Bulletin   mensuel   d'information   sur  les   activités   de   la   CADE  -  mai   1998   -   n°20

 

Débat du mois : Quel avenir pour l’économie africaine ?


Sommaire:
  • Edito
  • La place de l'Afrique dans l'environnement économique international
  • Plaidoyer pour une nouvelle politique économique
  • La convention de Lomé replacée dans le contexte de l'OMC et la question de la compétitivité des pays ACP
  • Une nouvelle vision des économies africaines
  • Edito

    Le secrétaire général de l'ONU s'est acquis une auréole de gloire en trouvant et en imposant une solution négociée dans l'affaire du contrôle des armes en Irak. Aujourd'hui, Kofi Anan se trouve de nouveau en première ligne, mais cette fois pour traiter d'autres conflits, les guerres qui ravagent un certain nombre de pays africains. Et le diagnostic qu'il a posé sur l'origine de ces conflits, ainsi que les propos qu'il a tenus, en particulier au Rwanda, au cours de sa tournée africaine, méritent que nous nous y arrêtions.

    Le secrétaire général de l'ONU a rappelé avec force, dans un texte remis le 16 avril au Conseil de Sécurité, qu'il n'était plus temps pour les Africains de rechercher dans le passé colonial la source des conflits qui accablent le continent, même s'il n'a pas omis de rappeler la responsabilité des marchands d'armes internationaux. "Aujourd'hui plus que jamais, a-t-il écrit, c'est elle-même que l'Afrique doit examiner". Car il estime que les dirigeants africains sont responsables de ces conflits qui ne sont pas des conflits ethniques, mais des guerres civiles. En se comportant en vainqueurs qui confisquent richesses, ressources, prestige, pouvoir, pour leur profit et celui de leurs proches, en refusant tout contrôle, tout partage et toute alternance, ces dirigeants ont vidé la politique de sa substance. C'est ainsi que certains pays africains sont devenus le champ clos d'une lutte féroce dont le pouvoir est l'enjeu, et dans laquelle tous les coups sont permis : corruption, vente des richesses nationales pour plusieurs années, manipulations de toutes sortes, en particulier ethniques, mais aussi recours à l'étranger, utilisation de la jeunesse... Le pouvoir personnel et autoritaire devenu "une source majeure de conflits", telle est la leçon que vient de donner Kofi Anan.

    Cette leçon ne s'adresse pas seulement à l'Afrique. Elle concerne tous ceux qui sont en rapport avec ce continent, tous ceux qui ont longtemps cru et croient peut-être encore, que la démocratie n'est compatible ni avec la "spécificité" africaine ni avec le développement, tous ceux qui ont fait des affaires mirobolantes avec ces dirigeants abusifs et leurs protégés, tous ceux qui n'arrivent pas à voir la diversité de ce continent autrement qu'à travers une grille ethnique et qui lui dénient toute capacité politique.

    L'anniversaire de la prise du pouvoir par Désiré Kabila, les premières exécutions des génocidaires du Rwanda, la tournée de Kofi Anan en Afrique, pour ne citer que ces événements auxquels pourraient être ajoutés les turbulences électorales diverses qui secouent bon nombre de pays, nous rappellent pourtant que les problèmes politiques restent les plus importants et les plus urgents à résoudre au sud du Sahara.

    Au Rwanda où il s'est fait reprocher l'impuissance et la démission des Nations Unies au moment du début du génocide, Kofi Anan a répondu avec courage que ce qui avait paralysé cette grande institution, ce n'est pas le manque d'informations, c'est le manque de volonté politique. On peut donc se poser la question : pourquoi l'Europe, les pays développés et les institutions internationales qui sont si pressants et intervenants dans presque tous les domaines du continent africain, depuis la destruction des forêts, la pêche, les entreprises, jusqu'à la protection des droits de l'homme en passant par la bonne gouvernance et la promotion de la femme, se montrent si timorés lorsqu'il s'agit de protéger des populations contre d'autres populations, de "défendre l'humanité elle-même" ? Peuvent-ils se contenter de condamner, d'intervenir de façon indirecte par le chantage à l'aide économique et financière, et fermer les yeux sur des trafics et des compromissions qui arrangent les affaires de certains de leurs ressortissants et leur assurent une clientèle ? N'est-il pas possible à l'ONU, à l'Union européenne, de mettre en oeuvre et d'appliquer avec détermination, comme cela s'est fait avec succès en Namibie, au Mozambique, au Mali, une politique de prévention et de résolution des conflits ?

