Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Débat du mois : le réveil des médias en Afrique

Sommaire

  • Editorial : Le Rwanda et la CADE
  • Le réveil des médias en Afrique
  • Les médias africains entre libéralisme, démocratie et défis technologiques
  • Bilan et impact des activités de la Cade
  • Initiatives : Femmes et africaines : un double combat
  • La « France-Afrique » en pleine page du quotidien Le Monde
  • Bibliographie commentée - Information et démocratie


  • Le Rwanda et la CADE


    Le Rwanda vit depuis bientôt quarante ans une fantastique mutation démographique et politique qui a fait craquer tous les cadres anciens ­p; traditionnels, coloniaux et même religieux. Que cette mutation ait conduit à un génocide, nous avons été, nous Occidentaux, et nous Français, qui croyons connaître l'Afrique, longs à le reconnaître et à l'admettre. Nous avons été des complices inconscients, car aveugles et sourds. Nous ne nous sommes réveillés que lorsque le pire est arrivé et encore ne sommes nous pas allés en général au-delà du réflexe humanitaire et des appels au respect des droits de l'homme.

    Notre penchant à considérer que la politique et l'économie africaines obéissent à des règles spécifiques et relèvent de catégories différentes des nôtres, selon la vision d'un ethnologisme quelque peu raciste, nous a aveuglés. Le paternalisme et le clientélisme pratiqués par nos gouvernants à l'égard du régime Habyarimana nous ont empêchés de voir et de comprendre. Ce ne sont pas les ambiguïtés de l'opération Turquoise qui peuvent faire oublier cet aveuglement et cette complaisance.

    Les cinq jours que je viens de passer au Rwanda avec Michel Rocard, en sa qualité de président de la Commission du Parlement européen pour le développement et la coopération, m'ont permis de percevoir la gravité de ce qui s'est passé dans ce pays et qui a été à l'origine de l'onde de choc qui a secoué toute l'Afrique des Grands Lacs jusqu'à Kinshasa. Ils m'ont confirmé dans la conviction que les Européens qui prétendent s'occuper de l'Afrique et l'aider doivent changer radicalement leur vision de ce continent, et ne plus le regarder comme une curiosité ethnologique et le réduire à l'aide humanitaire, mais comme un partenaire. Le Rwanda en train de se reconstruire pourrait être ce partenaire, car la vitalité de ce petit pays force le respect.

    Nous organiserons donc une rencontre-débat sur l'Afrique des Grands Lacs afin d'apprécier les avancées du Rwanda sur la voie de la réconciliation et d'évaluer ses chances de sortir de son isolement.

    Michel Levallois


    Le réveil des médias en Afrique

    Hier, parti unique rimait avec médias d'Etat. Mais depuis quelques années, dans de nombreux pays africains, on assiste à une libéralisation dans le domaine des médias. Çà et là, sur le continent, on peut légalement et librement créer des journaux ou des radios privés, exploiter des chaînes de télévision privées.

    Mais les professionnels africains ont-ils les moyens (suffisants) d'user pleinement de cet espace de liberté ? Les dispositions juridiques sur les médias sont-elles toujours claires ? N'y a-t-il parfois un décalage entre la liberté de presse affichée et les conditions d'exercice du métier ? Quelles sont les principales difficultés surmontées ces dernières années par les professionnels africains et quels sont les obstacles qui restent à lever ?

    Pour mieux cerner tous ces enjeux, la Cade a organisé un débat (le 24 juin à Paris) sur le thème Le réveil des médias en Afrique, animé par des professionnels : Madieng Seck de l'Agence de presse du Sénégal (APS), Marie-Agnès Leplaideur, responsable de Syfia (Système francophone d'information agricole, basé à Montpellier), David Dieudonné du bureau Afrique de Reporters sans frontières (RSF ; Paris) et Marc Capelle, directeur d'ESJ-International (Ecole supérieure de journalisme de Lille).

    Gilbert Lam Kaboré


    Les médias africains entre libéralisme, démocratie et défis technologiques

    Liberté de la presse, liberté d'expression, conditions d'exercice du métier, déontologie et professionnalisme, censure et répression, nouvelles technologies de l'information et de la communication ...
    Le 24 juin, au siège de l'Unicef-France à Paris, les invités au débat sur Le réveil des médias en Afrique ont fait un état des lieux et tracé des perspectives pour l'avenir. Car, face à la libéralisation économique, à celles des ondes, des écrans et de la presse écrite, l'avenir des médias en Afrique se joue en termes de modernisation, de défis technologiques, d'enjeux sociaux, politiques et économiques.




    Responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières (RSF) ­p; qui a pour objectif « la défense de la liberté de la presse dans le monde et la protection des journalistes, c'est-à-dire la liberté d'informer et d'être informé, conformément à l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme » ­p;, David Dieudonné a fait un état des lieux des conditions d'exercice du métier de journaliste en Afrique, largement inspiré du Rapport 1997- La liberté de la presse dans le monde publié par RSF.
    Globalement, selon ce rapport, le nombre de femmes et d'hommes tués dans l'exercice de leur métier de part le monde en 1996 a diminué comparé aux dernières années. Quelques 28 tués en 1996 contre 49 en 1995 - on parle bien sûr de cas connus.
    En Afrique, on observe la même tendance. Mais la situation demeure préoccupante. Elle l'est particulièrement dans les pays qui traversent des crises graves tels le Rwanda, le Zaïre ou encore l'Angola (la liste est loin d'être close) où journalistes locaux et correspondants de médias étrangers sont violentés. « Si l'assassinat a reculé, note le rapport 97, la violence à l'encontre des journalistes n'a pas faibli ».
    Au nombre des motifs d'inculpation de journalistes figurent en tête l'« outrage au chef de l'Etat » - motif stigmatisé par les professionnels - et l'« atteinte à la sûreté de l'Etat » ­p; motif tout aussi douteux dans bien de cas.
    Mais, ainsi que le note RSF, « les manquements aux principes déontologiques régissant la profession sont volontiers utilisés pour justifier la répression ». Le « journalisme militant » a tout va n'est pas sans risque pour la profession. Les insultes, les accusations non fondées, surtout lorsque derrière un groupe de presse se cache un parti politique dit d'opposition, entraînent en effet des retours de bâton.
    RSF qui constate « le professionnalisme incontestable » d'une partie des journalistes africains ­p; tant dans la presse francophone qu'anglophone ­p; prévient cependant : « La répression gouvernementale et le manque de responsabilité d'une partie de la profession laissent craindre des difficultés dans l'approche de trois défis majeurs auxquels les professionnels des médias seront de plus en plus confrontés : la consolidation de la presse privée, la libéralisation des ondes et le développement du réseau Internet. »
    Après ce rapide diagnostic, les autres intervenants ont pu enrichir les différents points abordés par le responsable du bureau Afrique de RSF et apporter des éclairages sur bien d'autres aspects de la vie des médias sur le continent.
    Pour Madieng Seck de l'Agence de presse du Sénégal (APS), si le nombre de journalistes africains tués dans l'exercice de leur profession est une réalité dramatique, il importe aussi de dire qu'il y a des pays où il y a une relative liberté de la presse et d'expression. « C'est, dit-il, le cas au Sénégal, où l'on ne signale aucun cas de journaliste tué dans l'exercice de sa profession. Mais, ajoute-t-il, certains journalistes y ont été emprisonnés pour des délits de diffamation, ou d'offense au chef de l'Etat, comme on le dit souvent ».

    Liberté de presse,
    liberté d'expression


    Il y a, semble dire Madieng Seck, certains procès à l'encontre de journaux qui laissent un goût amer. Il en veut pour preuve le procès en diffamation qui a opposé il y a quelques mois le groupe de presse sénégalais Sud Communication au groupe sucrier Mimran. Lors du premier jugement, Sud Communication a été condamné à payer une amende 500 millions de F CFA tandis que les journalistes incriminés écopaient de peines de prison. Le jugement a été confirmé en appel, ce qui a entraîné l'ire du Syndicat national des professionnels de l'information et de la communication au Sénégal (Synpics) qui, au lendemain du procès, « a entamé une démarche pour obtenir une révision de la notion de diffamation ».
    Madieng Seck explique cette mobilisation par le fait que « contrairement à certains pays africains où journalistes des médias privés et journalistes des médias d'Etat se mènent une incessante bataille, au Sénégal, la quasi-totalité des professionnels est réunie dans un unique syndicat fort », le Synpics. Car, insiste-t-il, « nous sommes des journalistes, nous devons garder notre indépendance, notre autonomie, notre liberté vis-à-vis de tous les pouvoirs ­p; politiques, financiers et religieux ».
    Si, au Sénégal, la censure directe intervient de temps à autres, « on vous signifie que votre article ne paraîtra pas » ainsi que le dit Madieng Seck, Marie-Agnès Leplaideur pointe, elle, l'autocensure dictée par les « contraintes politiques locales ».
    Il ne faut pas perdre de vue, insiste le journaliste sénégalais Alcino Da Costa (actuellement en poste à l'Unesco à Paris), que « certains gouvernements utilisent d'autres moyens pour parvenir au même objectif ­p; notamment en délivrant sélectivement les autorisations d'importation de papier journal ».
    La presse, quatrième pouvoir ? Pour le journaliste burundais Athanase Karayenga, « il ne faut pas faire de l'angélisme car les journalistes sont dans un lieu de contradiction maximum où s'exercent d'intenses rapports de force ». Autrement dit : la liberté de presse est un combat quotidien et le renoncement n'est pas de mise.

