet notamment).

L'amélioration de la qualité de l'enseignement passe aussi, inévitablement, par une révision de la pertinence des programmes. Pendant longtemps en effet, on fréquentait l'école primaire et secondaire dans le but de devenir fonctionnaire. Depuis l'instauration des plans d'ajustement structurel, ce type d'emploi n'est plus garanti, ce qui a eu un effet négatif sur la demande d'éducation. L'investissement représenté par la scolarisation des enfants ne paraissait plus rentable aux parents, le manque à gagner résultant de l'absence de l'enfant n'étant pas compensé. Dans des pays comme le Togo ou le Bénin, la chute de la demande d'éducation depuis les plans d'ajustement structurel est patente. Dans ce contexte, l'inadaptation des programmes apparaît clairement : les programmes de l'école primaire avaient pour but de préparer au secondaire, puis le second cycle à l'entrée en université. Il est donc nécessaire de repenser les contenus et les finalités de l'enseignement, de passer d'un enseignement "préparatoire" à un enseignement qui donne les moyens aux jeunes de devenir un citoyen et un travailleur. Il serait en outre souhaitable de "contextualiser" les programmes, c'est-à-dire les adapter aux besoins des communautés, à leurs caractéristiques culturelles et économiques, ce qui suppose une certaine décentralisation.

 

... de promouvoir l'apprentissage et des formules novatrices

 Préparer les jeunes au secteur informel par une formation en apprentissage est un autre moyen d'améliorer la qualité de l'enseignement. S'étalant sur une période de trois ou quatre ans, cette méthode de formation est très appréciée par les familles, qui sont prêtes à payer pour y envoyer leurs enfants. Cependant, la formation reçue n'est pas toujours de grande qualité et a tendance à reproduire les savoir-faires sans favoriser l'innovation. L'ampleur des débouchés dans le secteur informel nécessite aussi de préparer les jeunes à s'auto-employer. Une formation pour l'entreprise a d'ailleurs été mise en place dans les pays anglophones, : on y apprend à travailler en équipe, à être autonome et on y enseigne les matières telles que le droit et la comptabilité.

La question politique de l'enseignement en langue nationale est complexe, la langue nationale n'étant pas pour tous la langue la langue maternelle et posant le problème du coût des manuels scolaires.

 La recherche de solutions alternatives, autres que l'école formelle, est active dans certains pays tels que le Mali, le Tchad, le Burkina-Faso ou la Guinée. Là où il n'y a pas assez d'écoles publiques mais où la demande est forte, les familles s'organisent pour créer des écoles communautaires appelées "écoles de base au Mali" et "écoles spontanées" au Tchad; ce sont elles qui recrutent et paient l'enseignant qui enseigne en langue locale ou nationale. Si les professeurs sont très peu qualifiés et la qualité des cours laisse parfois à désirer, cette méthode constitue un service public minimum. Parfois, des formations professionnelles sont dispensées par des adultes : le succès de ces écoles révèle que la demande des communautés est différente de l'offre du secteur public. Il existe aussi des centres de formation "non-formels" qui sont gérés par le ministère. S'adressant à des jeunes de neuf à quinze ans n'ayant pas eu accès à école, ils visent à leur donner en trois ans l'équivalent d'un enseignement primaire. Les cours sont complétés par une formation professionnellle, qui a souvent lieu chez un artisan local. Ces centres existent notamment au Mali et en Guinée.

Des questions demeurent : ces formations sont-elles de vraies solutions alternatives ? Certes, les communautés s'approprient ces enseignements, mais comment les pérenniser ? Quel doit être le rôle du secteur public ? Quelles sont les leçons à tirer de ces expériences pour l'enseignement formel ? Il apparaît clairement qu'il faut raisonner en terme de partenariat. Plutôt que de demander à l'Etat de reprendre ces écoles, il pourrait être préférable de lui demander de payer les enseignants, de les former et de fournir le matériel pédagogique. D'autre part, l'enseignement informel, dont l'emploi du temps est calqué sur les travaux agricoles, a mis en lumière la nécessité de rendre les rythmes scolaires plus flexibles car, pour l'instant, l'école publique ne tient aucun compte du calendrier des travaux des champs.