    Michel Levallois

    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page 1

     

    Quel avenir pour l'économie africaine ?

    Une cinquantaine de personnes se sont retrouvées le 6 mai à l'IIAP pour participer à la rencontre débat sur l'avenir de l'économie africaine. Deux angles d'approche, recouvrant deux réalités bien différentes mais complémentaires ont été abordés. Économiste à l'Université de Paris X Nanterre, Philippe Hugon a adopté le parti pris d'exposer les données macro-économiques des pays africains et leur insertion dans le marché international, tout en évitant l'écueil de généralisations trop faciles. De son côté, Philippe Engelhard, économiste à Enda Tiers-Monde, a choisi d'aborder une vue de l'intérieur plus inattendue en analysant les causes de la pauvreté et les moyens d'en sortir par le recours aux capacités endogènes des populations à travers l'économie populaire. Incertitude du marché international, certitude quant aux ressources de l'Afrique sous-exploitées, ce débat a eu le mérite de révéler combien la question de l'avenir de l'économie était complexe et éloignée des simplifications des données macro-économiques fournies par les institutions internationales, mais aussi de l'angélisme de certaines ONG. Les participants l'ont bien compris, et ils ont été nombreux à réagir

    La place de l'Afrique dans l'environnement économique international

    Quel avenir pour l'économie en Afrique? Philippe Hugon a abordé ce thème en adoptant une approche large, en étudiant l'insertion de l'Afrique dans l'environnement macroéconomique international. "C'est une question-piège" a-t-il précisé d'entrée de jeu. En effet, concernant l'Afrique, non seulement la prospective économique a commis de nombreuses erreurs, mais on risque aussi de lire l'avenir à la lumière de la tendance passée alors que l'Afrique est en train de changer de trajectoire. Enfin, l'Afrique subsaharienne est une zone contrastée, où les États sahéliens côtoient des pays en guerre et des pays en voie d'industrialisation.

     

    De façon globale, les indicateurs macro-économiques justifient un certain afropessimisme, mais de manière interne, l'Afrique subsaharienne demeure une région contrastée et certaines régions sont caractérisées par des innovations et des dynamiques fortes. Avec 10% de la population mondiale, l'Afrique ne représente que 2% de la production mondiale, et, en incluant l'Afrique du Sud, de 1,5 à 1,7% du marché mondial. La comparaison des indicateurs de croissance économiques (taux d'investissement, place dans le marché mondial) révèle une stagnation du revenu par tête. L’analyse du poids des investissements directs étrangers met quant à elle en évidence que, globalement, l'Afrique se marginalise dans le commerce international.

    En même temps, l'Afrique demeure le continent le plus endetté, la dette représentant dans de nombreux pays la valeur du PIB.

    D'un point de vue sectoriel, l'Afrique subsaharienne n'a pas réellement changé de spécialisation depuis les années soixante : malgré un essai de diversification des exportations et une tentative de démarrage de l'industrie, le secteur primaire est resté prépondérant tandis qu'aucune base réelle de diversification industrielle n'a été mise en place (sauf quelques exceptions comme sur l'Ile Maurice ou en Afrique du Sud).

    D'autres indicateurs nous encouragent à être plus optimistes, mais ils sont souvent masqués par les données économiques globales. On remarque paradoxalement que, depuis 17 ans, les importations alimentaires n'ont pas augmenté alors que la population urbaine croissait à un rythme de 5 % par an. Ceci signifie donc que les productions agricoles ont su s'adapter à cette évolution même si dans certaines régions, cet état de fait s'explique par une baisse du niveau nutritionnel des populations. Parallèlement, comment les populations africaines ont-elles été capables de gérer des doublements de population tous les 25 ans (ou moins) et tous les dix ou douze ans dans les villes ? Comment se crée la valeur ajoutée ? Si l'on s'intéresse à la transformation, la commercialisation et la distribution des

    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page 2

    biens, on remarque en effet des changements radicaux dans les systèmes productifs, et ceux-ci n'apparaissent pas dans les statistiques globales de croissance économique. Au niveau démographique la situation semble aussi s'améliorer, la fécondité a tendance à baisser en Afrique, qui s'engage dans une transition démographique, l'espérance de vie a augmenté et l'accès aux soins se développe dans la majorité des pays. Mais là encore, il est nécessaire de rappeler que ces données ne peuvent en aucun cas être globalisées, la situation des pays en guerre ou enclavés étant différente des pays agro-exportateurs ou miniers, les grands pays se distinguant des petits.