    Formation professionnelle
    et respect de la déontologie


    Directeur d'ESJ-International ­p; département de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille ­p; Marc Capelle a tiré les enseignements sur l'évolution de l'accueil des étudiants africains. L'ESJ, a-t-il indiqué en substance, les a longtemps accueillis et continue à le faire, mais dans des conditions moins favorables. Aujourd'hui, les financements sont beaucoup plus difficiles à obtenir. « Dans le cadre de nos relations internationales, il se trouve, et je le regrette, que la part de l'Afrique se réduit comme une peau de chagrin ­p; il est beaucoup plus facile de trouver des financements pour développer une coopération internationale avec l'Europe orientale ou centrale ou encore l'Asie du Sud-Est qu'avec l'Afrique aujourd'hui, en tout cas dans le domaine qui est le nôtre ».
    L'ESJ organise néanmoins encore des cycles de perfectionnement en Afrique pour des journalistes en activité, en général sur des financements du ministère français de la Coopération ou de la Commission européenne.
    Pour Marc Capelle, « la formation des journalistes africains doit être organisée en Afrique par des écoles africaines, ou plutôt par des organismes de formation, avec des formateurs africains qui connaissent la réalité locale, qui sont à même, mieux que quiconque, de tenir compte des attentes des médias locaux ». Des formations qui doivent prendre en compte l'économie de l'information. D'ailleurs, précise-t-il, chaque entreprise de presse doit prévoir un budget formation.

    Réseau Théophraste

    Selon le directeur d'ESJ-International, le Cesti à Dakar et l'Estic à Yaoundé sont des écoles qui ont longtemps bien fonctionné, mais qui ont maintenant beaucoup de difficulté financières et techniques. Les problèmes qu'elles rencontrent sont aussi liés au fait que le monde médiatique a changé. La presse africaine est devenue davantage pluraliste, beaucoup moins institutionnelle et ces anciens centres de formation ont du mal à répondre aux besoins des nouveaux médias, en particulier les médias privés, qui attendent des journalistes capables de traiter autre chose que l'information essentiellement institutionnelle.
    Par ailleurs, dit Marc Capelle, ces centres ont évolué davantage vers une formation à la communication au détriment du journalisme. « Or il importe de bien séparer les choses pour des raisons déontologiques évidentes : on peut difficilement être un journaliste le matin et attaché de presse du premier ministre l'après-midi »
    En raison de la faiblesse des moyens, Marc Capelle croit plus à la complémentarité entre les anciennes écoles et les nouveaux centres de formation privés (tel celui créé au sein du groupe Sud Communication à Dakar) qu'aux antagonismes supposés. Dans tous les cas, fait-il observer, « il est indispensable que tous les centres soient en contact permanent et aussi proches que possible avec les professionnels, les médias, les rédactions ». Le réseau Théophraste, créé il y a trois ans et qui regroupe des centres francophones de formation en journalisme, vise justement à renforcer les échanges entre ses membres.
    A en croire Madieng Seck, à partir des années 70 et au début des années 80, les nouvelles générations de journalistes professionnels issus des grandes écoles de formation ont contribué à rehausser le niveau du traitement de l'information. Ces années ont marqué le début de la fin des papiers plats sur les « présidents à vie ». On a donc assisté à la naissance des grands reportages et des enquêtes documentées qui, « bien souvent, ne plaisaient pas à tout le monde ».
    A époque nouvelle, vision nouvelle du traitement de l'information donc. Il n'empêche, les écueils ne manquent pas. A commencer par cette dérive : « Dans un certain nombre de pays, explique Marie-Agnès Leplaideur, on demande à la presse privée d'être agressive. On fait savoir aux journalistes que parler de politique c'est dénoncer les méfaits des hommes au pouvoir, quitte à en rajouter sur la dénonciation parce que c'est ce que le lecteur attend, c'est ce qui va faire vendre le journal. » Pourtant, analyse la responsable de Syfia ­p; qui dispose d'une cinquantaine de correspondants ­p; on s'aperçoit que c'est un faux calcul, car avec ce type de traitement de l'information, les gens ont fini par se désintéresser de la presse ­p; c'est le cas au Cameroun par exemple ­p; où il y a très peu d'informations réelles dans les publications concernées. « Une tendance à l'exagération, à mettre de l'huile sur le feu, qui est parfois l'uvre de journalistes qui n'ont pas été formés ou qui n'ont pas appris les règles du métier ».
    Le clivage entre presse d'Etat et presse privée est tel que, la plupart du temps, la dernière est appelée presse d'opposition ; or la presse privée n'est pas forcément d'opposition.
    Marie-Agnès Leplaideur range grosso modo les journalistes africains en deux catégories : les premiers, les plus âgés et les plus expérimentés, ont été bien formés dans les écoles de journalisme mais ont été déformés par une pratique de presse du parti unique où primaient la langue de bois et l'institutionnel ; les seconds, étudiants en droit, en économie ou en lettres et qui n'avaient pas de travail ou qui s'intéressait aux médias, se improvisés journalistes.
    Ils s'y son lancés avec beaucoup de bonne volonté, de courage et d'enthousiasme, mais sans formation. Certains apprennent beaucoup, petit à petit. D'autres pas, et leur carrière ne dure pas.
    C'est ce que déplore Malick Kanté, qui estime que « sur la soixantaine de radios privées et la trentaine de publications que l'on compte au Mali, seulement une vingtaine de journalistes maliens sortis ces derniers temps des centres de formation ont pu renforcer les rédactions. Résultat, ce sont des gens souvent au chômage qui sont venus à ce métier. Il y a une certaine dérive car nombre d'entre eux se font plus journalistes d'opinion que journalistes d'enquêtes et de reportage ».
    Selon Alcino Da Costa, qui vient d'effectuer une mission au Mali et au Zimbabwe, la récente éclosion de la presse privée liée à l'ouverture démocratique soulève des difficultés. « Des partis d'opposition qui pouvaient exister légalement s'étant dit que la presse constituait un moyen de se faire connaître et de faire la promotion du parti, ont créé leur propre publication. De même, des hommes d'affaires se sont lancés dans le secteur de la presse sans avoir la qualification requise ; ce faisant, ils ont recruté du personnel non qualifié ; ce n'est pas étonnant si la majorité des procès intentés contre les journalistes et les journaux africains relèvent de la diffamation. » Pour Alcino Da Costa, l'institut de formation créé il y a peu par le groupe Sud Communication est une belle avancée, car la reconnaissance du métier réside dans la qualité de la formation, qui contribue au respect de la déontologie. Mais ainsi que le dit le journaliste burundais Athanase Karayenga, la formation ne saurait se limiter à celle des seuls journalistes de presse écrite. Pour faire face aux nouveaux défis, il importe de soutenir les différents types de formation aux métiers des médias, des techniciens rotativistes aux reporters d'images en passant par les monteurs.