 

... et enfin de renforcer les capacités de gestion

 Pour remédier à la mauvaise gestion du système éducatif, la décentralisation apparaît comme une bonne solution. Les cadres pourraient disposer d'une formation initiale courte suivie d'une formation continue et à distance. Des réseaux peuvent déjà épauler les enseignants, tels les groupes de travail de l'ADEA (Association pour le développement de l'éducation en Afrique). Ils dispensent une formation continue et organisent de fréquentes rencontres entre les différentes équipes. Il serait en outre nécessaire d'améliorer les capacités institutionnelles de formation en soutenant les institutions d'enseignement supérieur.

Enfin, l'amélioration du système éducatif ne pourra se faire sans créer un environnement favorable. L'instabilité politique constitue un réel frein, de même que la politique macro-économique, qui ne pousse pas à prendre des initiatives. Pourtant, il convient malgré tout d'être optimiste quand on voit le travail de l'ADEA qui tente de coordonner les efforts des agences d'aide sur le terrain pour mener des formations au niveau local.


Un constat d'échec ?

 

"On est loin des objectifs que l'on s'était fixés au départ. C'est un constat d'échec. Les solutions évoquées sont plutôt anciennes. Alors, quelles sont les obstacles ?" s'interroge Stéphane Hessel.

Jean-Claude Balmès lui répond : "On ne peut pas parler d'échec puisque les taux de scolarisation ont tous augmenté depuis 1960 (cf tableau 2). Il ne faut pas oublier que les taux en 1960 étaient très bas. Les obstacles demeurent, et ils sont souvent d'ordre politique en particulier dans des pays instables tels que l'Afrique Centrale et Madagascar. Le Mali et le Sénégal ont épuisé toutes les solutions alternatives et pourtant le Sénégal n'a qu'un taux de scolarisation de 59% (cf tableau 2). Aujourd'hui, la seule voie possible est de diminuer les revenus des instituteurs".

Françoise Caillods précise quant à elle qu'une évolution notable est en cours : devant l'échec des solutions imposées "par le haut", les familles s'impliquent de plus en plus dans la conception et le suivi de l'éducation de leurs enfants.

 
Pour une école moins rigide

 

"Les solutions de la base demeurent marginales. Le problème est dans la relation entre école et savoir. L'école est toujours considérée comme l'unique détentrice du savoir. Il s'agit donc de trouver des moyens pour qu'elle réussisse à intégrer les compétences qui sont acquises en dehors d'elle", remarque un intervenant du GRDR.

Jean-Claude Balmès déplore en effet la rigidité académique de l'école Il lui parait nécessaire de mieux articuler les secteurs informel et formel, qui apparaissent pour l'instant comme "deux mondes sans passerelles".


Quelles conclusions tirer de ce débat ?

 

La scolarisation a fait en Afrique des progrès considérables depuis les années des indépendances, progrès d'autant plus spectaculaires que les taux de scolarisation étaient faibles ce qui était le cas dans les pays francophones en comparaison avec les pays anglophones.

 Les systèmes d'éducation se trouvent aujourd'hui confrontés à une crise profonde qui ne peut être mise sur le seul compte des réductions de moyens résultant des politiques d'ajustement structurel. L'école connaît aujourd'hui une triple crise. Une mise en question de ses finalités puisqu'elle ne peut plus assurer aux élites qui sortent du système une place dans la fonction publique. Une crise de recrutement des enseignants, nombreux dans le secondaire et pas assez dans le primaire, nombreux dans les villes et pas assez dans les campagnes. Crise enfin des méthodes d'enseignement déconnectées des réalités culturelles, linguistiques et des nécessités d'une formation professionnelle.

 Cette triple crise, qui n'est pas propre à l'Afrique car on la retrouve ouverte ou larvée un peu partout dans le monde, a fait émerger de nouvelles politiques et de nouvelles orientations. L'Afrique n'échappe pas à une revalorisation de l'éducation de base, de l'apprentissage, des écoles alternatives financées par les parents, d'une remise en cause du monopole de l'enseignement public et du statut de ses agents, des méthodes pédagogiques. Les pays anglophones paraissent avoir à cet égard une avance certaine, compte tenu l'ancienneté et de la part de l'enseignement privé.


L'Afrique et la mondialisation

 

Le Centre Français du Commerce Extérieur (CFCE) et l'Association des Amis de Passages (ADAPes) organisaient le 16 octobre dernier au Sénat un séminaire sur le thème des enjeux et des risques liés, en Afrique, au développement dans le cadre de la mondialisation. L'affluence a été très grande : plus de 150 personnes, près de deux tiers d'Africains, beaucoup d'intérêt marqué par tous les participants (entrepreneurs, fonctionnaires, intellectuels, étudiants, ONG etc...).