    Enfin, les politiques d'ajustement et de stabilisation démarrées à la fin des années 70 ont donné des résultats contrastés, mais ont eu l'avantage de permettre une transformation dans la gestion des affaires économiques ou dans le domaine politique, et notamment favoriser l'émergence de différents acteurs organisés (comme les mouvements coopératifs ou les mutuelles).

    Les dynamismes d'insertion de l'Afrique dans l'économie internationale : les ruptures en cours et leurs impacts

    Les règles internationales changent : l'Afrique sera de plus en plus intégrée dans un marché compétitif et relativement ouvert pour plusieurs raisons précise Philippe Hugon. D'abord, la plupart des pays sont membres de l'OMC et appliquent donc la règle de la réciprocité et de la non-discrimination entre les pays. D'autre part, la dette, par les contraintes budgétaires et la nécessité d'avoir des devises qu'elle impose, s'avère être un moyen de modifier les politiques économiques dans le sens d'une plus grande ouverture, notamment par les politiques de libéralisation et de privatisation.

    La renégociation en cours des accords de Lomé semble en outre s'acheminer vers la création de zones de libre-échange sur des bases régionales avec des traitements différenciés pour les PMA. Elle affirme de plus le rôle central du commerce tandis que l'aide est revue à la baisse. L’évolution du commerce mondial est caractérisée par la diminution du poids des matières premières dont les prix baissent. Or, 90% de la production de l'Afrique est constituée de produits primaires, ce qui soulève la question du changement de spécialisation des pays africains et leur positionnement face aux contraintes internationales. Les pays africains drainent 2,5 % des investissements directs mondiaux, mais on remarque une augmentation : alors que ces investissements s'élevaient à 5 milliards de dollars il y a deux ans, ils représentent désormais 11 ou 12 milliards de dollars (grâce à l'Afrique du Sud notamment et à quelques gros projets miniers et pétroliers). Selon Philippe Hugon, quatre scenarii sont envisageables pour l'avenir de l'économie africaine :

    - Le maintien d'une économie de rente soutenue par des flux financiers extérieurs, ce qu'il appelle "l'économie de perfusion". Mais cette évolution est peu probable à cause notamment de la réticence des bailleurs de fonds à maintenir certains procédés d'aide.

    - L’accroissement de la compétitivité de certains pays sur des bases nationales. Ainsi, la Côte d'Ivoire serait en mesure de se positionner sur le marché international grâce à ses atouts : augmentation des investissements privés, diversification de ses exportations et mise en place d'industries de transformation. Mais ce scénario entraînerait des grandes différenciations, et provoquerait des pressions migratoires, ce pays devenant une zone attractive pour les populations sahéliennes.

    - Un scénario de type régional à partir de grands pôles nationaux. Dans ce contexte, le rôle de la Côte d'Ivoire s'affirmerait au sein de l'UEMOA, mais le problème réside dans le rapport de force entre tendances fédératrices et tensions internes. En Afrique Australe, l'Afrique du Sud affirmerait son rôle. Si ce scénario est également envisageable en Afrique de l’Est, la probabilité est en revanche moins grande en Afrique Centrale, qui est une zone en voie de désagrégation - Des replis de type nationaliste avec des crises fortes et une marginalisation par rapport à la compétitivité internationale et le marché mondial. Ces crises pourraient être des moments de recomposition intérieures ou au contraire, les tensions seraient exacerbées.

    Les dynamiques internes

    On ne peut faire abstraction des tendances démographiques : on prévoit un doublement de la population dans 25 ans, la population urbaine va croître, avec comme enjeu la rupture ou non avec le monde rural. Les pressions migratoires vont se renforcer avec notamment une migration sahélienne vers les régions forestières. L’enjeu est ici le mode de gestion des charges démographiques supplémentaires : il sera nécessaire de coloniser de nouvelles terres ou de favoriser les migrations vers les régions rurales. En l'absence de solutions internes, on assistera à une forte pression migratoire vers l'étranger. Ainsi, les migrations vers la France ne viendrait plus d'Afrique de l'Ouest mais d'Afrique Centrale. Quelle sera la réponse des systèmes productifs à ces grands défis ? Pour l'instant, le mode de croissance africain est extensif, il est caractérisé par une grande utilisation de la terre, un mode de gestion peu capitalistique qui utilise peu le travail. Devant la raréfaction des terres et l'augmentation de la population, il serait nécessaire de passer à un mode plus intensif. Mais le problème est de savoir comment financer cette transition.       

