Bulletin mensuel d'information sur les activités de la CADE


Sommaire

  • Editorial : Regards croisés
  • L'Afrique de la recherche
  • Roland Waast : «Reconstruire durablement des capacités scientifiques»
  • Nouvelle donne
  • Albert Sasson : « L'ère des réseaux et des pôles d'excellence »
  • Kabongo Muanza : « Les raisons de mon combat, la lutte contre le paludisme et la reconnaissance du statut de chercheur en Afrique »
  • Avis d'expert
  • Pascal Affaton : « Pour un véritable partenariat pluri-disciplinaire »
  • Le débat
  • Relancer la recherche, c'est possible. Mais..
  • Abou Amani : « Du bon usage des chercheurs africains »
  • Profil de chercheurs
  • Pour une nouvelle collaboration scientifique : Aire-Développement
  • Inititatives
  • Exposition
  • Témoignage
  • Bibliographie commentée
  • Ils plaident pour l'Afrique

  • Editorial : Regards croisés


    La rencontre-débat à laquelle j'ai participé à Montpellier, le 25 avril dernier, sur l'afropessimisme, organisée par le Comité départemental de l'Unicef avec la Maison des Tiers-Mondes, nous a donné une nouvelle preuve de la pertinence et de l'utilité de la démarche de la Cade. Soixante-dix personnes, dont une trentaine d'Africains, y ont assisté, confirmant, par leur présence, la position particulière qu'occupe cette capitale régionale dans les rapports Nord-Sud et, par leurs questions, l'actualité de la réflexion sur les réalités africaines. Cette réflexion est en effet d'une brûlante actualité alors que la discussion sur l'avenir des relations entre l'Union européenne et les pays ACP au-delà de l'an 2000 est entrée dans une phase active après la parution du Livre Vert de la Commission européenne, et après qu'a commencé la préparation des Assises de la coopération française.

    On dit encore trop souvent que l'Afrique est exclue du jeu international, qu'elle ne pèse plus dans les rapports de force mondiaux depuis la fin de la guerre froide, qu'elle est hors jeu. Curieuse façon ne trouvez-vous pas de lire la presse car, enfin, la lecture des journaux prouve bien que l'Afrique existe et que ce qui s'y passe nous concerne et concerne le reste du monde. Regardez ce qui se passe au Zaïre.

    Nous ne prétendons pas à la Cade ignorer ce qui va mal en Afrique et opposer aux drames que connaît ce continent je ne sais quelles informations optimistes. Non ! Nous militons pour que l'Afrique et les Africains ne soient pas les objets de notre ignorance ni les victimes de notre mépris, mais les sujets de notre curiosité, de nos questions et de nos réflexions. Ce faisant, ce continent ne manquera pas alors, et tout naturellement, de nous apparaître avec ses espoirs, ses raisons d'espérer, ses capacités à devenir un partenaire pour un avenir meilleur et partagé.

    Je vous pose la question : ne pensez-vous pas que le moment est venu de songer à la création de « Clubs de coordination pour l'Afrique de demain » en province et aussi chez nos voisins de l'Union européenne ?

    Michel Levallois


    L'Afrique de la recherche


    L'univers de la science apparaît complexe tant il est vrai que les diverses disciplines sont de plus en plus spécialisées, tandis que leur fonctionnement et leur rapport à l'économie et à la société ne sont pas très évidentes pour les profanes. Se posent aussi, notamment en Afrique, des questions clés tels la place et le rôle des instituts de recherches, les moyens matériels et, surtout, le statut des chercheurs à l'heure où les Etats, confrontés à d'énormes difficultés, se désengagent dans bien des domaines.

    Ce 22 avril à l'IIAP, la Cade a invité des scientifiques d'horizons divers à « plancher » sur l'Afrique de la recherche : Albert Sasson, docteur ès sciences, ancien conseiller spécial du directeur général de l'Unesco, Roland Waast, sociologue à 'Orstom, Pascal Affaton, géologue béninois, Kabongo Muanza, neuropsychiatre et immunologiste zaïrois, Abou Amani, hydrométéorologue nigérien. Et bien d'autres invités, tels l'Ivoirien Bakary Touré, spécialiste de génétique végétale, le géographe Jacques Bonvallot et François Vicariot de l'Orstom, le professeur Léoplod Messan Gnininvi, ancien directeur général de la recherche au Togo et Jean Pichot du Cirad qui ont également nourri le débat de leurs expériences.

    Ce débat était animé par Gérard Winter, ancien directeur de l'Orstom, actuellement président de l'Inter-Réseaux.