 

Voici les propos de quelques intervenants :

 Alassane D. OUTTARA, DGA du Fonds Monétaire International. L'ancien premier Ministre de la Côte d'Ivoire a été relativement optimiste, considérant que l'Afrique subsaharienne est dans la bonne voie : après une stagnation de plusieurs années, voire un recul, elle a retrouvé une légère croissance, 5% mais il faudrait plus (7 à 10%) face à une démographie de 3%.

 Lansana KOUYOTE, secrétaire exécutif de la CEDEAO , a souligné la nécessité impérative de l'intégration régionale. La CEDEAO, "marché" de 200 millions de personnes, ne réalise que 3% de ses exportations en interne ! Amara CAMARA (UNESCO) insiste plus sur le "politique" que sur l'économique et appelle de ses voeux un appareil démocratique moins coûteux, consensuel et transparent, utilisant davantage les moyens traditionnels, du type "conseils de village". Francis MAYER, directeur des Affaires internationales du Trésor, directeur du club de Paris, a notamment évoqué le problème de la dette. Son poids actuel est, en moyenne, de 20% des PIB. Il faut l'alléger mais ce n'est pas la panacée et il ne lui semble pas souhaitable de tout annuler (on en a annulé plus de la moitié). Il faut une politique de développement basée sur une gestion saine, sur des États de droit, favorisant les investissements privés, mais l'importance des budgets sociaux doit être soulignée. Barbara Masekala, ambassadeur d'Afrique du Sud en France, souhaite très fortement que les pays de la SADC soient aidés par des investissement privés à long terme et des aides publiques également à long terme, en reconnaissant qu'une bonne gouvernance démocratique en est la condition.

 Philippe ENGELHARD, d'Enda Tiers Monde évoque les problèmes de la croissance :

Celle-ci peut-elle venir des exportations et des investissement extérieurs ? Peut-elle venir d'un grand marché mondial porteur ? Non, ce sont des illusions ! De 1980 à 1990, la régression a été supérieure à 10%, puis a continué de 1990 à 1995. Nous avons depuis un légère reprise, mais fragile. De toute manière, le taux de croissance formel de l'économie africaine n'est pas la vraie, ni la bonne mesure. Il faut observer l'économie populaire : elle est incontournable : c'est cette économie sous-jacente de l'Afrique qui permettra le développement réel. Les pauvres devront faire entendre leur voix, sinon les choses ne changeront pas

 Michel ROCARD inaugura le débat de l'après-midi : il a d'abord rappelé que nous avons 18 mois pour préparer la 5ème convention de Lomé. Se référant aux débats de la matinée, il insiste à son tour sur la nécessité des états de droit pour un développement sain (charte d'Abuja), mais, face aux problèmes de corruption, de bonne gouvernance, de démocratie représentative, de respect des droits de l'homme (base inconditionnelle), il faut tenir compte des cultures locales, les "formes" occidentales ne conviennent souvent pas. Nos "leçons" sont souvent mal supportées, ce qui fait craindre à Michel ROCARD des rapports futurs de tension entre l'Union Européenne et les Africains, mais, malgré tout, on avance.

 V. BOLLORE, PDG de Bolloré Technologies a dressé une image encourageante des activités de son groupe en Afrique. Il emploie environ 100 000 personnes. Cela marche, ses cadres, européens et africains, ses ouvriers fonctionnent bien. Son groupe continue à investir, fait des bénéfices. Il croit à l'Afrique, qu'il aime.

 Samir AMIN du Forum Tiers-Monde estime qu'il faut dépasser les notions libérales de mondialisation, et accepter des alternatives, les stratégies d'ajustements structurels sont trop souvent unilatérales. Hélène d'ALMEYDA TOPOR, professeur d'Histoire de l'Afrique noire contemporaine s'alarme du coût social des ajustements structurels. C.CHAVAGNEUX, professeur à l'IEP Paris développe l'exemple du Ghana qui a progressé sans "tricher". l'ajustement structurel a réussi, et la démocratisation également

 CharlesJOSSELIN, Ministre de la Coopération, conclut que la mondialisation est en mouvement et pense que le développement africain est entré dans un cycle vertueux. Le franc CFA sera directement lié à l'Euro au 1er janvier 1999. Les aides nécessaires continueront.