    Plaidoyer pour une nouvelle politique écomomique

    "Une trentaine de pays africains auraient connu depuis 1995 un taux de croissance positif du produit par tête (5 ou 6 % par an)" : si Philippe Engelhard se réfère en introduction aux données fournies par la Banque Mondiale, c'est pour les nuancer. La marge d'erreur de ces calculs est en effet de 5 ou 6 % ! Il conseille donc la prudence face aux appréciations des évolutions des grands agrégats macro­économiques. Même s'il existe un frémissement de croissance, un Africain sur deux vit avec moins d'un dollar par jour. Au Sénégal, les études de terrain sont unanimes pour souligner que 30 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et que 60 % peut être considérée en situation précaire. La tendance lourde est donc encore la pauvreté. Alors, pourquoi cette pauvreté ? Quelles sont les stratégies de sortie ? L'auteur de l'"Homme Mondial" s'insurge contre "cet idéalisme qui consiste à considérer que "la propension à la solidarité" africaine diminuerait l'impact de cette pauvreté", car, cette société, comme les autres, est traversée de tensions internes.

    Le fait massif de la pauvreté

    Au chapitre des causes indirectes et profondes, il rappelle "les épreuves de l'Afrique", notamment l'esclavage, la colonisation ou les régimes autoritaires. Puis, dans un passé récent, on retrouve l'impact de la crise des années 70 : crise mondiale, démographique, politique, climatique... qui a touché le subcontinent de plein fouet. Les causes immédiates sont de trois ordres : en premier lieu, on note la difficulté voire l'impossibilité d'accès aux services de base (santé, énergie, transports, communication...). Pourquoi ? Non seulement parce qu'il existe un décalage entre les revenus et le coût d'accès, mais aussi parce que les biens et services de base sont produits selon des normes et techniques importées d'Europe et des États-Unis, où les revenus sont trente fois plus élevés. En second lieu, la population vit majoritairement de l'économie populaire urbaine ou rurale dont la productivité est faible, les revenus dégagés par ces activités sont donc très bas. D'après le BIT, l'économie populaire fournit 93 % des nouveaux emplois dans les villes africaines, la production du secteur informel intervient pour 52% dans la production intérieure sénégalaise, elle représente 95 % de la production agricole, 35 % de la production industrielle et 50% des services. Entre 1980 et 1990, l'emploi dans le secteur informel urbain est passé de 58 % à 80 % de l'emploi total. Une politique économique efficace ne pourrait donc ignorer ce fait massif. En troisième lieu, la croissance est faible en Afrique parce que les filières de l'économie réelle (populaire et non populaire) sont peu ou mal connectées. Or, pour 50 %, la croissance est le fait de ces interactions Ainsi, une politique de croissance misée sur les exportations est inefficace car les filières d'exportation sont peu ou mal connectées au reste de l'économie.

    Comment sortir de cette pauvreté ? Quelle politique ?

    Un constat de départ s'impose, selon Philippe Engelhard : "L’Afrique est privée de véritable politique écono mique depuis une vingtaine d'an nées", elle est soumise aux ajuste ments.

    Il est donc nécessaire de développer une politique économique réaliste qui reposerait sur l'économie popu laire et la production de biens et ser vices de base à faible coût, et de ren forcer les filières stratégiques de l'économie réelle et ses connections II dégage huit propositions :

    1. L’appui aux petites entreprises rurales et urbaines doit être massif.

    2. Cet appui nécessite la création d'institutions de développement capables d'apporter des crédits, de l'organisation, des technologies, de l'information.

    3. La production de biens et services: de base "alternatifs" à coût faible doit être organisée à l'échelle des besoins de la population et sortir du cadre expérimental.

    4. Les institutions de développement doivent être populaires, crédibles, malléables, bref, avoir les qualités du secteur associatif.

    5. Elles doivent en outre disposer des compétences du secteur entrepreneurial, c'est-à-dire être professionnelles.

    6. Il est nécessaire de mettre en place une planification stratégique : sa mission serait d'identifier les filières stratégiques et sensibles pour lesquelles: l'investissement aurait le plus haut rendement social et économique.

    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page 4

    7. Un effort de relance de la demande intérieure doit être poursuivi. Les ajustements doivent donc être assouplis et une partie de la dette annulée.