    Gilbert Lam Kaboré


    Roland Waast : «Reconstruire durablement des capacités scientifiques»

    Sociologue à l'Orstom (sciences techniques et développement) et animateur du réseau international Alfonso, sur l'analyse des sciences hors d'Occident, Roland Waast retrace ici la longue évolution de la science moderne et de la recherche en Afrique*, tout en insistant sur la nécessité de « reconstruire » ce secteur en s'appuyant sur ce qu'il estime être le pan le plus « robuste : les chercheurs ».

    On commence à faire le bilan de la science coloniale. Ce fut, presque partout, dans les pays du Sud, la première forme instituée de science moderne. Mais l'essor scientifique africain n'apparaît qu'avec les indépendances. Et, en quelques années (1960-1985, et surtout 1970-1985) des efforts sans précédent furent consentis pour former des compétences, équiper des laboratoires, créer des organismes directeurs. En quinze ans, de 1970 à 1985, les financements ont été multipliés par sept, les effectifs de chercheurs et la production scientifique par dix.

    Trois sortes d'institutions y contribuent à parts égales : les universités, des centres nationaux de recherche, sous tutelle de ministères techniques (essentiellement l'Agriculture et la Santé) ; des centres régionaux ou internationaux, soutenus par les donateurs du Nord, pôles de référence (agriculture et santé aussi). Sauf exceptions, mines en Afrique australe, sucre à Maurice..., la recherche privée est inexistante.

    De nombreuses coopérations participent à l'effort scientifique par des financements et par l'assistance technique. Ces interventions sont d'abord substitutives car des programmes sont menés par les équipes du Nord et des institutions nationales sont confiées en gestion aux métropoles de science. A partir de 1970, elles prendront la forme d'un partenariat, parfois précaire, mais jamais interrompu. Ce sont des soutiens publics.

    La recherche qui se développe est influente selon les publications citées et pratique : elle relève pour plus de 80 % des sciences médicales et agricoles. Les sciences de base et de l'ingénieur ne comptent que pour 8 % de l'activité en 1990 ­p; contre 20 % dans l'ensemble des pays en développement et 40 % dans les pays industrialisés. Certains peuvent juger les résultats modestes ou peu visibles. Par contraste avec la situation de 1960, ils sont pourtant spectaculaires. En 1985, au zénith, l'Afrique scientifique fournit près de 1 % de la production recensée dans le monde (contre 3 % pour l'Asie, et 1,5 % pour l'Amérique latine).

    L'Afrique a ses géants : l'Afrique du Sud au premier chef, qui compte pour un tiers de sa production ; l'Afrique du Nord, Egypte en tête (mais Tunisie et Maroc sont proportionnellement bien représentés) ; le Nigéria, suivi par le Kenya et, à distance, la Côte-d'Ivoire, le Sénégal et le Zimbabwé.

    Chose plus remarquable, dans de nombreux pays, même en l'absence presque générale d'un statut du chercheur, des communautés scientifiques se sont formées. Des figures de science sont apparues, universellement reconnues, de petits milieux de spécialistes assurent leur reproduction, et parfois des institutions phare concentrent les talents de façon persistante.

    Depuis 1985, la « globalisation » a changé la problématique du développement. Par conviction, ou en raison des politiques d'ajustement struc-turel, les Etats réduisent leur champ d'action et diminuent les dépenses publiques. Par ailleurs, le triomphe du libéralisme et la fin de la guerre froide marquent l'effondrement du bloc socio-cognitif qui soutenait les
    « sciences nationales ».

    L'apprentissage et les coopérations technologiques dans le cadre d'accords entre firmes sont valorisés. Partout dans le monde, la recherche privée est encouragée. Elle fournit le modèle de professionnels assujettis aux sollicitations du marché.
    A l'opposé, les institutions publiques sont critiquées pour leur bureaucratie et leur inattention à la demande de la clientèle civile. Les valeurs des chercheurs, ainsi que leur mode de professionnalisation, sont dénigrés à cause de leur désintérêt des contraintes économiques.

    Un nouveau mode de production scientifique mondialisé et lié au secteur privé voit le jour. Il se réalise pleinement au sein de la « triade » Etats-Unis-Europe-Japon, mais également au Sud. Il contredit ainsi la régulation de la production organisée par les communautés scientifiques.

    Crise financière
    et baisse de la production

    Dans ce contexte mondial, la science nationale africaine, guère vouée aux techno-sciences et peu liée aux entreprises, est touchée de plein fouet.
    Les subventions d'Etat ont sensiblement diminué. Les salaires sont devenus faibles et irréguliers. Dans une majorité de pays, le fonctionnement des programmes est assuré à 80 % par des coopérations internationales. Mais précisément, certains bailleurs de coopération scientifique révisent leur politique et diminuent leur contribution. Tous les bailleurs n'ont pas la même attitude mais leur soutien ne suffit pas à compenser ces coupes claires.

    La crise financière a provoqué celle des institutions. Les organes directeurs se sont effondrés les premiers. Nombre d'établissements sont désertés par les chercheurs et les programmes.

