Bulletin mensuel  d'information  sur les  activités  de la  cade - juillet   1998 - n°21


Sommaire:
  • Une décision historique?
  • Le Ghana: "le paradoxe du bon élève"
  • L'Ouganda: les dividendes de la restauration de l'Etat
  • Quand un Africain parle de l'Afrique
  • Trois ans!
  •  

    Débat du mois : la dynamique de la mondialisation : que penser des réussites du Ghana et de l'Ouganda?

     

    Editorial

    Une décision historique ?

    Le lundi 29 juin 1998, le Conseil des ministres des affaires étrangères de l'Union européenne a donné mandat à la Commission pour négocier un accord de partenariat pour le développement avec les A.C.P. afin de remplacer la Convention de Lomé qui expirera le 28 février 2000. Ainsi l'Union Européenne a-t-elle finalement décidé de s'engager à nouveau avec les soixante-dix pays du Sud avec lesquels elle avait depuis vingt-cinq ans tissé des liens de coopération pour le développement. Cette décision est intervenue après deux années d'intenses discussions sur le bien-fondé et l'efficacité d'un tel accord, sur sa compatibilité avec les nouvelles règles du commerce international, sur son intérêt pour les pays européens eux-mêmes. Sans ce débat que la Commission a eu l'intelligence de lancer et d'alimenter en publiant son Livre Vert, le risque était grand que l'Europe se laisse emporter par les sirènes du repli, de l'égoïsme et du renoncement. C'est une victoire de l'Europe, qui a réussi à définir une politique à proposer à ses partenaires du Sud, afin de construire un partenariat qui devrait s'imposer comme une force politique et économique susceptible de peser dans les grands débats à venir sur le commerce, les investissements, la culture, la dette, la prévention des conflits, la marche vers la démocratie et le respect des droits de l'homme.

    C'est une victoire de l'Afrique, qui est reconnue à l'aube du XXIe siècle comme le continent avec lequel l'Europe doit maintenir des relations privilégiées si elle veut relever les défis de la mondialisation des marchés et des cultures et repousser la menace d'un monde unipolaire. C'est aussi une victoire des ONG, des universitaires et des militants du développement qui se sont beaucoup mobilisés dans ce débat aussi bien dans leurs pays respectifs que dans les enceintes ou les rencontres européennes. Les "africanistes" ont été les plus nombreux et les plus mobilisés, ce qui n'est pas surprenant.

    Le mandat donné à la Commission tire profit de l'expérience d'un quart de siècle de coopération. Il donne au futur partenariat ACP-UE une dimension politique relative à la paix, à la démocratie et à l'État de droit, aux droits de l'homme. Il retient comme objectif central la réduction de la pauvreté. Il s'ouvre aux nouveaux acteurs de la coopération que sont les ONG et les collectivités locales, les entreprises, et il prévoit d'affiner et de simplifier les méthodes et les pratiques de l'aide au développement. Deux regrets toutefois, qui sont des motifs d'inquiétude. L’accent mis sur l'insertion finale des pays ACP dans le commerce international prime sur l'urgence du développement. Au point qu'elle fait disparaître la nécessité de faire émerger les marchés locaux et les pôles de croissance sans lesquels les activités économiques ne peuvent pas s'intégrer, les effets multiplicateurs sont faibles, aucun développement n'est possible. La régionalisation envisagée est donc d'abord un instrument d'ouverture sur le marché international avant d'être un cadre propice au renforcement des capacités des producteurs et des consommateurs locaux. En dépit de la priorité affichée en faveur de la lutte contre la pauvreté, le texte adopté par le Conseil des ministres a oublié les nombreuses et insistantes recommandations faites par les ONG en faveur des entreprises de l'économie populaire et des technologies et produits simples et peu coûteux. Espérons que les négociateurs du Sud sauront rappeler à leurs interlocuteurs du Nord qu'il serait vain de prétendre s'attaquer à la pauvreté sans se préoccuper d'abord de ceux qui font vivre et travailler plus de la moitié des populations du Sud. Il est bon de magnifier le rôle du secteur privé, à condition de ne pas oublier que le secteur privé autochtone, c'est d'abord ce que l'on persiste à appeler le secteur "informel".

    Il reste encore beaucoup à faire pour que cette décision historique soit à la hauteur  des espoirs qu'elle fait naître.

