Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : Mondialisation et régionalisation en Afrique

Sommaire


Editorial

Le Congo domine à nouveau l'actualité africaine et le premier réflexe est de penser que l'Afrique apparait, à nouveau, condamnée aux guerres civiles et aux conflits ethniques. Nous ne saurions nous contenter de cette approche simpliste et pessimiste. Comme la Russie, comme tant d'autres pays, le Congo subit les conséquences d'une crise politique intérieure provoquée par l'échec du Président Kabila à asseoir sur des bases politiques sa victoire militaire de 1997. Comme les Balkans, le Congo est soumis à des tensions régionales et est devenu l'enjeu et le théatre d'interventions extérieures. Le fait nouveau est que ces interventions ne sont plus françaises ou américaines, mais africaines. Car si les Africains peuvent se déclarer victimes et non responsables des attentats terroristes de Nairobi et de Dar-es-Salam, il n'en va pas de même de ce qui se passe dans et aux frontières de l'ex-Zaïre. Ces interventions sont d'abord motivées ou provoquées par des préoccupations de sécurité pour l'Angola, l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi dont la stabilité est menacée depuis des années par des interventions parties du Congo, appuyées ou tolérées par ce pays. Elles le sont sans doute aussi par des rivalités et des convoitises régionales, le Zimbabwe ne voulant pas laisser l'Afrique du Sud seule à distribuer les cartes de la puissance, de l'influence et de la richesse au sud de l'Équateur. Et de nouveau, les appartenances ethniques sont utilisées, instrumentalisées, pour sauver un régime en difficulté et jeter l'anathème sur les rebelles, cimenter des alliances transfrontières, et sans doute, masquer des enjeux plus terre à terre!

 Il sera passionnant de suivre la façon dont les responsables africains -la Conférence des non-alignés y a échoué- vont faire face à ce défi, car le Congo et ses voisins sont condamnés à de nouveaux rapports. Assistera-t-on à un dépecage de cet immense pays ou à l'émergence de nouveaux équilibres ? La réduction des tensions au Congo, ce que François Soudan appelle la "réconciliation [ du président Kabila ] avec son opposition, interne et externe", est certainement le préalable à toute stabilisation de la situation aux frontières. C'est dire que seules des formules d'ouverture et de dialogue politique, mises en oeuvre par le gouvernement de la République du Congo, peuvent préparer les conditions d'une paix durable entre ce pays et ses voisins.

Michel Levallois


 Les ambiguïtés de la régionalisation : transition ou obstacle sur la voie de la mondialisation

 

Les économies africaines sont sommées de s'adapter aux exigences du commerce international et encouragées à s'organiser sur des bases régionales. Ces deux objectifs sont-ils concurrents ou complémentaires ? Jean Coussy, Maître de conférences à l'EHESS, chercheur associé au CERI, a accepté de nous faire partager ses analyses et ses réflexions sur ce sujet. Par un rappel historique, il montre la variété des interactions entre les mouvements de régionalisation et d'ouverture sur le monde. En précisant les contraintes et les opportunités offertes par la mondialisation, on comprend mieux la diversité des situations en Afrique, les choix des uns et les incantations des autres étant motivés par des stratégies différentes, sous-tendues par des enjeux opposés. Jean Coussy dresse un tableau réaliste en différenciant les situations objectives des stratégies avouées et inavouées des différents acteurs, bailleurs de fonds, Etats africains et Communauté Européenne.

 La relation dialectique qui unit mondialisation et régionalisation est complexe : le terme de régionalisation recouvre en effet des objectifs contradictoires, selon qu'elle s'oppose à la mondialisation ou qu'elle la prépare. Approfondissant cette remarque préliminaire, Jean Coussy explique que la régionalisation peut aussi avoir pour but de réguler ou de retarder la mondialisation en maintenant des normes à un niveau supra-national. Parfois, elle est à son service, elle devient alors un instrument qui prépare la mondialisation en permettant l'apprentissage de la concurrence. C'est la position défendue par les organismes internationaux. Les conceptions varient selon le type d'acteurs économiques, de fonctionnaires et d'idéologues, et les attitudes sont souvent simultanées et ambigües.

 Cette ambiguïté de la régionalisation se retrouve au niveau sémantique. Un "bloc" est une coalition et une protection contre l'extérieur. On entend par "intégration" l'intensification des relations internes; cette intensification se mesure par rapport aux relations extérieures ou par rapport à ce qui se passait au sein même de la nation. Enfin, on parle de coopération régionale quand il y a une certaine harmonisation des règles et un refus affiché de nuire.