    Ces crises se nourrissent d'une perte de confiance. Les peuples et les gouvernements sont devenus sceptiques à l'égard des ambitieux projets du passé. Et, dans nombre de pays, on observe une baisse sensible de la production influente.

    Changement de métier
    et migration

    Nombre de chercheurs désertent les laboratoires pour exercer un second métier. Beaucoup changent tout à fait de profession. Enfin, la migration vers des lieux plus accueillants a pris une ampleur jamais égalée. Les jeunes chercheurs, prometteurs ou confirmés, sont ceux qui prennent aujourd'hui le plus volontiers le chemin de l'exil.

    Ces départs ne sont pas tous définitifs ni orientés vers le Nord qui est saturé. Quelques pays de la région, proposant des conditions décentes d'exercice et de vie, offrent les positions d'attente et peut-être de réinsertion. Le potentiel scientifique se redistribue sur le continent. On évolue vers des pôles régionaux, liés entre eux, Maroc, Tunisie, Egypte, Afrique du Sud, et entre lesquels ne subsistent que de minces poches de compétence dans des niches particulières.

    La crise des systèmes
    nationaux de recherche suscite une variété de réactions

    La résistance de la communauté scientifique, des chercheurs, notamment des figures chevronnées, persiste dans leurs travaux avec le soutien souvent informel de collègues et de laboratoires avec lesquels ils coopéraient au Nord. Leur résistance rencontre aussi l'intérêt des équipes de spécialistes internationales, soucieuses de garder à travers le monde des correspondants capables de mener des travaux longitudinaux ou d'assurer la « vérité terrain ».

    Quand à la réaction d'« établissements-phare », un certain nombre d'entre eux a en effet entrepris d'organiser leur entrée dans le nouveau mode de la production scientifique. Ces « institutions à succès » sont souvent de petits laboratoires associés à des entrepreneurs régionaux. Mais on trouve aussi des établissements de bonne taille. Cependant, tous les domaines de la science ne se prêtent pas aussi bien aux financements extérieurs ; et certains, fort utiles, ne rencontrent pas de demande solvable.

    Allons-nous vers une reconstruction institutionnelle ? Nombre de donateurs pressent les gouvernements « d'aider la science en reconstruisant son environnement institutionnel » : subvention technologique aux entreprises, réformes législatives, conseil, intensification de la télé-information, intéressement des chercheurs, etc. Ce sont surtout les pôles à prétention techno-scientifique qui s'engagent sur cette voie, mais aussi quelques pays « modestes » de longue date soucieux de se créer d'originales niches techno-scientifiques.

    Les donateurs prônent aussi des coalitions de recherche supranationales. Cette initiative recueille souvent l'adhésion des chercheurs mais elle suscite moins d'enthousiasme auprès de gouvernements soucieux d'exercer un contrôle, désireux de bénéfices locaux, et d'ailleurs pris par l'urgence et sceptiques à l'égard de la science.

    Reste-t-il une place pour
    des politiques scientifique
    et technique ?

    En la matière, la volonté des Etats reste une question centrale. Le mode privé de production ne remplace pas le mode national. Les firmes continuent d'externaliser la recherche de base sans pour autant être prêtes à transférer au Sud des connaissances auxquelles s'attachent pouvoir et avantages compétitifs. La recherche est un domaine stratégique et, à terme prévisible, l'avancée des métropoles scientifiques mettra un peu plus en difficulté les pays les moins avancés.
    Le laisser-faire n'est pourtant pas de mise partout. Les pays émergents l'ont prouvé. Sans doute est-il temps de renoncer aux grands programmes publics qui masquent un manque d'initiatives privées. Mais la mise à jour des savoirs techno-scientifiques nécessite stratégies, persévérance, énergie et clairvoyance. Les plus pauvres et tard ralliés pourront-ils y parvenir ? L'exemple du Maroc, de la Tunisie, mais aussi de Maurice ou de l'Ouganda, pays qui entame une remontée scientifique notable, sont là pour montrer les voies du possible.
    Reste que la reconstruction ne peut être durable que si elle s'appuie sur ce qu'il y a de plus robuste : les chercheurs. Il est prioritaire de soutenir aujourd'hui les programmes et les professionnels de qualité, les projets d'aide et les instances officielles ont encore trop tendance à l'oublier.

    * Pour en savoir plus, consulter la bibliographie commentée en page 8.


    Nouvelle donne

    Albert Sasson : « L'ère des réseaux et des pôles d'excellence »

    L' ancien sous-directeur général de l'Unesco, conseiller spécial du directeur général de cet organisme international, est de ceux qui voient, indépendamment des crises économiques et des aléas, la recherche scientifique comme un élément moteur des économies et des sociétés africaines. Extraits des propos d'un convaincu, qui n'occulte pas la nécessité pour les bailleurs de fonds et les partenaires extérieurs de s'adapter, eux aussi, à la nouvelle donne.