    L'accès à l'information


    Si la formation est un élément clé de la professionnalisation de la presse africaine, l'accès à l'information ne constitue pas moins une condition essentielle de l'exercice de la profession. A ce sujet, Madieng Seck évoque le journalisme de province des années 60 et 70, « époque où nombre de décideurs, de représentants locaux de l'Etat et d'autres pouvoirs n'avaient pas une idée exacte de ce qu'était le journalisme de province et manifestaient quelques réticences à répondre aux questions des journalistes ».
    Depuis lors, les choses ont positivement évolué, mais le journaliste de l'APS constate néanmoins que dans son pays, « même si en haut lieu des instructions ont été données pour que les journalistes puissent accéder à l'information dans le cadre de leurs investigations, on se heurte parfois à une muraille de silence de la part des hauts commis de l'Etat. Souvent, ce sont les mêmes qui refusent de vous donner des données chiffrées, et lorsque vous arrivez à les obtenir par d'autres voies, ils vous intentent des procès en diffamation envers une institution ».
    Dans nombre de pays, renchérit Marie-Agnès Leplaideur, administrations, organes officiels ou privés, ONG et entreprises privées ne délivrent des informations qu'au compte-gouttes ou refusent tout simplement de le faire. Une vieille habitude de méfiance et de peur qui fait qu'on se réfugie toujours derrière les mêmes rengaines : « Demandez l'autorisation écrite au supérieur hiérarchique ou posez-moi vos questions par écrit huit jours à l'avance ; ou encore, faites viser votre questionnaire par l'administration centrale avant de nous le soumettre
    Ayant vécu le quotidien de nombreux correspondants de Syfia, Marie-Agnès Leplaideur peut confirmer que ce traitement est inégalitaire, les rédacteurs des médias d'Etat et les correspondants de presse étrangers étant mieux accueillis et mieux servis que les journalistes de la presse privée locale. De même, « la faiblesse de la densité des centres de documentation et l'absence de l'habitude de les consulter expliquent en partie la légèreté de certains articles ».
    « L'accès à l'information, conclut la responsable de Syfia, est essentielle,sinon on court le risque de voir des journalistes colporter des rumeurs faute de mieux. »