 

Les relations passées entre régionalisation et insertion dans l'économie mondiale

 Les pays d'Afrique sub-saharienne se retrouvaient plutôt dans des projets d'intégration régionale protectionniste. Il existe néanmoins un petit nombre de pays qui ont réussi à mener simultanément des politiques de régionalisation et de mondialisation. Ainsi, les pays miniers d'Afrique Australe, grâce à leurs recettes d'exportation, ont pu développer des industries manufacturières à l'intérieur des nations ou des régions. Ils ont investi les recettes tirées de leurs mines dans une politique protectionniste et régionaliste. C'est ce qu'ont réussi le Zimbabwe et l'Afrique du Sud. Aujourd'hui, les mines ne sont plus aussi compétitives et les organismes internationaux préconisent la suppression des mesures de protection des industries manufacturières.

La Zone Franc se caractérisait, quant à elle, par une régionalisation verticale Nord-Sud. Ce legs de mécanismes mis en place durant la période coloniale a permis des relations inter-africaines mais cette intégration monétaire a freiné l'ouverture des pays membres au reste de l'Afrique et au marché mondial, comme en témoigne le traumatisme provoqué par la dévaluation, qui a révélé la brutale nécessité de s'adapter à la compétition mondiale.

Quant au Nigéria et aux pays pétroliers, ils se sont insérés dans la mondialisation sans politique de régionalisation leur compétitivité étant assurée par le pétrole. Mais ils n'ont pas réussi à utiliser cet avantage pour développer d'autres activités et le pétrole a, au contraire, eu un rôle déstabilisant pour leurs régions. Les petits pays, tels que le Congo, le Cameroun ou le Gabon, ont adopté un comportement peu compatible avec les règles de la Zone Franc et l'intégration africaine. Il y a donc un antagonisme entre production pétrolière et régionalisation

On a voulu mettre en place dans le reste de l'Afrique une régionalisation "dure", défavorable à la mondialisation car cimentée par des mesures de protection et des coalitions. Mais ces mesures sont souvent restées des voeux pieux et les partisans de la régionalisation pâtissent aujourd'hui de l'échec de cette idéologie dépassée.

 

Quelles sont les contraintes et les opportunités qui sont ouvertes par la mondialisation en Afrique ?

 Sur le plan commercial, les pays africains se caractérisent par l'extraversion de leur économie. Ils importent des biens d'équipement et manufacturiers et exportent des ressources naturelles, mais cette intégration commerciale du secteur primaire n'a pas débouché sur une industrialisation. Elle s'est traduite par une perte de parts de marché notamment au profit des pays asiatiques. La mondialisation constitue finalement une menace pour la mise en place d'une nouvelle division du travail et rend incertaine la recherche d'une nouvelle spécialisation.

Au niveau financier, les mouvements de capitaux publics ont été remplacés par des capitaux privés. Mais ils n'ont pas été investis en Afrique, sauf dans quelques pays pétroliers, en Afrique Australe et dans une moindre mesure en Côte d'Ivoire, car les investisseurs considèrent encore la majorité des pays africains comme peu attractifs faute de crédibilité et de rentabilité. L'Afrique continue donc à se tourner vers l'aide publique au développement.

La mondialisation concerne théoriquement la mobilité de tous les facteurs et de tous les produits, mais, en réalité, elle se limite au mouvement des produits et des capitaux, mais pas des populations, et de ce fait, les migrations diminuent.

Les politiques économiques actuellement recommandées et mises en oeuvre cherchent à ouvrir l'Afrique au marché mondial. Les PAS (plans d'ajustement structurel) ont imposés des mesures de libéralisations unilatérales, tandis que les dévaluations ont attiré des capitaux privés, ce qui a favorisé la création d'un nouveau régionalisme mais a entraîné le démembrement de certaines zones. L'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) a pour politique de baisser et de faire disparaître les barrières tarifaires et s'oppose aux unions douanières. L'appui français et européen à la régionalisation est devenu dans ces conditions incertain.