    Pour Albert Sasson, scientifique marocain, en Afrique, le visage de la recherche est contrasté. En Afrique du Sud par exemple, la recherche couvre un vaste champ, qui va de la biotechnologie végétale au nucléaire. En Côte- d'Ivoire, les recherches sur le palmier à huile ont donné des résultats spectaculaires ; il en est de même pour la canne à sucre à l'île Maurice. Des avancées donc.

    N'est-ce pas l'Etat qui imprime sa marque en matière de recherche dans nombre de pays africains ? Certes. Mais la tendance inverse mérite d'être signalée : c'est le cas en Afrique du Sud où des fondations sont nées avec pour principal
    objectif le soutien à la recherche ; il en est de même au Maroc.

    En matière de coopération, dit-il, des organismes tels l'Inra, le Cirad et l'Orstom en France font un travail remarquable en Afrique, même si leurs pratiques suscitent parfois quelques critiques. Des malentendus ont ainsi parfois conduit au rapatriement de chercheurs occidentaux, lesquels sont ensuite revenus après l'aplanissement de divergences supposées ou avérées. Ce qui, selon lui, traduit la « prédominance d'un certain pragmatisme ».

    Des évolutions sont nécessaires, martèle Albert Sasson, qui cite le cas du Maroc où on a pu constater que les
    « missions d'études n'ont servi à rien parce que le terrain n'était pas mûr : aujourd'hui, avec la compétition économique féroce, on arrive à la conclusion qu'il faut investir sur place en matière de technique et de recherche ».
    Ce constat, commente-il, est valable dans les autres pays méditerranéens soumis à une rude compétition plus que d'autres pays africains parce que plus proches de l'Europe.

    Dans d'autres régions, on constate un regain d'intérêt pour la recherche. A l'île Maurice par exemple. Dans ce pays, il y a une quinzaine d'années, explique-t-il, les secteurs du tourisme et de la bonneterie étaient dominants. Et aujourd'hui, on assiste à l'émergence de secteurs de pointe tels la joaillerie et l'horlogerie. De même au Kenya, grâce à la recherche sur la génétique végétale, l'exportation des fleurs figure au quatrième rang en apport de devises après le tourisme, le café et le thé.

    Des batailles, insiste Albert Sasson, ont été gagnées grâce à la recherche scientifique : par exemple l'éradication de l'onchocercose grâce aux travaux effectués dans plusieurs pays africains. L'Afrique n'a-t-elle pas été distancée ces dernières années par l'Asie dans le domaine de la production d'hévéa ? Avec les travaux menés dans plusieurs pays avec la collaboration du Cirad, le continent pourrait, estime Albert Sasson, retrouver sa place de leader, à condition que, ici, comme dans bien d'autres domaines, la vulgarisation soit assurée par des relais efficients. A condition aussi que la coopération internationale dans le domaine de la recherche s'adapte aux exigences du moment.

    A ce sujet, Albert Sasson cite le cas de la coopération réussie entre le Japon et le Maroc qui lui a permis de contribuer à la mise sur pied d'un laboratoire de biotechnologie. Le Japon a injecté, précise-t-il, de l'argent frais dans cette opération sans lier son aide à une quelconque obligation d'achat de matériels japonais. Des Japonais qui soutiennent, avec le même esprit, la recherche au Kenya.


    Kabongo Muanza : « Les raisons de mon combat, la lutte contre le paludisme et la reconnaissance du statut de chercheur en Afrique »


    Neuropsychiatre, immunologiste et spécialiste du paludisme, le docteur zaïrois Kabongo Muanza travaille actuellement à l'Ur-Inserm de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris avec le professeur Gentilini. Le paludisme, l'un des problèmes de santé les plus aigus du continent avec ses milliers de morts par an ? La gravité de la situation, insiste Kabongo Muanza, ne fait pas l'ombre d'un doute. Pour « rendre le paludisme supportable », avant que l'on trouve un vaccin, il faut mettre l'accent sur la recherche et y consacrer les moyens nécessaires. Mais, citant son pays, le Zaïre, le docteur Muanza note avec tristesse : «Les instituts de recherche ont fait faillite, laissant sur le carreau un personnel universitaire de grande qualité » Que faire ? Les uns dit-il, migrent vers des pays où ils pourraient offrir leurs services. Les autres restent sur place, dépendants des seuls programmes de recherche soutenus par des partenaires extérieurs dans le cadre des politiques de coopération. Seulement voilà, « dans le cadre de ces programmes, les choix des thèmes sont imposés aux chercheurs locaux » par les bailleurs de fonds étrangers. Néanmoins, comme bien d'autres chercheurs partis chercher refuge ailleurs, Kabongo Muanza, qui consacre son temps à la recherche sur le paludisme pulmonaire et à l'animation du Groupe interdisciplinaire de recherche sur l'Afrique (Giraf), est décidé à se battre pour que la science et les chercheurs africains retrouvent la place qui est la leur en tant que moteur du développement du continent. Rude bataille en perspective.