    Michel Levallois

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 1

    Que penser des réussites du Ghana et de l'Ouganda? Sont-elles à mettre au crédit de la Banque Mondiale et de ses politiques d'ajustement structurel ? Ont-elles valeur d'exemples et montrent-elles que les recettes libérales de la mondialisation sont efficaces?

    La Cade a demandé à Bernard Calas et Christian Chavagneux de répondre à ces questions.

    Le Ghana : « le paradoxe du bon élève »

    Le Ghana est-il un "bon élève" du FMI ? Christian Chavagneux, Chargé de mission au Commissariat Général du Plan, s'est proposé d'étudier l'évolution des relations entre les institutions de Bretton-Woods et le Ghana, mettant ainsi en évidence l'importance des déterminants politiques dans la transformation économique du Ghana, et soulignant par là même l'insuffisance des PAS (Plan d'Ajustement Structurel), qui ne se focalisent que sur le domaine économique. Il est l'auteur de "Ghana, une révolution de bon sens. Économie politique d'un ajustement structurel" publié aux éditions Karthala en 1997

    Les institutions internationales au service de la trajectoire de réhabilitation interne de l'État par Jerry Rawlings

    Durant l'année qui suit le deuxième coup d'État de Jerry Rawlings le 12 décembre 1981, le président met en place une nouvelle organisation du pouvoir.

    Les idéaux révolutionnaires défendus par les éléments les plus radicaux du gouvernement échouent et la tentative ratée de coup d'État d'octobre et novembre 1982 marque la fin des luttes internes au pouvoir. Rawlings, qui a réussi à libérer le terrain politique national, a alors toute latitude pour suivre la voie de la Banque Mondiale et entamer un processus de réhabilitation de l'État. La structure de pouvoir qu'il met en place s'articule autour de trois piliers : un centre de décision important (Jerry Rawlings entouré de trois ou quatre personnes), un organe d'exécution, le Commitee of Secretaries (gouvernement), et enfin le PNDC (Provisional National Defence Council), organe de légitimation du pouvoir. C'est un mini-parlement regroupant huit à dix personnes censées représenter tous les soutiens politiques dont Jerry Rawlings a pu bénéficier (une femme, un chef coutumier du Nord, un ashanti, un syndicaliste etc.). Cet organe a pour vocation d'enregistrer et donner de l'écho à ses décisions, mais ce mode de légitimation est fragile, et le président aura recours à l'autoritarisme pour imposer ses vues.

    Le Plan d'Ajustement Structurel adopté en 1983, fondé sur une démarche volontariste, est original car c'est un type de relance keynésienne. Il s'agit de remettre sur pied l'économie formelle (quasi absente au Ghana) et non pas de casser le rythme de croissance interne pour réduire les déficits extérieurs, comme le préconisent habituellement les politiques d'ajustement. Dans le cas du Ghana, le FMI va faire preuve de pragmatisme. Le déficit budgétaire est réduit mais le poids des dépenses publiques augmente dans le PIB et la masse salariale s'accroît, notamment à cause de l'augmentation du salaire des fonctionnaires. Des mesures sont également prises pour réduire l'inflation et augmenter la rémunération des planteurs de cacao. Toutes ces initiatives insufflent beaucoup de crédits à l'économie et provoquent la relance. Le mode de légitimation mis en place durant cette première étape demeure fragile bien que les institutions de Bretton Woods accordent un soutien au pouvoir.

     

    En 1986-87, le gouvernement sent que son mode de légitimation n'est pas suffisant, et les relations avec les institutions de Bretton Woods se fragilisent. Jerry Rawlings entame alors une première phase de libéralisation politique par la mise en place de "District Assemblies", assemblées départementales censées organiser le développement local. Il poursuit à travers cette mesure trois objectifs : il s'agit de vérifier si les Ghanéens sont prêts à accepter un mode de relations politiques organisé par l'État, alors que l'État était en pleine décrépitude depuis les années soixante ; ainsi, en mesurant la participation et l'adhésion de la population il compte jauger le degré de légitimité de son processus de réhabilitation étatique. Il faut ensuite vérifier le soutien de la population et son degré de mobilisation. Il cherche enfin à légitimer son

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 2

    programme économique, en vérifiant notamment si les populations rurales. qui ont beaucoup bénéficié des réformes. sont satisfaites.