Propos recueillis par Bernard Monnier.


Survol de la presse française
: "L’Afrique, la croissance et la crise"

 

La presse généraliste, ainsi que la presse économique, ont beaucoup parlé dans les dernières semaines de la crise asiatique, des difficultés de la Russie, des nuages menaçant les économies d’Amérique latine. L’actualité africaine n’a pas été absente des colonnes des journaux, mais les journalistes se sont principalement intéressés aux évènements d’Afrique centrale et australe, qui méritent à coup sûr qu’on les suive de près : même si la part de l’anecdotique ou du sensationnel n’a pas été négligée, les analyses de fond n’ont pas manqué ; on relèvera qu’elles ont été souvent pertinentes.

Les média n’ont cependant pas exclu l’Afrique de leurs comptes-rendus de la crise mondiale : ils ont en effet constaté qu’elle faisait partie du petit nombre des régions qui pouvaient espérer "tirer leur épingle du jeu", au moins en partie. Relevant que, depuis trois ou quatre ans, le taux de croissance de la plupart des économies africaines dépassait significativement le taux de croissance démographique, ils ont fait état d’un optimisme prudent sur le maintien, en 1999, de ce "différentiel" positif, quoique plus faible que les années précédentes. En effet, la bonne tenue de la croissance économique est principalement attribuée au retour vers l’équilibre des diverses balances macro-économiques et budgétaires, dû lui-même à une gestion améliorée de l’économie, à plus de sagesse budgétaire, à la privatisation progressive d’un certain nombre d’activités. Mais les raisons de s’inquiéter ne manquent pas : les troubles civils et politiques, et principalement la baisse des cours d’un certain nombre de matières premières, directement liée aux difficultés d’autres régions du monde. Or, si l’Afrique reste relativement marginale dans les échanges mondiaux et dans les mouvements de capitaux, ce qui explique le peu d’effet immédiat de la crise mondiale, elle reste néanmoins très dépendante de quelques matières premières aux cours instables et particulièrement sensibles aux aléas de l’économie mondiale.

 L’intérêt porté de façon modeste mais certaine à la croissance en Afrique Noire et à ses fondements était dans l’ensemble focalisé sur les pays de la zone franc et il s’accompagnait de considérations sur les effets plus ou moins bénéfiques de la dévaluation de 1994 et sur les conséquences éventuelles du rattachement annoncé du CFA à l’EURO.

De ce survol sommaire de la presse essentiellement hexagonale, on retiendra une analyse raisonnablement objective de la situation des économies africaines et des constats plus équilibrés que dans le passé récent. Il ne paraît plus surprenant que le continent puisse, à côté du spectacle de misères insoutenables, renouer avec des perspectives encourageantes. Il faut espérer que cette approche s’affirmera et que le discours sur l’Afrique destiné à l’opinion publique tendra à moins de sensationalisme et à plus d’ information sur le fond des choses.

Jean Némo


Le saviez-vous ?
Le Mali, champion du coton en Afrique Noire

Sait-on que le MALI, l'un des pays très pauvres d'Afrique Noire, est devenu le premier producteur de cette région en coton-graine, et a déposé, en 97-98, la bourse symbolique des 500 000 tonnes (522 000 ) ? Cette production place le Mali devant le Bénin, le Burkina-Faso, la côte d'Ivoire et le Cameroun, et en 2ème producteur du continent derrière l'Égypte. Rappelons que la production, pour l'ensemble des pays de la zone franc, a été de 2 270 000 tonnes (record).

Ces résultats très encourageants pour les progrès du développement, sont le résultat d'une longue et persévérante action menée dès avant les indépendances et continuée après, notamment par la CFDT (Compagnie française des textiles) et ses filiales autonomes dans plusieurs pays, notamment la CMDT (Compagnie malienne des textiles) par des "filières coton" intégrées. Ce qui marche en Afrique, et continue à se développer régulièrement, est le fruit d'une action persévérante sur le long terme. La politique préconisée par les acteurs de la production cotonnière consiste non pas à "faire du coton pour le coton" ("culture de rente" opposée aux cultures vivrières) mais "de faire du coton pour le développement, en modernisant les exploitations agricoles et en encourageant les cultures vivrières"(1) par une rotation en trois tiers du coton, du mil et du maïs, et par une politique d'aménagement rural (pistes, adduction d'eau, aménagement des bas-fonds agricoles, formation etc...). Ce développement est également industriel (huiles, savons, alimentation animale, textile).