    8. L’aide demeure nécessaire car le marché seul ne suffit pas : son objectif serait de promouvoir des investissements en infrastructures et d'appuyer les agences populaires de développement.

    Réponse à deux objections

    Pourquoi ne pas laisser faire la croissance pour venir à bout de pauvreté ? A titre d'exemple, Philippe Engelhard précise qu'il faudrait attendre un quart de siècle pour qu'un "Africain moyen" atteigne le revenu d'un Tunisien. Or, il y a urgence, notamment parce que la population est jeune et les villes sont au bord de l'explosion.

    Pourquoi la diminution de la pauvreté ne reposerait-elle pas sur les investissements extérieurs ? D'abord, Philippe Engelhard rappelle que l'Afrique ne draine pour l'instant que 2,5 % des investissements mondiaux, localisés dans un très petit nombre de pays. De plus, même si ces investissements devenaient massifs ils ne parviendraient pas à résoudre les problèmes de pauvreté et de chômage,en partie parce que l'industrie moderne utilise de moins en moins de main d'oeuvre. L'exemple de l'Afrique du Sud est édifiant : bien que ce soit le pays le plus industrialisé d'Afrique, la population des town-ships est à 70 ou 80 % au chômage. Seul scénario envisageable d'après ce diagnostic : faire de la lutte contre la pauvreté, de l'amélioration des conditions de vie et de production, un levier de croissance et de développement. Le continent africain connaît une effervescence sociale, les initiatives populaires commencent à porter leurs fruits et il est nécessaire de changer d'échelle grâce à une nouvelle politique économique. 

    "Les solutions coulent de source, ce sont les modalités qui posent problème"

    Les participants au débat ne s'y sont pas trompés, et ils ont été nombreux à réagir et à demander des précisions aux deux intervenants.

    Comment mettre à la disposition des populations des services de base à coûts réduits de façon massive quand on sait que de nombreux essais ont échoué ?

    Il s'agirait de mettre en place des services de base alternatifs. Philippe Engelhard remarque que l'avantage des grandes entreprises réside dans leur grande crédibilité due aux services qu'elles proposent : normalisation des coûts et des technologies, système de suivi. Or, il existe aussi un grand nombre d'expériences de systèmes alternatifs à grande échelle (60.000 personnes à Rufisque bénéficient d'un système d'assainissement alternatif mis en place avec l'appui d'Enda Tiers-Monde). Pour généraliser ce genre d'expérience, les activités alternatives doivent être identifiées, normalisées, crédibilisées, diffusées, bref, le but est de les rendre transposables.

    Les nombreuses analyses sur les micro-entreprises prouvent qu'elles ont une très faible productivité. De plus, dès que leur volume d'activités croît, elles périclitent. Alors, comment s'appuyer sur de telles structures ?

    Il est possible de multiplier les petites unités si l'augmentation de taille pose problème. En effet, la productivité n'est pas seulement liée à la taille et au capital, elle dépend aussi des facteurs d'organisation, de gestion et de formation. Il faudrait donc développer les actions d'autoformation pour rendre les petites unités plus compétitives. L'autre entrave à leur développement est leur sous-liquidité. qui génère des pertes de temps et des gaspillages. Il serait donc nécessaire de favoriser l'accès au crédit.

    D'où vont sortir les agences d'appui au développement ? Qui va les mettre en place ? D'où vont venir leurs compétences ?

    Certaines ONG renforcées par des compétences spéciales, pourraient se spécialiser dans des domaines techniques et économiques et mener à bien cette tâche.

    Quel est l'avenir du franc CFA dans le cadre de l'euro ?

     

    Techniquement, le Traité de Maastricht ne prévoit pas de changement. Politiquement, l'Allemagne est réticente à voir se maintenir une liaison privilégiée entre le Trésor français et les banques centrales des pays africains alors qu'il y a une autonomie et un poids de la Banque Européenne. Économiquement, se posera rapidement le problème du cours de la monnaie : comment les pays africains de la zone franc pourraient-ils rester rattachés à une monnaie forte dans un environnement international très compétitif? Plusieurs solutions sont envisageables, notamment la possibilité d'un mode de gestion par le biais de la zone franc, par le biais d'une union monétaire progressivement indépendante du Trésor français. D'ici 2002, Philippe Hugon ne prévoit pas de fixité du change, mais il précise que la question de la dévaluation n'est pas liée à l'euro. •