    Ce test fut positif pour Rawlings puisque un fort taux de participation fut atteint à ces élections non partisanes qui ont marqué le premier pas vers une libéralisation politique plus large. Il créa par la suite la National Commission for Democracy, institution clef chargée de réfléchir sur l'avenir politique tandis que l'organisation de séminaires régionaux permettait de mettre en évidence le fait que les Ghanéens souhaitaient la démocratie. Prenant acte de cette volonté populaire, Rawlings a poursuivi le processus de libéralisation qui s'est achevé par des élections multipartites et démocratiques en 1992.

    Entre 1986 et 1992. une équipe d'économistes de très haut niveau s'est constituée afin de négocier des compromis politiques et sociaux avec les institutions de Bretton Woods pour éviter que les mesures de libéralisation économique ne remettent en cause la légitimité politique du pouvoir. La gestion des effectifs de la fonction publique fut donc originale car, contrairement à ce qui s'est pratiqué ailleurs, très peu de fonctionnaires ont été licenciés. De même, la libéralisation du taux de change et du commerce extérieur a été progressive puisqu'elle s'est étalée sur sept ans. Enfin, le gouvernement ghanéen a refusé jusqu'en 1994 de privatiser les entreprises publiques.

     

    A partir de 1992. l'attitude des institutions de Bretton Woods est devenue paradoxale puisque, tandis que le Ghana se démocratisait sur le plan politique, le FMI et la Banque Mondiale reculaient. Le Ghana a perdu la confiance de ses bailleurs, les années d'élections se caractérisant par un fort déficit budgétaire : en 1992, le salaire des fonctionnaires a augmenté de 80%, tandis qu'en 1996 le pouvoir a choisi de développer les infrastructures routières. Mais on serait tenté de penser avec Christian Chavagneux que ."ce déficit budgétaire de cycle électoral, signe que la gestion politique et économique est basée sur le cycle électoral, est un moindre mal". Dans tous les cas, ce choix gouvernemental, allant à l'encontre des règles dictées par le FMI, atteste la volonté de Jerry Rawlings de subordonner l'utilisation de ses ressources internationales à sa propre trajectoire interne.

    Le Ghana, "une économie sous perfusion" ?

    Le Ghana a-t-il été privilégié par les institutions de Bretton Woods? L'observation des données économiques semblent l'attester puisque, entre 1982 et 1997, la somme des déficits courants du Ghana est de 7.5 milliards de dollars, ce qui équivaut à l'argent obtenu des bailleurs de fonds. Christian Chavagneux avance des arguments qui vont à l'encontre de cette idée couramment véhiculée, il a d'abord mis en évidence que le Ghana a réussi à rentrer progressivement dans la dynamique financière du FMI en s'efforçant de répondre aux critères imposés. Au début, le FMI, méfiant devant Rawlings et son ministre des finances, n'a prêté que des petites sommes remboursables rapidement à un taux élevé. Six ou sept ans plus tard, le Ghana s'est donc retrouvé avec une dette extérieure très forte vis à vis de son bailleur, mais le FMI, devenu confiant, a alors rééchelonné ses propres créances et accordé un autre type de prêt, remboursable sur le long terme à taux faible qui a notamment servi au Ghana à rembourser ses dettes. De plus, le FMI a toujours refusé la logique politique dans laquelle les réformes économiques étaient mises en oeuvre. Enfin, le Ghana n'a jamais bénéficié de procédures d'allégement des contraintes de la dette publique internationale. Cette situation permet à Christian Chavagneux de souligner ce qu'il appelle "le paradoxe du bon élève" ; "soit un pays est corrompu, et il finit par ne plus avoir de prêts, soit il respecte les critères d'efficacité et obtient des prêts importants, mais alors la dette publique extérieure s'alourdit".

    Non seulement le Ghana n'a pas été favorisé par les institutions internationales, mais le recours au FMI et à la Banque Mondiale lui ont coûté cher car. la dynamique de légitimation politique mise en oeuvre par Jerry Rawlings est restée totalement absente des préoccupations des institutions de Bretton Woods, ce qui a abouti, comme on l'a vu, à une situation paradoxale : c'est au moment où la démocratie s'est installée que le FMI a diminué ses soutiens.