    Avis d'expert

    Pascal Affaton : « Pour un véritable partenariat pluri-disciplinaire »


    Après Niamey, Niger, où il a vécu plusieurs années durant, le Béninois Pascal Affaton, ancien président de l'Association des géologues africains, est, actuellement, à l'université d'Aix-Marseille.

    Peu de documents scientifiques existent sur la recherche en Afrique pendant la période précoloniale, même si l'on trouve, dans les rapports des explorateurs, une mine d'informations sur les activités commerciales, agricoles et minières qui s'exerçaient sur le continent. Ces sources ainsi que les résultats de recherches ethnographiques, historiques ou archéologiques permettent d'affirmer que l'Afrique précoloniale menait, pour sa propre consommation ou pour l'exportation, des activités d'exploitation minière ; ce qui suppose des activités de recherche. Les minerais les plus couramment exploités étaient le fer qui servait à la fabrication d'outils, de statues, de bijoux, d'objets d'art ou de culte, etc., l'or, signe de richesse et de puissance, le cuivre et le sel.

    La période coloniale

    Globalement, de 1850 à 1960, on a assisté à la structuration et à l'institutionnalisation des activités de recherche, avec la création d'organes spécialisés ­p; direction fédérale des mines, services des mines et de la géologie, service de l'hydraulique, et d'instituts de recherche, l'Ifan pour les sciences naturelles et humaines à Dakar, l'école des travaux publics à Bamako, l'école d'agriculture à Bingerville, etc. Au cours de cette phase, des cartes géographiques, topographiques et géologiques sont élaborées tandis que d'importants gîtes miniers de fer, de bauxite, de phosphates, de pétrole, d'or, de diamants, d'uranium, etc., et dont l'exploitation est parfois lancée, sont découverts. La publication de thèses, mémoires et notes scientifiques abonde entre 1950 et 1960.

    Au cours de la période coloniale, analyse le géologue Pascal Affaton, « la recherche a été conduite en fonction des applications que l'on pourrait faire des résultats, et c'est à cette période qu'a été créée la série des colloques de géologie africaine afin de diffuser les résultats des travaux dans les différentes régions ».

    La recherche moderne commence avec les indépendances dans les années soixante

    En Afrique francophone, au lendemain des indépendances, des structures fédérales ou régionales ont volé en éclats, donnant naissance à des structures nationales ne disposant pas de bases logistiques ou du personnel adéquat. Dans les autres pays, les anciennes structures sont restées en place avec un équipement minimum, même si les équipes de recherche ont été réduites. Dans la foulée, de nouvelles universités ainsi que des instituts des sciences de la terre sont créés.
    L'Orstom a su s'adapter à cette nouvelle situation, en nouant de nouveaux partenariats et a développé ses implantations entre 1960 et 1990 au Sénégal, en Côte-d'Ivoire, au Congo, au Togo, au Burkina Faso ou encore au Niger, couvrant des domaines tels l'hydrologie, la cartographie pédologique ou la géomorphologie.

    La Société géologique d'Afrique a été créée en 1970 pour répondre à la nécessité de diffuser les résultats des divers travaux et le Journal of African Earth Sciences lancé en 1986, avec le soutien de Pergamont Press, de l'Unesco et de la France.
    Mais, dans les années quatre-vingts, les nouvelles politiques minières nationales se heurtent à la faiblesse des dotations budgétaires, qui provoquent une certaine paralysie.

    D'où la naissance des offices, des organismes parapublics à caractère commercial dont la finalité est de doter les organismes de recherches de moyens adéquats.

    Par ailleurs, des programmes de recherches sont maintenus ou initiés avec des partenaires extérieurs. Citons les projets pilotés par des organismes tels le Pnud (équipement, recherche et formation) et l'Unesco (les projets Picg de l'Unesco et de l'Uisg), ceux financés par l'Union européenne ou l'ancienne Union soviétique, ceux menés par les sociétés pétrolières et minières elles-mêmes et enfin les programmes inter-universités.

    Il en résulte que de nombreuses thèses en géoscience sont réalisées par des Africains qui, grâce à ce cursus, sont immédiatement efficaces à l'issue de leurs études.