Les résultats de la mondialisation pour les économies africaines sont mitigés. Le PIB de la majorité des pays est en hausse, en partie du fait de la dévaluation du franc CFA et de l'ouverture au marché mondial, de la spécialisation dans les produits primaires, de l'augmentation des recettes liées à l'exportation de minerais et de pétrole et enfin, de la croissance des marchés intérieurs et du développement des biens non échangeables. Mais le volume des exportations non traditionnelles reste faible, les investissements extérieurs sont encore polarisés sur quelques secteurs, et l'industrie manufacturière est menacée par la concurrence internationale.

 

La régionalisation en Afrique

 La régionalisation en Afrique est recommandée par tous les bailleurs de fonds, ce qui peut paraître paradoxal quand on considère leur hostilité à tout ce qui ne favorise pas la mondialisation et quand on se rappelle les échecs passés. Elle est en outre voulue par tous les pays africains. Mais ne serait-elle qu'un voeu pieux ? Car s'il existe un grand nombre d'institutions régionales, la plupart sont fictives et leur taux de mortalité est élevé. Jean Coussy rappelle les principales intégrations sectorielles existantes.

Un programme d'intégration régionale "par l'harmonisation des règles" a été engagé dans le cadre de l'UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine) et de la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique Centrale) dans le but de conjuguer intégration et ajustement. Si la première fonctionne, la CEMAC n'est quant à elle pas efficiente car le Gabon, le Congo et la Guinée sont trois pays pétroliers qui estiment n'avoir pas besoin de coopération régionale.

La SACU (Southern Africa Customs Union) rassemble dans une union douanière qui date du début de siècle l'Afrique du Sud, le Botswana, le Lésotho, la Namibie et le Swaziland. L'intégration douanière est complétée par une base monétaire commune et par une liberté de circulation des biens et des capitaux, mais non de la main d'oeuvre.

La SADEC (South African Development Community) est polarisée par l'Afrique du Sud et la République Démocratique du Congo en est récemment devenue membre. Cette organisation sous-régionale, qui promeut une intégration économique régionale à travers des projets économiques ciblés est la plus avancée et elle a actuellement la faveur des bailleurs de fonds.

La COMESA (Marché Commun des Etats de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique Australe) a pour objectif de créer une zone de libre-échange en l'an 2000 et une union douanière en 2004. Cette union pourrait faire craquer et remplacer la SADEC, mais sa vaste étendue géographique la rend hypothétique.

 Au-delà de l'aspect institutionnel de la régionalisation "de jure", une autre régionalisation "de facto" se définit par des flux commerciaux, des flux d'investissement, une harmonisation des politiques et des projets communs. Quelle est la situation en Afrique ?

 Les flux commerciaux intra-communautaires sont dérisoires et ne représentent que 7 à 8% des échanges, sauf dans la région australe. Les flux d'investissements régionaux sont faibles. Mais il existe des mouvements non déclarés de capitaux, ou des mouvements intérieurs aux banques (par exemple du Burkina-Faso vers la Côte d'Ivoire). Les flux d'investissements africains existent. Ainsi l'Afrique du Sud investit-elle dans les mines, les diamants ou le cuivre de la République Démocratique du Congo, profitant de la vague de privatisation, mais ces flux restent faibles. On constate une certaine harmonisation des politiques monétaires et financières, au sein de l'UEMOA, mais pas en Afrique Australe. Des projets communs existent, notamment au niveau des infrastructures. Mais la forme d'intégration la plus tangible en Afrique est constituée par les migrations de population; l'Afrique est en effet le continent ayant le plus de migrations internes avec des a-coups à chaque période de récessions économiques ou politiques. Jean Coussy souligne aussi le rôle des guerres, qui, en détruisant les frontières et en générant des vagues de réfugiés favorisent une certaine intégration. Certains pays ont en outre des vélléités d'intervention chez leurs voisins, comme celà semble être le cas du Nigéria, de l'Ouganda et de l'Angola. Parallèlement, le thème de la sécurité collective a de plus en plus de poids dans la signature des accords régionaux.

 Enfin, l'existence de pôles régionaux majeurs, tels que le Nigéria et l'Afrique du Sud, structurent "de facto" certaines régions. Ces deux pays ont réussi à décoller sans respecter les règles du libéralisme actuellement préconisé, grâce en particulier aux ressources dont ils disposent. Néanmoins, ces pôles ne semblent pas aptes à diffuser la croissance. Il est commun de considérer que "le Nigéria diffuse le désordre", notamment dans la monnaie et dans les entreprises des pays voisins tels que le Cameroun et le Niger. Mais il répand aussi une demande. L'Afrique du Sud se caractérise quant à elle par son refus de jouer le rôle de moteur régional et d'être le pays qui fournit une demande. Elle ne souhaite en effet pas délocaliser ses entreprises car son taux de chômage est de 40%. Cependant, par ses investissements, l'Afrique du Sud a permis de relancer l'économie de toute la région si bien que les pays qui l'entourent ont un taux de croissance de 5 à 7 % alors que le sien n'est que de 2%. Le Kénya et la Côte d'Ivoire peuvent quant à eux être considérés comme des pôles mineurs.