Des menaces planent sur ce développement en "success-story" : les institutions de Bretton-Woods exercent des pressions pour soumettre les filières coton intégrées aux mécanismes classiques du marché en les privatisant très prématurément. Le Mali résiste, il servira d'exemple à ceux qui veulent démontrer que l'Afrique peut être une terre de réussite et de développement.

Bernard Monnier

 (1) Michel Fichet, Monde Diplomatique de septembre 98


En Bref

 

Du côté des amis de l'Afrique

L'Autre Afrique continue !

Des rumeurs nous ayant fait craindre la disparition de l'hebdomadaire L'Autre Afrique, nous lui avions écrit en juillet dernier : "Nous avions, à la Coordination, suivi avec beaucoup d'intérêt et de sympathie votre Autre Afrique dont nous nous sentions si proches par l'inspiration initiale et par le parcours réalisé contre l'afropessimisme. Votre disparition nous peine (...)". Nous venons de lire dans son numéro 59 (du 16 septembre 98) la réponse de la rédaction de cet hebdomadaire à notre lettre : "Nous vivons encore. En respirant difficilement certes, mais nous sommes encore en vie. Nous avons des difficultés, réelles (...) et nous nous employons à les surmonter, pour que des personnes comme vous, des associations comme la votre ne se trouvent pas privées de ce que nous pouvons proposer de ... différent sur le marché de la presse panafricaine (...) A nos abonnés - qui continuent de nous envoyer des chèques, pendant que certains annoncent notre disparition - , nous disons encore une fois merci."

 A voir

"L'Afrique de Marcel Griaule". N'hésitez pas à aller voir cette passionnante exposition au Musée de l'Homme. Elle vous plongera dans l'aventure ethnologique des années trente, lorsque les Français découvraient une autre Afrique que celle de l'exotisme et de pacotille. Vous y constaterez aussi combien différente est l'Afrique d'aujourd'hui et combien a changé le regard que nous portons sur elle.


Bibliographie

 

CAPELLE, Jean : L’Education en Afrique noire à la veille des indépendances. Préf. Léopold Sédar Senghor. Paris, Karthala, ACCT, 1990. (Gens du Sud)

CELIS, Georges R. : La faillite de l’enseignement blanc en Afrique noire. Paris, L’Harmattan, 1991. (Points de vue)

 Crises de l'éducation en Afrique, Afrique Contemporaine, n°172, oct-dec 1994

DEBLE, Isabelle : L’école publique dans les pays d’Afrique noire francophone. Revue française d’administration publique, 39, juillet-septembre 1986, p. 449-461.

 De la relation pédagogique. Cahiers Binet Simon, 655, Erès, 1998, 87 p. [Relations avec les professeurs, et systèmes d’enseignement en Afrique subsaharienne.]

DUPAGNE, Yannick : Coopérant de l’éducation en Afrique ou l’Expérience camerounaise d’un directeur de collège. Paris, L’Harmattan, 1993. (Mémoires africaines)

GERARD, Etienne : Les medersas : un élément de mutation des sociétés ouest-africaines. Politique étrangère, 62-4, hiver 1997/98, p. 613-627.

GUTH, Suzie : Lycéens d’Afrique. Préf. de Pierre Erny. Paris, L’Harmattan, 1997. (Etudes africaines) [D’après une enquête au Togo et au Congo]

GUTH, Suzie : Africanisation, enseignement et coopération bilatérale française. Genève-Afrique, XXIX, 2, 1991, p. 77-85.

KI-ZERBO, Jospeh, dir. : Eduquer ou périr. Paris, UNICEF, Harmattan, 1990.

LEBEAU, Yann : Nigeria : L’interminable transition démocratique. Les universités dans la tourmente. L’Afrique politique 1996, p. 55-70.

MUKENE, Pascal : L’Ouverture entre l’école et le milieu en Afrique noire : pour une gestion pertinente des connaissances. Ed. universitaires de Fribourg, 1988.

SIKOUNMO, Hilaire : L’Ecole du sous-développement : gros plan sur l’enseignement secondaire en Afrique. Paris, L’Harmattan, 1992.

TEGDA, Paul John Marc : Enseignement supérieur en Afrique noire francophone : la catastrophe ? Paris, L’Harmattan, PUSAF, 1988.

Anne Malécot, avec la collaboration de l’équipe d’ENDA


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