    Moyens financiers et logistiques


    La plupart des journaux, explique Marie-Agnès Leplaideur, n'ont pas les moyens ou ne veulent pas se les donner ; les journalistes étant tenus de se débrouiller comme ils peuvent. En l'absence d'un véhicule de reportages, on peut changer plusieurs fois de taxi-brousse avant d'atteindre son point de chute. Et rares sont les journalistes qui peuvent le faire ou qui ont le courage de le faire, tant il est vrai que les conditions de travail sont extrêmement éprouvantes.
    Ce faisant, certains journalistes qui ont envie de se déplacer se voient contraints de profiter des déplacements officiels. Mais dans ces conditions, « ils ne voient que ce que l'on veut bien leur montrer ». Elle cite le cas d'une société privée qui avait organisé une visite sur un site aurifère à l'intention des journalistes, mais qui leur avait interdit de parler aux paysans vivant sur le site.
    De nombreux groupes de presse disposent de faibles moyens, les recettes publicitaires étant faibles. Mais Alcino Da Costa estime que « la liberté de la presse et son développement en Afrique ne sont pas une mission pour les seuls journalistes et les seuls communicateurs, mais elle incombe à l'ensemble de la société civile ». Le marché de la presse étant limité, le rôle des lecteurs potentiels est primordial.
    A moyens substantiels, résultats performants ? Athanase Karayenga ne cache pas sa méfiance. «Sans vouloir vexer personne, ainsi qu'il le dit modestement, en dépit des énormes moyens mis au départ à la disposition des télévisions zaïroise et camerounaise par exemple, la production est restée en deçà des attentes. »

    Reconnaissance financière
    du métier de journaliste


    Les problèmes soulevés par la rémunération décente des journalistes n'a pas échappé à la vigilance des intervenants.
    En raison de sa longue expérience à Syfia, donc sur le terrain en Afrique, Marie-Agnès Leplaideur ne tarit pas de témoignages poignants. De nombreux journalistes de la presse privée mal payés pour la plupart du temps ou pas du tout payés. « Dans les médias d'Etat, ils sont en général payés ­p; quand il n'y a pas six ou sept mois de retard dans la paie comme c'est le cas à l'Agence centrafricaine de presse. »
    Dans les journaux privés, certains éditeurs (qui vivent dans un relatif confort) estiment même que c'est un honneur de travailler dans la presse et qu'il n'y a pas de raison de payer systématiquement les rédacteurs.
    Alors que faire ? Pour de nombreux journalistes, confrontés aux dépenses quotidiennes comme tout un chacun, la question revient assez souvent. Lancinante. Certains tentent, et y parviennent parfois, de monnayer l'information que l'on va publier dans son journal. « Dans certains pays, interviewer des décideurs politiques ou économiques à même de vous gratifier d'un pourboire substantiel est devenu une pratique courante »
    Ailleurs ce sont des animateurs de radios rurales, parce que mal payés et en raison d'un manque de logistique (cassettes, moyens de transports, etc.), qui reçoivent, en contrepartie des événements qu'ils couvrent ou des reportages réalisés, des poulets, des moutons, du mil et, depuis peu, des billets de banque Même si le « geste de solidarité et d'accueil » peut-être avancé, certains y voient une dérive malsaine.
    « Autant de pratiques, analyse Marie-Agnès Leplaideur, que des journalistes sont obligés de faire pour non seulement compléter leur maigre salaire mais aussi tenir leur rang social. Mais en dépit de ces difficultés, certains journalistes essaient de coller le plus près possible aux règles déontologiques de la profession. »
    « Sur le continent, le journalisme est une profession jeune et il a fallu lutter pour la faire accepter » argumente le Sénégalais Alcino Da Costa. Le « vieux » syndicaliste de la presse se souvient des événements de mai 68 en France ­p; révolte qui a gagné des cités des anciennes colonies françaises : «Nous avons lutté pour un meilleur sort de la presse. Et dans la convention que nous avons signée, nous sommes arrivés à placer les journalistes au niveau du cadre statutaire le plus élevé dans la fonction publique sénégalaise qui était celui des magistrats ; c'est pour cette raison que les journalistes sénégalais figurent parmi les journalistes les mieux payés du continent. Nous avions placé la barre très haut ! »