 

L'attitude des bailleurs de fonds et la régionalisation africaine : un consensus apparent

 Il existe une certaine convergence sur les objectifs que les bailleurs de fond assignent à la régionalisation. L'intégration est considérée comme garantissant la paix, permettant la réalisation de biens publics communs, en particulier les infrastructures, et ouvrant de grands marchés. Il y a également unanimité sur la nécessité d'un régionalisme ouvert, par opposition aux anciennes formes protectionnistes d'intégration. Mais ce terme reste flou, pour la Banque Mondiale la priorité reste la disparition des droits de douane tandis que pour les pays asiatiques, l'essentiel est d'avoir accés au marché européen. Cette régionalisation est également sous-tendue par une idéologie libérale qui voit dans l'intégration un moyen de préparer la mondialisation en abaissant les barrières intérieures et en accoutumant les pays à la concurrence et à la compétitivité. De plus, deux zones de libre échange voisines sont portées à coopérer, comme le font l'Afrique du Sud et l'ex-Zaire, ce que Jean Coussy appelle "l'effet domino".

Les bailleurs ont ainsi décidé de soutenir les comunautés économiques régionales effectives, telles que l'UEMOA et la SACU.

 Cependant, derrière ce consensus, se cachent des divergences.

L'OMC est hostile à toute région qui risquerait de créer un bloc commercial durable, c'est pourquoi elle cherche avant tout à appuyer les mesures en faveur de la libéralisation. La Banque Mondiale est elle aussi hostile à toute régionalisation marquée. L'Union Européenne est quant à elle favorable à la régionalisation, par affinité idéologique, par affirmation de son avantage comparatif et en vertu de l'aide publique importante qu'elle accorde à l'Afrique. Ainsi, la France soutient-elle le développement de l'UEMOA et la CEMAC.

 Par ailleurs, Jean Coussy note que les politiques pratiques en faveur de la régionalisation se traduisent souvent par une dispersion des énergies, alors que l'addition des projets errode l'intérêt de chacun et remet en cause la régionalisation.

Certains organismes internationaux soutiennent les mesures de libéralisation unilatérales. Les plans d'ajustement structurel définis par la Banque Mondiale sont signés pays par pays, tandis que les accords passés avec l'OMC ne sont pas toujours compatibles avec les mesures prises au niveau régional. Les négociations et les décisions prises en commun sont rares.

Enfin, ce que Jean Coussy appelle "les attaques frontales", constitue aussi un obstacle à la régionalisation. Ainsi, la Banque Mondiale développe parfois un argumentaire opposé à la régionalisation dans certaines études analytiques ou rapports sur des pays précis . Il semblerait que cette institution accepte la régionalisation du bout des lèvres, sa seule vertu étant d'être "un instrument pour aller plus loin". Dans le même ordre d'idées, l'Union Européenne veut bien signer un accord de libre échange avec l'Afrique du Sud mais elle lui reproche d'avoir une union douanière avec la SACU, ce qui est paradoxal puisque l'UE est une union douanière et que la SACU est une instance qui existe depuis un siècle et qui fonctionne, même si elle doit être réformée.

 De plus, certains soutiens sont maladroits et engendrent la création de rentes, certains pays acceptant la régionalisation non par souci de collaboration, mais par désir de recevoir de nouveaux fonds. C'est ainsi que les pays de l'Union Européenne, qui sont par principe défavorables aux unions douanières, favorisent la constitution de zones de libre échange à l'échelle régionale pour pouvoir par la suite signer des accords, tels que les accords de Lomé, avec un bloc déjà constitué, "sur un pied d'égalité", ce qui constitue aussi une maladresse.