    De plus, l'idéologie politique et éco­nomique que les institutions ont essayé de mettre en oeuvre comporte aussi un coût politique. En effet, les règles du FMI se sont avérées difficilement applicables, l'organisme international cherchant à favoriser le développement du secteur privé. Or, historiquement, ce secteur est mal vu par les Ghanéens car il est peu crédible et corrompu ; en outre, il existe peu de grands entrepreneurs, qui sont en plus des soutiens de l'opposition. Le pouvoir a fini par accepter de développer son secteur privé mais Christian Chavagneux se montre réservé quant à l'avenir de cette nouvelle orientation, et craint qu'en cas d'échec, le gouvernement soit rendu responsable, sans que les orientations par la Banque Mondiale et le FMI ne soient remises en causes. Enfin, à l'instar de nombreux économistes, notre intervenant s'est interrogé sur la validité des liens entre ajustement structurel et développement.

     

    Le régime de Rawlings a finalement poursuivi deux objectifs : engager une révolution sur les champs économique, politique et social ghanéens et conserver le pouvoir. Il n'aurait pas réussi sans le financement des bailleurs, mais en même temps, leur utilisation par le pouvoir est jusqu'à présent restée subordonnée à l'objectif principal du gouvernement qui est de tenter de réhabiliter l'État au Ghana.       

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 3

     

    L'Ouganda : les dividendes de la restauration de l’Etat

    Bernard Calas, géographe, maître de conférences à l'Université de Saint-Étienne, est spécialiste de l'Ouganda. Son ouvrage, intitulé "Kampala, la ville et la violence" sort le mois prochain aux éditions Karthala.

    En arrivant au pouvoir en 1986, le Président Museveni a hérité d'un pays exsangue. De 1966 à 1986, l'Ouganda a en effet été le théâtre de graves troubles civils, qui ont fait environ 800.000 morts. Le bilan économique, social, humain et politique de ces vingt années est très négatif : l'effondrement de la production industrielle et commerciale s'est traduit par une économie de pénurie ou dominait le "maguendo" (économie informelle). La croissance et le développement avaient reculé, l'inflation était à trois chiffres, le corps social décapité et atomisé, les processus d'intégration sociale et régionale stoppés, "l'État était corrompu, improductif, décentré, décapité, désintégré". Bref, ces années furent celles de ''l'homogénéisation par le bas". C'est ainsi qu'en 1986, Museveni devient président, porté par la guérilla opposée au pouvoir en place depuis 1980, le NRM (National Résistance Movment).

    Bernard Calas a choisi de dresser le bilan de ces années Museveni en analysant les dividendes de la légitimité, la restauration de l'État dans le contexte de la mondialisation et de l'instabilité régionale croissante propre à l'Afrique de l'Est, et enfin les limites de ce "miracle ougandais".

     

    Les dividendes de la légitimité : l'Ouganda réintègre le concert des nations

    Dans ce contexte de sortie de guerre civile, l'acquis essentiel du Président Museveni est d'avoir restauré la paix et la sécurité : elles reposent sur la discipline, qui se traduit par la fermeture des armureries, la mixité ethnique dans l'armée, la restauration du pouvoir des officiers et la mise en place d'un système de sanctions.

    Dans ce climat pacifié, des processus d'intégration nationale émergent. Des structures d'encadrement social apparaissent au niveau local sous la forme des RC (Resistance Commitee) : élus par la population, ils assurent la justice de paix, organisent des patrouilles de nuit et constituent la mémoire du village ou du quartier. Ils représentent une véritable élite locale qui prend aussi les rênes du développement. A l'autre bout de la stratification sociale, on trouve "une élite nationale forte et clairvoyante, pour la plupart éduquée dans des universités étrangères". Mais, entre ces deux niveaux, local et national, il n'existe pas d'élites intermédiaires.

    Le retour de la paix et de la sécurité favorisent en outre "l'intégration logistique interne" c'est-à-dire que la population peut à nouveau circuler et le parc automobile augmente ; des travaux de restauration

    des infrastructures sont entrepris, financés par les Resistance Commities puis par des programmes de la Banque Mondiale, qui y consacre un tiers de ses financements. On assiste également à une réhabilitation logistique externe, des liaisons directes avec les capitales voisines sont mises en place et le nombre de compagnies aériennes desservant l'Ouganda est multiplié par 20.