    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page5

    Le point de vue de Philippe Hugon sur l'économie populaire et son rôle

    L’économie informelle est la base de la majeure partie des activités des populations, elle leur permet de satisfaire la plupart de leurs besoins, d'accéder à l'essentiel des services, elle est quasiment la seule à créer des emplois et c'est un lieu d'apprentissage. Il faudrait améliorer les articulations entre les petites unités flexibles, et les grandes entreprises répondant aux normes du marché international notamment en renforçant leur rôle de sous-traitance. Au coeur de la problématique de la satisfaction des services de base, on trouve la question des coûts : certes, par le passé, un grand nombre de besoins ont été satisfaits par des processus très capitalistiques à technologie très lourde. L’Afrique a donc hérité de services publics dont les coûts de gestion étaient déconnectés des capacités de financement des populations. Mais des changements sont déjà en cours : la modification des services de soins et l'apparition des médicaments génériques permettent d'abaisser les coûts de ces services.           

    La convention de Lomé replacée dans le contexte de lOMC et la question de la compétitivité des pays ACP

    Tel était le thème de la réunion du 24 avril organisée par le GEMDEV. Elle s'inscrivait dans le cadre du séminaire de recherche sur l'avenir de la Convention de Lomé, intitulé "Quel espace de coopération entre l'Europe et les pays ACP".

    Les intervenants se sont interrogés sur l'efficacité de ces accords dans un nouveau contexte qui est celui de la mondialisation, de la globalisation financière et du multilatéralisme. En effet les nouvelles règles établies par l'OMC à forte connotation libérale entrent en contradiction avec les règles qui régissaient le fonctionnement de la convention UE-ACP.

    Philippe Hugon dresse un bilan contrasté, il souligne la faible diversification et la sous-industrialisation de la quasi totalité des pays ACP. Si la part de l'Union européenne dans les exportations des ACP s'est relativement maintenue (48% en 1976 et 41% en 1992), celle des ACP sur le marché européen n'a cessé de décroître (6,7% en 1976 des importations extra communautaire et 2,8% en 1992). Les pays ACP se sont différenciés et ont des positions divergentes. Ces pays ne sont plus au coeur des relations de proximité de l'Europe.

    Les pays ACP dans la dynamique mondiale

    Depuis 1950, le volume du commerce mondial a augmenté d'un peu plus de 6 % par an en moyenne (il a été multiplié par 14) et la production mondiale d'un peu moins de 4% (multipliée par 5,5). L’accélération de cette ouverture depuis 1990 est liée à la libéralisation des échanges et des flux de capitaux, aux révolutions technologiques, aux progrès des transports et aux stratégies des multinationales qui ont réduit à la fois les distances géographiques et les obstacles réglementaires. On assiste à une croissance des produits à haute valeur ajoutée où la presque totalité des pays ACP semble être inexistante. La part des produits primaires banalisés pour lesquels se sont spécialisés ces pays, qui représentaient en 1950 la moitié du commerce mondial représentent aujourd'hui moins de 20%. La dynamique du commerce mondial échappe aux pays ACP. Ils subissent une spécialisation appauvrissante sur des produits où la demande mondiale croît peu et où la concurrence est très forte. Mais cette globalisation des échanges aboutit à une marginalisation et à une perte de compétitivité des pays ACP.

    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page 6

    L'Afrique subsaharienne qui représente 10% de la population mondiale, ne représente que 2% du PIB, 1,7% des exportations et moins de 1 % de la valeur ajoutée industrielle au niveau mondial. Trente ans après les indépendances, la part des produits primaires dans les exportations est restée autour de 90%. Le poids de l'Afrique dans le marché mondial est passé de 2,4% en 1970 à 1 % en 1990. L’absence de diversification des exportations des économies africaines les rendent très vulnérables vis-à-vis des cours des matières premières. Les seules réussites notables concernent le coton en Afrique francophone, le cacao en Côte d'Ivoire et le sucre à l'île Maurice.

    Comment construire des avantages compétitifs pour ces économies sur le marché mondial ?