Un autre obstacle à la régionalisation est de soutenir idéologiquement les intégrations par le bas, par les pratiques informelles, en louant la "fin des frontières". Or, ces échanges sont très contrôlés et ne bénéficient qu'à quelques réseaux bien organisés, et concourent plutôt à la désintégration des Etats. Ainsi, les échanges entre le Bénin et le Nigéria consistent surtout à faire passer en fraude des produits qui viennent de l'extérieur.

Enfin, les bailleurs ont souvent tendance à trop compter sur les investissements privés pour faire avancer l'intégration régionale. Or, cela n'a pas marché dans la majorité des pays africains, sauf en Afrique australe. Même dans ce cas, les investissements miniers et pétroliers ne diffusent pas toujours la croissance et laissent planer le danger de voir se développer une "économie d'archipel", c'est-à-dire des relations entre des points restreints d'économie protectionniste.

 

Quelques soutiens possibles

 Il faut donc démythifier la régionalisation. Du côté africain, il s'agirait de ne pas surestimer les expériences étrangères ni de majorer le rôle de l'intégration régionale pour le développement. De même, les discours des bailleurs de fond et des organisations internationales devraient être plus circonspects, et leurs initiatives mieux coordonnées.

 Parmi les aides possibles à la régionalisation, Jean Coussy croit à celle qui doit être apportée aux institutions, notamment par une reconnaissance diplomatique. Il s'agirait à la fois d'aider à la réalisation d'infrastructures communes sans remettre en cause la politique de privatisation, de financer les déficits intra-zones, de compenser les coûts de l'intégration pour certains pays ou groupes sociaux perdants, et enfin de compenser la perte des recettes fiscales dues à l'intégration pour quelque temps.

 De nombreuses et sérieuses questions demeurent en suspens : faut-il aider les "pays leaders" en escomptant des effets d'entraînement ou faut-il aider les PMA (pays les moins avancés), et en particulier les pays enclavés ? Doit-on et peut-on encore aider à construire des intégrations de coalition et de freinage à la mondialisation ? Faut-il encourager les migrations internationales en cas de crise ou de sur-occupation des sols ? Le financement extérieur peut-il être un moyen de faciliter les migrations ?

 Ce débat a montré une nouvelle fois qu'il faut se méfier des discours et des formules qui sont proposées comme des panacées par des institutions internationales et reprises par les responsables africains et par leurs partenaires en aide au développement. Derrière les formules et les institutions proposées se cachent des politiques et des intérêts qui peuvent être en contradiction avec ce que peuvent laisser croire des formulations aseptisées. C'est ainsi que la régionalisation peut cacher tout aussi bien une véritable libéralisation qu'une coalition pour conserver des avantages acquis.  

Propos recueillis par C.M.


 LE DEBAT

 

La richesse de l'exposé de Jean Coussy a soulevé de nombreuses questions au sein du public de la Cade. A l'heure où les accords de Lomé sont renégociés, il était intéressant de se pencher sur les stratégies de l'Union Européenne concernant la régionalisation en Afrique. De même, le rôle des pôles dans le développement des régions méritait d'être éclairci.

 

Les relations entre l'Europe et les pays africains

L'abaissement des protections douanières et des tarifs douaniers intervenu ces dernières années et confirmé par l'Urugay Round a réduit l'avantage relatif procuré par les accords de Lomé. La stratégie de l'Union Européenne est de remplacer les préférences généralisées de Lomé par la création de plusieurs zones de libre échange entre l'Europe et respectivement le Pacifique, les Caraïbes et l'Afrique. Cette stratégie soulève plusieurs questions :

 Comment peut-on concevoir des zones de libre-échange entre l'Europe et des pays, moins riches ?
La création de zones de libre échange est fondée sur l'idée que les grands marchés attirent les investisseurs. Mais la stratégie qui consiste à les multiplier aboutit à la dissolution de toutes les zones, selon Jean Coussy. C'est assurément la stratégie adoptée par certains pour hâter la libéralisation et c'est le rôle qu'a joué le Mercosur en Amérique Latine. Par ailleurs, on peut constater que la zone la plus attractive, l'Afrique Australe, est une zone protégée qui a maintenu son contrôle des changes, contrairement aux injonctions libérales.