    Bien qu'allant à l'encontre du gauchisme affiché des élites pendant la guérilla, les plans d'ajustement structurel et de libéralisation proposés par le FMI sont pourtant acceptés dès 1987. Classiques, ils reposent sur des dévaluations successives, un lent processus de libéralisation des changes qui débute en 1987 et une ouverture commerciale consécutive à l'abrogation des monopoles d'exportation et des licences d'importation. Conséquence des PAS, l'inflation disparaît et la stabilité des prix est nette depuis 1994. Ces réformes impliquent un désengagement de l'État : le nombre de fonctionnaires est réduit et les entreprises d'État sont privatisées, notamment les filières agro-exportatrices, qui étaient des monopoles d'État. Le seul secteur échappant à ce dégraissement de la fonction publique est l'armée, qui comptait 100.000 hommes et qui absorbait un tiers du budget environ. Certes, sous la pression des bailleurs de fond, l'État en a réduit les effectifs, mais a augmenté le nombre de policiers et "privatisé la sécurité locale" parla création de patrouilles organisées par les RC, les "local défense units", financées par les populations locales.

    Les conséquences sociales de cet ajustement structurel sont relativement faibles car la -

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 4

    violence de la période précédente « avait déjà « ajusté » la société ougandaise », le salaire ayant été divisé par 10 entre 1971 et 85

    Le respect des règles imposées par le PAS confère à l'Ouganda le statut de « bon élève ». Le pays est redevenu importateur de capitaux, il bénéficie de 850 millions d'aide et la dette extérieure est réduite. Les investisseurs sont de retour, ils sont de trois types : les anciens Indiens expulsés en 1972 par Idi Amin Dada, les Ougandais de classe moyenne qui s'étaient exilés et qui rapatrient leurs capitaux ainsi que les investisseurs internationaux malais, libanais, coréens ou sud-africains. Aujourd'hui, les investissements représentent 20% du P1B, alors qu'ils étaient de 5% il y a 10 ans. La croissance est de 6% par an, elle est symbolisée par la bonne santé du secteur caféier, l'Ouganda étant le premier producteur africain de café. Le secteur manufacturier est lui aussi dynamique avec une croissance de 20% par an. Ces performances procurent à l'Ouganda une image de pays émergeant dans les média, et font de l'expérience ougandaise un miracle.

    Comme son homologue ghanéen, au-delà de la restauration de la sécurité et de l'économie, le but de Museveni était bel et bien de renforcer l'intégration nationale et le contrôle de l'État sur le territoire, ainsi que d'assurer la régulation pacifique des conflits et les contradictions internes.

    En même temps, dans un contexte de mondialisation et d'instabilité régionale croissante, l'État est pris entre la nécessité de la régionalisation, de la décentralisation et de la mondialisation.

    Une restauration politique paradoxale et ambiguë

    Opposés aux partis politiques, qui. d'après eux ne peuvent se constituer que sur une base ethnique, le NRM et Museveni sont comme Rawlings favorables à une démocratie locale à travers des « broad based governments », qui associeraient toutes les sensibilités nationales. La régulation des conflits passe alors par le rassemblement des parties adverses en une structure commune. Les différents intervenants du jeu politique ougandais et le pouvoir devaient aussi gérer des héritages en matière d'organisation politique. En 1993, le pouvoir a ainsi autorisé le rétablissement monarchique dans les royaumes du Sud, notamment le Buganda autour de Kampala qui regroupe un cinquième de la population, 75 % du PNB et 2/3 du P1B. Cette restaura­tion, qui n'a pas qu'une dimension culturelle puisqu'il existe un parlement et une administration baganda, était un gage donné aux Baganda en échange de leur assentiment, de la restitution des biens aux Indiens et du vote d'une constitution unitaire. L'Ouganda s'est donc doté d'une configuration institutionnelle originale puisque c'est une république unitaire qui comporte des royautés et ce paradoxe politique s'explique par la permanence de la mémoire des systèmes politiques.

    Museveni a aussi cherché à légitimer son action par des élections, qui ont donné une confortable avance au pouvoir en place (70% des voix pour Museveni). Mais ces élections ont aussi montré la persistance de conflits et notamment l'opposition Nord/Sud. Elles ont également révélé des désaffections dans la province du Buganda puisque le maire de Kampala est un opposant au NRM, ce qui traduit le mécontentement des laissés-pour-compte du miracle ougandais.