    En dehors des atouts climatiques, ces pays ont des compétences internes, mais celles-ci sont souvent mal organisées. Il ressort de l'analyse des filières d'exportation agricoles non-traditionnelles (mangue, papaye, noix, produits vivriers...) entreprise depuis 1996 en Côte d'Ivoire dans le cadre du Programme de Promotion et de Diversification des Exportations Agricoles (PPDEA), présentée par Bernard Contamin, que le secteur des exportations non traditionnelles a un fort potentiel de développement, en volume et en valeur II s'agit de diversifier la gamme et les marchés de destination de ces produits agro-alimentaires en apportant des appuis aux opérateurs privés et à leurs structures de soutien, sur les plans institutionnels, de la recherche et développement, du marketing, de la logistique et de la recherche de financements. Cette structuration professionnelle nationale est importante pour se positionner sur ce marché très concurrentiel. Avec les règles de l'OMC, il est vraisemblable qu'à terme les accords préférentiels entre les pays ACP et l'UE disparaîtront. La logique du libre échange conduit à une marginalisation très nette des pays ACP. Un accompagnement de ces pays est nécessaire pour leur insertion dans l'économie mondiale. L’objectif de l'UE d'après Philippe Van Damme serait de conclure des accords de partenariat économique, avec la réalisation des zones de libre échange (Caraïbes-Afrique-Pacifique). Si ces accords de l'OMC créent de nouvelles opportunités, un renforcement de la compétitivité est inéluctable pour éviter les risques de marginalisation de ces pays.

    André-Georges SASSE  - Économiste, chargé déformation.

    Compte-rendu de lecture

    Une nouvelle vision des économies africaines

    Philippe Engelhard, économiste qui travaille à Dakar pour Enda Tiers-Monde, est un homme passionné. Cela se voit dans "l'Afrique miroir du Monde ?"*, l'ouvrage qu'il vient de consacrer à l'économie populaire, après vingt ans de séjour sur ce continent. Pour lui, la solution n'est pas dans les recettes classiques de l'ajustement, mais dans ces "réflexes de survie" qu'on appelle l'économie populaire et qui permettent de faire baisser réellement le coût des biens et des services. Il dénonce comme "l'un des plus grands aveuglements intellectuels de ce dernier quart de siècle" l'idée que les pays pauvres peuvent se développer "selon les recettes de la Banque mondiale et du FMI" et propose donc une "stratégie économique et alternative", afin de réexaminer les notions de "pauvreté" et de "croissance" et de s'appuyer sur des bases qu'il considère comme seules réalistes, celles qui aboutiraient à relancer la marché intérieur par l'encouragement à une économie populaire se développant d'elle même et dont l'essor permettrait aussi un "développement original des exportations".

    Comme Philippe Engelhard a une véritable vision du monde, au delà de la sphère économique et des critiques précises des théories de la Banque mondiale (privatisations, abaissement des barrières douanières), son livre évoque aussi et non sans talent, la question de l'ajustement "culturel" que les Africains auraient aussi à accomplir pour entrer dans l'économie de marché. Pour lui, la réponse n'est pas dans une vision fixiste de la culture, mais le problème du développement est bien en rapport avec le "changement" social. Il ne convaincra pas tous ses lecteurs et minimise sans doute la part nécessaire de l'économie formelle, tout comme celle des études économétriques et de la modélisation. même dans le cas des pays pauvres. Mais que voilà cependant un livre qui stimule dans son bouillonnement, et qui sait aussi, contrairement à bien des discours d'inspiration officielle, appeler un chat un chat, "le bluff des investissements extérieurs" par son nom et dénoncer dans les "ajustements" successifs et multiples un phénomène qui est "tout sauf une stratégie" !

    François GAULME

    *. Philippe Engelhard avec l'équipe Enda. "L’Afrique miroir du monde ? Plaidoyer pour une nouvelle économie", éditions Arléa, 16 rue de l'Odéon, 75006 Paris, 1998, 222p. 130F

    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page 7

    En bref

    Une réunion du Comité de pilotage de la Cade s'est tenue le 20 mai à l’IIAP. Une réflexion sur les perspectives d'avenir de la Cade est en cours, nous vous tiendrons informés des décisions.

    Ouvrages reçus

    Vous pourrez lire des commentaires sur ces ouvrages dans la prochaine Lettre de la Cade

    • Sécurité alimentaire et question agraire, les risques de la libéralisation, sous la direction de Maxime Haubert et Georges Courade, Revue Tiers-Monde, n°153 jan-mars 1998.

    World Development Indicators, Banque Mondiale, 1998.

    L'Agenda de la cade

    • Mercredi 3 juin 1998 La dynamique de la mondialisation ; que penser  des réussites du Ghana et de l'Ouganda?