 La création de zones de libre-échange est-elle compatible avec la création de marchés régionaux ?
Il est nécessaire de renforcer les marchés régionaux qui engendrent des effets d'entraînement et d'articulation de l'économie. Mais les pays africains à faible PNB ne peuvent pas refuser l'ouverture vers l'extérieur car ils ont besoin de débouchés pour leurs exportations agricoles. Se replier sur le marché intérieur n'est pas de bonne politique car, comme on l'a vu pendant la crise de l'endettement, la diminution des salaires des citadins et du pouvoir d'achat des villes s'est traduite par une réduction des revenus des agriculteurs. Il est important de pouvoir compter sur l'aide extérieure afin de pouvoir discuter de la mise en place de mesures de protectionnisme comme celà a été fait pour le riz de Mauritanie il y a quelques années.

 Ne faut-il pas donner la priorité à l'intégration à la base, à la constitution de marchés locaux, étant donné que l'économie populaire représente 70% du PNB dans certains pays et que cette économie n'est pas concernée par la constitution de zones de libre-échange mais beaucoup plus par les marchés régionaux ?
La nécessité du développement par la base est évidente; ainsi, les économies asiatiques qui ont démarré en premier sont celles des petits pays, protégés et fermés. C'est le même phénomène en Afrique avec la réussite de l'Île Maurice. Dans la course à l'intégration dans l'économie mondiale, les grands pays ne sont donc pas mieux placés que les autres et les réussites passées prouvent que l'on peut parfois avoir intérêt à se séparer du reste du continent, contrairement aux injonctions actuelles libérales.

 Est-il possible de garder dans le cadre de la renégociation de la Convention de Lomé certaines formes de non-réciprocité, pour les Africains en particulier ?
Le problème des négociations en cours est que les Africains n'ont pas défini ce qu'ils veulent et n'ont pas soumis de proposition alternative. Dans le futur accord, il faudrait que les pays africains insistent sur la nécessité de conserver la notion d'"asymétrie des positions" et refusent la notion de "partenariat" que l'on tente de leur imposer.

En outre, il est faux de penser que l'OMC est en mesure d'imposer ses vues et de s'opposer à la signature d'accords préférentiels car les votes africains et européens additionnés seraient majoritaires lors des négociations.

 

 Le rôle des pôles de développement

La région n'est pas forcément porteuse de dynamique de croissance et de développement, sauf quand il existe en son sein des pôles forts. Est-ce-à dire que la régionalisation est plus une conséquence qu'une cause de développement ? Et dans ce cas, comment renouveler la réflexion sur les dynamiques de développement dans des espaces régionaux compris à l'intérieur des espaces nationaux ?

 Le rôle des pôles de développement est essentiel. La puissance du Japon a joué un grand rôle dans le développement de l'Asie, même si aucun accord formel d'intégration n'a été signé. Mais, une des conséquences négatives est que, désormais, tous les pays cherchent à se raccrocher à des pôles de développement. De plus, autrefois, l'intégration régionale était activée par les pays les plus riches, alors qu'actuellement, ce sont les pays pauvres qui la réclament.

Le développement des régions à l'intérieur des nations obéit aux règles de "la mondialisation libérale déchaînée" : dans un marché imparfait polarisé, il est nécessaire de se raccrocher à des pôles. C'est ainsi que les villes deviennent des pôles et que se développe une concurrence intra-nationale pour attirer les investisseurs. Ce mode de fonctionnement apporte de l'eau au moulin des tenants de la déreglementation qui transforment les services et l'argent publics en mode de financement des investisseurs privés. Cette logique économique "d'archipel" se retrouve au niveau de l'urbanisme : le monde va se constituer en mégapôles qui auront des relations entre elles sans intégrer le reste.

 

Yves Robert, Conseiller auprès du gouvernement de la République d'Angola a participé à notre débat sur la mondialisation. Nous avons prévu de consacrer dans les prochains mois une rencontre de la Cade à ce pays, qui constitue une nouvelle puissance régionale .


 Nous avons lu pour vous :

 

Dans la dernière livraison d'Afrique Contemporaine n°18 de janvier-mars 1998, un article de J-L Chaléard, "Croissance urbaine et production vivrière", confirme un point de vue souvent évoqué à la CADE : l'urbanisation, en dépit d'un recours non négligeable aux importations, a entraîné une profonde transformation dans les campagnes, les productions vivrières devenant de plus en plus des cultures commerciales. Dans un rayon de 10 à 30 kilomètres autour des villes selon leur taille, l'agriculture vivrière est devenue exclusive. Elle a généré un intense commerce de proximité, mais aussi, selon l'état des routes, un commerce à longue distance de céréales, d'ignames précoces, de bananes plantains et de manioc chikwangue au Congo. Chaleard conclut que l'essor du vivrier marchand résulte de la remarquable aptitude des paysanneries à répondre aux besoins des agglomérations et que leur dynamisme, qui doit très peu à l'action directe de l'Etat, apporte une solution à l'effondrement des cours des denrées d'exportation, et jette les bases de véritables marchés nationaux.