    Un véritable partenariat pluridisciplinaire

    En définitive, pour aboutir à des résultats exploitables, la recherche pour le développement doit reposer sur un véritable partenariat pluridisciplinaire. Des recherches prometteuses restent à poursuivre avec des outils de plus en plus sophistiqués. Les agro-minerais gagneraient à être davantage valorisés. Mais il faut veiller à combattre la pollution présente dans les zones d'exploitation des carrières, pollution engendrée, par exemple, par l'exploitation du pétrole au Nigéria, des phosphates au Togo et de l'or (orpaillage) au Burkina, au Ghana ou au Niger. L'exploitation à petite échelle (« les petites mines ») peut s'avérer une alternative.


    Le débat

    Relancer la recherche, c'est possible. Mais...

    Ils sont venus de l'Orstom, du Cirad, de l'Inra, du Groupe Prao-Orstom/Lth, de l'Inserm, Aire-Développement, et de bien d'autres organismes. Chercheurs, enseignants et étudiants ont pris part le 22 avril à l'Iiap à Paris à la rencontre-débat de la Cade sur « l'Afrique de la recherche » , animée par Gérard Winter.

    Que retenir de ce débat d'un très haut niveau ? Un premier constat s'impose : le temps des vaches grasses est révolu. Bakary Touré, ancien recteur de l'université d'Abidjan, aujourd'hui ambassadeur de la Côte-d'Ivoire auprès de l'Unesco, se souvient des années soixante-dix, « période de croissance », époque où il commençait ses travaux dans le domaine de la génétique végétale. La recherche était alors considérée comme primordiale, à tel point qu'en 1971, les autorités politiques ivoiriennes créèrent un ministère spécifique chargé de la recherche scientifique. Aujourd'hui, reconnaît-il, « la situation s'est dégradée » dans bien des pays africains. Les budgets consacrés à la recherche ont fortement baissé ­p; en Côte-d'Ivoire, il a chuté des deux tiers ­p;, tandis que le statut des chercheurs et des structures de recherche sont devenus aléatoires.

    Néanmoins, Bakary Touré estime, comme bien d'autres intervenants, que la recherche a le vent en poupe dans des pays émergents tels l'Afrique du Sud, le Kenya ou encore le Zimbabwé et que l'afflux de chercheurs africains vers les « pôles d'excellence » ainsi constitués est bénéfique pour le continent. Mais l'ambassadeur va plus loin en préconisant la recherche systématique d'une synergie. Les pays africains pourraient mettre en commun les structures de recherche, couvrant les grandes régions du continent. Par ailleurs, ajoute-il, on pourrait créer des réseaux souples afin de recycler les chercheurs africains qui sont dans les pays occidentaux.

    A entendre l'ambassadeur ivoirien, le regroupement est un passage obligé si l'on veut redynamiser la recherche en Afrique. Il regrette que le projet francophone de réseaux de chercheurs, qui devait voir le jour avec l'Iisrda (dans les locaux de l'ancien centre Orstom d'Adiopodoumé en Côte d'Ivoire), n'ait pas abouti et suggère que l'exemple du Burkina, pays où une partie des taxes sur les pays pétroliers était reversée à la recherche, soit généralisé.

    Le géographe Jacques Bonvallot, chef du service des relations extérieures de l'Orstom à Paris ne cache pas qu'en matière d'emploi des chercheurs africains, « il y a un véritable gâchis » car le chercheur africain « reconverti en chauffeur de taxi » n'est pas une espèce rare. Au Cameroun, sur une simple décision politique, un institut de sciences sociales a été fermé, laissant sans emploi des dizaines de chercheurs.

    Jacques Bonvallot stigmatise l'éparpillement des ressources humaines. Pourquoi les géologues du Burkina, du Togo et du Niger, etc. ne se regroupent-ils pas ? Peut-on croire que chaque pays peut entretenir une unité de recherche efficiente ? Heureusement, conclut-il, les choses bougent. Et l'exemple du tout nouveau Forum africain de la recherche agronomique (Fara), qui a succédé à la Coraf, « permet à de nombreux chercheurs du continent de parler d'une même voix dans des enceintes internationales est une avancée significative ».

    Mais, voilà, pour généraliser ce type de démarche, il importe de balayer un certain héritage du passé. En effet dans les années cinquante-soixante, dit en substance le professeur Léopold M. Gnininvi, ancien directeur de la recherche au Togo, la recherche était considérée comme « un symbole de souveraineté ». D'où la réticence manifestée par certains à l'égard des réseaux et des regroupements. Selon lui, il importe de s'intéresser aux particularismes des pays à success stories en matière de recherche scientifique dont on parle aujourd'hui. Il cite le cas du Ghana, pays anglophone, hier économiquement sinistré et bien mal en point comparé à la Côte-d'Ivoire ou au Togo par exemple, où « on note aujourd'hui un dynamisme en matière de recherche ». Et les raisons, dit-il en substance, méritent d'être davantage expliquées :« dans les pays francophones, il y a une sorte de complicité (avec les partenaires financiers extérieurs, NDLR) qui fait que, au fond, on (les chercheurs, NDLR) fait ce que l'on nous demande de faire ». Le professeur Gnininvi note par ailleurs qu' « on aurait dû davantage investir dans les domaines de recherche où il y avait une demande sociale ». Enfin, il insiste également sur la nécessité d'une recherche régionale et sous-régionale, tout comme la nécessité de soutenir des équipes plutôt que des institutions.