    Avec la participation de Christian Chavagneux ; chargé de mission au Commissariat Général du Plan, auteur de "Ghana ; une ; révolution de bon sens" et Bernard Calas, géographe, maître de conférences à l'Université de Saint-Etienne, spécialiste de l’Ouganda

    Mercredi 24 juin 1998 Mondialisation et régionalisation en Afrique, avec la participation de Jean Coussy, maître de conférence à l’EHESS, chercheur associé au CERI,

    Bibliographie succincte

    Contexte général

    •BANAFIOUNA (Calixte) : Quelle Afrique dans la mondialisation économique ? Entre le cœur et la raison, S.I., C. Baniafouna, 1996.

    • DOUMENGE (Jean-Pierre), LIONNET (Jean-François) dir, : Regards sur l'Afrique. 1996-1997, Paris, CHEAM, 1997.

    • CHASTELAND (Jean-Claude), VERON (Jacques), BARB1ER1 (Magali) eds : Politique de développement et croissance démographique rapide en Afrique. Paris, INED, CEPED, PUF, 1993 (Congrès et Colloques de l'INED, 13).

    • ENGELHARD (Philippe) : L'homme mondial : les sociétés humaines peuvent-elles survivre? Paris, Arléa, 1996. / La troisième guerre mondiale est commencée, Paris, Arléa, 1997. / avec l'équipe d'Enda : L’Afrique miroir du monde ? Plaidoyer pour une nouvelle économie, Paris, Arléa, 1998.

    • GENDREAU (Francis) : Démographies africaines, Paris, ESTEM, AUPELF-UREF.

    1996.

    • HUGON (Philippe) : Économie du développement, Paris, Dalloz, 1989. (Mémento Dalloz) / Économie politique internationale et mondialisation, Paris, Economica,

    1997. (Économie-poche, 47). / L'économie de l'Afrique, Paris, La Découverte, 1993, (Repères, 117).

    •HUGON (Philippe), GENTIL (Dominique), dir. : Le financement décentralisé : pratiques et théories. Paris, PUF, 1996 (Revue Tiers-monde, 145).

    • HUGON (Philippe), POURCET (Guy), QUIERS-VALETTE (Suzanne) : L’Afrique des incertitudes, Paris, PUF, 1995.

    • MERLIN (Pierre) : Espoir pour l'Afrique noire, Paris, Présence africaine, 1996.

    Quelle économie, et quels acteurs ?

    BALKENHOL (Bernd) dir : Banques et petites entreprises en Afrique de l'Ouest : problèmes et possibilités liés à leur rapprochement. Paris, L'Harmattan, 1996, 192 p.

    • CAM1LLERI (Jean-Luc) : La petite entreprise africaine, mort ou résurrection : étude socio-économique en Afrique de l'Ouest. Préf. Philippe Hugon, Paris, L’Harmattan, 1996.

    • CHALEARD (Jean-Louis), Temps des villes, Temps des vivres. L'essor du vivrier marchand en Côte d'Ivoire. Paris, Karthala, 1996,

    • ELLIS (Stephen), FAURE (Yves-A.) : Entreprises et entrepreneurs africains, Karthala, ORSTOM, 1995, (Hommes et sociétés).

    • GIBBON (Peter), OLUKOSHI (Adebayo O.) : Structural Adjustment and Socio-Economie Change in Sub-Saharian Africa. Some Conceptual, Methodological and Research Issues. Uppsala, Nordiska Afrikainstitut, 1996. (Research Report, 102).

    • LABAZEE (Pascal) : Entreprises et entrepreneurs au Burkina-Faso : pour une lecture anthropologique de l'entreprise africaine, Karthala, 1988, 141 p. (Les Afriques).

    • LAVERGNE (Réal) dir : Intégration et coopération régionales en Afrique de l'Ouest. Paris, Ottawa, Karthala, CRDI, 1996.

    • PEEMANS (Jean-Philippe) : Crise de la modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique, Paris, L'Harmattan, 1997.

    Une urgence : !'afro-réalisme. Pour une nouvelle politique de l'entreprise en Afrique sub-saharienne, Rapport au Premier Ministre, par Yves Marchand, Paris, Documentation Française, novembre 1996, 276 p.

    VADCAR (Corinne) : "L'investissement étranger en Afrique", Afrique contemporaine, 181, 1er trimestre 1997.

    Sur les femmes

    "L’Afrique des femmes", Politique africaine, 65, mars 1997.

    "Reconceptualizing African Women : Toward the Year 2000", Africa Today, 43-3,

    Juillet-septembre 1996,

    Anne Malécot, avec la collaboration de l'équipe Enda.

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    La Lettre de la CADE n° 20 – Mai 1998 – page 8