    Journalisme de province
    et nouvelles dynamiques
    populaires


    Tout au long de son intervention, Madieng Seck a insisté sur le rôle spécifique des journalistes qui exercent en dehors des capitales et des autres grands centres urbains. Au départ, au Sénégal, pays qui a une relative longue tradition de presse privée ­p; seuls les aînés se souviennent de titres tels que Lettre fermée ou L'observateur africain ­p;, les journalistes de province qui appartenaient à la presse d'Etat (le quotidien Le Soleil, l'APS ou la radio télévision nationale), rencontraient des difficultés matérielles ou liées à l'accès à l'information et à la ligne rédactionnelle. « Les informations régionales ­p; sur les pénuries d'eau, l'absence de médicaments dans tel ou tel village ­p; étant souvent reléguées au second plan dans les quotidiens et les journaux radiophoniques diffusés depuis la capitale. » Le parti unique et son corollaire, la frilosité, favorisait une telle situation.
    A en croire Marc Capelle, « cette donnée n'est pas une particularité africaine ; même en France, il est plus difficile de traiter l'actualité régionale et locale que l'actualité nationale ; quand on traite l'actualité régionale et locale on est directement en face de ses interlocuteurs et le retour de bâton ne se fait pas toujours attendre ».
    De nos jours, selon Madieng Seck, « le traitement de l'information en provenance de l'intérieur du pays se pose davantage en terme de décalage entre la ville et la campagne ». Pour avoir réalisé un reportage sur des champs dévastés par les criquets, rencontré les paysans dans la désolation et entendu le ministre concerné déclarer au cours du journal réalisé à Dakar la capitale « qu'il n'y pas péril en la demeure », Madieng Seck, journaliste de province depuis des lustres, est catégorique : « La bonne information, on la trouve sur le terrain et rarement ailleurs ; il y a une nouvelle vague de journalistes sortis des grandes écoles qui ont heureusement cette perception des choses. Si au Sénégal on évoque de plus en plus aujourd'hui le dynamisme des organisations paysannes, celui des groupements féminins dans les villages, c'est bien parce que des journalistes de province rendent compte des réalisations faites par ces femmes et ces hommes, par de nombreuses ONG en synergie avec les populations de base. »

    La longue lutte
    des médias africains


    Les difficultés que rencontrent les médias africains ayant été évoqués, reste à trouver des solutions efficientes ou, à tout le moins, à lancer des pistes de réflexion.
    L'accès à l'information soulève une autre question, à savoir la diversité des sources et la nature des informations. Syfia qui diffuse ses articles auprès de deux cents journaux africains, note que de nombreuses publications du continent sont submergées d'informations en provenance de pays européens et nord-américains, délivrées par les grandes agences internationales. Ce qui pose problème, et c'est peut dire. La rédaction africaine d'un journal peut ignorer ce qui se passe dans le pays immédiatement voisin. Dans ces conditions, comment décupler le lectorat, faire en sorte qu'un lecteur béninois s'intéresse tout autant à la presse béninoise qu'à celle du voisin burkinabé et vice-versa ?
    Pour combler certaines lacunes, Alcino Da Costa préconise plusieurs actions. Dans le souci de réduire les coûts de fabrication, plusieurs éditeurs peuvent se regrouper et partager la même presse ­p; les tirages étant généralement peu élevés, rares sont les groupes de presse africains qui peuvent investir seuls dans une rotative. Il importe également d'aider les journaux à constituer des centrales d'achat afin de réduire le coût des intrants (papier, encre et autres consommables). Alcino Da Costa suggère aussi le renforcement des associations de journalistes afin de mieux défendre les intérêts de la profession.
    Reste aussi à faire en sorte que la diffusion des journaux ne se limite pas aux capitales ou aux seuls grands centres urbains.
    Même si le marché publicitaire demeure généralement faible, Madieng Seck note comme une avancée le fait que des gouvernements fassent appel à la fois aux médias d'Etat et aux médias privés ­p; ce qui accroît substantiellement les recettes des médias indépendants. « En effet, il y a peu, seuls les médias d'État bénéficiaient de la publicité institutionnelle. »
    L'analphabétisme (dans les langues utilisées par les journaux) étant un facteur limitant (parmi bien d'autres), ne faudrait-il pas limiter le nombre des quotidiens ? Parlant des sept quotidiens qui se disputent les faveurs des lecteurs béninois, Marie-Agnès Leplaideur estime que leur regroupement en deux ou trois quotidiens serait bénéfique en termes de diffusion et de recettes. « Ces regroupements sont difficiles, analyse Alcino Da Costa, tant que des partis politiques resteront en fait les vrais propriétaires de certaines publications ».
    Renforcer les capacités des médias, c'est aussi, ainsi que le souligne Athanase Karayenga, réorienter les coopérations internationales vers les médias privés : « Car si l'Etat détient des radios, des télévisions et des journaux, il n'est ni le meilleur ni l'unique entrepreneur. Et d'ailleurs, poursuit-il, qu'ils soient d'Etat ou privés, les médias sont des entreprises, et le principal défi réside dans la capacité à les gérer ­p; les partenaires extérieurs devraient dorénavant tenir compte de ce critère. »