    La montée des enjeux régionaux

    Les affaires rwandaises, burundaises et congolaises d'un côté, l'implication de l'Ouganda dans le conflit soudanais de l'autre et enfin la restauration d'une coopération est-africaine avec le Kenya et la Tanzanie ont permis au Président Museveni de s'affirmer comme un leader régional incontournable. Ces changements diplomatiques se sont par ailleurs conjugués avec les effets de la croissance et des ajustements pour attirer les hommes d'affaires. Dans cet environnement instable, l'Ouganda a été choisi comme plaque tournante stable par la diplomatie américaine pour intervenir dans la gion, et a donc bénéficié à ce titre d'une assistance militaire. Ce respect des règles imposées par le FMI laisse penser que « L'Ouganda exprime la bonne gouvernance selon Harvard aux niveaux économique, politique et diplomatique ». De plus, le pays a semble-t-il bénéficié d'un traitement de faveur dans la mesure où le monopartisme n'a pas été critiqué avec autant de force qu'ailleurs.

    Les limites de ce "miracle ougandais".

    Bernard Calas a néanmoins apporté un bémol à cette appréciation optimiste de la situation ougandaise. Il a en effet souligné que le développement était en partie

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 5

    confisqué par le maintien de la corruption et par l'accaparement des créneaux les plus rentables. De plus, il a observé que le développement inégal mis en place par la colonisation se renforçait, puisque le Sud se développe alors que le Nord s'enfonce dans guerre Enfin, le développement est entravé par les déficits en matière d'éducation et l'absence de constitution d'une classe moyenne.

    Au niveau politique, le contrôle territorial de l'État n'est pas complet puisque la moitié du territoire est peu sur : présence de mines, circulation d'armes en provenance du Soudan, du Rwanda, du Burundi et de l'ex-Zaïre. Les périphéries Ouest et Nord sont instables, ce qui met en péril projets de développement.

    Enfin, le miracle ougandais est fragilisé par des tensions internes à l'armée et un présidentialisme fragile. La réussite repose uniquement sur Museveni, et malgré la constitution d'une élite, la relève n'est pas assurée.

    Personne n'a le charisme, l'autorité et la popularité du Président actuel » qui a habilement su rester en marge des critiques. précise Bernard Calas.

    Finalement, « la restauration ougandaise est exemplaire de la mondialisation du partage des tâches entre les acteurs du développement » constate Bernard Calas : la confiance est accordée aux businessmen pour produire du développement tandis que l'intégration régionale doit étendre les marchés et réduire les coûts de circulation des denrées et des fonds par la levée des barrières ; quant à l'État, il doit se recentrer sur des fonctions sécuritaires et de maintien de l'ordre, alors que les collectivités locales doivent prendre en charge la gestion quotidienne des territoires et des hommes, de la démocratie, du développement et des réseaux. « Pour les élites africaines, cela entraîne plus d'autonomie, mais pas plus de souveraineté pour les États » •

    Propos recueillis par CM.

    Que conclure?

    Ces deux exposés ont d'abord fait ressortir la primauté du politique. La première condition du développement est la paix. La seconde est que la paix repose sur une gestion intelligente et efficace de la participation de la population à la gestion des affaires publiques. La troisième est que cette participation peut revêtir des formes originales qu'il appartient aux responsables d'État et aux partis politiques de mettre en place et de faire fonctionner. Quatrièmement le développement doit pouvoir s'appuyer sur des services publics. Cinquièmement, la croissance économique exige des entrepreneurs et des entreprises locales. Sixièmement les gouvernements africains devraient avoir la possibilité de négocier avec la Banque Mondiale et le FMI pour obtenir de sérieux infléchissements à leurs dogmes dès lors qu'ils ont une certaine légitimité et qu'ils ont un projet politique. Encore une fois, c'est la bonne gestion des affaires publiques qui est la clef de la réussite.     

    Quand un Africain parle de l’Afrique

    Aujourd'hui, nous nous ferons l'écho d'une intervention de l'historien burkinabé Ki-Zerbo devant un groupe de travail de l'Assemblée paritaire ACP-UE, réuni à Bruxelles le 29 juin 1998 sur le thème de l'avenir des accords de Lomé.

    Ki-Zerbo voit l'échéance de la fin des accords de Lomé en l'an 2.000 comme un nouveau grand rendez-vous historique de l'Europe avec le reste du monde. Sera-t-elle capable de proposer à ses partenaires ACP une alternative à l'avènement d'un monde unipolaire, uniforme et monolithique, en conformité avec les principes sur lesquels elle s'est construite ?