    Ce 22 avril, la gestion des instituts de recherche n'a donc pas échappé au regard critique des spécialistes. D'entrée, Jean Pichot, chef des Systèmes agro-alimentaires au Cirad, a fait observé qu'à ce stade du débat, « la crise des institutions n'était pas suffisamment apparue ». Selon lui, « on a créé des usines à gaz (des institutions) qui sont pratiquement toute mortes aujourd'hui ; c'est la preuve qu'on aurait dû plutôt financer des équipes performantes ». La situation est d'autant grave aujourd'hui qu'il y a une crise de l'Etat, ce qui explique la faiblesse, voire l'absence de vulgarisation en aval de la recherche. Mais, reconnaît Jean Pichot, les approches nouvelles de recherche en terme de réseaux sont prometteuses. Ce sont ces réseaux qui font que l'on perçoit mieux la place des agriculteurs et que l'on reconnaît leur savoir-faire. Des réseaux qui sont nés en réaction à la crise, ajoute François Vicariot, et qui s'organisent sans tout attendre de l'Etat ou de l'extérieur. Le même insiste, « les chercheurs cherchent et les politiques doivent veiller à ne pas gêner les premiers ».

    Le mot de la fin est revenu à Albert Sasson, ancien conseiller spécial du directeur général de l'Unesco. « Il y a eu, reconnaît-il, une période de gaspillage où chaque pays voulait créer son institut de recherche et refusait de collaborer avec ses voisins. » Aujourd'hui, dit-il, les choses changent et l'on voit apparaître deux grands types d'organisation :


    Pour Albert Sasson, l'aide japonaise au Maroc est un exemple de coopération à suivre car elle met l'accent sur le développement des capacités du pays bénéficiaire tout en lui laissant la latitude de choisir le matériel qui lui paraît le mieux adapté.

    Gilbert Lam Kaboré


    Abou Amani : « Du bon usage des chercheurs africains »


    Génération sacrifiée ! Jugement excessif, peut-être. Mais tout de même : le parcours du Nigérien Abou Amani, ingénieur de génie civil de l'Ecole polytechnique de Thiès au Sénégal (promotion 1990) et titulaire d'un doctorat de l'Ecole polytechnique de Montréal au Canada, avec une spécialisation en hydrométéorologie et ressources en eau (1995), illustre à merveille les questions suscitées par la formation et l'emploi optimum des chercheurs africains. Jusqu'à l'obtention de son baccalauréat série E (mathématiques et techniques), explique-t-il, « j'ai bénéficié d'une formation publique du gouvernement du Niger. Ma formation d'ingénieur à Thiès a été financée par le gouvernement canadien à travers le projet Ecole polytechnique. Ma formation doctorale a aussi été financée par le gouvernement du Canada à travers son programme de bourse d'excellence de la francophonie. Durant ma première année de séjour post-doctoral au sein du groupe PRAO (précipitation Afrique de l'Ouest) de l'Orstom au LTHE (Laboratoire d'étude des transferts en hydrologie et environnement), j'ai bénéficié d'une allocation de recherche de l'Orstom. Cette deuxième année de séjour post-doctoral est financée par l'AUPELF-UREF par le biais de son programme de bourse d'excellence post-doctoral (Génie para-sécheresse).»Certes, Abou Amani a évoqué son thème de recherche sur la « modélisation de l'erreur d'échantillonnage des pluies sahéliennes par différents capteurs ». Mai il aussi évoqué les difficultés de la recherche en Afrique, sujet que l'on ne peut occulter tant il est vrai que dans nombre de pays africains, les budgets de formation ont subi des coupes drastiques ces dernières années.

    Aujourd'hui se pose la question de l'emploi des chercheurs. Mais si la formation n'est pas maintenue, la relève risque de ne pas être assurée. Abou Amani a conclu son intervention en rappelant ces propos prononcé par Michel Levallois en 1994 lors des Journées du programme environnement du Cnrs alors qu'il était président de l'Orstom : « Il va falloir aider, conforter, appuyer les communautés scientifiques du Sud car elles existent mais en général n'ont pas les moyens de fonctionner, de publier (...) il faut qu'elles puissent se faire entendre en tant que voix du Sud ».

    Gageons que le message serra entendu. Car au-delà de ce cas individuel, le message d'Abou Amani interpelle non seulement les responsables politiques africains mais aussi tous ceux qui sont sont convaincus que science rime avec partage.