    Ce 24 juin à l'Unicef, les différentes interventions et les débats ont permis à Michel Levallois, délégué d'Enda Tiers Monde pour l'Europe et animateur de la Cade, de tirer quelque enseignement sur l'état des médias en Afrique. N'a-t-on pas mis en relief le rôle spécifique des journalistes de province ? Ce qui conforte Michel Levallois dans sa conviction que « la liberté de la presse égale démocratie, égale développement » et que, « probablement, les médias sont le seul moyen pour permettre aux groupes de base de se mobiliser, de faire savoir ce qu'ils font et d'établir un certain dialogue avec les décideurs politiques et économiques ».
    Si la démocratie se construit sur le terrain, et pas seulement au niveau des grandes institutions juridiques, fait-il observer, c'est certainement en liaison étroite avec un certain journalisme, une certaine information produite à la base et qui remonte vers la capitale, permettant aux gens de communiquer entre eux et de savoir ce qui se passe. Il n'y pas de solution miracle, estime Michel Levallois, mais l'on devrait résoudre les questions de formation et de reconnaissance financière de la profession.

    Information et démocratie


    Participant aux débats sur l'après-Lomé IV et les politiques de coopérations européennes avec l'Afrique, Michel Levallois avance cette analyse : « Soutenir les processus démocratiques ne consiste pas seulement à financer des élections ou des casernes de sapeurs pompiers. Il est probable que l'information est un moyen essentiel pour y contribuer. Si l'on veut que les nouveaux acteurs du développement apparus ces dernières années - ONG, mouvements paysans et groupements féminins recherchant de nouvelles voies économiques ­p; animent la vie démocratique en général et celle des municipalités en particulier, il importe de mettre l'accent sur la diffusion de l'information. »
    Michel Levallois est persuadé que l'avenir des médias en Afrique réside en effet dans la consolidation de la presse privée émergente, dans la libéralisation des ondes et le développement des nouvelles technologies de l'information ­p; défis que doit relever le continent

    Gilbert Lam Kaboré



    Réunion du Comité de pilotage de la Cade du 10 juin 1997
    Bilan et impact des activités
    de la Cade

    Après bientôt deux années de fonctionnement,
    les premiers enseignements des activités menées
    par la Coordination pour l'Afrique de Demain.

    Élaborer un autre discours sur l'Afrique est possible ; un discours qui ne soit ni pessimiste ni optimiste, mais qui soit attentif à ce qui se passe dans ce continent, qui ne prétende pas le réduire à des vues simplistes et à court terme et le juger à l'aune de performances économiques ou institutionnelles qui font fi de la durée, de la complexité du développement, voire de la responsabilité des Etats et des économies des pays développés dans les difficultés et les drames africains.

    Ce discours est porteur et constructif, car il répond à l'attente des africanistes et de tous ceux qui sont engagés dans des actions de développement. L'article de Michel Levallois sur « La réalité de l'afropessimisme », publié par Afrique contemporaine, a été cité dans un article du quotidien Le Monde et dans un numéro spécial de Croissance sur l'Afrique ; des articles qui témoignent de cette nouvelle vision des Afriques, vision que la Cade s'acharne à communiquer. Les animateurs de la Cade ont été sollicités pour intervenir lors de conférences et de colloques et il a été demandé à Michel Levallois d'animer le groupe de travail « Dire la solidarité » dans le cadre de la préparation des Assises de la Coopération et de la solidarité internationale, prévues à la mi-octobre à Paris.

    La préparation de ces assises et celle des négociations sur l'après Lomé IV ont donné une particulière actualité à l'action de la Cade, car ses analyses ont illustré la possibilité et la nécessité d'une autre politique de coopération, plus partenariale et s'adressant à une génération de nouveaux acteurs africains.

    Les effets directs et indirects de cet autre regard sur l'Afrique sont difficiles à évaluer, mais il apparaît que, récemment, les articles se démarquant nettement de l'afropessimisme se sont multipliés, nous confortant dans nos analyses, et témoignant, peut-être, d'une certaine évolution des médias et de l'opinion à l'égard de ce continent ­p; en dépit des drames des deux Congo. Il serait bien téméraire d'y voir le résultat de l'action de la Cade. Nous avons néanmoins remarqué que nombre de colloques et d'articles parus ces derniers mois ont suivi la même approche que la nôtre ; parfois, l'expression si chère à la Cade, « porter un autre regard sur l'Afrique », a été explicitement utilisée.