Dans ce même numéro nous vous signalons la conclusion d'une étude intitulée "dynamisme protestant, développement participatif et démocratie locale" menée par R. OTAYEK du CEAN et Daouda DIALO de l'Université de Ouagadougou. Les ONG religieuses, traditionnellement méfiantes à l'égard des politiques bénéficient de la faveur qui entoure les acteurs de la société civile ainsi que du discrédit et de la faiblesse des États. Elles ne sauraient cependant échapper aux enjeux politiques et elles auraient des difficultés à donner un contenu authentiquement démocratique aux changements sociaux induits par leur action.

 

 Échanges transfrontaliers et intégration régionale en Afrique subsaharienne. Cette publication de l'ORSTOM, dans la nouvelle collection Autrepart, arrive à point nommé pour éclairer la réalité concrète des échanges régionaux. Douze études de cas réalisées à partir de travaux de première main et présentées par Johny Egg et Javier Herrera apportent une contribution originale au débat sur l'intégration régionale. D'intenses flux transfrontaliers, pour la plupart non enregistrés, s'appuyant sur des organisations très structurées de commerçants, et sur les marchés parallèles des changes, relient les marchés africains entre eux, mais aussi les pays de l'Afrique subsaharienne aux marchés mondiaux. Ce dynamisme contraste avec l'image d'ostracisme que donnent les statistiques officielles. Cette intégration, réalisée en marge des institutions, à travers les organisations marchandes transfrontalières, soulève interrogations et débats : ferment du marché régional pour le uns, fraude, détournement des protections et concurrence déloyale à l'égard des productions locales pour les autres ; facteur de flexibilité pour les politiques économiques des états en crise ou au contraire élément de déstructuration des États - nations ; commerce profitable à l'ensemble des acteurs ou confisqué par un nombre restreint de grands commerçants ...

 

Nous ne serions trop recommander à nos amis de la Cade la lecture du Cahier de Politique Economique n°11, "Les défis politiques de la globalisation et de la régionalisation", par Charles Oman, Centre de développement de l'OCDE, 1996.

Cet ouvrage explique comment la régionalisation, via les accords formels conclus entre gouvernements pour intensifier l'intégration politique, constitue une réponse possible à certains des défis posés par le globalisation. Le mouvement de globalisation actuel est le troisième de ce siècle, et l'auteur nous présente une analyse détaillée des facteurs qui le différencient des précédents Il démontre en outre que les problèmes structurels que connaissent actuellement les marchés du travail aux Etats-Unis et en Europe réside dans la crise des organisations tayloriennes et non dans les importations des pays en développement. Enfin, il souligne que la globalisation creuse aussi les inégalités, dans les pays et entre les pays et elle porte en germe des risques d'exclusion. Dans ce contexte le rôle des Etats est central puisqu'ils doivent canaliser ce mouvement de mondilaisation de façon à ne pas affaiblir le cohésion sociale, mais au contraire à la renforcer.


 En Bref

 

 Rencontre

Le Forum de Delphes, avec la participation de la Cade, organise une rencontre avec les organisations de solidarité internationale ouverte au public le 23 octobre 1998 au 21 ter rue Voltaire, 75 011 Paris. Il s'agira, en s'appuyant sur la réforme de la coopération française et celle des Accords de Lomé, de réfléchir sur de nouvelles perspectives en matière de développement. Dans cette optique, le débat portera sur les questions fondamentales que posent le développement et notamment la perception qu'ont les sociétés occidentales des pays du Sud, sur les difficultés rencontrées par les acteurs du développement dans leur rencontre avec leurs partenaires du Sud. Cette dynamique peut déboucher sur des clefs de lecture de sociétés différentes et permettre de dégager des perspectives quant aux rôles des acteurs de la coopération dans le processus de développement.

 

 Avez-vous répondu au questionnaire ?