    Profil de chercheurs


    Pour mieux reconnaître, apprécier et valider les activités et fonctions des scientifiques africains, il importe de les distinguer en fonction de l'objet et de la finalité de leurs travaux :

    Les initiatives à prendre pour favoriser la science en Afrique pourraient se concentrer sur les points suivants :

    En définitive, recherche et développement vont de pair. La recherche finalisée favorise le développement tandis que le développement favorise la recherche en précisant ses objectifs et permettant de dégager des moyens.

    Gérard Winter
    Ancien directeur général de l'Orstom,
    président de l'Inter-Réseaux


    Pour une nouvelle collaboration scientifique : Aire-Développement


    Dix organismes de recherche et trois ministères français ont décidé, en 1994, de mettre en place un opérateur commun chargé de soutenir des équipes de chercheurs, et non plus seulement des individus isolés, préférant un soutien efficace en faveur de quelques-unes à une aide morcelée. Les équipes sont choisies avec soin, en fonction de leurs qualité et relations scientifiques, de leurs moyens matériels et de leur participation à des actions de formation, de consultance ou d'expertise pour le développement. Elles sont régulièrement évaluées, ce qui est à la fois un contrôle, une aide et un stimulant pour pour ses membres. Le soutien accordé est scientifique ­p; par le développement de liens entre équipes du Nord et celles du Sud ­p; et financier par l'octroi d'une aide au fonctionnement et d'une aide directe aux chercheurs sous forme de bourse . Ce dispositif peut durer six ans avec évaluation et remise en cause tous les deux ans.

    *45 bis, av. de La Belle-Gabrielle. 94736 Nogent-sur-Marne Cedex. Tél. : 33 01 43 94 44 14. Fax 33 01 43 94 44 39. Courrier électronique : tricorno@aire.orstom.fr


    INITIATIVES

    Exposition


    « Un autre regard » sur la préhistoire du sous-continent noir, Les royaumes du Soudan antique présentés dans une magnifique exposition à l'Institut du monde arabe jusqu'au 31 août 1997. Pour la première fois, un grand pan de l'histoire de l'Afrique prend forme, couleur et vie.
    Ce que Méroé, dernier des royaumes de Kousch (300 av. J.-C./23 ap. J.-C.), avait livré aux archéologues et aux historiens, en particulier le fabuleux trésor d'une de ses reines et la fameuse Vénus, montrait que les échanges culturels se poursuivaient au temps de l'héllénisme, entre la dynastie des Lagides et le dernier royaume de Nubie. Les fouilles et les travaux de ces trente dernières années témoignent de l'ancienneté et de la splendeur des civilisations Kerma , Népata, Méroé qui, pendant 40 siècles, ont occupé la vallée du Nil, au sud de la 2e cataracte, là où commençait le pays des Noirs, la Nubie. Ainsi, depuis le néolithique, les cultures du Soudan ont montré une spécificité qui a fondé et nourri leurs rapports de parenté avec l'Egypte.


    Témoignage


    De Sarajevo où il a pris il y a peu ses nouvelles fonction de responsable de l'Information et des opérations à la Banque mondiale, Patrice Dufour a écrit à la Cade en ces termes : « Quoique je reste profondément attaché à l'Afrique, je ne serai pas disponible au cours de l'année qui vient (...) Une chose est certaine, c'est que depuis un an, les médias parlent différemment de l'Afrique. Nul ne peut nier les drames qui secouent le continent, mais on remarque un beaucoup plus grand discernement et les succès africains ne sont plus passés sous silence. Je suis convaincu que la Cade n'est pas étrangère à ce changement (...)


    Bibliographie commentée


    Ils plaident pour l'Afrique


    Stéphane Hessel, ancien ambassadeur de France auprès des Nations unies à Genève, et Michel Roussin, ancien ministre de la Coopération, viennent de publier séparément les souvenirs de leur engagement politique, l'un à gauche, l'autre à droite*. Beaucoup de choses les séparent, mais ils ont en commun un profond attachement pour l'Afrique, celle qui essaie de se construire. Ils portent un regard critique sur les erreurs et les compromissions d'une coopération française trop laxiste et d'une coopération internationale trop arrogante, et témoignent d'une foi lucide dans l'avenir de ce continent si riche de possibilités.
    Formons le vu que ces deux ouvrages auront plus d'impact que les deux rapports sur la coopération française réalisés par l'ambassadeur Hessel et que leurs commanditaires, Messieurs Abelin et Rocard, n'avaient pas pu ou voulu utiliser. Puissent-ils contribuer à nourrir les débats en faveur d'une politique française plus généreuse et plus exigeante à l'égard de l'Afrique.
    *Hessel (S), Danse avec le siècle (Seuil)
    Roussin (M), Afrique Majeure (France-Empire)


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