    Chacune de nos rencontres-débats a intéressé un public différent, ce qui prouve que celui-ci se renouvelle en fonction des sujets traités ; ce qui accroît d'autant notre audience dans la mesure où La lettre de la Cade est adressée à tous ceux qui sont venus au moins une fois à nos réunions. Il est d'ores et déjà possible d'évaluer à sept cents le nombre des personnes qui ont participé à une au moins de nos rencontres. Le chiffre exact établi à partir des listes de présence sera publié ultérieurement.

    Il est vrai que jusqu'ici nous avons surtout touché des africanistes et des spécialistes ou des praticiens du développement dans ce continent et, de temps à autres, de jeunes étudiants, des militants d'associations et, dans une moindre mesure, le grand public. Est-ce à dire que la Cade a échoué ? En tout cas, il apparaît maintenant qu'il eut été irréaliste de prétendre s'adresser à un public plus large sans s'être assuré le concours des africanistes. Or le succès de la Cade auprès de ce public prouve qu'il a apprécié cette initiative qui vise à élaborer et à tenir un discours différent sur l'Afrique, discours qu'eux-mêmes avaient parfois du mal à élaborer, faute de lieux et d'occasions de rencontres pluridisciplinaires. Car si les africanistes et les amis de l'Afrique sont nombreux en France où ont fleuri les associations sans frontières et les jumelages, leur diversité géographique, professionnelle et idéologique est facteur de cloisonnement. Elle ne contribue pas à l'élaboration ni à la diffusion d'une réflexion sur ce qui se passe en Afrique, ce dont chacun n'a qu'une vue partielle, car limitée à l'horizon des projets de la coopération mise en uvre.

    Il est maintenant possible à la Cade d'atteindre d'autres publics. Ce qui devrait pouvoir se faire à partir de son expérience et du discours qu'elle a bâti.
    Sans abandonner les rencontres-débats qui sont au cur de sa réflexion, mais en proposant des actions adaptées, il est sans doute possible de toucher le monde associatif, celui de l'éducation au développement, de l'enseignement, les organisations syndicales et professionnelles ainsi que les acteurs de la coopération décentralisée.



    Initiatives

    Femmes et africaines : un double combat

    Après la conférence internationale de Beijing sur les femmes (septembre 1995), ce numéro de la collection « Environnement africain », publié par l'organisation internationale Enda Tiers Monde, était attendu. Un titre à la fois sobre et percutant : Femmes et africaines : un double combat.
    Dans l'avant-propos, la sociologue malienne Aminata Traoré et Philippe Engelhard, chercheur à Enda, donnent le ton : « Il ne s'agit pas de remettre en cause le principe de l'égalité des sexes ! La question est de savoir comment la penser, la mettre en oeuvre selon les contextes culturels et sociaux fort différents, et quelles implications économiques et politiques il faut en tirer. Il s'agit surtout de savoir comment les femmes du tiers monde, sur lesquelles pèse au premier chef la pauvreté, vont pouvoir s'en sortir ». Ce numéro* comporte de nombreuses contributions sur les luttes des femmes africaines, leurs préoccupations, leur engagement dans la littérature, les médias et leur combat contre la pauvreté.
    * 39-40, vol. X, 3-4, Enda, Dakar, 1997.

    La « France-Afrique » en pleine page du quotidien Le Monde

    C'était, ici, en France, l'été, la saison des estivaliers que la moindre goutte d'eau tombée du ciel fait rouspéter à n'en pas finir. Là-bas, au Sahel, par exemple, c'était la saison des pluies, où, à la moindre goutte de pluie, on dit merci aux ancêtres. Ici, en France, le quotidien Le Monde, sans doute convaincu que vacances riment aussi avec méditations et lecture, a publié une série de cinq articles sur les relations France-Afrique, parus fin juillet. Dans l'ordre : « L'aventure ambiguë d'un empire en usufruit » ; « Les désillusions de Jean-Pierre Cot » ; « La démocratie à contre-cur » ; « Dans le piège rwandais » ; « Une amitié dévaluée ». A l'heure où les milieux associatifs et gouvernements préparent activement les assises de la Coopération et de la solidarité internationale, prévues à la mi-octobre, ces articles d'Eric Fottorino apportent un certain éclairage sur le sujet.
    G.L.K.


    Bibliographie commentée

    Information et démocratie

    Structure des organes de presse

    Contenu de la presse

    NB : Cette bibliographie a été sélectionnée par Anne Malécot du CHEAM.


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