Merci à ceux d'entre vous qui ont rempli le questionnaire que nous leur avons adressé, en dépit de fautes d'orthographes et de mise en page regrettables et regrettées. Que ceux ou celles qui ne l'ont pas fait le fassent sans tarder. Même s'ils ne peuvent ou ne souhaitent pas remplir toutes les rubriques du questionnaire, qu'ils nous le renvoient néanmoins avec un petit mot. L'important est que vous nous fassiez signe car nous avons besoin de vous pour le dossier que le Directeur Général de la DG8, par courrier du 21 juillet 1998, nous invite à remplir afin de solliciter un financement pour une initiative CADE à l'échelle de l'Union Européenne. Nous serons d'autant plus fort pour négocier avec Bruxelles le financement d'une "Coalition pour l'Afrique Autrement" que nous aurons votre appui et vos suggestions.

 

Un concert à ne pas manquer : El Hadj N'Diaye

Ce chanteur soutenu par Enda Tiers-Monde se produira les 6, 7, 8 octobre au Satellit'Café à 21H30 (50F l'entrée, 44 rue de la Folie-Méricourt, M° Oberkampf). Il sera le 15 octobre au Bataclan à 19H30 (132 F) en première partie de Massilia Sound System, dans le cadre du Festival Méharée. Avec tendresse mais sans complaisance, ce chanteur engagé chante l'Afrique d'aujourd'hui, sa jeunesse et ses villes en chantier.

 

Créative Afrique, l'art de la débrouille, le travail d'Enda Tiers-Monde à Dakar avec les jeunes, par Antoine de Ravignan.

L'Unesco vient de publier le premier numéro de sa brocure "Innovations Jeunesse" dans le cadre de son projet "Education contre l'exclusion" qui a pour but de "d'identifier, promouvoir et relier des projets particulièrement révélateurs de nouvelles tendances". Il décrit dans le détail les différentes actions d'Enda avec les jeunes de Dakar et montre comment cette organisation tente de redéfinir les concepts de travail, d'apprentissage et de respect de l'environnement. Nous vous en présenterons un compte-rendu plus détaillé dans notre prochaine lettre.


 Bibliographie

 

BACH, Daniel C., dir. : Régionalisation, mondialisation et fragmentation en Afrique subsaharienne. Paris, Karthala, 1998. 319 p. (Hommes et Sociétés)

BANIAFOUNA, Calixte : Quelle Afrique dans la mondialisation économique ? Entre le cœur et la raison. Paris, C. Baniafouna, 1996. 376 p.

BEN HAMMOUDA, Hakim : Mondialisation, marginalisation de l’Afrique et perspectives d’avenir. Recherches internationales,48, printemps 1997, p. 65-87.

COUSSY, Jean, HUGON, Philippe, dir. : Intégration régionale et ajustement structurel en Afrique sub-saharienne. Paris, Ministère de la Coopération, Documentation française, 1991.
307p.

COUSSY, Jean, VALLIN, Jacques, dir. : Crise et population en Afrique : crises économiques, politiques d’ajustement et dynamiques démographiques. Paris, CEPED, 1996. 590 p.

COUSSY, Jean : Slow institutional progress and capitalist dynamics in Southern African integration. Transformation (Durban), vol. 29, 1996, p. 1-40.

LUTUTALA, Mumpasi B. : L’élargissement de l’espace de vie des Africains : Comment le " pays des oncles "européens devient aussi celui des neveux africains. Tiers Monde, 150, avril-juin 1997, p. 333-346. [La migration vers l’Europe, devenue une nécessité pour nombre d’Africains, devient un aspect de la mondialisation.]

 

Marchés régionaux ou guerres commerciales ? Alternatives Sud, vol. 3, no 4, 1996, p. 5-225. [Numéro spécial consacré à la régionalisation commerciale, qui se développe de plus en plus au sud, pour faire contre-poids à la mondialisation.]

MAVOUNGOU, Jean Kernaîse : Privatisations, management et financements internationaux des firmes en Afrique. Paris, L’Harmattan, 1998. 271 p. (Dynamiques d’entreprises)

NDOYE, Mamadou : Mondialisation, développement endogène et éducation en Afrique. Perspectives-Unesco, vol. 7, no 1, mars 1997, p. 85-90.

OMAN, Charles : Les défis politiques de la mondialiation et de la régionalisation, Cahier de politique économique n°11, Centre de Développement de l'OCDE, 1996.

OUANE, Habib : L’Afrique dans la cité globale à l’aube du troisième millénaire. Afrique 2000, 26, 1997, p. 71-79.

Anne Malécot, avec le concours de l’équipe d’ENDA, septembre 1998.


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