    Avant de poser cette question à l'Europe, Ki-Zerbo s'interroge :

    Qu'est-ce-que l'Afrique aujourd'hui ?

    Le continent africain a basculé vers la désertification et la déforestation et sa biodiversité est menacée. Sa population est une de celles qui croît le plus vite, mais la mortalité est encore très élevée et l'espérance de vie est de dix ans inférieure à ce qu'elle est en Europe. L'urbanisation est massive et anarchique. L'économie est dans une situation critique depuis l'intervention des plans d'ajustement structurel établis à partir d'indicateurs globaux

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 6

    et très sommaires qui ne reflètent que très imparfaitement les réalités, positives aussi bien que négatives. Les infrastructures de communication et de transport sont embryonnaires. La sécurité, c'est-à-dire la paix et la stabilité, qui est pourtant le "bien des biens", et la condition de la santé et de l'éducation, n'est pas assurée. La moitié des réfugiés sont africains, de même que la moitié des victimes du Sida, pour une population qui ne représente que 15 % de celle du monde. Quant aux femmes, elles supportent la moitié du ciel et de l'enfer africain. L'éducation a obtenu des succès individuels remarquables, mais comme un kyste dans la société, dans l'ignorance des valeurs et des besoins des Africains, sans effet de communication ni d'exemple. Elle a été proposée comme un produit de consommation à une clientèle passive. Plus de 100 000 spécialistes africains travaillent et vivent hors d'Afrique.

    Les conflits se sont succédés depuis les guerres de libération, conflits intra-étatiques, puis inter-étatiques, guerres civiles et guerres ethniques, et maintenant guerres suscitées par les réfugiés. L'Afrique a besoin d'une action préventive, mais les Européens se comportent comme des pompiers qui connaîtraient le feu mais pas la fumée. La démocratie en Afrique a été réduite par l'Europe à des institutions, au multipartisme et aux élections, alors qu'elle est d'abord une question de culture, de structures sociales et de pratiques politiques. L'Europe s'est rendue coupable de vendre des armes et d'être "la nourrice et la trésorière" de dictateurs et d'autocrates, ce qui ne l'empêche pas d'imposer des conditionnalités aux bénéficiaires de son aide !

    Ce diagnostic sans complaisance posé par Ki-Zerbo sur l'Afrique au moment où elle entre en négociation avec l'Union européenne n'est pas un exercice d'auto-flagellation et ne relève pas de l'afropessimisme : il n'est pas destiné à démontrer que les Africains sont condamnés au sous-développement et aux guerres mais qu'au contraire un accord avec l'Europe renouvelé et rénové pourrait transformer ce qui a été jusqu'ici un "partenariat" en partenariat et modifier profondément les relations Nord-Sud. Pour Ki-Zerbo ce partenariat devrait être construit en vue de quelques objectifs stratégiques et se concentrer sur des actions séminales, en particulier sur ce qui est mal fait ou omis par le marché. Il propose comme objectifs :

    • La lutte contre la pauvreté dont tout le monde a fait son cheval de bataille, y compris la Banque Mondiale, mais qui continue à croître, faute d'une remise en question des structures et des politiques qui la créent et l'entretiennent.

    • La régionalisation est une condition sine-qua-non du développement, car la sous-région en Afrique est le niveau idéal pour réconcilier des "États-nains" avec leurs populations, pour mettre en oeuvre des politiques plus écosystémiques, pour créer des zones monétaires, pour lancer les grands chantiers d'infrastructure. Cette régionalisation pourrait être appuyée sur l'Europe.

    •La démocratisation devra se construire au quotidien, non pas selon un processus mimétique par rapport à l'Europe, mais en fonction des attentes des sociétés africaines. Il faut que les oppositions ne soient plus réduites à jouer les kamikazes faute de disposer d'un statut et de moyens. L'éducation en particulier celle des filles, l'action culturelle, l'édition et la communication devraient appuyer la démocratisation.

    • L'intégration africaine : elle reste pour Ki-Zerbo la priorité des priorités, car l'Afrique se doit d'être avant d'avoir, d'être pour avoir. Il estime qu'une Afrique organisée en région et sous-régions aurait une force catalytique qui transformerait ses rapports avec ses partenaires.

    Ki-Zerbo conclut en demandant que le renouvellement de l'accord ACP-UE soit discuté entre des partenaires débarrassés des habitudes néocoloniales. Il souhaite qu'émerge un projet alternatif, un projet qui ne soit pas soumis aux seules lois du marché mais qui fasse sa place au bien commun. Il estime qu'alors la mondialisation sera synonyme d'un monde désenclavé et réconcilié avec lui-même où un clivage Nord-Sud n'aura pas remplacé l'opposition Est-Ouest.

    Propos recueillis par Michel Levallois

    sous sa responsabilité

    avec l'autorisation de Ki-Zerbo.

    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 7

    Trois ans !

    Vous êtes près d'un millier, "africanistes" de diverses spécialités scientifiques, pro­fessionnelles, associatives, à avoir répondu à l'appel que nous avons lancé à la fin de 1995 pour réagir contre l'afropessimisme qui avait envahi les médias et contaminé les cercles d'opinion. Pendant trois ans, nous avons porté un autre regard sur l'Afrique subsaharienne et tenté de comprendre et de rendre compte de ce qui se passe dans cette partie du monde en transition, en mutation plutôt qu'en crise, et qui met à mal nos certitudes et nos représentations. Nous pouvons dire aujourd'hui que cette initiative, ambitieuse dans ses objectifs mais modeste dans ses moyens a mis en évidence les réalités suivantes :

    • La crise de la solidarité internationale est en grande partie une crise de l'image de l'Afrique, donc «ne crise de notre regard sur l'Afrique et le signe de notre incompréhension.

    • En imputer la responsabilité aux journalistes et aux médias est très insuffisant, car ils subissent eux aussi l'opinion et les idées ambiantes.

    •Un changement de regard et de discours sur l'Afrique est indispensable ; il est possible.

    •Il doit être fait par des personnalités ayant en commun un intérêt profond pour l'Afrique, universitaires, chercheurs, militants des ONG, politiques, fonctionnaires, entrepreneurs, travaillant ensemble et se préoccupant d'élaborer un discours accessible aux non spécialistes, répondant aux préoccupations de l'opinion, donc en liaison avec les événements, dans la perspective d'une analyse à long terme. L'intérêt porté à nos rencontres-débats mensuelles, (1000 participants à 22 rencontres}, à la Lettre de la CADE (22 numéros, 100 abonnés et 300 livraisons gracieuses à ce jour), les contacts et les collaborations établies, en sont la preuve. Mission accomplie? Peut-être. Mission terminée?

    Le Comité de pilotage s'est demandé si la CADE avait encore un rôle spécifique à jouer pour infléchir l'image et la perception que l'Europe a de l'Afrique. Sa réponse est que si l'afropessimisme commence à passer de mode, il est préoccupant de voir poindre un afro-optimisme aussi mal fondé et aussi superficiel qui crée de nouveaux malentendus et de nouvelles illusions tout aussi préjudiciables à l'avenir de nos relations avec ce continent. Or les deux prochaines années verront la mise en oeuvre de la réforme de la coopération française, la négociation entre l'Union européenne et les pays ACP sur l'Après-Lomé et le continent africain aux prises avec des problèmes majeurs dont les enjeux dépassent de beaucoup la reprise de la croissance économique. Le Comité de pilotage a donc décidé de demander aux membres et aux amis de la CADE leur avis sur la poursuite de son action sur des bases renouvelées et élargies à la dimension européenne. Car s'il faut poursuivre, il faut le faire avec les moyens de nos ambitions, c'est-à-dire un programme de travail pour deux ans, des partenariats renforcés, un Comité de pilotage renouvelé. Nous pensons également que la CADE pourrait devenir membre d'une plate-forme associative, elle-même reliée à d'autres plates-formes de même inspiration en Europe. Nous mettrons à profit le deuxième semestre pour faire avancer ce projet. Nous comptons le faire avec vous. C'est pourquoi vous trouverez ci-joint, un questionnaire "Pour une CADE 2000" qui nous permettra de préparer, si vous le souhaitez, la deuxième CADE. celle qui franchira le cap de l'an 2000. Car notre décision de poursuivre sera strictement dépendante du nombre et du contenu de vos réponses.

    Le Comité de pilotage

    L’Agenda de la CADE

    ● La prochaine rencontre-débat de la CADE aura lieu le mercredi 14 octobre et elle portera sur l’éducation en Afrique

     

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    La Lettre de la CADE – Directeur de publication : Michel Levallois.

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    La Lettre de la CADE n° 21 – Juillet 1998 – page 8